ACTE TROISIÈME
SaloD de cérémonie, dooDint au fond sur une serre brillammeot éclairée. A gauche, le médaillon achevôsur son chevalet Portes latérales. Ameublement somptueux. A droite, près d^une table, un fauteuil à dosder très élevé.
Seène r%
YALENTIME, puis FERNAND.
VALENTINE (cn Tobt de bal, seule et appuyée sur le chevalet).
Ai-je eu tort de Tacbever si tôt?... Sur le point de choisir, prendrai-je la route du bonheur? ou passerai-je à côté?... Si j'allais me tromper I (Au milieu de sa rêverie, elle tressaille à l'entrée de Fernand).
FBRNAND (en teuue de voyagé).
Pardon, Mademoiselle ; Germain m'avait dit Monsieur le Duc au salon. (// a Pair triste). '
VALENTINE
En effet, mon père vient de rentrer dans son cabinet.
FERNAND {se retirant).
Merci, Mademoiselle ; alors, je vais. . .
VALENTINE {barrant la porte de gauche).
Je ne sais si je dois vous laisser passer.
FERNAND
Pourquoi donc ?
VALSNTINfi.
Le duc aime toujours à vous relenir de» heures enlières à causer.
FERNAND
M. le Duc a del'anoiitié pour moi,
VA^-éNtineî {Moiitràn t la pendule).
Il est déjà huit heures, et les invitations sofit poùi* deuf. La toilette dé mon père est déjà en retard, et vous*même.
FERNAND
Ma tenue de voyage contraste avec voire robe de fêle, n'estce pas? et c'était justement ce dont j'a/lla^s ni 'excuser près de M. le Duc. Je suis obligé de partir.
VAt]£NTiN£ [siUpéfàiie).
Ce âoir î
PERNAND (baiêst^nt la tête).
Ce soir même, à mon grand regret l
VALENTINE
Votre mère flerait^-elle malade ?
FERNÀPÏD.
Oh I non, grâces à Dieu', mais dès affaires me rappellent de suite à Paris.
VALENTINE [lentement).
Ah L.. ces affaires sont donc bien graves, qu'elles vous forcent de nous quitter aussi subitement, surtout âprèà avoir donné parole à mon père d'assister ce soir< . .
FERNAND
M. le duc, j'en suis sûr,, appréciera les raisons de mon brusque départ. [D'une voix étouffée) Mademoiselle, recevez mes adieux. (// va pour entrer chez le Duc).
vALBNf iNE {à pan).
Je ne pu» le relenir ; le sort en est jelé. [Haut] Allez àùtïc, Monsieur, et permellez-moi d'éprouver un grand regret de votre absence, au moment où il m'eût été doux d'être entourée de tous mes amî». (Elle êalue)^
FBRNAND [revenant).
Sui&^je donô le i^ôtret Rediies-Ie, de grâce.
tXLËWrtNÉ.
11 y a at) du aujourd'hui, ne m'âvez-vouà paâ sauvé la vie, atf mépria de vos joufi 1
PEAnAND (à part).
Ce souvenir est fait pour m oter tout courage, et Dieu sait si j'ai besoin de mon énergie entière! {Haut) Sans doute, lUademoiselle, votre langage serait moins sévère, si je vous disais que je pars pour conserver le titre dont vous m'honoriez tout à l'heure, et qui me restera cher.
VALEiNTlNE.
Qui peut vous forcer à. . .
FERNAm) {l'interrompant).
Vous devez llgnorer*
VALBNTINB.
Vous aurai$-je bleâsé? Par distraction, je vous jure, Monsieur Fernand, en ne suivant pas assez fidèlement vos conseils; satis eux, pourtant, mon médaillon ne serait pa^ encore fini. Vous nie donnez presque de» regrets de l'avoir achevé si vite- Que na puis-je le recommencer^ pour voui retenir 1
FERNAND
Ah I non, Mademoiselle Valentine, ne le souhaitez pas, ce serait au-dessus de mes forces. (Elle le regarde étonnée).
Quand on perd son bonheur» on a le reste de la vie pour le pleurer; maïs le retrouver pour le reperdre, on ne doit même plus avoir la consolaiion des larmes.
VALBNTINE (sc redressant) .
Je ne vous comprends plus, et depuis six mois que vous êtes au château, c'est la première fois, Monsieur...
FEKNAND [éclataut).
Eh bien, oui^ Thonneur me faisait une loi du silence, mai$ malgré moi, mon cœur déborde. Depuis hier, je souffre comme un enfant. A peine ai-je su les préparatifs de ce bal de fiançailles, que j'ai voulu fuir. Hais puisque le hasard nous fait une dernière fois nous rencontrer sur la même roule, je lui crie merci I Vous m'entendrez.
YALENTINB.
Aurai-je eu tort de vous arrêter, Monsieur?
FSRNAIID.
Ah! ne rougissez pas; caries femmes, dit-on, prennent pitié des fous, et je crois en vérité que ma tête s'en va. Ce médaillon, qui fait votre orgueil, devant qui tout à l'heure vos nobles invités vont s'extasier, je le hais I Car seul, il a brisé mon existence. Hier encore, je l'aimais; ma main osait à peine y toucher : aujourd'hui, je voudrais l'anéantir. C'est que vous ne savez pas combien je lui étais attaché. Comme vous, je l'avais vu naître, grandir sous mes doigts. Au dernier automne, sitôt que vous quittiez le pavillon des Grands Bois, je me glissais dans l'ombre, je le retrouvais encore frémissant de votre souffle, et je m'en inspirais, en y travaillant. De nos essais communs, je puisais les parcelles de feu sacré que vous y laissiez : je les emportais, comme un voleur, pour réchauffer mes longues heures d'atelier, et j'avais de beaux rêves, qui s'en sont allés en fumée!
VALENTINE
Je savais tout cela, MoDsieur. La copie de mon médaillon, que j'avais surprise dans votre atelier, m'avait révélé tout le passé.
FERNAND (attévé).
Comment I vous saviez Alors, mademoiselle de Quélus
est bien coupable, car le mal qu'elle a fait est irréparable I
VALBNTINE.
Si quelqu'un ici doit se défendre, c'est vous. Monsieur, je crois : et seule, j'ai le droit d'accuser. Qui donc de nous deux a osé violer une demeure étrangère?
FERNAND
En retour, le châtiment est grand ! Car si le passé vous était révélé, vous n'aviez pas deviné Tavenir. J'hésitais à céder à l'offre du Duc, j'hésitais à vous suivre, quand un mot de votre bouche m'a entraîné sous ce toit. Depuis, le lien mystérieux par qui l'amour de l'art avait réuni une grande dame au pauvre artiste, s'est resserré violemment. L'un des deux devait être étouffé. Je me suis longtemps débattu sous ses étreintes. Mais qu'importe! Il n'y a que moi qui succombe! [Valentine Va écouté avec ravissement) .
VALENTINE (à part).
Enfin, il trahit son amour ! (Haut). Vous devenez injuste, M. Fernand. Mon seul tort a été de désirer votre gloire. Je vous sentais supérieur. Votre talent avait pris vaillamment son vol. La route, t[ui s'ouvrait devant vos pas, était brillante, mais bien longue. C'est alors que je craignis pour vous ces moments de lassitude et d'affaissement, ces crises de solitude, qui tuent les plus grands génies. Je me disais que les inspirations d'une femme désintéressée, qui vous comprît^ devaient vous sauver, et j'eusse été fière d'être cette femme. Le soin de votre avenir seul me préoccupait. Je ne vois rien 'là qui pût nous engager l'un ou l'autre, et, si vous m'accusez encore, je me suis amèrement trompée, en vous croyant supé-
rieur I J'ai bien mal réussi, puisqu'au lieu de vous retrouver plein d'une conGance légitime, vous vous abandonnez au découragement. Je n*ai donc su nie faire entendre.
FERNAfVD.
Il y avait trop de distance entre nous, et le son de votre voix mourait en route I
VALBNtmE,
La distance est restée graùde adssi entre Laure et Pétrarque; pourtant, quand Pétrarque chantait, c'était Laure qui faisait vibrer les cordes.
FERNAND (ûDfc afnertufàé).
Ce fut aussi une princesse qui grandit le Tasse; mais la
Î;loire a coûté au poète la raison et la liberté I J'ai déjà perdu a raison, vous le voyez : il est temps que je m'éloigne, si je veux sauver mon avenir. J'avais promis au Prince de le retrouver ce soir ici; mais c'était trop présumer de mes forces 1 Adorer une femme, et rester témoin du bonheur d'un rival, c'est du sublime, et moi, je ne suis pas un héros.
VALENtÏNË.
Le Prince n'est pas votre rival !
FERNANb {étourdi).
J'oubliais mon rang. Mademoiselle, et voici qui me le rappelle. Merci. Le coup a été rude, mais il m'a remis à ma place. {Avec désespoir). ieysÀs de ce pas chez M< le Duc. Adieu, je pars. (// se dirige à gauche).
VALËNtiNE [n'osant pas le retenir, s'en t^rt à dtoiie).
{A part)^ Noble dOBur, et ii ne m'a pas comprise. Allons I du courage jusqu'à la fin* [Elle entre chez elle).
FERNAND {en allant chez le Duc, avec rage).
LePt-irtce n'est pas votre rival! (it?ec ironie). Imbécile que j'étais 1 Je n'ai que ce que je mérite. (// entre).
Seène l|«