FERNAND, KARL
KARL (iortant par la même porte et rarrêtant). Pardon, Fernand, j'ai un mot àrousdirc.
FERNAND [à part).
Il tombe bien, lui! (Haut). Que voulez-vous?
KARL
Je liendniis à vous parler, rie iwite-
FERNAND
Le Duc eâl seul d^ns son cabinet, et je voudrais
KARL
Mon insistance vous prouve que j'ai une communication sérieuse à voug faire.
FERNAND
Je vcus écoule. {Ils s asseoient).
Je vais droit au but. Il y va de notre intérêt à tous deux. Depuis les premiers jours de notre liaison, vous m'avez souvent manifesté le désir de faire un voyage en Italie.
FERNAND [à part) >
Le pays où l'on oublie I {kant)^ Oui, j'y ai souvent rêvé, el plus que jamais
KARL
Eh bien, le moment est v^nu de réaliser vos châteaux en.,, Italie, el dans les conditions les plus agréables.
FBRNAND.
Est-ce que vous partez?
KARL
Non, pas moi; mais un de mes bons amis, que vous avez vu cet hiver, chez moi, à Paris ; le duc de Rizza part aprèsdemain pour la Suisse, de là gagnera Venise, et reviendra par Naples, Rome et Florence.
FERNAND {avcc ironie).
L'itinéraire est séduisant!
KARL
D'autant plus séduisant, que je lui ai parlé de vos projets et qu'il vous espère pour compagnon de voyage. L'éclat de votre talent et son nom vous ouvriraient mutuellement \e$ portes de tous les salons étrangers. Ce soir même, il attend une réponse. Dites un mot; vous n'aurez plus qu'à monter en chaise de poste.
FERNAi«ïD (se lève et va s'adosser à la cheminée).
(A part). Le moyen est ingénieux et expédilif. {Haut). Prince» jusqu'ici, vous ne parlez que de moi, et puisque vous m'avez dit que nous étions de moitié, quel rapport ce vovage peut-il avoir avec vos intérêts? Vous vous préoccupez des ïmem[avec ironie), ily aurait ingratitude à oublier les vôtres.
KARL {le fixant).
Vous ne m'avez pas compris?
FERNAND
Je comprends que vous m'offrez un voyage, à bout portant, et qu'à peine le temps des adieux me restera.
KARL
Alors, jouons cartes sur table. Je serai plus clair. Vous «lavez, Fernand, que ce soir, tout à l'heure, j'espère être agréé par mademoiselle de Quélus.
FERNAND
Eles-vous le seul à espérer?
KARL (impasêible).
Qui donc autre?
Maurice?
KARL
Maurice est un homme d'esprit, et ne m'a jamais ouvert la bouche sur ses prétentions ; mais il a trop de bon sens pour ne s*êlre pas aperçu». . .
FERNAND
De son peu de chances.
KARL
Des préférences de H. le Duc.
FERNAND
Mademoiselle de Quélus sera consultée.
KARL
Dans nos familles, ce sont les parents qui marient leurs filles. Enfin, pour revenir à ce que je vous disais, demain tout sera décidé. Alors les positions changeront, et, au cas où je réussirais, Maurice cessera d'être prétendant. Sans doute, il quittera le château pour quelque temps.
FERNAND
El du même coup, le sculpteur n*aura plus d'élève. C'est là ce que vous voulez dire ?
KARL
Pour le moment du moins. Lés offres du duc de Rizîû viennent fort à propos. Voilà votre absence heureusement occupée, et, à votre retour, .comptez. . .
FDQQTAJiD.
Merci, prince, de toute votre sollicitude; mais je suisrf*âge à être seul juge de remploi de mon temps. Vous pouvez écrire au duc deRizza, que» pendant qu'il voyagera à grandes guides, à travers les capitales d'Italie, je ferai la routç à pied; en simple touriste. iMoi, j*aime à voyager à mon aise. Je suis certain que votre ami retirera moins de profits de sa course à vol d'oiseau, que
KABL.
Que vous, je le croîs.
FBRITAND.
Non, que ses postillons.
KARL (se levant avec impatience).
N'en parlons plus. {Se reprenant). Votre refus est une faute.
FËHNAIID.
Pourquoi?
KARL
Fernand, nous sommes sur un terrain glissant. Depuis un mois, nous nous évitons mutuellement; nos relations se sont refroidies : brisons la glace, si vous voulez; j'ai pris les devants, ma franchise a fait la moitié de la rotUe, à votre délicatesse de faire l'autre.
Comment?
KARL
En acceptant les offres du duc de Rizza. Fernand, vous êtes un homme d'honneur, je vous ai vu à l'épreuve; vous vous trouvez dans une position fausse. Sortez-en, la tête haute, et cela le plus lot possible. Je vous en apporte le moyen. Dès demain, partez, il le faut.
FERNAND
Il le faut! un ordre I Prince, mon parti éiaît pris, vdtf^ venez de le modifier.
KARL
Dans quel sens?
FERNAND
Je complais retourner à Paris ce soir, à Tinstant même) quand vous m'avez arrêté, j'allais faire mes adieux au DuC/ et maintenant. . 4 . ^
Maintenant?
Je reste.
KARL
FERNAND
KARL (irrité), Ahl jusques à quand?
FERNAND
Au futur mari de mademoiselle de Quélus, je ne répondrai pas, parce que j'ai Thonneur d'êlre sous le toit de monsieur le duc de Quélus, de lui seul. Au Prince, }e réponds / je ne sais.
KARL (nivement).
Vous oubliez. . . '
FERNAND
J'oublie lout ce que votre injonction, socrs forme de conseil, a eu d'étrange, pour ne me rappeler que le cbarfrié de nos relations premières, relations précieuses (appuyant) que' je tiens à conserver. Prince (il salue et se dirige chez le Duc).
KARL {éclatant).
Monsieur, je sais ce que je voulais savoir. (Fernand s^arrête] Voire persistance à rester au château change mes soupçons en certitudes.
FERN.AND [revenant).
Quels soupçons?
KARL
Je vous avais deviné : vous ainiez mademoiselle de Quélus.
FERNAND (tressatllant) .
Souvent, Prince, les soupçons portent malheur. Prenez gstrdel Quand on a le tort de les laisser voir, ils peuvent se changer en réalilés. Du reste, celle espèce d'inquisition m*élonne, et je me demande de quel droit?
KARL
Du droit de fiancé, Monsieur.
FERNANiy. ^
Pas encore I
KARL
A défaut de celui-là, du droit d'ami de la maiso^n.
FERNAND [aveecalme].
Alors, nos droits sont égaux. Ne suis-je pas ici au même titre que vous?
KARL
Je crois que vous vous trompez, mon cher monsieur Fernand. J'ai été un des premiers, avec le Duc, à reconnaître, à prôner votre (aient, et il méritait tout notre enthousiasme. Nos visites à votre atelier, votre présence au château ont passé voire réputation au creuset de Topinron aristocratique, et votre réputation n*en est sortie que plus brillante. Car, quoiqu'on veuille Tétouffer, la parole de la vieille noblesse a toujours un écho dans le pays comme à l'étranger. Le duc de Quélus vous a donc couvert de son patronage, et pour le rendre plus éclatant, vous a appelé près de lui. Mais je vous apprendrai que, dans notre monde, et ne vous blessez pas de voire ignorance toute naturelle, il exislc une cerlaine franc-
maçonnerie, dont les membres so reconnaissent au moindre signe, oïl lesécus ne servent pas d*armoiries, où le talent nef donne pas droit de cité, et où Ton est esclave de Tétiquettel C'est un vaste cercle de gentilshommes qui, chaque jour, fait des perles irréparables, qui va toujours en se rétrécissant; mais les parvenus ne peuvent se glisser dans les vides creusés par les années, et le dernier gentilhomme sera son dernier représentant. A lorl ou à raison, noiis sommes, parce que nous sommes; c'est là notre force, ei elle est assez grande pour nous permettre d'élever à nous, sans descendre à ceux que nous élevons. Les rois nous reçoivent, et nous recevons tout le monde. Vous voyez bien. Monsieur, que nous ne sommes pas ici au même litre. Car vous êles l'hôte du duC de Quélus.
FERiNAMD.
Je vous remercie. Prince, de ce que vous venez de m'apprendre; mais je ne veux pas être en reste de science héraldique avec vous. Je vous dirai que, dans notre monde, et ne vous blessez pas de votre ignorance toute naturelle, notre noblesse, c'est le génie, notre devise, c'est la liberté. Chez vous, M. de Turenne est noble, et son arrière-petit-fils quatre fois plus noble que lui. J'ai connu un gentilhomme breton qui mettait chapeau bas devant son fils lorsqu'il le rencontrait. « Il est plus nobie que moi, disait-il, il compte une génération de plusl ^ Chez nous, notre valeur est personnelle. Chaque jour, de votre aveu, votre cercle diminue : le nôtre grandit en proportion, et il ne finira pas, parce que le génie, qui en est le principe, est immorlel. Notre principe est plus fort que le vôtre. Vous êles, parce que vous êles : nous sommes, parce que nous devenons. Les rois vous reçoivent, et toutes les porles des palais s'abaissent devant vous. Il y en a une par laquelle vous n'avez jamais passé, celle que s'est ouverte Benvenuto Cellini, quand François P"^ rattendail.
KARL
Monsieur, il y a des distances qu'un arlisle ne saurait franchir.
PERNiiND (froidement).
J^essaierai.
KARL [avec emportement),
Preoez garde, vous vous perdez. De rambilioo à Tinlrigue, il n'y a qu'un pas, et ce pas, Mousieur, vous allez. . .
FERNiiND (avec éclat),
C'eo est trop, Prince; je vous demande raison.
KARL
Un duel avec vous ?
Rassurez-vous t vous ne dérogerez pas, et votre fer sentira son égal. Prince de Rubenstein, vous aurez pour adversaire le Marquis de Yaubert I
KARL
Comment, vous. Marquis de Yaubert?
PBRNAND.
Ouï, moi, et si je viole avec mon secret, celui de ma mère, vous ête» trop galant homme pour me trahir.
KARL
" Âht tant mieux! Monsieur le Marquis; à demain matin. Le rendez-vous?
FfiRNAMD.
Les grands bois. (Se menaçant du regard) .
KARL
J'espère que . . .
FERNAND
Nous ne resterons pas deux à savoir mon secret f KARL (Uaurice entre par la porte du fond).
Et que Mademoiselle de Quélu-s n'aura plus qu'un pré-' tendant t