LE DUC , LE COMTE
LE DUC [regardant Valentine s'éloigner).
Véritable cœur d'or! C'est la joie de la [maison, mon cher de Bersac.
LE COMTE
Et la providence des pauvres.
LE DUC
Après !a perle de son adorable mère, je nie suis pris à Taimer pour deux, et elle me Ta bien rendu. Ses caresses m'ont adouci les angoisses de Témigration. Je voyais tout tomber autour de moi; parents, amis, souverain, tout avait disparu. Elle seule m'a rattaché à la vie. Elevée à l'école du malheur, elle a Tâme forte et honnête, estimant chaque chose à son juste prix : mais, avant tout, elle a le culle du travail, et le goût du beau. C'est Tunique héritière des de Quélus; mais je vous le dis, comte, toutes les vertus de la famille sont là, Aussi ai-je la mort dans le cœur, quand je songe au jour où un mari, ignorant du trésor qu'il possédera, l'arrachera de mes bras I Je ne puis m'accoutumer à cette idée. Pour un père qui donne sa fille..,, vivre, c'est survivre I {Il s\asseoit sur le canapé).
tE COMTE.
Votre fille est la dernière de votre race, monsieur le Duc Ne devez-vous pas à votre nom de ne pas le laisser s'éteindre? Je partage toute votre sollicitude, mais pardonnez ces craintes à notre amitié de vieille date. Persister dans de tels projets, ce serait presque déchirer vos parchemins de famille,
LE DUC
Je le sais : vous touchez juste.
LE qouTE [s' asseyant près du Duc),
Mademoiselle Valentine est une femme supérieure, joignant un grand titre ^ une fortune priucière qui en double l'éclat.
LE DUC
Le ciel a veillé sur notre maison, et je lui en rends grâces, non pour moi qui ai appris à me contenter de peu, mais pour mon enfant qui aura le droit, sans s'exposer aux calomnies des jaloq?, de choisir un mari selon son cœur.
LF COMTE.
Mais ce mari, monsieur le Duc, vous ne pouvez avoir la prélenlion de le trouver aussi parfait que votre fille. A tort ou à raison, il faut compter avec les exigences du inonde, et pour Théritière des de Quélus, élevée par vos soins au sein d'un grand luxe, épouser un litre égal au sien, avec inégalité de fortune, ce qui est commun de no3 jours, ce serait décheoir. — Voulez-vous un gendre de ma main ? Vous connaissez Maurice Sina, mon beau-frère. Vous Tairaez déjà. 11 a un nom justement honoré en haut lieu. C'est un fort galant homme, ioyal et spirituel.
Lli DUC.
Comme son père, que j'ai connu.
LE COUTE
Un peu sceptique peut-être, c'est son seul défaut.
LK DUC
Il est de son siècle.
LE COMTE
Fort bien de sa personne, à la tête d'une des fortunes qui marquent le plus en Europe. Un jot>r, vous lui léguerez vos tilres. Vos services rendus à la couronne vous promettent le bon plaisir du roi, et si voire fille l'agrée, ce que j'espère, ils feront souche, et vous aurez la consolation de revivre dans vos enfants.
LE DUC
Mon ami, je ne vous cacherai pas les vives sympathies que j'éprouve pour Maurice : j'apprécie toutes ses qualités, et je crois l'avoir prouvé, le jour où je l'ai admis dans mon inlimilé. Oue ma fille le choisisse, je suis tout prêt à faire bon marché de mespréjuf'és aristocratiques. Depuis ma rentrée en France, je me suis convaincu qu'on pouvait être libéral sans être jacobin. Il est plus aisé d'être fils dç famille que chef de famille. Combien y a-t-il d'enfants qui trouvent l'héritage paternel trop lourd pour leurs épaules! Désormais, voyez-vous, la vraie noblesse commence au travail, et finit à l'oisiveté*
LE CONTE [avec empressement).
Vous m'autorisez donc à encourager les recherches....
LE j DUC {r interrompant) .
Je ne dois pas vous cacher que mon neveu, le prince Karl de Rubenslein, a de grandes chances. Son patrimoine est plus modeste; mais le litre de princesse, par le temps qui court I...
LE COMTE
Caprice de blason.
LE DUC
Pour moi, je serai franc, je préférerais. . .
LE COMTE [l'interrompant d*un air inquiet).
Alors, la cause de Maurice est perdue d'avance. [Ils se lèvent),
LE DUC
Du tout, je ne veux pas influencer ma fille. Vous parliez blasons tout à Tbeure; et bien, en voici deux en présence, aussi brillants Tun que l'autre; d'un côté la naissance, de l'autre la fortune, et les deux champions sont pleins de courtoisie. Allons I la lice est ouverte, et que Dieu leur soit en aide. La main de Valentine appartient au plus heureux. Moi, je ne désire que son bonheur, et je signerai, les yeux fermés, son contrat de mariage : car, j*ai foi en elle. Ce qu'elle fera sera bien fait.