Scène WI
Les MÊMES, KARL, GERMAIN, VALENTINE et la COMTESSE.
KARL [accourant pâle d* émotion).
Rassurez-vous, monsieur le duc, le danger est passé.
LE DUC {chancelant).
Ma fille! [Germain apporte Valentine dans ses bras; la comtesse lui soutient la tête. Il la dépose sur le canapé).
KARL
Pas même blessée.
LE COMTE [serrant la main du duc se raidissant contre la douleur).
Ami, Dédoublez pas nos alarmes. Diable, soyez homme I
LE DUC
Je suis père, avant tout [essuyant une larme). Je suis calme à présent, je pleure [embrassant sa fille). Vile, qu'on appelle un médecin.
LA COMTESSE [la soignaut).
Elle n'est qu'évanouie I
GERMAIN
Tom court à fond de train jusqu*à Fontainebleau, avec ordre de ramener le docteur de M. le duc.
LE DUC [rappelant).
Valenljne, mon enfant bien aimée, réponds-moi. C'est Ion père, entends-tu? (Valentine ouvre les yeux). Ahl elle revient à elle!
vALE«TiNE (cherchant du regard).
Mon père... mes amis... que c'est doux de vous revoir! (Le duc recommence à r embrasser).
LA COMTESSE {écartant le duc).
Ne la couvrez donc pas ainsi de baisers; vous l'éloufiFez, cette chère enfant! Quelle triste garde-malade vous feriez!
LE DUC
Depuis la mort de sa mère, je n'avais souffert autant!
VALENTINE
Je vais mieux ! '
LE DUC (prenant un verre des mains de Germain),
Tiens, bois ce verre d'eau. [Lui approchant des lèvres). Doucement, pas trop vile! Mais, mon Dieu, qu*est-il donc arrivé?
KARL
Mademoiselle Valentine craignait d'arriver trop tard. A peine au départ, elle voulut se servir de sa cravache : alors, sajunieni s'est emportée comme une furieuse, et a pris sa course vers les carrières. Jugez de notre terreur. Maurice, Germain et moi, courions à toute vitesse pour lui barrer la roule ; mais» impossible de les dépasser. Quelques pas encore, et elle allait se précipiter dans l'abîme avec sa maîtresse, quand elle s'arrêla tout à coup, comme par miracle.
LE DUC
Et ce miracle?
KARL
Était dû au seul moyen de salut qu'un libérateur intrépide pût tenter. Se jeter à la bride . . ,
LE DUC {fermant les yeux).
Je rends grâces à Dieu de n*avoir pas été témoin de cette course effrénée : l'effroi m'aurait tué.
VALENTINE
Tranquillisez-vous, mon bon père : ce ne sera rien, et nous en serons quittes pour la peur.
LE COMTE [attendri) .
Pour moi, mademoiselle, si jamais j'ai eu regret n*êlre pas fort écuyer, c'est aujourd'hui, car j'eusse été fier de vous sauver. Sur ma foi, s'il eût fallu me résigner àmonter achevai, j'y eusse souscrit pour éviter cette cruelle émotion à notre châtelaine adorée.
VALEISTI?iE.
Qui ne connaît toutes les délicatesses de voire cœur, monsieur le comte, et pour vous remercier, vous nous ramènerez en voiture. Vous en mourez d'envie.
LE COUTE
Vous verrez que je conduis mieux les chevaux que je ne les monte.
LA COMTESSE
C'est votre faute, mon ami. Vous manquez de hardiesse, voilà tout. CesL une affaire d'habitude.
LE COMTE [p'^nsif).
Vous avez peut-être raison : car, dans ma famille, je m'en souviens, nous sommes tous à moitié cavaliers.
KARL
Que n*osez-vous, alors?
LE COMTE
Je m'explique mal. Mon frère, par exemple, le marquis de B^rsac, avait de très bons principes. Encore enfant, il grimpait sur un cheval nu, même rétif. Tout d'abord, vous eussiez placé un louis entre la robe et son genou, le louis n'eût pas glissé. Mais, après quelques minutes de fatigue, chose bizarre, le poids du corps entraînait les jambes. Chez moi, c'est tout le contraire : le reste du corps a de Taplomb; mais les jambes ne tiennent pes. Bref, vous le voyez, nous sommes à moitié cavaliers, dans la famille.
KARL
Comte, voulez-vous un moyen pour ne plus tomber de cheval ?