Nous ne paierons plus le cas de décès
12. Toutes les terres communales , que nos seigneurs se sont appropriées, rentreront à la commune.
Celui-ci s'était publiquement déclaré pour la doctrine évangélique : il avait promis l'abolition du servage, l'affranchissement de la commune ; il entama des négociations avec Jean Muller de Bulgenbach , le chef de la cohorte de Stuhlingen, forte de 4,000 hommes. Jean Muller lui promit un instant sa coopération, mais les autres cohortes pressèrent le duc d'accepter les douze articles ; car, n'ayant plus de confiance en lui , et ne voulant pas non plus l'empêcher d'écraser leur ennemi commun, le sénéchal Goerg , elles comptaient observer une neutralité complète. En attendant, le duc Ulric fut mis au ban de l'empire par le gouvernement autrichien, comme traître affilié au Bundschuh et au pauvre Conrad.
Triste retour des choses d'ici-bas! Comme il doit avoir tressailli, le fier Ulric, en se voyant hors la loi en qualité d'affilié du pauvre Conrad; lui, devant lequel se dressaient encore les fantômes sanglants des paysans qu'il avait livrés au bourreau , sans daigner même les juger !
François I", roi de France , ennemi de l'empereur et de l'Autriche, était l'ami du duc exilé. Dans ce moment il se trouvait au camp de Pavie. Aussi Ulric envoya-t-il son négociateur, Jean de Fuchsenstein , pour demander 15,000 couronnes à François, à titre de prêt. Le roi de France lui répondit « qu'il était préoccupé , mais que bientôt il espérait lui faire parvenir une bonne gazette. »
Enfin, Ulric, après avoir engagé tousses domaines, rentra en Souabe, entouré d'une troupe de mercenaires suisses et de quelques paysans ; mais, au lieu de marcher sur Stuttgardt, il s'arrêta à piller les couvents et à détrousser les seigneurs , jadis ses amis, laissant le temps au 6énéchal Goerg de prendre des mesures pour lui disputer pas à pas le terrain. Les paysans, voyant le duc de près, et reconnaissant qu'il n'était pas plus évangélique que lors de son règne , le quittèrent ; les Suisses, qui ne restent nulle part longtemps sans être largement payés, en firent autant. Pour comble de malheur, la nouvelle de l'issue de la bataille de Pavie arriva dans ce moment. Ce fut pour Ulric le coup de grâce. Pour la troisième fois, il s'enfuit en Suisse, pauvre et honteux, mais sans renoncer à l'espoir de regagner plus tard et son trône et son pays.
Tout contact avec cet homme était fatal ; il fit encore plus de tort aux paysans par son amitié que par sa haine. D'abord son intervention paralysa les premiers mouvements des cohortes, qui se tinrent immobiles, dans une position neutre , pour attendre l'issue de son entreprise. En second lieu , elle rompit pour un moment le lien d'unité qui s'était établi entre elles, et enfin , à cause de lui , le sénéchal Goerg remporta plusieurs avantages sur les paysans , qui , en combattant pour le duc , n'avaient ni la fougue de l'enthousiasme, ni la conscience de défendre leur liberté.
« Un prédicateur de cette époque exprimait très-bien ceci par une image :
A peine, disait-il , le soleil fait éclore le printemps, que la chenille, se pavanant de son état futur de papillon , vient manger en fleurs les fruits du paysan. Si nous voulons planter et mener à bonne fin l'arbre de la liberté, il faut d'abord l'écheniller, puis en élaguer les branches pourries de l'aristocratie , et enfin en couper les petites brindilles vertes du peuple qui poussent trop vite et s'élancent en l'air sans porter de fruits. »
La chenille fut détruite, la branche pourrie attaquée : on lui fit du moins force entailles. Malheureusement , il n'en fut pas de môme des brindilles vertes. Elles ont plus d'une fois compromis l'existence de l'arbre môme.
Chef spirituel des paysans. — L'historien Zimmermann seul rend justice à Muflier. — Sa naissance. — Ses études. — Son père meurt sur le gibet. — Il est chapelain a seize ans. — Influence du prophète Caiabre sur Mu nier. — A l'âge de vingt-deux ans, il est appelé à Zwikau en qualité de prédicateur. — Il rompt avec Luther, devient le chef des Anabaptistes et proclame la révélation permanente. — Portrait spirituel de Munser par Zimmermann. — Ses qualités comme orateur et prophète. — Il quitte Zwikau et se rend a Prague où, aux portes de l'Université, il placarde un manifeste latin contre le clergé et les faux prophètes. — Il est obligé de quitter 1 a v lue et retourne à Altstedt où il établit une imprimerie.
— Sa lutte avec Luther. — Celui-ci le dénonce à la justice. — Hunier prêche devant les ducs de Saxe , et fait imprimer son dis* cours. — Son imprimerie est mise sous les scellés. — Provocation de Luther. — Réponse de Munser. — Il se rend au château de Weimar où il est exposé aux huées des laquais. — Il reçoit Tordre de quitter le pays. — Sa défense. — Son départ — Son mariage.
— Son séjour à Nuremberg. — Son pamphlet contre Luther. — Il est forcé de quitter cette ville. — Sa misère et sa persévérance. —Il se met à la tète des paysans révoltés, et après avoir écrit une circulaire populaire annexée aux doute articles, il retourne en Thuringe pour y organiser le mouvement.
Thomas Munzer , avons-nous dit , était le chef spirituel des paysans. Avant d'entrer dans les péripéties
sanglantes de cette guerre civile, force nous est de nous
arrêter à cette figure gigantesque qui devance ses contemporains de quatre siècles.
Les historiens, jusqu'à présent, n'ont eu de récits dithyrambiques que pour les heureux vainqueurs. Aux grands vaincus ils n'ont témoigné que de l'indifférence, souvent de la colère, tout au plus de la pitié. Ces vaincus, cependant, représentent les jalons du progrès sur la route de l'histoire, et l'humanité ne semble pouvoir marcher qu'à l'aide de ces guides divins. Que nous estil resté des victoires des Alexandre , des César, des Napoléon ? Des récits de batailles bons pour amuser les grands et les petits enfants jouant aux soldats. Mais, sous Alexandre, grâce à la sagesse du supplicié Socrate, Aristote élève un monument de science pour l'avenir ; mais, sous les Césars, un crucifié change, par sa parole, la face du monde, et fait descendre le ciel sur la terre ; sous Napoléon, enfin, Fourier pose les fondements d'une nouvelle société, suite logique et inévitable du Verbe de l'Évangile. Nous n'avons eu jusqu'à présent qu'une histoire des hommes, des héros plus ou moins heureux. L'histoire de l'humanité est encore à faire. Nos professeurs, nos historiens lettrés, n'ont traité que la face extérieure, l'écorce de l'histoire , rarement ils ont pénétré jusqu'à l'âme ; semblables à ces médecins qui nieraient la circulation du sang, et qui regarderaient toute maladie comme un mal local.
Or, l'histoire de l'humanité entière ne forme qu'un
tk GUBBRK DES PAYSANS. 75
corps solidaire et compact dont chaque nation est un membre plus ou moins actif , plus ou moins initiateur. La pensée, le Saint-Esprit en est l'âme. Cette pensée, ce Saint-Esprit se révèle continuellement par de grandes individualités représentant les masses et leur frayant les voies mystérieuses de l'avenir. Qu'importe que l'homme marqué par le cachet divin meure ou vive I H n'est venu au monde que pour manifester la pensée de Dieu. Cette mission remplie, il ne vit déjà plus en personne. Son sang s'est volatilisé en maximes et est allé s'infiltrer dans le sang de ses frères. Ce n'est plus un homme, c'est un principe, une idée, une àme de la tôte aux pieds ! Le poursuivre, le martyriser, le crucifier, le ridiculiser, ce sont autant de coups de verges flagellant une flamme ardente dont le foyer est ailleurs, et qui, durant la guerre, se plaît encore à éclairer ses bourreaux obscurs d'une lumière resplendissante.
En parlant de Munzer, aucun historien , à l'exception de Zimmermann, ne s'est élevé jusqu'à la hauteur de son sujet. Les Français surtout, pour qui , d'ordinaire , l'histoire des autres peuples n'est qu'une étude accessoire, l'ont presque tous défiguré ou calomnié d'une manière indigne. Pour les uns, Munzer est un anabaptiste prêchant la communauté des femmes ; pour les autres, c'est un fou digne d'être enfermé Des professeurs allemands, qui , s'ils avaient vécu du temps de Munzer, lui auraient fait dire ayec Job : « Je ne les crois
pas dignes de coucher avec les chiens de mes troupeaux ; » ces vers rongeurs de livres qui I, pour plaire à un roitelet ou à un de ses laquais, calomnieraient Jésus lui-même, ont osé condamner sans rémission le hardi révolutionnaire du seizième siècle, en le confondant à dessein, et dans le but de le rendre odieux, avec les anabaptistes de Munster. Les uns le haïssent, les autres le ridiculisent, tous le craignent. Luther, son plus grand ennemi, avoue que chaque fois que le nom de Munzer, même après sa mort, se présente sous sa plume , il est saisi d'un frisson indicible. Aujourd'hui encore, le souvenir évoqué de cet homme mis à mort dans la fleur de la jeunesse, fait trembler tous les hauts dignitaires, tous les savants titrés de l'Allemagne. Qu'est-ce donc que cette figure dont l'ombre, après quatre siècles , est encore la terreur des despotes, des faux savants et des imbéciles?... C'est tout simplement un homme dans toute la force du terme, un homme de toutes pièces. En lui toute fibre est une idée, toute parole une menace, tout mouvement un fait ; en lui , la volonté et le fait sont toujours identiques. Il pense comme il agit , il agit comme il pense, toujours sans peur , ni reproche ; un homme chez qui la haine du mal est à la hauteur de l'amour du bien ; un homme principe enfin , instrument de la révélation permanente dont il est le premier représentant, et pour laquelle il est mort sur la croix, ou, si l'on aime mieux, sur le gibet.
Munzer naquit en 1498, dans la ville de Stolberg, au pied du Harz, résidence du seigneur de ce nom. La chronique raconte que son père fut violemment mis à mort par le seigneur de Stolberg ; elle n'en dit pas la cause, qui, selon toute probabilité, a été purement politique. Quoi qu'il en soit, ce souvenir, si sanglant qu'il fût, n'a eu guère d'influence sur la conduite du fils. Sa haine pour les oppresseurs de son pays était le résultat d'un principe et non d'un sentiment de vengeance. La mort tragique du père n'a été pour le fils qu'une goutte de plus dans le calice d'amertume qu'il a vidé jusqu'à la lie.
Le génie du jeune Munzer s'est révélé de très-bonne heure. A Wittemberg , où il fit ses premières éludes , il surpassa par ses travaux et son application tous ses camarades beaucoup plus âgés que lui.
Melanchton , son ennemi , lui donne le témoignage qu'il savait la Sainte Écriture par cœur et qu'il était fort versé dans la science théologique. A l'âge de quinze ans, il obtint le titre de docteur de l'Université de Halle, et là déjà il organisa une espèce de confédération contre les abus du clergé et des princes.
A seize ans, il remplit les fonctions de chapelain dans un couvent près de Halle, où il disait la messe aux nonnes. Luther dit de lui : « Déjà dans ce couvent Munzer se montre tout-à-fait acatholique. Il raille la messe; et avale les dieux (les pains) sans les bénir. » Tout-à-coup
le jeune Munzer se retire dans la solitude et se plonge dans l'étude des livres mystiques des maîtres du moyen* âge. Ce fut surtout l'abbé Joachim , dit le Calabre , qui exerça une immense influence sur l'esprit du jeune docteur. Ce prophète (car il se donne ce nom) vivait dans le beau temps de la scholastique , où le clergé , reniant sa sainte mission, commençait à se prêter aux tyrannies des seigneurs. Munzer lui-même se charge d'éclaircir les allées touffues des promenades mystérieuses du prophète Calabre. « Joachim, dit-il , nous montre l'avenir
exactions cléricales, déclare inutiles et superflues les visites faites par les chrétiens au temple matériel et prédit un dernier jugement, où Christ, le fouet à la main, chassera de nouveau du temple et les vendeurs et les acheteurs. Il viendra une ère spirituelle , ère d'amour et de joie, de liberté et de fraternité , où toute la science de la lettre périra. A sa place jaillira radieux et libre le Saint-Esprit. L'Évangile de la lettre n'est que temporel , sa forme n'est que passagère. Il n'y a que le Saint-Esprit qui soit le véritable Évangile. Grâce à la résurrection de l'Esprit, bien des choses que les contemporains du Christ n'ont pu comprendre seront prédites et s'accompliront dans l'avenir. Il se formera alors sur la terre une association de frères, d'hommes-esprits pour lesquels la Sainte-Écriture sera une source claire et intarissable, un monument impérissable, gravé, non
avec de l'encre sur le papier , mais avec du sang dans le cœur de tous les hommes. Les prêtres et les savants qui, jusqu'à présent, ont été les organes des choses divines, disparaîtront à tout jamais ,' les fils de l'Esprit n'auront plus besoin de ces médiateurs. Le Saint-Esprit sera seul leur maître, la révélation intérieure remplacera la révélation extérieure. La religion sera une contemplation pure et immédiate de Dieu , tous les mystères seront mis à nu et la prédiction de Jérémie (13, 35, 34, 35) s'accomplira : à savoir, que Dieu même sera notre maître à tous et qu'il inscrira sa loi dans le cœur des hommes. Dans cet heureux temps, où le ciel se manifestera dans toute sa magnificence , les grandeurs terrestres pâliront et disparaîtront de honte. »
Ces idées hardies d'une grandeur future , d'un règne de liberté et d'amour, appuyées sur les textes hébraïques d'Isaïe et de Jérémie, jetèrent de vives étincelles dans l'esprit du jeune Munzer et activèrent le feu de son imagination ardente. Bientôt la Sainte-Écriture devint pour lui un thème incessant de discours politicoreligieux, et le simple prêtre réformiste s'éleva d'un coup jusqu'au rôle de prophète, disant hardiment la vérité aux princes et aux peuples.
En l'an 1520, à l'âge de vingt-deux ans, il fut appelé, en qualité de prédicateur, à Zwikau, en Thuringe. Là, pour la première fois, il romptouvertementavecLuther,déclare la réforme du culte insuffisante , et exige une réforme
sociale. « Rejeter le pouvoir du pape, s'écrie-t-il, attaquer les absolutions, nier le purgatoire, abolir la messe, qu'est-ce que tout cela ? Des demi-mesures ! Il faut attaquer la société à la racine , en enlever les causes de malheur et d'oppression , fonder enfin l'église du Saint-Esprit et de la liberté sur des bases solides. Luther n'est qu'un efféminé qui flatte la chair en l'appuyant sur de doux oreillers , faisant trop de cas de la foi et trop peu des œuvres , laissant le peuple dans son ancienne routine, fortifiant surtout le pouvoir des princes. La doctrine de Luther est plus dangereuse pour le peuple que le papisme, il faut ressusciter le Christ et songer qu'avec Moïse et Jésus Dieu n'a pas dit son dernier mot. Au contraire , sa révélation est permanente , et de nos jours il peut y avoir des prophètes aussi bien que dans le temps passé. »
Il est hors de doute que ce principe d'une révélation et d'une prophétie en permanence a été le premier germe de la secte des anabaptistes , qui d'abord ont surgi à Zwikau , berceau oratoire de Thomas Munzer. Déjà , dans la profession de foi des taborites et des hussites , on trouve la prédiction d'un âge d'or , d'un règne d'amour et de joie, selon l'Évangile. La Thuringe, pays limitrophe de la Bohême, n'était pas restée étrangère aux doctrines mystiques des hussites , et les discours de Munzer ne pouvaient que raviver les étincelles qui couvaient sous la cendre depuis la défaite de Jean Ziska.
Aussi , peu de temps après son arrivée à Zwikau , les anabaptistes sortent de leurs retraites et s'organisent à la face du public. Ils rejettent la présence du Christ dans l'Eucharistie, ainsi que toutes les cérémonies religieuses, y compris le baptême des enfants avant l'âge de raison, et prétendent avoir le don de la prophétie et des visions extatiques. Munzer, loin de les attaquer, les laisse faire parce que, selon lui, il faut laisser libre cours à toutes les manifestations de l'esprit et de l'imagination. Q les défend même devant le magistrat qui leur interdit de se réunir ; mais, en les protégeant, Munzer était loin d'approuver leurs folies extatiques. Dans ses écrits , il les appelle de bons frères , de bons enfants, dé bons cœurs, animés de bons sentiments et qui peuvent plus tard rendre de bons services à la patrie et à l'humanité. En effet , au lieu de les poursuivre, Munzer comptait s'en servir comme instruments pour la propagation de ses vues politiques et religieuses , et en cela il ne s'était pas trompé. Dans la suite, il eut plus d'une fois lieu d'avoir recours à leur ministère. C'est grâce aux nombreux prédicateurs envoyés par les anabaptistes dans toutes les contrées de l'Allemagne que les idées de Munzer devinrent populaires et que, dans sa fuite, il trouva assez d'accès pour se soustraire à ses nombreux et puissants ennemis. Laissons parler un instant l'historien Zimmermann, le
premier Allemand qui ait rendu justice à Munzer.
« Munzer n'était animé que d'une seule idée, l'avenir de son pays. Depuis qu'il pensait, la misère et la honte de son peuple préoccupaient exclusivement son esprit* Les projets de réforme qu'il avah rêvés dans son adolescence mûrissaient en lui et avec lui. Il se croyait appelé au rôle de libérateur et de vengeur du peuple allemand.
f> Ses ennemis attribuent toutes ses actions à un seul mobile, à l'ambition. Certes , Munzer n'était pas sans ambition. Il était animé d'un esprit fier , uni à un en* thousiasme presque sauvage ; mais quand on examine sincèrement sa marche, ses discours et ses actes, on se convaincra facilement que l'envie de briller était un sentiment tout-à-fait inconnu à son âme. Dans cette âme fortement trempée il y a un je sais quoi de sombre, d'épineux, de sauvage même; mais, à travers les broussailles de cette végétation luxuriante, le parfum d'une fleuf odorante et purpurine vous charme continuellement. Cette fleur, c'est l'amour du peuple et de l'humanité tout entière.
» Il avait une haine fanatique pour les oppresseurs du peuple, tant seigneurs qu'évêques, vrais corrupteurs du christianisme, continuateurs des anciens tyrans crucificateurs du Christ , le premier ami du peuple et de l'humanité ; despotes incorrigibles sacrifiant toujours le Saint-Esprit à leurs intérêts cupides , à leurs caprices éhontés, empêchant enfin le peuple de prendre part au développement et à la jouissance de ses drwtsimprescrip*
tibles. N'ayant jamais conau un prince animé de sentiments purs d'humanité, Munzer les confondait tous dans sa haine et les regardait comme autant de fléaux , se croyant au-dessus de la loi , au-dessus de Dieu même. Plus il creusait l'ancien et le nouveau Testament, plus il était frappé dû contraste entre l'ordre de choses existant et celui qui devrait exister. Ni l'Église ni l'État ne le satisfirent. Son rêve , son but était de fonder un état vraiment chrétien, selon les lois de l'esprit et de l'Évangile. Il ne comprit pas l'égalité devant Dieu sans l'égar lité devant la loi sociale. Bientôt ce principe devint le pivot de toute sa pensée , de tous ses discours. Il oubliait seulement que cette égalité ne devait , ne pouvait se rétablir que peu à peu par la marche organique de l'histoire et de la nature , mais non par la violence. Ce n'est pas une guerre de trente ans ni cent batailles rangées qui peuvent rétablir l'équilibre moral de l'humanité et en harmoniser les dissonances ; une guerre de mille ans n'y suffirait pas ! C'est par la loi de la réaction de l'intérieur contre l'extérieur , réaction incessante , persistante, que les prédictions de l'Évangile s'accompliront, mais non par la violence de l'extérieur imposé à l'intérieur. C'est ce que l'imagination bouillante de Munzer n'a pas voulu comprendre. Son désir d'affranchir son peuple était si vif, si ardent, que bientôt ce désir s'empara de toute son âme comme une puissance invincible, au point que, poussé aveuglément par ce prin-
cipe, il n'avait plus de volonté, plus de réflexion , plus de raison. Il devint l'esclave d'une idée.
» Une fois animé par ce principe , ne vivant, ne respirant que par lui, comme tous les grands hommes forts et logiques, il le poussa jusqu'aux dernières conséquences. Munzer, comme Uutten, n'était pas homme à consoler les faibles et les malheureux par des paroles , par des tableaux de félicité future. Il versait du feu dans l'âme de ses auditeurs en les excitent à mettre la main à l'œuvre, à s'aider eux-mêmes. C'était à la fois un homme de parole et d'action , d'autant plus logique en ses provocations , que , selon ses principes, le bonheur de l'homme doit se trouver d'abord dans la vie, dans la jouissance entière de tous les droits , de tous les biens de la nature, dans la liberté et dans la joie. Sa nouvelle Jérusalem devait se fonder en Allemagne, puis s'étendre sur toute l'humanité. Il enflammait donc le peuple à détruire tous les obstacles contraires à l'établissement de ce paradis terrestre. Grâce à ses connaissances de l'ancien Testament, le souvenir de Moïse, d'Élie, d'Isale, de Jérémie et de leurs colères foudroyantes flottait toujours devant son esprit. L'élément destructeur , la parole de vengeance et d'extermination le dominaient tellement , qu'il ressemblait à une pâle statue vivante , autour de laquelle scintillent continuellement des flammes étincelantes, qui, portées par le vent, vont mettre le feu à des contrées entières. »
Munzer n'était pas éloquent comme Luther, sa parole n'était point aussi nette, ni aussi claire, ni aussi prête à la saillie. Il luttait au contraire contre l'expression. Àu début de son discours, il cherche, il tâtonne; le mot ne lui paraît pas assez énergique , il revient sur ses pas , souvent le remplace par le latin ou l'hébreu ; mais peu à peu il s'anime, il s'enflamme, il s'enthousiasme ; soudain la colère, l'indignation le saisit , il pâlit., les paroles se suivent , se heurtent et jaillissent enfin de sa bouche comme une source rugissante. Il est grand, terrible, foudroyant... Il est prophète dans toute l'acception du mot.
Bientôt Munzer , pour avoir défendu les anabaptistes, dut quitter Zwikau et se dirigea vers Prague, le berceau de la doctrine des hussites. Là , en arrivant , il fit placarder aux portes de l'Université le manifeste suivant , écrit en latin et en allemand :
« Mes frères en Bohême,
* » Je suis venu après Jean Ziska , le grand héros de Jésus, pour faire résonner d'un nouveau chant les trompettes de justice.
• » Malheur aux faux prêtres, qui n'ont jamais compris l'essence du christianisme ! Dieu même les maudit comme des faussaires de sa parole , comme des trompeurs du peuple. Bientôt le Seigneur versera sur eux
une nuée de colère, pour avoir blasphémé le but de la foi, qui n'est autre que la liberté et le bonheur. Il les écrasera par ses foudres, car, sur la terre, il n'existe pas une race maudite dont la vie et la doctrine soient plus contraires à l'Évangile que celle de nos prêtres chrétiens. Semblables à des cigognes qui vont dans les prairies verdoyantes chercher des grenouilles pour les ap* porter dans le nid de leurs petits, les intendants injustes et prévaricateurs de la grâce de Dieu ont recueilli dans les livres la lettre morte pour en emplir le gosier de leurs élèves. Ni Dieu, ni la foi, ni la vertu, ni l'amour chrétien ne leur sont connus. Us ne savent que dire t C'est la parole du Christ, de saint Paul et des prophètes; s'appuyant sur la lettre mort», au lieu de l'éclairer par la raison. C'est pour cela que tant de peuples ont appelé le christianisme une folie. « Eh ! se disent-ils , si le Christ, si saint Paul et les prophètes en avaient menti, comment savoir qu'ils ont dit la vérité ? Ah I vous êtes trop paresseux pour nous le prouver ; vous êtes donc des fourbes ou des automates?... » Hélas ! que répondent les prêtres du Christ ? « Croyez , baptisez-vous et vous serez heureux. » Voilà la seule raison qu'ils donnent de la foi, elle devrait être arrachée par morceaux de leur cerveau, comme les poumons du corps d'un phthisique. Personne , jusqu'à présent , n'a osé attaquer ces sottises monstrueuses qui se sont amoncelées jusqu'aux nues.
là GBBMIB DES PAYSANS. 8?
» Saisi de douleur et de pitié , je déplore la ruine de l'Église divine sur laquelle pèsent les ténèbres de l'Égypte. Le Seigneur l'a visitée de sa colère. Dans la sainte Écriture , je trouve l'Église immaculée comme une vierge. Hélas ! elle a été polluée et violée par des prêtres indignes. Sa perte date du moment où le peuple a renoncé à son droit de faire lui-môme le choit de ses prédicateurs. Depuis cette malheureuse époque, les doc* trines du clergé sont diamétralement opposées à celle de Dieu.*.
» Mais, réjouissez-vous, je suis mandé par le ciel pour briser vos chaînes. Ma faucille est aiguisée pour moissonner les épis mûris. Habitants de Bohême, je n'ai d'autre but que de vous communiquer la parole vivante de mon âme, espérant, qu'étant ma vie et ma respiration, cette parole trouvera de l'écho dans la vôtre , et ne retour* nera pas vide vers moi. Je vous promets gloire et honneur. Ici , sur le sol foulé par Jean Ziska , l'Église apostolique posera ses fondements pour s'étendre sur le globe ; ici les prêtres sacrilèges trembleront de frayeur et prendront la fuite. Venez, non à moi , je n'ai besoin de rien, mais à cette nouvelle Église, dont la parole sera divine et ailée. Nous n'adorerons plus Dieu muet, mais un Dieu vivant et parlant. Si je mens, si je tronque la parole de Dieu qui sort aujourd'hui de ma bouche, malheur à moi ! je suis prêt à subir le supplice de Jérémie, et me présente pour être livré aux douleurs de la croi* . »
En lisant ces derniers mots , on dirait que Munzer a eu un pressentiment de sa fin tragique.
Ce manifeste, quoi qu'on en pense, est un témoignage vivant de la foi de Munzer. Il faut avoir plus que du courage pour venir dans un pays étranger s'annoncer de la sorte à toute une population. On voit que Munzer est pénétré de la sainteté de sa mission et qu'il ne reculera jamais devant les conséquences de ses principes. Il s'était trompé à Prague, ville peuplée alors de savants, qui le fbrcèrent à prendre la fuite ; mais, loin de perdre courage, plus il vit d'obstacles s'amonceler devant lui , plus son esprit et son âme se raidirent contre eux. Il était prêt à mourir pour sa conviction ; il ne comprenait pas qu'un homme se donnât le titre de chrétien sans être prêt à mourir comme Jésus-Christ pour les vérités de l'Évangile. Ne craignant donc rien de ses ennemis, plus ceux-ci se liguèrent contre lui, plus il gagna en force et en audace.
En 1522 , il retourna à Altstedt , en Thuringe , où il établit une Église allemande. Là il compléta ses idées religieuses et politiques. De trente lieues à la ronde, le peuple vint à Altstedt entendre ses sermons. Ce fut un véritable pèlerinage.
Dans ses discours il rejette comme antichrétien la justification de la foi sans les œuvres, déclare mensongère la doctrine que Jésus en mourant avait tout fait pour l'humanité, pour laquelle il n'y aurait plus rien à faire.
Dieu n'est pas en dehors de nous , mais en nous ; il se révèle encore aujourd'hui, comme il y a quatre mille ans ; il n'y a point d'autre révélation. Il n'existe point d'autre diable que le despotisme religieux et politique. La Foi n'est autre chose que le Verbe de la raison et de l'Écriture, Verbe qui nous verse l'amour dans le cœur et réveille en nous le Saint-Esprit. Tout homme , fût-il païen, peut avoir la fol La nature nous apprend à faire à notre prochain ce que nous désirons qu'il nous fasse. L'homme, par cela seul que le Verbe se manifeste en lui, est une partie de Dieu, et le ciel est déjà à chercher et à trouver dans cette vie (1).
Tout homme peut être animé du Saint-Esprit, celui-ci n'étant autre chose que l'enthousiasme de la raison. Il n'y a point d'enfer : le péché, c'est tout ce qui est contraire à la raison et à la nature. Le Christ n'est pas Dieu même , mais un de ses prophètes révélateurs , conçu comme les autres hommes.
Passant aux conséquences politiques , qui , selon lui , reposent toujours sur le principe religieux, Munzer proclame le droit de chacun au bonheur et à la jouissance. Il ne peut y avoir dans la société ni noblesse ni clergé. Égalité complète devant la loi. Le règne de Dieu doit s'établir dans l'état politique. Dans un de ces discours ,
(i) Manier a publié sur ce sujet un écrit intitulé : la Fausse Foi
il appelle Luther un grand égoïste, un moine a un faux prêtre. Aussi celui-ci ne le ménagea-t-il pas. Dans un écrit dirigé contre Munzer, il appelle ses articles de foi des articles scélérats, et Munzer lui-même un fantôme vivant du diable.
En même temps Munzer fondait à Àltstedt une société dont chaque membre prêtait serment de travailler au rétablissement du règne de Dieu, de la liberté, de l'égalité, et à l'extermination de tous les corrupteurs du régiment du Christ (c'est là son terme) , seigneurs et évêques qui se cramponnent au despotisme de la lettre pour maintenir le peuple dans la misère. On devait d'abord inviter pacifiquement les princes et les évêques à s'associer à la nouvelle confédération ; mais , en cas de refus, leur faire une guerre à outrance. C'est dans cette société que Munzer établit pour la première fois le principe de la communauté des travaux et des biens. On y trouve même le terme : t A chacun selon ses besoins et selon la possibilité.
Grâce à une imprimerie spéciale qu'il avait établie à Altstedt, ses écrits et ses principes se répandirent en peu de temps dans toutes les contrées de l'Allemagne.
Les deux princes de Saxe, Frédéric et Jean , vinrent eux-mêmes à Altstedt , et Munzer fut invité à prêcher devant eux. Il leur avait déjà adressé plusieurs provocations, dans lesquelles il les sommait de se mettre à la
tête de la vraie doctrine ; mais, en leur présence, son audace s'aerrandit avec le daneer.
Il répéta tous ses principes, en les appuyant sur des textes de la sainte Écriture ; il montra aux princes un avenir orageux , gros de dangers et de malheurs. « Le Seigneur, c'est ainsi qu'il termine, le Seigneur jetera enfin sa barre de fer parmi les vieux pots de terre. En disant cela , je serai rebelle. Eh ! oui, je suis révolutionnaire , je renverserai la société de fond en comble. Jésus n'était-il pas révolutionnaire ? »
Le lendemain il fit imprimer son discours, le surlendemain l'imprimeur reçut l'injonction de quitter le pays, et son imprimerie fut mise sous les scellés.
C'est dans ce moment que Luther et Melanchton se levèrent contre Munzer avec une véhémence furibonde. Celui-ci, dans un écrit, les avait provoqués de quitter la théologie vermoulue. « Chers amis, leur dit-il ironiquement, l'été est devant la porte, ne pactisez pas avec les impies, ne flattez pas les princes, ils vous dévoreront en temps opportun. Savants délicats et vaporeux, vous n'êtes que des niais. » •
Luther, pour frapper un grand coup, invita Munzer à venir se mesurer avec lui en face du public. « Je viendrai, répondit celui-ci, quand, à côté de vos luthériens, vous nommerez pour juges des Romains, des Turcs et des Juifs, c'est-à-dire tous les partis de la conscience religieuse ; je viendrai si vous appelez le peuple devant
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la barre de la justice. C'est en face du ciel que je me défendrai et non devant des vers rongeurs de livres. Christ lui-même a détesté les savants. Au pontife Hannas, qui lui demandait compte de ses doctrines, il répondit, en désignant le peuple : que ne t'adresses-tu à ceux-ci , ils te le diront. Tout ce que je demande, c'est de me laisser la permission d'exprimer ma pensée. Cela seul me suffira pour fermer la bouche aux défenseurs du monde renversé. »
A cela Luther répondit par une dénonciation. Grâce à une provocation adressée par lui au prince de Saxe, injonction fut faite à Munzer de ne plus publier aucun écrit ni brochure , sauf l'autorisation d'une censure établie à cet effet. Mais Munzer ne tint aucun compte de cette menace. Quelques jours après il fit publier à Mulhouse, ville libre, à deux lieues d' Altstedt, une brochure des plus révolutionnaires , dans laquelle il se nomme Thomas Munzer avec le marteau, selon un passage de Jérémie: « Ma parole n'est-elle pas comme le feu et comme le marteau qui broie des rochers? Chers frères f s'écrie-t-il, plus que jamais, il faut que nous fassions un grand trou dans le monde, afin de faire voir aux nations ce que nous sommes et ce que sont nos prétendus maîtres. Le monde , dit-il en terminant , essuiera un choc terrible qui renversera les grands et élèvera les petits. »
Mais la hardiesse de M unz er ne faisait au'accroître la
haine de Luther. Il invita publiquement l'électeur de Saxe, grand vénérateur de la Bible, et connu par sa clé* mence et son indulgence, à chasser de son pays l'infâme Munzer.
Celui-ci fut prié de comparaître devant le prince, dans son château de Weiraar. Avec sa connaissance de la Bible, Munzer n'avait pas beaucoup de peine à défendre ses principes religieux, en les appuyant sur des textes de la sainte Écriture , mais il fut en môme temps accusé d'avoir fondé une société politique. — Eh 1 dit-il (et c'était là toute sa défense), si les Luthériens ne sont venus que pour vexer les moines et les curés, ils auraient mieux fait de rester dans leur coque. — On lui signifia de quitter le pays.
En descendant les marches du grand escalier du château, il fut cerné par une troupe de laquais et de valets qui lui jetèrent des pierres, en décriant: « Grand prophète, où sont maintenant ton esprit et ton Dieu? » Des chanoines aussi descendirent pour le narguer. Il était pâle comme la mort, mais il n'opposa à ces furieux qu'un silence méprisant.
De retour à Altstedt , il apprit que le duc Goerg demandait son extradition , à cause d'une circulaire envoyée dans son pays, dans laquelle Munzer avait provoqué le peuple à se révolter contre les ennemis de l'Évangile. A l'instant il s'arma d'une lance , d'un casque et d'un bouclier, s'entoura de ses amis et déclara au ma-
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gistrat qu'il était prêt à s'en aller, maïs que si on l'attaquait, il se défendrait à outrance.
On le laissa partir , croyant qu'il se rendrait à Mul-
house. Quinze jours après , le magistrat de cette ville reçut une lettre de Luthear , dans laquelle le grand réformateur l'engageait à n'accorder aucun refuge à Munger, en cas qu f il se présentât dans cette ville.
Mais Munzer s'était dirigé vers la Franconie. Il s'arrêta quelque temps à Nuremberg.
Là il y avait déjà eu plusieurs émeutes de paysans , suivies de quelques exécutions capitales. Munzer fut invité par le parti révolutionnaire à prêcher mais il s'y re* fusa. « Je ne parlerai plus, dit41 , j'écrirai. » En attendant, la haine de Luther le poursuivant toujours , il se proposa de publier une brochure contre lui. 11 n'est pas étonnant que Munzer lui parle d'un ton exaspéré et qui dépasse les limites de la bienséance.
Luther avait écrit au magistrat de Nuremberg: aSatau est parmi vous, l'esprit infernal d'Altstedt. »
« Tu es aveugle toi-même , répliqua Munzer , et tu veux conduire l'humanité! Tu as trompé la chrétienté, et maintenant, en temps de peine, tu te démènes comme une écrevisse prise dans un filet Tu es le flatteur, le flagorneur des seigneurs; tu crois le monde sauvé, parce que tu as happé quelques bribes de gloire. Tu as fortifié le pouvoir des scélérats impies, sot moine, et tu as maintenu le peuple dans la voie de perdition, N'ira-
porte ! Tu seras pris comme on renard ; le peuple s'affranchira malgré toi , Dieu seul régnera et ton nom sera oublié» •
Le magistrat de Nurembergflt saisir cet écrit, et l'a* teur fut forcé de quitter la ville sur-le-champ.
Munzer, dans la fleur de la jeunesse, quoique petit de taille, était beau et bien fait 11 portait un chapeau de feutre blanc, une espèce de robe avec un capuchon, et toute sa barbe qu'il laissait pousser à la mode orientale. 11 avait épousé une pauvre jeune fille qu'il aimait tendrement , et qui , quelques semaines après le mariage , raccompagna dans sa fuite. Elle ne le quitta que lorsque ses fatigues et son état de grossesse la forcèrent de de* mander un refuge chez un ami.
A Altstedt déjà Munzer n'avait que le strict nécessaire que les anabaptistes lui procurèrent ; à Nuremberg , au moment de sa fuite , il était dans un dénuement corn,, plet Cela n'a pas empêché ses ennemis d'attribuer tous
bauche.
En partant de Nuremberg, il écrivit à un de ses amisï « Si vous pouvez m'aider avec quelques sous pour le nécessaire, je les accepterai avec amitié, sinon je vivrai comme je pourrai. » Et , en effet , durant cinq mois, il vécut tant bien que mal, errant de village en village, de province en province. C'est grâce à ses nombreux amis et aux prédicateurs anabaptistes qu'il parcourut la
Souabe, l'Alsace et la Suisse. Ces prédicateurs l'avaient devancé partout; partout les paysans, en écoutant leurs discours , s'écriaient : « Voilà le véritable Évangile. Ça s'occupe enfin du pauvre peuple. Gomme ces anciens curés nous en ont imposé, comme ils en ont menti ! On devrait leur faire faire le saut de carpe à tous » (textuel). — Malgré son extrême misère, Munzer ne perdit pas de vue un seul instant son grand but. Lorsqu'on lui apprit que sa femme venait d'accoucher d'un fils, il ne manifesta aucun signe de satisfaction , et quand on lui demanda pourquoi il restait froid à cette nouvelle , il répondit: « Vous voyez, rien ne m'émeut plus. La nature est morte en moi, je ne suis plus qu'un principe ; je ne vis plus, physiquement parlant. »
Son courage ne fut pas abattu un instant, et, au plus grand moment de détresse , en recevant l'avis de fuir d'un village où il s'était établi, il écrivit: « Mon cher frère Christophe , notre cause est comme un grain de froment que les hommes aiment à tenir dans la main , mais dont ils se détournent quand il est jeté dans la terre, comme si jamais il ne devait ressusciter. Je sais que mon nom n'est pas en odeur de sainteté chez les hommes ; je suis encore un fruit en herbe répandant une forte odeur qui fait mal à la tête, mais patience ! je mûrirai, et l'épi qui portera les grains aura également des épines. Les justes recueilleront les fruits; quant aux
épines , elles piqueront encore les impies et les tyrans dans des siècles reculés. »
Enûn, grâce aux discours de ses amis les prédicateurs, dont bon nombre furent saisis et exécutés par le bourreau , et parmi lesquels se distinguent les noms de Hubemayer, Jacob Webe et le docteur Carlstadt, les paysans se soulevèrent et s'organisèrent en cohortes.
A cette nouvelle, Munzer poussa un long cri de joie 5 a Enfin, dit-il, ils comprennent. »
Il se trompait ; les paysans n'étaient pas les hommes propres à rétablir le règne de Dieu, comme nous le verrons bientôt. Le siècle de Munzer n'était pas mûr pour les idées organisatrices qui bouillonnaient dans sa tête. Il n'en accepta que les paroles foudroyantes de vengeance et de destruction. Le grand élan , après la terreur, fut bientôt arrêté, soit par intérêt, soit par essoufflement, soit par trahison, et Munzer lui-même dut en être la victime la plus précieuse.
Mais son erreur , du moins, était pardonnable. Il ne voyait dans les flammes naissantes que de saintes lumières , éclairant l'avenir , purifiant le passé , et il se prépara à les attiser de toutes ses forces. Son œuvre, du moins , n'a pas été stérile : la guerre des paysans, si elle n'a pas atteint le but suprême de Munzer, n'en a pas moins produit des résultats féconds pour l'Allemagne et l'humanité entière.
Dès-lors donc , c'eatràidirft àiê la formation des co-
8TAAT8- BfSUOTMEK
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boites de paysans, Munzer se montre partout pour animer de son souffle la torche révolutionnaire. Nous avons cité les douze articles , qui , pour le moins , sont l'œuvre d'un de ses disciples. Voici, maintenant, la circulaire annexée, dont Munzer lui-môme est l'auteur. On y verra que l'orateur biblique savait très-bien descendre de son trône prophétique pour parler le langage populaire des paysans.
« Puisque de si lourdes charges , contraires à Dieu et h la justice, ont été imposées par les seigneurs cléricaux et laïques aux pauvres paysans des campagnes et aux artisans des villes, et cela sans aucun droit, aucune cause, uniquement pour le bon plaisir de ces messieurs, il est de votre devoir de refuser ces charges , à moins que vous ne préfériez être réduits, vous et vos enfants, à saisir le bâton de mendiant. Le but de la Confédération chrétienne est de nous délivrer, avec l'aide de Dieu, de toutes les tyrannies ; s'il est possible , pacifiquement, — sinon, violemment.
» Vous êtes donc invités à vous associer de gré à la Confédération évangélique, afin que l'amour fraternel et le fruit universel reprennent de nouvelles racines par notre union et notre confraternité. Si vous le faites , la volonté de Dieu, qui nous recommande l'amour fraternel , sera faite ; mais si vous vous y refusez , ce à quoi nous ne nous attendons guère , nous vous mettrons au ban, et, en vertu de cette lettre, nous vous y maintien-
drons, jusqu'à ce vous soyez venus à récipiscence , par l'association volontaire à notre Confédération.
» Le ban de la Confédération consiste :
» Premièrement : Tous les frères s'engagent à n'avoir aucun commerce avec ceux qui refusent d'y entrer. Ils ne mangeront, ne boiront, ne se baigneront, ne feront la cuisine, ne travailleront ni ne laboureront avec eux 5 ils ne leur présenteront ni vivres , ni boissons , ni blé, ni sel, ni bois, ne leur vendront et ne leur achèteront rien. Ils les regarderont comme des membres morts de la société , qui ne savent ni favoriser ni empêcher la paix et l'amour. Les non-confédérés seront également exclus de tous les marchés , de toutes les forêts, de toutes les eaux. En cas qu'un confédéré néglige cette prescription pour entretenir un commerce avec un nonconfédéré, il sera également mis au ban et chassé de la société.
» Deuxièmement : En ce qui touche les châteaux, les couvents et les établissements cléricaux :
» Comme toutes les trahisons , toutes les tyrannies, toutes les corruptions proviennent des châteaux, des couvents et des établissements cléricaux , ceux-ci sont mis au ban.
» Toutefois, en cas que le noble , le moine ou le prêtre renonce volontairement à ses prétendus droits, qu'il se regarde comme un simple particulier et qu'il désire faire partie de la Confédération, on l'accueillera de
bonne grâce, en lui laissant tout ce qui lui appartient de droit .
» Troisièmement : Quiconque accueillera chez lui ou soutiendra un ennemi de la Confédération sera d'abord invité amicalement à laisser là ces coupables menées, mais en cas de refus , il sera également mis au ban. »
Cette lettre fut annexée à chaque exemplaire des douze articles. C'était là sa dernière réponse aux invectives de Luther et de Melanchton. Enfin , avant que de repartir pour la Thuringe, dans le but d'y former une nouvelle cohorte, il lança dans le public son écrit le plus révolutionnaire. Cet écrit , purement politique, et portant pour titre : Comme l'on gouverne et comme l'on doit gouverner, est adressé aux paysans sous les armes. En voici la fin :
« Pour prouver qu'un pays ou une commune a le droit de chasser son seigneur injuste, tyrannique ou corrupteur, je citerai treize passages de la Sainte Écriture, que tous les chevaliers de l'enfer ne pourront ébranler. — Après avoir rapporté ces treize passages : entre autres: Jos., I. 7, 8; — Timoth., I. 5, 8; — Apôtres, 5. 29 ; — Cor. I. 7, 21, 22 , 23; — Math., 7, 6, il poursuit : Point d'ambages ! Tous les seigneurs qui dictent des ordres par leur bon plaisir , parce que cela passe par leur tête, fût-ce un ordre tout-à-fait insignifiant, à plus forte raison quand il s'agit d'impôts,
de tarifs, de péages, de corruption , de favoritisme, de malversation , de gaspillage , ce sont des brigands, des ennemis du peuple qu'il faut étrangler le plus tôt possible, comme autant de Moab, d'Agag, d'Achab , de Phalaris et de Néron. L'Écriture ne les nomme pas serviteurs de Dieu, mais serpents, dragons et loups. Ne craignez rien, crie-t-il aux paysans ; soyez unis et ne reculez jamais. Dès que vous reculez, vous êtes perdus , vous, vos femmes et vos enfants. Que ceux qui craignent la mort restent chez eux. Mille hommes résolus à mourir sont plus forts que cinquante mille indécis. Si vous ne sortez pas victorieux de la lutte , malheur à vous et à vos descendants ! Si avant la guerre, vous avez la corvée avec vos chevaux et vos bœufs, après on vous attèlera vous-mêmes à la herse et à la charrue ; si avant vous avez fait une haie autour de vos champs pour les préserver du gibier, après on vous forcera à entretenir le gibier vous-mêmes ; si avant on vous a aveuglés , après on aveuglera même ceux qui vous conduisent ; si avant vous avez été serfs , après vous serez esclaves. On vous vendra comme on vend un cheval ou une vache. Au moindre souflle , vous serez appréhendés au corps comme rebelles, privés d'air et de nourriture, mis à la question, et enfin empalés. Vos filles seront les courtisanes de vos seigneurs, et vos fils , leurs laquais , tiendront les mains à leurs sœurs pour être violées et
jetées après comme une pelure de citron dont on a sucé
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la sève.,. Vous voyez bien que vous ne pouvez pas ne pas être vainqueurs.
» Une telle vie est mille fois pire que la mort, la mort préférable à la vie. N'écoutez jamais la voix de ces hommes qui vous prouvent de par l'Évangile que vous avez le droit d'être libres, en finissant par vous exhorter à courber la tête sous l'esclavage. Ce sont des demihommes qui , de peur de mourir , préfèrent se rendre indignes de vivre.
» Un peuple qui n'est pas libre n'est pas chrétien]!
» Un peuple qui n'est pas libre n'est pas digne de l'être!
9 Soyons d'abord libres , puis nous serons chrétiens pour vivre selon la loi de Dieu !... »
Bientôt nous verrons Munzer à la tête d'une cohorte.
Nous voilà arrivé au niveau des faits. Hâtons-nous d'y rentrer.