BATAILLE DE LEIPHEIM. — MORT DE JACOB WEHE
Les paysans commandés par Wehc assiègent Weissenhorn. — Négociations avec la confédération souabe. — Attaque du sénéchal. — Retraite héroïque des paysans vers Leiphcim. — La ville se rend à discrétion. — Wehe se réfugie dans une caverne. — Il est découvert par un chien. — Contribution imposée aux vaincus. — La ville de Gunzbourg se rend également à merci. — Mort héroïque de Wehe et de ses compagnons. — Condamnés sauvés par le bon mot d'un soldat.
La cohorte de Leipheim, forte de cinq mille hommes, était commandée par Jacob Wehe, prédicateur de l'école de Munzer. Wehe se distinguait autant par sa frugalité et son esprit d'ordre que par sa piété et sa fermeté évangéliques. Il avait créé une caisse de guerre ainsi qu'une caisse de réserve. Soixante charriots, chargés de vivres et de munitions, suivaient la cohorte; mais, malgré lui et quelques autres chefs qui se distinguaient par la modération, il était impossible de raaw-
tenir toujours Tordre dans une armée indisciplinée, qui , en détruisant et en pillant des châteaux, signes d'esclavage, s'abandonna souvent à l'ivresse du moment, et n'imita pas toujours la modération et la frugalité des chefs.
Le plan de Wehe et des autres chefs des cohortes de Langenau et d'Hertissen était de s'emparer de la ville d'Ulm , aûn d'avoir un point fortifié contre le premier choc de l'armée du sénéchal. Dans ce but, il fallait d'abord prendre la ville de Weissenhorn ; ils étaient déjà maîtres des bourgs de Leipheim et de Gunzbourg,
A Weissenhorn , comme partout , la haute bourgeoisie était pour la confédération souabe, tandis que le peuple, composé d'artisans et de travailleurs, s'était déclaré pour les paysans. Craignant une émeute, les magistrats n'eurent pas le courage de faire une guerre ouverte aux paysans ; mais en même temps qu'ils leur firent des offres d'amitié, ils acceptèrent une garnison de trois cent quarante cavaliers du palatin et refusèrent l'entrée à un détachement de paysans. En vain ceux-ci promirent-Ils d'entrer en amis , de respecter la propriété et de payer tout à beaux deniers comptants; pourquoi, leur cria Jerg Ebner, l'orateur des paysans, à travers la porte de la ville , pourquoi les habitants de Weissenhorn refuseraient-ils aux confédérés évangélistes ce qu'ils accordent même aux Juifs et aux Bohémiens ? — Les magistrats, comptant sur l'arrivée du sénéchal , ne persistèrent pas
moins dans leur refus tout en envoyant aux paysans des vivres et du vin. Voyant cette conduite équivoque , la cohorte de Leipheim résolut de prendre la ville d'assaut En effet, l'armée du sénéchal approchait au pas de course, et Wehe sentait bien que sa cohorte, non exercée , ne pourrait pas supporter le choc en rase campagne , d'autant moins que les paysans n'avaient point de cavalerie. Il leur fallait donc , à tout prix , pour soutenir la guerre avec succès , ou des camps retranchés entre les montagnes et les marais, ou des villes et des bourgs fortifiés.
Donc , après avoir détruit et pillé quelques châteaux, la cohorte de Leipheim se rangea devant les murs de Weissenhorn dans l'intention de bombarder la ville. La journée se passa au milieu des préparatifs de siège ; vers le soir le feu des assiégeants inquiéta déjà beaucoup les habitants de la ville, mais les paysans, toujours dans la crainte d'une surprise de la part du sénéchal, cessèrent le feu et se retirèrent derrière les retranchements du camp. Le lendemain , une horde détachée prit le couvent de Roggenbourg où elle trouva d'excellent vin du Rhin. Dans leur ivresse, les paysans détruisirent l'église, l'orgue , les vases sacrés ; on fit une farce indigne avec l'ostensoir; la bibliothèque avec les archives fut brûlée , on déchira les bannières pour s'en faire des ceinturons et des bretelles. Jerg Ebner se créa abbé de Roggenbourg , s'affubla d'un manteau, et, assis sur
Fautel , fit venir devant lui les paysans ses justiciables , pour leur reprocher leur impiété et leur licence. Ce fut une comédie improvisée pour narguer la puissance cléricale déchue. Cela amusait fort les paysans , mais ne contribuait guère au maintien de Tordre et au succès de leur cause. Au lieu de se recueillir et de serrer les rangs pour attendre de pied ferme l'armée du sénéchal , ces hordes détachées s'écartèrent à droite et à gauche du gros de la cohorte , et ne songèrent qu'au pillage. Une de ces hordes chargée de butin fut surprise le jour même par un détachement de cavalerie , qui en tua cinquante et en chassa un grand nombre dans le Danube, où ils périrent. En outre, deux cent cinquante furent faits prisonniers et conduits, les menottes aux mains , dans les prisons d'Ulm.
En général, les paysans étaient beaucoup moins cruels au commencement de la guerre que leurs ennemis. Dans leurs excursions, les hordes prirent souvent des abbés, des seigneurs et des bourgeois ; presque toujours ils furent élargis, même sans rançon, par l'intervention des chefs, tandis que tout paysan se promenant seul dans la campagne et pris par les gardes du sénéchal, fut massacré sans miséricorde.
Cependant, voyant le sénéchal tout près de lui, et en attendant l'arrivée de la cohorte d'Ilertissen, qui ne pouvait tarder à le joindre, Jacob Wehe, dans le but de gagner quelques jours, suspendit le siège de Weissenhorn,
et essaya «rentrer en négociations avec le sénéchal et les conseillers de la confédération à Ulm.
Voici la lettre qu'il leur adressa :
* En votre double qualité d'hommes de guerre et » d'hommes de robe, vous devez avoir acquis la certi- » tude que les rassemblements des paysans deviennent » de plus en plus nombreux et puissants, et que dès au- » jourd'hui leur cause est gagnée , en cas même qu'ils » succombent sur le champ de bataille , ce qui est plus » que de douteux. Bien des désordres ont déjà signalé » cette guerre désastreuse , mais la cohorte de Leipheim » déplore ces faits, dont elle est bien moins responsable * que la confédération souabe. Aûn d'empêcher des mal- » heurs ultérieurs , je vous prie, au nom de la gloire de » Dieu et de la paix qui lui est agréable, d'établir un tri- » bunal d'arbitres , composé d'hommes ennemis des » biens temporels et amis du bien commun et de la paix » générale. Ce tribunal serait chargé d'écouter les griefs » des paysans , et d'y faire droit autant que faire se » peut. »
Cette lettre est datée du ft avril. Le porteur avait pleins pouvoirs pour entrer en négociations verbales.
Mais déjà le sénéchal serrait de près les paysans. Le jour même que Wehe écrivait cette lettre , un détachement de cavalerie , commandé par le capitaine Gerber,
passait le Danube, tandis que le sénéchal lui-même, avec le gros de l'armée, marchait sur Leipheim. Là, les paysans , au nombre de trois mille , s'étaient retranchés sur le versant d'un côteau. A droite , ils avaient la rivière ; à gauche , un bois ; devant eux , un marais ; les derrières du camp étaient couverts par des barricades formées de voitures et de chariots renversés. A côté du marais, sur un petit chemin , derrière une tranchée , ils avaient également fait une barricade avec des chars et des arbres abattus entre lesquels ils avaient placé des canons et appliqué des meurtrières. La cavalerie du sénéchal fut reçue par une décharge vigoureuse; mais dès que les paysans virent que le sénéchal était venu avec toute son armée, deux ibis plus forte que la cohorte, ils résolurent de se retirer dans le bourg de Leipheim, pour y attendre des renforts. Malgré les difficultés et les dangers d'une retraite en face de l'ennemi, elle fut opérée avec ordre et habileté. Tout en combattant et en se retirant, les paysans enlevèrent leurs morts et leurs blessés jusqu'en face de la ville. Ce combat dura plusieurs heures. Jacob Wehe se trouvait à Gunzbourg lors de l'attaque inopinée du sénéchal ; à la première nouvelle il accourut pour vaincre ou mourir à la tête de ses braves soldats. En attendant, la cavalerie du sénéchal avait eu le temps de faire le détour du marais et de s'embusquer à la Croix de fierre, où les paysans débouchaient pour rentrer dans la ville. Se voyant cer-
nés , ceux-ci firent de nouveau un mouvement de retraite vers le bois ; mais là ils furent atteints par Ta- Vant-garde de l'ennemi. Bon nombre d'eux se jetèrent dans le Danube pour gagner l'autre bord à la nage, mais ilâ furent repoussés par le détachement de cavalerie sous le capitaine Gerber. Cinq cents paysans trouvèrent la mort sur le champ de bataille , quatre cents périrent dans le fleuve ; mais le gros de la cohorte , ranimé par la présence dé Wehe , qui arriva au plus fort de la mêlée, força le passage de la Croix de pierre et entra dans la ville. L'ennemi ne lui avait pris que quatre fauconneaux.
Sans débrider, le sénéchal cerna la Ville et se prépara à la prendre d'assaut. Jacob Wehe encouragea les siens à une résistance à outrance; mais les paysans étaient épuisés de fatigue ; et les bourgeois , loin de se défendre , envoyèrent au sénéchal une députation composée de quelques vieillards et de quelques femmes pour lui offrir une capitulation. Celui-ci somma la ville de se rendre à discrétion et de lui livrer tous les prédicateurs évangéliques ; la ville se rendit en effet, pendant que Wehe pointait lui-même ses canons du haut des remparts.
Il ne resta plus au malheureux Wehe qu'à chercher son salut dans la fuite. A cet effet, il se laissa glisser du haut du mur dans la cour de son presbytère, d'où ua ôouterrain le conduisit en pleine campagne , dans la di-
rection du Danube , aux bords duquel se trouvait une caverne. C'est dans cette caverne que Wehe se rendit , accompagné d'un ami et muni de 200 florins qu'il avait pris dans la caisse de réserve. En cas de prise d'assaut, le sénéchal avait promis à ses soldats de mettre la ville à sac et de leur abandonner le butin. Bien que la ville se fût rendue à discrétion, les soldats demandaient à corps et à cris le pillage ; mais le sénéchal craignant une réaction et la désertion de ses mercenaires chargés de butin, leur proposa de remplacer le pillage par une contribution forcée. En revanche, il leur promit l'abandon de la ville de Gunzbourg ; mais cette ville s'étant également rendue à merci , les soldats menacèrent de se révolter. Pendant que le sénéchal se dirigeait sur Gunzbourg , ils allèrent porter leurs plaintes devant le général Furstenberg, en accusant les chefs de fraude et de vol. Celuici leur proposa une transaction tendant à imposer tout bourgeois et paysan prisonnier d'une contribution de 4 florins, la solde d'un mois. Les soldats accédèrent à cette proposition ; les bourgeois , tenus prisonniers dans une église , souscrivirent à tout ; mais le sénéchal , à peine de retour de Gunzbourg , se rendit à l'église pour demander à ces malheureux s'ils avaient consenti de plein gré à payer 4 florins par tête ; et, sur leur réponse affirmative, il leur exposa que la contribution dépasserait la somme de 34,000 florins, somme que jamais ils ne pourraient se procurer. Le but immédiat du sénéchal
était d'empêcher ses mercenaires d'avoir de l'argent , dans la crainte qu'ils ne quittassent l'armée. En sortant de chez les prisonniers , le sénéchal disait en souriant : • Qui aurait jamais dit que je prêcherais dans l'église de'Leipheim. » Il estima la contribution à 1,500 florins d'or, ce qui, pour ce temps, était déjà une somme assez considérable; mais les soldats insistèrent pour avoir leur mois de solde , et crièrent à la trahison. Le sénéchal , pour les satisfaire , leur aurait bien enfin abandonné la ville ; mais celle-ci en appela à la convention signée par le comte de Furstenberg, ce qui fit dire aux lansquenets qu'ils avaient été volés par les pillés.
Le lendemain , le sénéchal dictait ses volontés à la ville de Gunzbourg. Le conseil municipal fut gracié , la ville frappée d'une contribution de 900 florins d'or, un membre du conseil, connu pour ses idées évangéliques, taxé à 100 florins de contribution. Le pasteur seul et un lansquenet déserteur qui se trouvaient dans la ville devaient être traduits devant le conseil de guerre.
Les recherches les plus minutieuses furent faites pour découvrir la retraite de Jacob Wehe. Les sbires du général battirent le pays en tous sens. Un chien qui aboya devant la caverne à leur approche y attira leur attention. Ils essayèrent d'y entrer en la sondant avec des lances , et les deux malheureux amis tombèrent entre leurs mains. Wehe leur offrit les 200 florins qu'il portait sur lui, en échange de sa liberté ; ils acceptèrent
l'argent, puis , l'attachant à un licou, ils le conduisirent à Bubesheim , quartier-général du sénéchal.
Le soir même Jacob Wehe , Jerg Ebner, Ulric Scboea et son gendre Melchior Harold , ainsi que le pasteur de Gunzbourg et le lansquenet déserteur furent condamnés à mort par le tribunal de guerre présidé par le sénéchal. Les condamnés furent conduits sur un pré entre Leipheim et Bubesheim , où l'échafaud et le bourreau les attendaient.
— Maître Jacob, dit le sénéchal, lorsque celui-ci se présenta le premier pour mettre la tête sur le billot , vous auriez pu nous épargner cette peine , si au lieu de rébellion vous eussiez prêché la parole de Dieu.
— Monseigneur, répondit Wehe d'un ton calme et digne , à cette heure suprême , vous ne me rendez pas justice. C'est la parole de Dieu que j'ai prêchée , mais partout et toujours la violence et les tyrannies des oppresseurs provoquent les violences et les tyrannies des opprimés. Ce n'est pas moi qui en ai jamais appelé au droit du plus fort; demandez plutôt à mes paysans.
— M'est avis du contraire , répliqua le sénéchal. — Wehe regarda fixement son vainqueur. Puis , en haussant les épaules et d'un ton de fierté ironique, il dits t Je n'ai jamais prêché pour moi. » Ce mouvement , ce haussement d'épaules d'un homme condamné à rrfort qui pourrait racheter sa vie par une prière, par une flatterie» et qui, en prononçant les paroles ; Je n'ai jamais prêché
pour moi , préfère livrer sa tête au bourreau , dit plus que dix batailles gagnées à grands renforts de lansquenets et de cavaliers.
Le chapelain du sénéchal invita alors Wehe à se confesser. — Je me suis déjà confessé dans le sein du créateur, répondit celui-ci. J'ai recommandé mon âme h celui duquel je la tiens. Se tournant vers ses compagnons de malheur qui paraissaient abattus: Frères, leur dit-il, bon courage.Nous nous reverrons encore aujourd'hui au paradis. Quand les yeux se ferment dans ce monde , ils s'ouvrent pour l'éternité dans l'autre. » Puis, les regards levés vers le ciel, et après avoir prononcé à genoux le psaume : In te domine speravi, il posa sa tête sur le billot. Une minute après elle roula dans l'herbe.
Jerg Ebner, Harold , Schoen et un autre chef partagèrent le sort de Wehe. Restaient encore le pasteur de Gunzbourg et le lansquenet. Le jour commençait à baisser, lorsque le soldat condamné s'approchant du sénéchal, lui dit: — Monseigneur, ne vous semble- t-il pas qu'il fait un peu tard pour avoir la tête coupée? Cette question fit sourire le sénéchal -, il gracia le soldat et le pasteur. Ce dernier, enfermé dans une cage grillée, suivit l'arrière train du sénéchal ; mais plus tard il racheta sa liberté pour 80 florins , en perdant sa cure , le droit de prêcher et de monter à cheval.
A Langenau, plusieurs paysans furent également décapités ; mais, entre tous, les bourgeois d'Ulm se distia-
guèrent par une cruauté cynique sans exemple. Dans toutes les communes, ils députèrent des messagers pour chercher des apprentis-bourreaux, car, disaient-ils, ils espéraient faire de nombreux exemples.
Aussi, malheur à un bourgeois d'Ulm s'il tombait entre les mains des paysans. Ceux-ci avaient juré de ne jamais faire quartier à un habit noir d'Ulm.