SUITE DE LA PRISE D'ARMES ET DES HOSTILITÉS EN SOUABE ET EN FRANCONIE
Malgré la bataille de Leipheixn les paysans gagnent en nombre et en force. — Émeute des lansquenets. — Prise des châteaux du sénéchal. — Vengeance de la mort de Wehe sur Kunz de Riedheim.
— Prise du château de Liebenthan. — Knopf de Luibas. — Hans Eitel Zugelmuller. — Intelligence de l'archiduc Ferdinand avec les paysans et Walter Bach, chef de cohorte. — Cortège des chefs.
— Le margrave Casimir en Franconie. — Le Franz Moor de Schiller. — Ligue de la noblesse franconienne contre le clergé. — L'évêque de Bamberg. — Schwanhauser et le moine Eucharius. —Fuite de révêque. — Ses concessions à la ville. — La ville de Bamberg nargue le margrave.
Loin de décourager les paysans, la défaite de Leipheim ne faisait que raviver leur courage et aiguillonner en eux le désir de vengeance. Le sénéchal était un ennemi redoutable ; mais après tout, malgré ses trois mille cavaliers, il ne pouvait pas être partout , et les hostilités étaient ouvertes sur une étendue de cent cinquante lieues. En outre, le sénéchal étant le représentant de la noblesse et de la bourgeoisie confédérées, ses mercenaires n'avaient guère d'espoir de pouvoir s'enrichir par la
guerre, attendu que les chefs étaient forcés de ménager la fortune des bourgeois, tandis que les paysans avaient tout à gagner et rien à perdre. Châteaux , couvents , églises, villes, bourgs, tout était de bonne prise. Qui ne prenait les armes pour la cause de l'Évangile et de la liberté, s'enrôla dans l'espoir de retourner chargé de butin. Malheureusement ce fut la cause que les camps des paysans regorgeaient de héros de tout genre, formés pour la plupart du rebut des villes, gens sans aveu, sans feu, ni lieu, ni Dieu, aussi lâches au combat qu'après au pillage , qui plus tard compromirent plus d'une fois la cause des paysans, si sainte au début de la guerre.
Plus que jamais les soldats réclamèrent du sénéchal le mois de solde que les prisonniers de Leipheim leur avaient promis , et réfusèrent de marcher. Force lui fût de céder et de négocier avec les conseillers d'Ulm pour cette somme. Arrêté depuis huit jours dans ses opérations , et craignant que ses propres châteaux de Wolfegg et de Waldsee ne tombassent au pouvoir des paysans, il pria quelques seigneurs du voisinage de les occuper militairement ; mais les paysans, sous le commandement de Florian Greisel , les avaient devancés. Les habitants des châteaux capitulèrent bien vite et offrirent une rançon de quatre mille florins, qui fut acceptée , grâce à l'intervention pacifique des bourgeois de Waldsee. Mais les paysans ne savaient pas que madame la sénéchale et son fils se troii-
vaient dans le château. A peine l'apprirent-ils , que le siège recommença de plus belle.
Les châteaux et les couvents dans le Ried, dans l'Allgau , au bord du lac, dans le Hegau, dans la Forêt- Noire et dans la Franconie , tombèrent rapidement les uns après les autres dans les mains des paysans , conduits par d'anciens soldats, maintenant leurs chefs, tels que Knopf de Luibas , Walther Bach, Eitel Hans Zugelmuller, Hans Muller de Bulgenbach et autres. Ils ménagèrent les seigneurs connus par leur humanité , mais malheur à ceux qui s'étaient distingués, soit par une résistance opiniâtre aux réformes religieuses et politiques, soit par une conduite cruelle et inhumaine. Un de ces derniers, Kunz de Riedheim, fut fait prisonnier par eux. Ils le forcèrent de mettre lui-même le feu à ses châteaux. Bien que blessé , ils l'attachèrent à un licou , en souvenir de l'aiîront fait à Wehe, le traînèrent avec eux dans leurs excursions, souvent le forcèrent de marcher à quatre pattes, bien qu'il offrit 40,000 florins de rançon. Il se racheta toutefois plus tard, en donnant 4,000 florins à chacun des chefs.
Le prince-abbé Sébastien de Breitenstein était connu pour avoir toujours été un des seigneurs les plus riches et les plus cruels. Il s'était barricadé dans son château de Liebenthan, réputé imprenable. Mais voyant les forts et les bourgs tomber autour de lui comme par enchantement, la peur le gagna, lui qui jamais n'avait voulu
se prêter à la moindre concession. II envoya messager sur messager au chef Knopf de Luibas, pour l'engager à accepter une contribution. On ne lui répondit point. Il offrit de se rendre, pourvu qu'on le laissât se retirer avec les honneurs de la guerre. On le lui refusa. Enfin il fit la proposition de se rendre à discrétion, en demandant grâce pour lui et ses gens , ce qui fut accepté. Les paysans lui garantirent la vie sauve , lui laissèrent deux chevaux, quelques coupes d'argent et 300 florins. Le reste, vaisselle, argent, or, bijoux, bétail, linge, blé, vin, matériel de guerre, livres, tout enfin fut déclaré de bonne prise, et ce butin immense fut distribué entre les différentes cohortes. Le prince se rendit à la ville de Kempten , son fief , qui , profitant de la misère du seigneur, se racheta pour la somme de 30,000 florins. Quelques bourgeois de Kempten vinrent au château dans le but de sauver les objets d'art et les vases sacrés; mais les paysans leur répondirent qu'il ne pouvait y avoir de l'art là où règne l'esclavage , que tout ceci avait été fait avec la sueur de leurs fronts et le produit de leurs travaux ; que la liberté et l'affranchissement étaient choses aussi sacrées et plus encore qu'un saint ciboire en argent et un crucifix en or; que partant tout serait brisé, fondu et vendu ; et ce qui fut fait.
Chose remarquable , incroyable au premier abord , mais qui est prouvée par des documents authentiques , l'archiduc Ferdinand d'Autriche entretenait des intelli-
gences dans le camp des paysans, notamment avec Walther Bach (dans l'Allgau) , ancien soldat dans l'armée autrichienne. Elève des dominicains , l'archiduc n'était pas grand partisan de la hiérarchie romaine. Les écrits d'Ulric de Hutten avaient lancé des éclairs jusque dans la cour d'Autriche. L'idée de l'Unité allemande flottait vaguement devant l'esprit du duc En dépit donc de sa qualité de protecteur de la confédération souabe , formée spécialement contre les paysans , l'archiduc favorisait sous main les entreprises de ces derniers ; d'abord dans l'espoir que ses possessions en seraient épargnées, puis dans le but de s'en servir pour s'emparer de la Franconie et de la Souabe. Dans le cours de la guerre, cette influence se fit sentir plus d'une fois. Dès l'ouverture des hostilités , la cohorte de l'Allgau avait mis le siège devant la ville de Fussen, et celle-ci, afin d'échapper aux malheurs de la guerre , s'étant déclarée autrichienne, bien qu'elle appartînt à l'évêque d'Augsbourg, Walther Bach persuada à sa horde qu'il fallait lever le siège. Mais bientôt les paysans crièrent à la trahison, et Walther Bach dut lui-même céder sa place à un autre chef moins indulgent pour l'Autriche. Nul doute que l'archiduc Ferdinand ne fût parvenu à ses fins s'il s'était franchement mis à la tête des paysans , en rompant ouvertement avec l'aristocratie nobiliaire et financière ; mais ayant préféré nager entre deux eaux, niant ainsi ses négociations , désavouant là sa participation , non-seule-
ment les paysans , se croyant trahis par les chefs , se tournèrent contre lui, mais encore il perdit la confiance de la confédération , et plus tard sa prépondérance politique dans la Souabe, où l'Autriche régnait depuis l'expulsion du duc Ulric.
Parmi les chefs de cohorte, Hans Eitel Zugelmuller et Hans Muller de Bulgenbach se distinguaient par une suite nombreuse et brillante. Le premier se faisait accompagner par une troupe de trabans en uniforme rouge» le second portait un manteau couleur pourpre et était coiffé d'une toque écarlate surmontée d'une pluma d'autruche. Dix hérauts élégamment vêtus le précédaient, et derrière lui suivait le grand char orné de feuilles et de rubans , sur lequel se trouvait la grande bannière tricolore et les douze articles brillamment reliés. Un héraut à cheval en faisait la lecture, ainsi que de l'avis y -joint. Bientôt les hordes du Hegau, du Klettgau et de la Forêt-Noire se joignirent à lui : en tout 4,000 hommes bien équipés et bien armés. Il prit coup sur coup les bourgs de Braunlingen , de Hulingen * les villes de Moehringen , de Geissingen, d'Aach, d'Engen, détruisit les châteaux d'Altfurstenberg , de Danauschiûgen etde Lupfen, ce dernier, fameux par sa châtelaine aux coquilles de limaçon. Dans toutes ces villes Bulgenbach laissa une garnison de paysans , et se dirigea à pas de course vers Radolfszell, ville où siégeaient les commissaires des troi* districts autrichiens d'Ensisheim, d'Ins-
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pruck et de Stuttgard , et qui servit en môme temps de refuge à une grande partie de la noblesse des environs.
Les paysans et la petite bourgeoisie de la Franconie orientale et du Ries ne restaient pas en arrière du mou* ment général. Les villes de Nordlingen , d'Anspach, de Windesheim et de Nuremberg, de Bamberg et de Wurz* bourg, étaient tour-à-tour le théâtre des troubles religieux et sociaux.
A Nordlingen, une femme dirigeait le mouvement, la femme d'Anton Forner. Elle excita le peuple contre les magistrats en faveur des prédicateurs évangéliques, suscita quelques émeutes, poussa son mari au plus fort do la mêlée, fit déposer le bourgmestre et finit par livrer la ville aux paysans, qui extorquèrent aux seigneurs une convention favorable.
Dans les principautés de Baireuth et d'Anspach, régnait le margrave Casimir avec son frère Georg. Casimir tenait en même temps de Louis XI et du duc Ulric de Wurtemberg: cruel, rusé, subtil, vindicatif, luxueux et vantard , ces vices , chez lui , furent dominés par une . idée politique. Il tendait à abaisser et à humilier la noblesse au profit de la bourgeoisie. Son avènement au trône fut signalé par un crime atroce. Après un dîner suivi de copieuses libations , Casimir fit saisir son propre père et le jeta dans une prison souterraine , où le malheureux vieillard languit pendant douze années. Le peuple le crut mort. C'est dans ce lugubre épisode que
Schiller a puisé la première idée de son Franz Moor , dans les Brigands. Casimir excusa ce gaéfait par la raison politique que son père favorisait trop la noblesse. C'est lui qui , le premier , en Allemagne, introduisit le mode de conscription. Il choisissait ses recrues dans la bourgeoisie, leur donnait un uniforme blanc et noir, les faisait exercer par des chefs expérimentés et les renvoyait après un mois de service. Au bout de quinze mois, chaque soldat rentrait dans Tannée toujours pour la durée d'un mois. Lorsque les paysans de Hesselberg se soulevèrent, Casimir tomba sur eux avec une horde de soldats , et les dispersa. Il ne fît ni prisonniers , ni enquête. C'était une affaire finie pour lui (1). Il profita même de cette victoire pour refuser à la confédération souabe sa part de subsides en réclamant le retour de son contingent en soldats. Mais dans l'espace de huit jours, sa position changea du tout au tout Partout, dans son pays, les paysans se levèrent en masse, les villes se
(i ) La noblesse de Franconie était animée de la même haine que les paysans contre le clergé. De là la mollesse des mesures répressives contre les premiers attroupements des confédérés de la campagne. En 1520, la noblesse elle-même se liguait secrètement contre le clergé. Dans les statuts de la ligue on trouve entr'autres les articles suivants :
b Tout gentihomme franconien regardera les ecclésiatiques, depuis le cardinal jusqu'au chapelain, comme les apôtres du diable.
»A tout moine qui demandera un fromage il jetera une pierre.
» Si ce moine est entré dans sa maison, il Pen chassera et fera balayer le seuil sur lequel il aura passé. »
révoltèrent au nom de l'Evangile , contre les autorités existantes. Force lui fut de faire amende honorable devant la confédération et de lui demander aide et protection à son tour. Celle-ci chargea l'évêque de Bambergde voler à son secours avec le tiers de son contingent fédératif. Véritable fin de non recevoir ; car l'évêque luimême avait maille à partir avec les paysans et sa bonne ville de Bamberg ; lui aussi s'était adressé à la confédération souabe, et celle-ci, à sa demande, ne manqua pas de charger le margrave de tirer Tévêque d'embarras.
Naguère encore l'évêché de Bamberg était une succursale de l'évêché de Mayence. Hutten, dans ses pérégrinations, s'y était arrêté assez longtemps. C'était un lieu de refuge pour tous les esprits distingués. L'évêque Georges III n'en continua pas moins, comme ses prédécesseurs, à prélever les dîmes et les impôts. Le peuple l'aimait et ne murmura pas ; mais depuis que le seigneur Weigand de Redwitz occupait le siège épiscopal , le peuple lui avait demandé compte de son administration. Weigand venait de faire un pèlerinage à Jérusalem, et poursuivit les prédicateurs modernes. L'orage éclata tout-à-coup à Bamberg même.
Dans cette ville, Schvvanhauser et le moine Eucharius prêchaient la parole de Dieu selon l'Évangile. Lors donc que l'évêque convoqua les chevaliers pour courir au secours du margrave, la ville, excitée par ces deux prédicateurs, se révolta. L'évêque fut forcé de se réfu-
gier dans le fort d'Altenbourg. En attendant, les paysans entrèrent dans la ville, et les bourgeois, faisant cause commune avec eux, les armèrent. Injonction fut faite à l'évêque de rentrer dans la ville. Il s'y refusa d'abord, espérant voir arriver des troupes auxiliaires de la Confédération ; mais se voyant abandonné et n'ayant presque personne pour défendre son fort, où il n'y avait point de vivres, il reparut dans la ville. Là il fut reçu par la bourgeoisie et les paysans armés jusqu'aux dents. L'évêque essaya d'être gracieux , on lui répondit par l'invitation de signer une convention en vertu de laquelle tous les biens cléricaux et féodaux seraient confisqués et sécularisés, toutes les immunités abolies , les impôts répartis sur tous, sans aucune distinction d'état, toutes les corvées enfin abolies. L'évêque seul devait régner, mais à condition qu'il autorisât les curés à prêcher l'Évangile dans toute sa pureté. L'évêque objecta qu'il ne pouvait pas disposer des biens de la noblesse et du clergé, et se retira à Altenbourg. A l'instant on sonna le tocsin , quelques coups de fusil même furent tirés sur l'évêque pendant sa retraite ; le peuple s'ébranla, se rua sur tous les établissements cléricaux et les démolit. Au bout de deux jours, il n'y avait plus ni couvent ni bourg. On ne ménagea que deux de ces derniers, dont les seigneurs s'étaient faits peuple en renonçant à leurs droits et en partageant même les travaux les plus pénibles dans l'intérêt de la ville. Le dôme
aussi fut gardé par une troupe de bourgeois. Enfin, voyant que la ville pouvait parfaitement se passer de lui, Tévêque souscrivit à tout et rentra triomphalement dans son évêché. On célébra la paix par une fête particulière, et pour narguer le margrave , on lui envoya une députation afin de lui annoncer qu'il pouvait en toute sûreté rester chez lui, vu que Pévêque n'en avait plus besoin. On sait que le margrave attendait des troupes que Tévêque devait lui envoyer contre les paysan^,
Tandis que te paix se rétablissait à Bamberg, 1© feu révolutionnaire s'étendait rapidement dans Tévêché de Wurzbourg, dans la ville de Rottenbourg et dans le district de l'Ordre teutonique.