MOUVEMENT A ROTTENBOURG. - LE DOCTEUR CARLSTAOT
Le prédicateur Deuchlin et le moine aveugle* — Parallèle entre Luther et Carlstadt. — Biographie de ce dernier. — Carlstadt renonce à la théologie et cultive la terre à Segern. — Rupture entre Luther et Carlstadt — Ce dernier se rend à Orlamunde. — Réponse de Munzer à Carlstadt. — Scène dans Y Ours-Noir à Iéna entre Luther et Carlstadt. — Luther reçu à coups de pierres par le peuple d'Orlanwnde. — Dénoncé par Luther, Carlstadt, dont la tète est mise à prix, se rend à Rottenbourg. — Il est caché par Stephen Meniinger, chef de l'opposition et ami des paysans, — Ces derniers s'emparent de Rottenbourg,
La Souabe , la Thuringe et la Franconie étaient les trois grands foyers révolutionnaires de la guerre des payscuis. La ville libre de Rottenbourg devint le centre brûlant de cette dernière province.
Cette ville, située aux bords de la Tauber , doit son indépendance à la maison des Hohenstaufen. Il est remarquable que le nom de Hohenstaufen , en Allemagne, se rattache partout à la liberté et aux franchises des communes.
Déjà, en 1523, Jean Deuchlin prêchait dans cette ville contre la hiérarchie romaine. Comme le prédicateur Hubemayer, Deuchlin, au commencement de sa carrière, s'était distingué par son fanatisme contre les juifs. A la suite de ses prédications , ces malheureux ilotes européens furent chassés de la ville; on confisqua leurs biens, et leur synagogue fut convertie en une chapelle de la Vierge ; mais à peine Luther eut-il surgi, que Deuchlin, toujours à l'exemple de Hubemayer, devint un des plus fervents protestants et contribua de sa parole à la démolition de cette môme chapelle , qui plus d'une fois lui avait rappelé son injustice cruelle envers un peuple malheureux et inoffensif.
Avec Deuchlin rivalisa un autre prédicateur évangélique, Hans Schmidt, qu'on appelait tout court le Moine aveugle. Il était en effet aveugle, mais les lumières brillantes de son esprit remplaçaient bien en lui la lumière des yeux. Le premier entre tous , Hans Schmidt reconnut la portée sociale de la réforme religieuse, et bravant toutes les menaces, tous les dangers , il en exposa les conséquences dans la chaire publique. Bientôt les prédicateurs de Zwikau, disciples de Munzer , vinrent à Rottenbourg et convertirent Deuchlin et Schmidt à la doctrine de leur maître.
Au milieu de tous ces prédicateurs ambulants, on distinguait un petit homme vêtu de noir et coiffé d'un feutre blanc, autour duquel les auditeurs se groupaient par
f Ift tA GUEBRE DES PAYSANS.
centaines. C'était le fameux docteur Carlstadt, naguère le maître et l'ami de Luther* aujourd'hui son ennemi, et persécuté par lui comme Munzer.
Le véritable nom de Carlstadt est André Bodenstein. Carlstadt est le nom de sa ville natale , près de Wurzbourg. C'est sous ce nom qu'il fut nommé professeur à l'Université de Wittemberg, quatre ans avant Luther. En 1511 , il est recteur de l'Université, et en 1512, doyen de la faculté théologique. C'est en cette qualité qu'il conféra le titre de docteur à Luther , son ami et son condisciple. Carlstadt avait fréquenté plusieurs universités étrangères ; il était même allé à Rome. Il savait à fond les langues anciennes , et Luther dit de lui : « Après la Bible et saint Augustin , je ne connais point d'ouvrage qui égale la Théologie mystique de l'Allemagne, par Carlstadt. »
« Longtemps, dit l'historien Zimmermann, dont nous aimons à citer les jugements critiques , longtemps Luther et Carlstadt marchèrent de front l'un à côté de l'autre. Celui-là reconnaissant en son maître la supériorité de la science, celui-ci se plaisant à rendre hommage au génie de son disciple. Tous les deux étaient de bonne foi, loyaux, pleins d'honneur , d'un caractère susceptible , entêtés comme de vrais Allemands , poussés par l'instinct réformateur, animés de l'amour du pays et de l'humanité ; tous les deux enfin prenaient racine dans la théologie mystique ; mais là s'arrête l'homogénéité de
ces deux esprits. Luther s'explique cette mystique par le cœur, Carlstadt procède par la raison. Le premier ne tend qu'à l'affranchissement de l'âme , le second qmbrasse à la fois et l'âme et le corps; l'un n'admet que le progrès graduel, en tempérant les passions par la réflexion et la force majeure de la société historique ; l'autre, plus révolutionnaire, franchissant d'un bond la civilisation, tend au renversement de l'ordre de choses établi. Luther s'appuie sur les grands et les princes pour faire passer la réforme de haut en bas ; Carlstadt , au contraire, s'adresse directement au peuple pour réagir de bas en haut, Luther enfin croit à la théologie ; Carlstadt, balayant d'un seul coup tout ce fatras scolastique, déclare hautement que la science théologique n'est qu'une vraie chenillère, rongeant l'arbre précieux de la vie.
» Si haut que la Sainte Écriture fût placée dans l'esprit de Carlstadt, il ne s'attacha jamais à la lettre. Le christianisme , pour lui , n'était plus une doctrine religieuse, mais une législation sociale embrassant à la fois la théorie et la pratique, l'âme et le corps , la pensée et la vie. Il ne faut pas discuter l'Évangile, disait-il, il faut le pratiquer. »
Partant de ce principe, ayant conçu un profond mépris pour les savants et les docteurs , confondant même la science avec les savants, il dépassa son but et devint exclusif, L'idée lui vint que pour être heureux , il fau-
drait que le genre humain retournât à la première simplicité de la nature. Il déclara hautement qu'il valait mieux apprendre un état, labourer la terre, que de cultiver les sciences et les beaux-arts. Dans son zèle exclusif, il prêcha contre les images de l'art chrétien et der vint la cause indirecte de la destruction de plusieurs chapelles. Pour donner en personne l'exemple de ses principes , il quitta l'Université et se rendit chez son beau-père, à la campagne de Segern. Avant son départ, il avait engagé l'autorité à faire fermer toutes les maisons de tolérance et à séculariser les couvents : « Il ne doit plus y avoir de mendiants ni de fainéants, disait-il ; que les moines apprennent un état ou qu'ils cultivent la terre ; quant aux vieux, ils entreront comme infirmiers aux hôpitaux. »
A Segern, Carlstadt s'habilla en paysan , conduisit la charrue, renonça à son titre de docteur, et se fit appeler frère André tout court. Tout-à-coup, Luther , jaloux de l'influence de Carlstadt et des réformes qu'il avait opérées sans le consulter, rompt ouvertement avec lui, et le dénonce à l'Allemagne comme un révolutionnaire de la pire espèce, comme un émule de Munzer, rebelle aux lois de la raison et du pays. En même temps, Melanchton, savant douillet et délicat, qui, n'ayant jamais entendu d'autre bruit que le frémissement des feuillets de ses livres, s'effrayait au moindre souffle de vie venant de l'extérieur, publia de véritables réquisitoires contre
Carlstadt, qu'il accusa d'envier le rôle de Spartacus plutôt que celui de Périclès. Luther, enfin , après avoir refait à Wittemberg tout ce que Carlstadt avait défait, força ce dernier à quitter pour jamais celte ville et à se rendre à Orlamunde, où il fut très-bien reçu par le peuple et l'autorité. Mais là aussi la haine de Luther l'atteignit. Grâce à ses insinuations, les écrits de Carlstadt furent tous saisis , injonction lui fut faite de ne plus rien publier, même en soumettant tout à la censure; finalement, il fut lui-même mis sous la surveillance directe de l'autorité.
Cependant Carlstadt , malgré ses écarts , n'était pas
encore révolutionnaire comme Munzer. Il dissuada même
le peuple d'avoir recours à la violence et de conquérir
sa liberté à la pointe de l'épée. A une lettre que Munzer
adressa aux habitants d'Orlamunde , Carlstadt, en leur
nom, répondit « qu'ils n'étaient point d'avis de conqué-
» rir l'Évangile avec des lances et des épées ; que la foi
» était la meilleure arme ; que sous les armes ils ne se-
» raient phjs des chrétiens, mais des hommes exposés à
» toutes les chances aléatoires attachées à l'existence
» humaine. Christ lui-même n'a-t-il pas dit à saint Pierre
» de rengainer l'épée et de combattre par la parole ?
» Les tyrans jubileraient trop en nous voyant sous les
» armes. Eh ! diraient-ils , les voilà donc , eux qui se
» glorifient de la puissance de leur Dieu unique. 11 pa-
» raît qu'il n'est pas très-fort, ce Dieu, puisqu'ils ont
» besoin de se liguer ensemble pour le défendre. ■ K cela, Munzer , pour toute réponse, n'avait qu'un mot:
Niais l
Gela n'empêcha pas Luther de prêcher contre Carlstadt, à Iéna, dès qu'il apprit que celui-ci se trouvait de passage dans cette ville. Il l'appela : un esprit révolutionnaire de l'espèce des assassins. Carlstadt résolut de lui en demander raison. A cet effet , il se rendit à Y Ours noir, où il trouva Luther banquetant avec des ambassadeurs de l'empereur et du margrave. Allant droit à lui ; « Dans votre sermon d'aujourd'hui, lui dit-il, vous m'avez calomnié en me fourrant dans le même sac avec les assassins de votre crû. Celui qui dit cela de moi n'est pas un honnête homme.
— Eh I mon cher docteur , fit Luther de sa voix la plus doucereuse et avec un sourire ironique , j'ai lu la lettre que vous avez écrite à Munzer, et j'y ai bien vu que vous protestez contre la rébellion à main armée, que vous n'êtes pas un révolutionnaire.
— Alors donc, pourquoi dites-vous le contraire ?
— Parbleu I si vous ne l'êtes pas aujourd'hui, vous le serez demain.
— Et vous» lui cria Carlstadt en lui tournant le dos, vous serez demain et toujours ce que vous êtes aujourd'hui, un ingrat et un calomniateur I La postérité jugera entre nous deux.
Tous les deux avaient raison. Carlstadt n'était pas en-
oora un réformateur politique ; mais Luther voyait bien que sous peu il le serait forcément En effet, quelques mois après, il devint le fauteur le plus ardent du mouvement révolutionnaire à Rottenbourg.
Lorsque, quinze jours après cette scène , Luther vint prêcher à Orlarounde, il fut reçu par le peuple à coups de pierres, et ne dut son salut qu'à la fuite. Gela lui donnait à réfléchir sur ses attaques incongrues et sur sa popularité qu'il croyait inaltérable.
A peine Carlstadt parut-il en Franconie que le margrave Casimir mît sa tête à prix ; mais une foîs à Rottenbourg il était sauvé , du moins pour le moment. Il y prêcha même plusieurs fois sur la voie publique.
Mais bientôt là aussi il fut poursuivi. Non-seulement on lui défendit de prêcher , mais on lui signifia même Tordre de quitter la ville, ce qui était pour lui une véritable condamnation. Il disparut en effet. On le disait à Strasbourg ; mais il ne resta pas moins à Rottenbourg', hébergé et caché tour-à-tour par trois de ses amis, parmi lesquels figure Stephen Menzingen, le chef de l'opposition municipale.
Partout, dans les villes, les conseils communaux, composés de nobles et de bourgeois enrichis, étaient des conservateurs à outrance, hommes sans talent, sans énergie et sans intelligence. Le conseil municipal de Rottenbourg heurtait de front l'opinion publique depuis plus de cinquante ans, et dans les derniers temps il était
entré en négociations avec le margrave Casimir et la confédération souabe; mais il n'eut pas le temps d'exécuter ses projets liberticides. Menzingen, quoique noble de naissance , se mit à la tête du peuple et de la petite bourgeoisie, et parvint après bien des luttes , des émeutes et des coups de main , à intimider le gouvernement au point de s'en rendre maître absolu. Il ouvrit les portes de la ville aux paysans rassemblés depuis quelque temps dans la vallée de Schumpergrund , avec lesquels il était en relations ; et en même temps Garlstadt, qu'on croyait à Strasbourg, reparut , au grand étonnement de ses ennemis et à la grande joie de ses amis.
C'était lui qui, du fond de sa chambrette, avait dirigé le conseil intime de Menzingen et de ses partisans. Dès lors, Rottenbourg fut le chef-lieu du mouvement révolutionnaire en Franconie.
WENDEL HIPLER ET GEORG METZLEB.
Hipler, chancelier des princes de Hohenlohe, embrasse la cause des paysans et devient chancelier de la guerre. — Il entretient des relations avec tous les hommes du progrès et songe à l'organisation du mouvement. — 11 nomme Georg Metzler chef de la cohorte nationale. — Son explication de la liberté aux comtes de Hohenlohe. — Le mouvement révolutionnaire va toujours croissant.
Le 23 mars 1525, deux hommes étaient assis autour d'une table dans une auberge à Weinsberg. L'un était un lansquenet des comtes de Hohenlohe, l'autre un homme dans la force de l'âge, portant un chapeau à larges bords rabattus.
— J'étais aujourd'hui quelque part , dit ce dernier au soldat , où j'ai taillé de la besogne pour tes maîtres, ils ne s'en battront pas l'œil , je t'en réponds. L'homme qui prononça ces paroles s'appelait Wendel Hipler, et c'était un noble.
De tous les hommes qui ont joué un rôle actif dans la guerre des paysans , Wendel Hipler est le plus sage, le plus fin et le plus entreprenant. Son coup-d'œil politique est toujours sûr et juste , son dévoûment à la cause populaire à toute épreuve , sa conduite enfin toujours noble et résolue, aussi modérée après le succès que ferme dans l'adversité. C'est le diplomate, le chancelier de la guerre , mais un diplomate sincère et loyal.
Hipler remplit longtemps les fonctions de chancelier auprès des comtes Georg et Albert de Hohenlohe ; mais soit' que son talent de premier ordre portât ombrage aux courtisans, soit que Hipler se dégoûtât de l'outrecuidante médiocrité de ses maîtres et du mépris des comtes pour le talent , il quitta de bonne heure ce poste et devint l'avocat le plus fervent de la cause de l'opprimé contre les oppresseurs.
Dès les premières lueurs de la réforme, Wendel Hipler se met en relations avec les hommes du progrès et organise la propagande dans le Hohenlohe, sans faire beaucoup de bruit. Il se concerte avec tous les hommes de talent en dehors du ressort gouvernemental, fait amitié avec tous les mécontents parmi les nobles, et les ruinés de fortune parmi la bourgeoisie ; enfin nous le voyons de bonne heure , avec Georg Metzler, entrer en * relations avec les chefs de la grande confédération évangélique.
LA GUERBfi DBS PAYSANS. H 3
Georg Metzler tenait une auberge à Ballenberg. Là passaient et repassaient les chefs de file des conjurés. Dès que les paysans de Souabe s'ébranlent, Metzler prend une perche , met un bundschuh dessus f et la promène dans le pays, accompagné d'un seul tambour. Cette perche, dit Hipler, était une véritable reine d'abeilles sortant de la vieille ruche. Au bout de vingt-quatre heures, un essaim de paysans, fort de deux mille hommes, bourdonnaient autour d'elle, et se mettaient (pardon du néologisme) dans la vallée de Schumpergrund, véritable confluent du Rottenbourg, du Hohenlohe, de l'évêché de Mayence, deWurzbourg, du Palatinat, etc., etc. Là l'armée prit le nom d'armée évangélique. Georg Mezler en fut élu chef. Jour et nuit cette armée s'adonnait à l'exercice des armes, et ici comme partout, les douze articles devinrent la charte des paysans.
Les comtes de Hohenlohe , malgré leur langage hautain, étaient saisis de frayeur. Ils firent des propositions de paix renfermant quelques concessions. Ces propositions allaient être prises en considération par la majorité des paysans , lorsque Wendel Hipler déclara aux comtes, ses hautains maîtres, qu'à moins de l'adoption pure et simple des douze articles, il ne pouvait y avoir de transaction possible.
— « Qu'est-ce que c'est que les douze articles ? demandèrent insidieusement les envoyés des princes ; nous ne connaissons pas cela.
— Je m'en vais vous les faire connaître , répondit Hipler, qui était homme d'esprit avant tout. C'est un être qui, en temps de disette, se nourrit de racines et d'herbes sauvages, mais qui, excité par la faim inassouvie, dévore des princes, surtout des évêques et des bourgeois engraissés. Cet être s'appelle liberté. 11 est déjà très-vieux, mais plus il vieillit, chose miraculeuse ! plus il gagne en force et en saveur , absolument com ae le \in. Cet être enfin peut tomber malade , mais jamais il ne meurt Parfois il quitte son pays natal pour faire des excursions en pays étrangers , mais tôt ou tard il revient plus fort, plus jeune et plus vigoureux que jamais. Allez dire aux comtes que cet animal voyage en ce moment en Allemagne, et que présentement il broute dans la vallée de Schumpergrund. Voilà ce que c'est que les douze articles. »
Hipler, du reste, expliqua aux envoyés que les douze articles rendraient les princes plus libres qu'ils ne sont dans l'état actuel. Les comtes de Hohenlohe comprirent si bien, qu'ils jugèrent à propos d'entrer plus tard dans la confédération tout en ayant l'intention de la trahir- Mais n'anticipons] pas. Hipler attendait le commencement des opérations des paysans dans la vallée du Neckar. Ces opérations furent terribles... dès le premier pas nous sommes en pleine terreur!.,.