‹ La guerre des paysansChapitre 37 sur 46 · JACQUET ROHRBAGH, FLORIAN GEYER, GOETZ DE · texte numérisé non relu

JACQUET ROHRBAGH, FLORIAN GEYER, GOETZ DE

BERLIGHINGEN.

Jeunesse de Jacquet. — Ses violences et son audace. — Il poignarde le bourgmestre de Bœkingen et nargue la justice. — Wendel Hipler le fait entrer dans la confédération. — Il forme une horde f prend des villes , traîne à sa suite une sorcière et un prédicateur, et se réunit à la horde centrale. — Florian, le plus beau caractère de la guerre. — Capitaine d'un régiment de lansquenets, il dépose et ses titres et son commandement pour défendre la cause du peuple. — U forme une borde dite la Horde-Noire. — Goetz, le chevalier à la main de fer, offre ses services aux paysans et leur propose de se rallier à la petite noblesse. — Florian s'oppose à ce projet. — Hipler vote pour Goetz. — Les comtes de Hohenlohe viennent dans le camp des paysaus accepter les douze articles et prêter serment de fidélité. — Jacquet propose de se diriger sur Weinsberg.

A une demi-lieue de Heilbronn, au milieu d'une campagne fertile et plantureuse, est situé le village de Bœkingen. Dans ce village, Jacques Rohrbach, vulgairement nommé Jacquet, tenait une auberge. De bonne heure, Jacquet s'était distingué par son audace, par ses mœurs sauvages et par ses instincts révolutionnaires. Il était beau , bien fait , d'une force physique extraordinaire, et issu d'une famille de bourgeois riches et libres,

A ces avantages Jacquet réunissait un esprit vif et naturel : c'était la tête forte du lieu ; c'était lui enfin qui, dans les orgies et fêtes patronales des paysans , tenait le haut bout tant par ses prouesses que par ses propos hardis et provoquants.

Jacquet, pour obtenir justice, — car il était querelleur, — avait rarement recours aux lois de son pays : il préférait se rendre justice lui-même. — C'était selon son expression, plus court et moins ennuyeux. — C'est ainsi qu'en 1519 il fut accusé d'avoir poignardé le bourgmestre de Boekingen, dont il se croyait offensé. Une enquête devait être faite au sujet de ce crime; mais Jacquet, soutenu par ses nombreux amis du village, menaça le bailli et les juges de mettre tout à feu et à sang, et de faire partager aux autres aristocrates le sort de Jacob d'Olenhausen (c'était le nom du bourgmestre assassiné) , s'ils persistaient à vouloir donner suite à cette enquête. Jacquet avait alors vingt-cinq ans.

Si, dès son enfance, les qualités et les passions natives de Jacquet eussent reçu une direction sage et naturelle ; si une sphère d'activité expansive lui eût été ouverte de bonne heure , nul doute qu'il ne fût devenu un des hommes distingués de son époque.— Mais dès sa première jeunesse, Jacquet n'avait connu que compres- Bion, tyrannie, étouffement et injustice. Son propre père l'avait renié pour quelques dettes de jeunesse , pour quelques aventures galantes tant soit peu excentriques ;

les gens paisibles, qui n'admettent que le commun et le banal, le désignaient ordinairement sous le nom de mau- vais sujet et de vaurien , tout en craignant son esprit aventureux et sa force égale à sa témérité. C'était un monstre pour le bourgeois : c'eût été un grand homme dans une société organisée , donnant libre cours à tous les nobles ressorts de l'âme , et les dirigeant selon les lois éternelles et harmoniques de la nature. Aussi Jacquet, en guerre ouverte contre les lois de son pays et sa famille , haïssant et les privilèges des nobles, et l'hypocrisie des bourgeois, et les fraudes intéressées du clergé , frappé au cœur par la disparition d'une jeune fille, sa fiancée, qu'un seigneur avait déshonorée après l'avoir enlevée , sous prétexte qu'elle avait cueilli des fraises dans ses bois , Jacquet ferma son âme à tout sentiment humain, et ne respira plus que haine et vengeance, vengeance et haine !

Préoccupé de ces idées sanguinaires, ne songeant plus qu'à assouvir sa rage, Jacquet négligea ses affaires et consuma les restes de sa fortune en orgies auxquelles il admit tous ses camarades de jeunesse. Il n'est pas étonnant qu'il ait eu beaucoup de partisans parmi les jeunes paysans de son village , auxquels il ne prêchait que révolte, violence et vengeance ; car Jacquet, nous le répétons , outre sa libéralité , était d'une éloquence Cynique. A l'occasion d'un procès qu'un ecclésiastique lui avait intenté, et qui le fit citer devant les juges, Jac-

quet , au lieu de comparaître en personne , écrivit au tribunal la lettre suivante :

« Allez-vous... promener... et ne nous ennuyez pas, » vieilles croûtes que vous êtes ! Verbalisez, écrivaillez, » jugez et déjugez , je m'en... moque. Si vous soufflez, » je viendrai demain , avec mes amis, voir ce que vous » avez dans la tête, de la paille ou de la farce d'oie. En- » core une fois, je me... moque de vous.

» Jacquet Rohrbach. »

Wendel Hipler jeta les yeux sur lui pour le faire entrer dans la grande conjuration des paysans. Jacquet accepta de bon cœur. Depuis longtemps son auberge servait de refuge et d'abri à tous les conspirateurs, n'importe de quel état, de quelle religion, de quelle province ils fussent.

Jacquet nous montre ce que peut un homme résolu dans des conjonctures extraordinaires. —Dès qu'il s'agit de lever la bannière de la révolte, Jacquet, avec une vingtaine d'hommes, se met à la tête du mouvement. Le bourgmestre de Boekingen l'ayant déclaré hors la loi , Jacquet, à cette nouvelle, se rend seul chez ce fonctionnaire, le saisit au milieu de ses gens, et le met en prison. Au bout de vingt-quatre heures , la bannière de Jacquet compte trois cents partisans , tous jeunes et vi-

goureux. Le même jour, le village voisin, Flein, se déclare pour lui. Le lendemain, Jacquet envoie à la ville de Sontheim la sommation de se rendre , sous menace de prendre la ville d'assaut et de la mettre à sac. Les autorités de Sontheim envoient des délégués à Heilbronn pour demander conseil et protection; mais, tandis quel'on délibérait, Jacquet, avec sa horde, paraît sous les murs de la ville en réitérant ses menaces, et celle-ci se rend à discrétion. Il fêta cet heureux événement en permettant à sa horde de vider un étang poissonneux appartenant à un seigneur de Heilbronn. En général après une excursion réussie, Jacquet ordonne toujours une fête ; il fait rassembler ses gens au bruit des tambours et des fifres, leur fait faire bonne chère, et les amuse par des contes drôlatiques. Il avait encore dans sa horde un prédicateur, Massenbach, surnommé langue de feu , et une vieille sorcière nommée Hofmann. Enfin, Jacquet et sa horde, forte de quinze cents bommes, se rendirent dans le pays de Hohenlohe pour rejoindre la horde centrale, au nombre de huit mille hommes, à la tête de laquelle se trouvaient Wendel Hipler et Georg Metzler.

Si Jacquet figure dans la guerre des paysans comme le dernier échelon de l'élément populaire. Florian Geyer de Geyersberg y représente la fine fleur de la noblesse. L'histoire n'a consigné que peu de traits de Florian : mais ils suffisent pour le montrer comme le plus beau, le plus noble et le plus valeureux héros de

son époque. Comme* jadis Je jeune Rudolphe de Werdenberg à Appenzell, Florian déposa volontairement ses titres de noblesse et son manteau de velours pour embrasser la cause des paysans opprimés. L'esprit de Hutten avait fécondé toutes ses nobles qualités. Capitaine d'un régiment de lansquenets, il quitta ce poste et vint, de son propre mouvement , dans le camp des paysans, leur offrir et ses talents et sa vie. 11 forma une horde composée de paysans et d'anciens soldats — on l'appelait la horde noire — Elle se distinguait tant par son courage que par sa discipline. Nous verrons bientôt Florian, dans le conseil de guerre, combattre les erreurs et les argu* ments de Hipleret les propositions intéressées de Goetz de Berlichingen.

Goetz, connu sous le nom du chevalier à la main de fer, correspondait avec les paysans de son bourg de Hornbourg aux bords du Neckar. Il haïssait le clergé et la confédération souabe. Il n'aimait guère non plus les riches bourgeois, les trafiquants, comme il les appelait, qu'il détroussait sans scrupule quand il pouvait les surprendre sur la route de Francfort, où ils se rendaient pour assister à la foire. Souvent aussi il prenait le parti du faible contre le fort , et de bonne heure il sympathisait avec la cause des paysans. Cependant Goetz, dans les offres faites à ces derniers, n'avait point agi sans une arrière-pensée d'intérêt égoïste. D'abord , grâce à son intervention • les paysans ménagèrent son frère et sou

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de leur amener la petite noblesse qui haïssait autant qu'eux les princes cléricaux et séculiers, il comptait bien faire sa bonne part de butin et s'agrandir aux dé* pens de ceux qui devaient être chassés ou pillés. Lui et ses frères envoyèrent en effet des circulaires réitérées à la noblesse franconnienne, en l'invitant à se réunir à eux et aux paysans ; en outre, une entrevue devait avoir lieu, dans le bourg de Goetz, semblable à celle provoauée Dar Sikineen , afin de se concerter sur les mesures à prendre.

Ce n'était point l'avis de Florian, qui vota contre l'admission de la noblesse séculière, à moins qu'elle* ne déposât ses titres et qu'elle ne se désistât de ses privilèges. Plus logique dans ses principes , moins intéressé que le chevalier détrousseur de Hornbourg et de Jaxthausen , Florian insista pour l'abolition de tous les privilèges nobiliaires quels qu'ils fussent. Selon lui, la noblesse» grande et petite, ne valait pas plus que le clergé, attendu qu'il y avait des privilèges attachés à chaque titre. 11 de-? manda l'égalité complète devant la loi et rejeta les propositions de Goetz. Wendel Hipîer , noble lui-même, se prononça en principe pour l'opinion de Florian : mais croyant que le temps n'était pas encore mûr pour une telle mesure , n'ayant pas , du reste , grande confiance dans les talents militaires des chefs paysans, il opta en faveur de la prise en considération des propositions faites

par Goetz deBerîichingen. Une première discussion eut lieu à Schoenthal, où campait la horde centrale. Aucune résolution ne fut prise. Une question plus importante encore était attachée à cette résolution. Il s'agissait d'élire pour chef ou Goetz ou Florian. Le premier n'avait offert ses services qu'à la condition de l'adoption pure et simple de son plan de conduite ; Florian à son tour, trop modeste pour se proposer comme chef, bien qu'il surpassât Goetz en éducation , en jeunesse , en conviction , et enfin en bravoure et en talents militaires, s'était cependant proposé de se retirer du combat en cas que Goetz l'emportât sur lui. Les événements rapides de la guerre empêchèrent le conseil de Shoenthal de se prononcer définitivement. Ce ne fut qu'après la prise de Weinsberg que Goetz de Berlichingen fut adopté comme chef de la guerre, et sa nomination fut fatale aux paysans.

Après l'ultimatum envoyé par Wendel Hipler aux comtes de Hohenlohe , les paysans marchèrent sur Neuenstein, où était le bourg du comte AlbrechL Ils enlevèrent la ville et le château et firent plusieurs prisonniers, parmi lesquels la comtesse avec ses enfants et ses domestiques. Une nouvelle ambassade fut envoyée aux comtes. Sommation leur fut faite de comparaitre en personne dans le camp des paysans , faute de quoi la ville et le château seraient déclarés de bonne prise et livrés au pillage.

Les comtes demandèrent un sauf-conduit, ce qui leur

fut accordé. Le mardi après le dimanche des Rameaux, ils parurent au milieu du camp sur une prairie. Albrecht proposa de nommer des arbitres, mais Wendel Krès, un des chefs des paysans, en Rapprochant d'eux, leur dit: « Frères Albrecht et Georg, laissez-là les ambages et les périphrases î Venez à nous de bon cœur et jurez de nous rester fidèles. Que parlez-vous d'arbitres en vous faisant illusion sur votre position ! Sachez qu'il n'y a ici d'autres arbitres que nous, les paysans. Les rôles sont changés, mes bons messieurs. C'est nous qui sommes les maîtres, c'est vous qui êtes nos serviteurs ! En hommes de bon sens soumettez-vous, ne chicanez pas et adoptez purement et simplement les douze articles pour cent et un ans. » Ces paroles firent une profonde impression sur les malheureux comtes. Ils prêtèrent serment. Lorsqu'ils levaient la main pour jurer , on les força d'ôter leurs gants, tandis que les paysans gardaient les leurs avec ostentation. A cet affront une larme de rage mouilla les yeux du comte Albrecht, mais il l'essuya rapidement de crainte de déceler sa faiblesse.

Cet heureux événement fut fêté par la horde centrale qui tira deux mille coups de fusil en signe de réjouissance. Tous les prisonniers faits soit par les paysans soit par les comtes, furent échangés ou mis en liberté.

Deux jours après cette convention, Georg Metzler demanda aux comtes de lui livrer des canons et de la pou-

dre f mais ceux-ci , s'appuyant sur les traités jurés, ré* pondirent par un refus net.

En attendant, Jacquet avec sa horde avait fait des e*» cursions à Lichtenstein. Il somma également les deux comtes de Loevenstein d'entrer dans la confédération et de comparaître au camp. Les autres hordes s'étaient dirigées vers la vallée de Weinsberg dans l'intention de surprendre la petite ville de Neckarsulm , où Jacquet avait des intelligences. Arrivées là, la nouvelle du refus des comtes de Hohenlohe se répandit dans le camp. On proposa de retourner à Neuenstein et de mettre tout à mort, mais Jacquet insista pour Neckarsulm et Weinsberg. Dans cette dernière ville il y avait un petit nid de nobles, que Jacquet couvait des yeux depuis longtemps. Dans ce moment même on apprit la nouvelle de la défaite des paysans, à Wurzach, et la mort de Jacob Wehe. La rage des révoltés s'accrut de ces revers , et Jacquet en profita pour assouvir sa soif sanguinaire.

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