LA TERREUR A WEINSBERG
Le comte Louis de Helfenslein, favori de l'archiduc Ferdinand, commandant de Weinsberg. — La comtesse, une fille naturelle de l'empereur. — Weinsberg est assiégé. — Ultimatum des paysans.
— Railleries et cruautés des assiégés. — La horde de Florian prend le château d'assaut. — Massacre des nobles et des lansquenets par la horde de Jacquet. — Georg Metzler met fin au carnage.
— Jacquet demande et obtient la garde des prisonniers, parmi lesquels se trouvent le comte et la comtesse. — La chasse aux lances. — Scène entre Jacquet et la fille de l'empereur. — Cruauté de la sorcière et du musicien Non nenmacher. — Renvoi de la comtesse sur un chariot à fumier. — Sa Réponse admirable. — Réaction. — Conseil de guerre. — Discours de Florian. — Goetz est nommé chef des paysans. — Florian et Jacquet s'éloignent de la horde centrale» — La comédie à côté de la tragédie, — Équipée de Hall.
Weinsberg était commandé par le comte Louis de Helfenstein, jeune chevalier de vingt-sept ans, qui comptait déjà quinze années de service , soit dans Tannée française , soit dans l'armée autrichienne. C'était le favori de l'archiduc Ferdinand ; et son épouse , Marguerite d'E4elsheim, distinguée par sa piété et sa beauté,
était une fille naturelle de l'empereur. Déjà à plusieurs reprises le comte de Helfenstein s'était adressé au gouvernement autrichien , à Stuttgardt , dans le but de recevoir des renforts afin d'être à l'abri d'un coup de main. Sur ses demandes réitérées il fut appelé en personne à Stuttgardt , où il se rendit avec son chancelier, Dietrich de Weiler.
Là il fut résolu d'embaucher mille varlets. Siegmund de Schorndorf et Joerg Buhl furent chargés de cette mission, le comte Louis en fut nommé chef. On espérait aussi recevoir quelques troupes auxiliaires de Bade et du Palatinat. En attendant tout cela , le comte Louis retourna à Weinsberg, suivi de soixante-dix lansquenets à cheval. Il en était temps , car déjà les bourgeois de Weinsberg faisaient mine de suivre l'exemple de Nekarsulm et d'ouvrir les portes de la ville aux paysans. Lors du retour du comte à Weinsberg avec ses soixante-dix soudards, il fit saisir, chemin faisant, quelques paisibles paysans qui furent assommés. Après la première sommation qui lui fut adressée par la horde centrale , tout en entrant en négociation avec elle , il fit une sortie, saisit quelques paysans maraudeurs et les fit tuer sans miséricorde. C'était agir contre le droit de guerre et contre les lois de l'humanité. Les paysans, jusqu'alors , n'avaient tué aucun prisonnier ; ils ne se regardaient pas comme des rebelles saisis les armes à la main, mais comme des soldats appartenant à un corps d'ar-
mée. A cette nouvelle transgression du droit de guerre, Jacquet , sortant des rangs , s'écria : « Mort et enfer ! j'apprendrai à M. le comte Helfenstein à nous respecter. Frères , demain nous choisirons nous-mêmes à Weinsberg nos œufs de Pâques , le mot d'ordre est : Mort et vengeance ! »
A l'instant les paysans adressèrent leur ultimatum à Weinsberg ; ils sommèrent la ville de se rendre à merci. Le comte leur envoya une réponse hautaine et altière ; mais une femme du peuple de la ville, s'étant glissée à travers les portes fermées, arriva au camp des paysans leur dire qu'ils n'avaient qu'à attaquer, que la moitié des habitants était prête à faire cause commune avec eux. Un paysan s'offrit comme guide pour leur montrer les côtés faibles et mal gardés de la forteresse , d'où il serait facile de prendre le château d'assaut. Le 16 avril le comte Louis et tous les nobles de Weinsberg furent mis hors la loi par les paysans.
Le comte ne croyait pas encore à une attaque sérieuse de la part des paysans. Cependant il augmenta sa troupe de son mieux , fit travailler aux fortifications et encouragea les bourgeois à la résistance en les assurant qu'il ne s'agissait que de repousser une première attaque, et que sous peu arriveraient les renforts promis de Stuttgardt et de Bade.
Les paysans, dès l'aube du jour, s'étaient campés sur le Schemelberg, en face de la ville. Pour la dernière fois
ils envoyèrent deux hérauts , tenant à la main une perche surmontée d'un chapeau : « Ouvrez, crièrent les hé* rauts ; ouvrez les portes du château et de la ville à la horde centrale et chrétienne, sinon faites-en sortir femmes et enfants, car toutes les personnes qui s'y trouveront seront passées au fil de l'épée ; on ne fera point de quartier, tout sera tué , brûlé , réduit en ruines et en cendres* »
Dietrich de Weiler appelé sur les murs par les gardes, s'écria : <' Que nous veulent ces frelons ; est-ce qu'on parlemente avec des moustiques? Qu'on leur envoie pour toute réponse une décharge de plomb !» Sur ses ordres on tira sur les hérauts ; un d'eux fut mortellement blessé , mais il eut encore assez de force pour regagner le camp en jurant , hurlant et criant vengeance I Ce fut le signal d'attaque.
Pendant que Dietrich criait sur les murs à ses soldats: « Mes amis, ils ne viendront pas , ce sont des cœurs de lièvres ! » Florian Geyer, se mettant en avant avec sa horde noire , commanda la charge. Jacquet le suivit de près, suivi à son tour de la horde centrale qui, deson arrière-garde, touchait Erlenbach et Binswangen. Jacquet et sa horde, sur l'ordre de Florian , se dirigèrent vers le nord de la ville; lui-même, à la tête de sa horde noire, prit la direction du sud pour atteindre le château ; de cette manière la masse de la horde centrale pouvait avancer pour attaquer la ville de front. La sorcière Hof-
mann venait de bénir les armes de la borde de Jacqaet et de lancer ses malédictions sur la ville, après quoi on avança au pas de course. Du baut des murs on leur envoya des balles et des pierres ; la borde de Jacquet fut même repoussée après un premier choc, mais elle revint bientôt à la charge avec un redoublement de rage et de fureur.
Tout-à-coup une bannière des paysans flotta audacieusement sur la flèche du château : c'était la bannière de Florian Geyer et de sa horde noire, composée d'anciens et vaillants soldats. Du premier coup, ils avaient enlevé le château d'assaut. Un cri de victoire retentit dans le camp des assaillants ; en même temps deux portes de la ville basse furent brisées par la horde centrale. Les habitants de la ville, qui s'étaient défendus plutôt par un sentiment d'honneur que par conviction, profitèrent de ces circonstances pour forcer le comte et son chancelier de faire des concessions. Pendant que les auxiliaires des paysans dans la ville travaillaient eux-mêmes à briser les portes, une troupe de femmes hurlant, beuglant, pleurant, vociférant, entoura et poursuivit le comte, le suppliant de se rendre et de ne pas les exposer à une mort certaine. Les soldats du comte furent menacés de mort s'ils continuaient de se défendre. Le comte envoya un prêtre sur les murs, qui cria : « Paix, Paix 1 — Mort, fut la réponse ; mort à tous les nobles , varlets et cavaliers ! Le comte alors songea à la fuite,
mais il fut empêché par les bourgeois, qui lui crièrent : «Vous voulez donc nous laisser seuls dans le bourbier? » De tous les côtés les paysans se ruèrent dans la ville, furieux, altérés de vengeance. « Que les bourgeois paisibles rentrent avec femmes et enfants dans les maisons. » Tels furent les cris des hérauts : « Qu'ils en ferment les portes, car on fera main-basse sur tous ceux qui se trouveront dans les rues. » La horde de Jacquet pénétra la première dans la ville ; les nobles et les soldats s'étaient réfugiés dans l'église et dans le cimetière, situés sur une éminence entourée d'un mur. Le comte lui-même s'y était caché. Un prêtre lui montra un escalier étroit et à colimaçon qui conduisait sur la galerie autour de la flèche; il s'y réfugia avec quelques amis et dix-huit cavaliers, s'y croyant à l'abri, du moins pour quelque temps.
Mais Jacquet, avec sa horde, étaient déjà dans l'église, où ils firent un carnage horrible. Là tombèrent sous les premiers coups Sébastien d'Ow, Eberhard Sturmfeder, Rudolphe d'Eltershofen, et une vingtaine de bourgeois. Quarante à peu près de ces derniers furent blessés. Tous les lansquenets, au nombre de quarante, furent assommés. Quelques-uns s'étant réfugiés clans les caveaux, on y pénétra et on les tua sur les cercueils. Enfin, après quelques recherches, on découvrit l'escalier. « Les voilà ! s'écria Jacquet, ils y sont tous. » Mais un cavalier poignardé gisant sur l'escalier étroit
empêcha les assaillants de monter et de pénétrer immédiatement jusqu'aux combles.
Alors Dietrich de Weiler, voyant tout perdu, se montra sur la galerie et offrit 30,000 florins d'or de rançon. « Et si tu nous donnais tout l'or de l'Amérique, tu mourrais, cria la horde. — Vengeance ! s'écria Jacquet, vengeance pour nos frères tombés à Wurzach et à Leipheim ! Point de quartier, il faut qu'ils meurent tous ! » Un coup de fusil atteignit le chancelier à la gorge ; il tomba à la renverse. Dans ce moment, un paysan monta à la galerie, le prit et le précipita dans le cimetière. Il n'était pas encore mort , on l'acheva à coups de crosse. D'autres chevaliers partagèrent son sort : ils furent forcés de sauter du haut de l'église dans le cimetière, où ils furent reçus sur les lances des paysans. Un lansquenet essaya deux fois de sauter en prenant son élan, mais s'arrêtant toujours à la rampe. « Eh bien ! lui fiton, qu'as-tu donc ? — C'est que, voyez-vous, reprit-il, ce n'est pas malin, cela, de sauter de haut en bas ; on se laisse tomber, voilà tout ! Je suis danseur de mon état. Si vous voulez me permettre de descendre par l'escalier, j'essaierai bien de sauter de bas en haut. » Ce mot lui sauva la vie. Le fils de Dietrich essaya également de racheter sa vie ; pour le narguer, on accepta ses offres de seize florins, après quoi il fut assommé.
Le carnage durait encore lorsque Georg Metzler, le chef de la horde centrale, donna ordre , sous peine de
mort, de ne plus tuer personne, mais seulement de faire des prisoniers. Le comte fut donc fait prisonnier avec dix-huit autres nobles. En passant par le cimetière, un paysan lui donna un coup de lance. La comtesse et son fils furent également faits prisonniers. Jacquet fit semblant de se soumettre à l'ordre de Georg Metzler. Il demanda seulement que les prisonniers fussent confiés à la garde de sa horde, ce qui lui fut accordé, Tout cela fut l'œuvre d'une heure.
Comme on avait trouvé plus de chevaux que de cavaliers tués, on fit connaître que tout bourgeois ayant caché un noble ou un lansquenet serait mis à mort. Les malheureux soldats furent donc tous livrés, à trois près, dont l'un s'évada sous des habits de femme , l'autre se cacha dans un four à pain, et le troisième, Max Engstein, beau garçon, fut protégé par une jeune fille qui l'enferma dans une grange de moulin. C'est dans ce moulin même, situé hors la porte de la ville, que Jacquet passa la nuit avec ses intimes, et prit la résolution de tuer tous les prisonniers. Max Engstein et sa jeune protectrice, étaient témoins involontaires du conseil sanguinaire qui se tenait dans la grange.
Les paysans demandèrent le pillage général, mais les chefs s'y opposèrent. On déclara seulement de bonne prise le butin fait dans les églises, presbytères, châteaux et maisons de nobles et de fonctionnaires. Toutefois, à en croire la chronique de Weinsberg, les paysans
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criaient plutôt qu'ils ne pillaient. On leur escamota les choses les plus précieuses par toutes sortes d'artifices. Ils avaient trouvé dans la maison du bourgmestre un bahut rempli d'argent : un maître d'école leur fit accroire que cet argent appartenait à des enfants pauvres, et sur cette observation le bahut resta intact.
La nuit venue, Jacquet, après avoir emmené les nobles prisonniers, au lieu de songer, comme ses camarades, à piller ou à faire l'amour avec les nonnes des couvents, se rendit au moulin, tout près de la porte de la ville et aboutissant à une vaste prairie. La il résolut, d'accord avec ses amis, de massacrer tous les prison-» niers conûés à sa garde, et ménagés par Hipler et Metzjer, afin d'inspirer de la terreur à tous ceux qui seraient tentés de narguer la puissance des paysans. Cette résolution fut prise à l'unanimité et accueillie avec enthousiasme. Au petit jour donc, tandis que l'armée, harassée de fatigues, brisée de débauches, dormait profondément, Jacquet fit sortir les prisonniers de la cour du moulin pour être conduits sur la prairie. Voici les noms de ces malheureuses victimes ; Le comte Louis de Helfenstein, avec la comtesse et son enfant âgé de deux ans ; Hans de Winterstein ; le bailli de Yaiblingen ; Burkhard de Chingen et son fils ; Frédéric de Neuhausen ? Jœrg Wolf de Neuhausen ; Hans Dietrich de Westerstetten; le bailli de Neuffen; Philippe de Bernhausen; Jacob soji frère; le fils du bailli de Goppingen i Haas Spast de
Hoepfigheim ; Bleikard de Niessingen ; Rudolphe de Hirnheim; Wolf de Helfenberg; Joerg de Kaltenthal ; Ruthard et Veitbrecht de Gemmingen; quelques pages et quelques varlets.
On les conduisit dans un cercle pour leur lire le jugement conçu en ces termes: V
II faut mourir !
On résolut de les faire périr par un supplice barbare appelé la chasse aux lances. La chasse aux lances — Lanzenjagen — était un ancien châtiment réservé aux soldats qui avaient forfait à l'honneur ; les soldats se rangent en formant une haie étroite la lance en arrêt ; le condamné, forcé d'avancer à travers cette haie, est atteint par plusieurs coups de lance à la fois et arrive rarement au milieu sans tomber. A un signe de commandement fait par Jacquet la haie aux lances se forma.
— Comte Louis de Helfenstein, s'écria alors Jacquet, tu ouvriras la danse en ta qualité de chef.
A ce moment, la comtesse, son enfant de deux ans dans les bras, fendit la foule et se jeta aux pieds de Jacquet en criant : Grâce ! grâce pour mon mari !
— Grâce ? répondit Jacquet avec un ricanement diabolique, tu demandes grâce pour le seigneur Helfenstein ton mari. Tu l'aimes donc bien?... Écoute : il y a quatre ans j'ai aimé une jeune fille nommée Marie-Jeanne. Moi, Jacquet, le mauvais sujet , Jacquet le vaurien, moi qui n'ai jamais eu peur de rien , pas même de Dieu, ni
du diable , ni des nobles , je tremblais devant le regard de Marie-Jeanne. Elle ne portait cependant pas de robes de velours ni des chaînes en or , comme toi. Elle était presque toujours nu-tête et nu-pieds. Elle gagnait sa vie à chercher du bois mort dans la forêt en hiver, des fraises et des myrtilles en été. Eh bien, un dimanche, Marie étant allée cueillir des fraises dans la forêt d'un seigneur, le cousin-germain de ton mari, son gardeforestier la saisit et la traîna au château. Ah ! je crois les voir tous assouvir leurs désirs lubriques sur la pauvre Marie, que moi, Jacquet, j'ai respectée. C'est quelle était belle! Elle plut au comte, elle plut à ses pages, elle plut au garde , aux laquais , et quand toute cette maudite canaille eut satisfait sa rage , de crainte que Marie ne divulguât ces infamies on la précipita dans un cachot du château où elle pourrit vivante dévorée par les rats. Comprends-tu maintenant, femme, pourquoi il faut que ton mari meure ? » Et en renversant la malheureuse comtesse qui s'était cramponnée à ses pieds, et, mettant un genou sur son sein, Jacquet, pris d'un accès de fureur , s'écria : « Amis ! regardez-moi bien, c'est la vengeance de Ma rie- Jeanne ! comtesse de Helfenstein, fille de l'empereur, Jacques Rohrbach de Boekingen a mis son genou sur ton sein I »
— Grâce! grâce! s'écria la malheureuse d'une voix étouffée, grâce au nom de Jésus-Christ, au nom de Dieu qui vous regarde, grâce !
Tu Vas t'enroiier pouf rien , répondit JaCquet , en la relevant Cé mot : grâce, n'existe pas pour moi; le ne connais que le mot : vengeance !
«• Vengeance ! répéta en chœur la horde sanguinaire. Comtesse de Helfenstein, S'écria un àûtre paysan* un jour les cavaliers de ton maH passèrent avec che^ Vaux et chiens sur mes champs fraîchement ensemen* cés. Mes garçons voulurent s'y opposer , ils furent garrottés, emmenés et fouettés comme des chiens Ven* geance I
A ces mots il lança un coutelas sut l'enfant de là comtesse et l'atteignit au bras \ le sang rejaillit sur le visage de la mère qui, ne pouvant plus se soutenir, se foula par terre toujours en criant : grâce ! grâce pour mon mari ! Tuez moi plutôt.
— Comte Helfenstein, s'écria un troisième, tu as em* prisonùé mon frère pour avoir oublié dé te saluer. Vengeance !
— Tu nous as accouplés comme des bœufs à la corvée, s'écrièrent deux autres. Vengeance!
— Tu as jeté mon père en prison pour avoir tué un lièvre sur son propre champ. 11 y est mort ; il faut que tu meures à ton tour !
— Grâce ! disait enfin le comte, dont le cotirage s'amollissait à la vue de la douleur de sa femme. Je vous offre toute ma fortune et 60,000 florins d'or que l'empereur vous paiera. Je le jure sur la tête de ma femme
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et de taôtt ënfent. Laissez-moi vivre polir ma femme , c&r quant à moi je ne crains pas la mort
*-*Ët tu fais bien , reprit Jacquet , car tu bie donnerais 60, 000 tonnes remplies de perles que tii në mourrais pas moins. Confesse-toi et dépêche-toî» caf tu tife verras plus le soleil.
Attends , s'écria Melchior Nonnenmacher , ancien nltisiden du comte. Pendant des années je t'ai fait de la musique de tablé. Je connais ton air favori; eh bien, je te l'ai réservé pour cette dernière danse.
Et pendant que le comte se confessait à uta prêtre de Rome , amené par Jacquet , Melchior accordait son instrument
— Es-tu prêt ? demanda-t-il au comte en lui ôtant le chapeau à plumes, qu'il mit sur sa tête, et à l'instant il lui joua son air favori , espèce de galop-valse , et le précéda en sautillant jusqu'à la haie.
La comtesse , sur l'ordre de Jacquet fut soutenue par deux hommes, afin qu'elle vît mourir son mari. Au troisième pas le comte tomba percé de plus de vingt coups de lance.
A cette vue la comtesse poussa un cri si terrible que Jâcquet lui-mêtne en fut ému un instant. Le cœur de la pauvre femme, dit un chroniqueur, s'était brisé en voyant tomber son mari. La sorcière Hofmann, d'un coutelas béni, éventra le cadavre du comte pour lui enlever la graisse, qu'elle employa à oindre les lances de
sa horde et à graisser ses propres souliers. Tous les autres prisonniers partagèrent le sort du comte ; ils furent chassés à travers les lances, souvent rejetés en l'air par les unes et rattrapés par les autres. Chaque fois qu'un de ces seigneurs s'approchait de la terrible haie , il s'y trouvait quelqu'un qui l'accusait de . différents crimes envers les paysans : — Tu m'as gâté mes semailles ; — Tu as déshonoré ma sœur ; — Tu m'as donné des coups de fouet ; — Tu m'as tué mon enfant, etc., etc. — Avec ces récriminations la fureur de la horde allait toujours croissant, de manière que pas un ne leur échappa, à l'exception de la malheureuse comtesse et de son enfant blessé. On la dépouilla de ses bijoux et de sa toilette de comtesse, et après l'avoir habillée en mendiante, on fit venir un chariot chargé de fumier attelé d'un bœuf , et on la posa dessus pour être conduite à Heilbronn.
« — Tu es entrée à Weinsberg , lui dit Jacquet , sur une voiture d'or ; tu en sors sur un chariot de fumier. Raconte cela à l'empereur et salue-le de ma part «Mais la pieuse et courageuse femme répondit:
« — J'ai beaucoup péché , et je mérite probablement mon sort Le Christ, notre sauveur aussi, est entré à Jérusalem le dimanche des Rameaux aux acclamations du peuple, et bientôt il en sortit portant la croix et poursuivi par les huées et les clameurs de ce môme peuple. C'est lui qui me consolera. Quant à moi , je vous par-
donne ; puisse Dieu vous pardonner comme moi, et puissiez-vous faire pénitence et demander grâce vous-mêmes. » Elle resta sur le chariot jusqu'à Heilbronn, portant son enfant blessé dans ses bras : elle le voua à l'état ecclésiastique et finit elle-même ses jours dans un couvent
Quand le soleil se leva, il n'y avait plus de prisonniers : tous étaient massacrés. L'armée , en apprenant cette sanglante nouvelle , en tressaillit d'horreur. Il n'y eut qu'un cri de réprobation contre Jacquet et sa horde sanguinaire. Malheureusement, la réaction dépassa bien vite les bornes de la sagesse. Un conseil de guerre fut tenu à l'instant même à Weinsberg.
On discutait dans les conseils sur les moyens à prendre pour faire fructifier la victoire de Weinsberg. Il s'agissait d'aller à Heilbronn , de faire une excursion dans le Wurzbourg et àMayence, d'en chasser les princes ecclésiastiques et de confisquer leurs biens; on agitait enfin la grande question soulevée par la proposition de Goetz de Berlichingen, lorsque Florian prit la parole :
« Le jour, disait-il , où j'ai déposé mon manteau de chevalier et mon épée dans la balance du peuple, je savais que la pièce que nous avions à jouer serait une sanglante tragédie. Or, il faut être logique en tout. Dès que nous nous arrêtons, nous sommes perdus. Une guerre comme celle dans laquelle nous nous trouvons ne doit
avoir pour motif que des principes. Point de demi-me-
!70 tA étra*** m PAtSArfS. »
sures, point de ménagement personnel t Vous en voulez au clergé noble ; mais les privilèges des nobles laïques èn Valent-ils mieux 7 II ne faut pas attaquer les seigneurs, tnals la seigneurie ; îl ne faut pas faire la guerre aux personnes , mais au principe. Jamais je ne me battrai pour ou contre tel chevalier , mais pour ou contre là chevalerie. Ce n'est pas pour les paysans que j'ai pris les armes, car personnellement ils ne valent pas les nobles, mais pour le principe de la justice, de la liberté et de l'égalité. Guerre donc, guerre à mort au principe dé noblesse et de seigneurie même , partout où il régne, qu'il s'attache au clergé ou aux laïques. On me parle d'entraîner la petite noblesse dans le mouvement A moins qu'elle ne renonce à ses privilèges et a ses titres, elle nous portera malheur ; il y aura des partis et des intérêts à la place des principes. Je vois avec regret que la guerre a déjà été détournée de son véritable but. Je demande qu'on décrète que dorénavant aucun noble ne pourra avoir ni terre, ni maison seigneuriale, et qu'en tout il sera traité selon la loi pour tous. Aujourd'hui ou jamais î s'écria Geyer à la fin de son discours. Chaque nation a des moments propices pour s'affranchir et se rendre libre; il faut seulement en savoir profiter. Qu'on adopte mes propositions, et je me fais fort de généraliser la guerre, de la centraliser et de la mener à bonne fin.»
Malgré ce discours, Hipler et Metzler, sous l'influence de la réaction produite par la terreur de Jacquet , voté-
rent pour l'admission pure et simple de la petite no-* blesse. Goetz fut déclaré chef des paysans, et Florian, la seul chef possible, blessé jusque dans son amour-propre et pressentant dès -lors l'issue de la guerre, donna sa dé. mission et disparut pour longtemps.
Quelques historiens prétendent que Florian quitta l'armée par suite de la terreur provoquée par la horde de Jacquet. Gela n'est pas. D'abord Florian, tout en stigma- Usant les cruautés de Jacquet, estimait beaucoup sa bravoure et sa résolution. Chose étonnante I ce dernier, véritable homme-tigre t n'obéissait qu'à Florian. Il est de fait que dès l'éloignement de Florian, Jacquet à son tour, repoussé du reste par la horde centrale, quitta cette dernière et agit isolément en guérillas, Ce n'est pas la terreur de Jacquet qui inspira à Florian sa résolution désespérée , c'est la nomination de Goetz comme chef de l'armée. Il se peut que l'amour-propre blessé du jeune héros y fut pour beaucoup , mais la suite de la guerre prouve bien que Goetz, malgré la glorification de Goethe, loin d'être un grand homme, n'a été qu'un partisan, un condottière, et qu'en tout cas il fut un général en chef très-médiocre.,.
Malgré l'horreur qu'inspirait la terreur de Jacquet aux chef des paysans , elle fut d'un bon effet pour la cause de la guerre même. A la nouvelle de la mort des nobles à Weinsberg, les comtes Hohenlohe envoyèrent vite les canons et la poudre qu'Us avaiett précédemment refu-
sés. Les deux comtes de Loewenstein parurent à leur tour dans le camp des paysans. Ils acceptèrent les douze articles ; on les força, en outre, de suivre le camp en habits de paysans , tenant à la main des baguettes blanches.
Shakespeare fait quelque part l'observation que partout dans l'histoire, la comédie se trouve à côté de la tragédie, le comique à côté du sérieux. Tandis qu'à Weinsberg les paysans exécutaient une tragédie , ceux de Hall faisaient rire toute l'Allemagne et nous font encore rire aujourd'hui. Il y a différentes versions sur la terreur à Weinsberg, mais tous les chroniqueurs sont d'accord sur la folle équipée des paysans de Schwaebischhall.
De mémoire d'homme, les paysans de Hall aux bords du Kocher n'avaient manié une arme quelconque. C'étaient tous gens couards , bons enfants du reste , mais bravaches à l'excès. La bourgeoisie de Hall, à son tour, était peu guerroyante et aimait, par-dessus tout, la paix et la tranquillité. Cependant les soulèvements des paysans étant devenus une affaire de mode , une espèce de pierre de touche pour lç, courage, ceux des environs de Hall ne pouvaient pas rester en arrière
Ah ça , s'écrièrent-ils , nous soulèverons-nous enfin contre nos tyrans ? Assez longtemps nous nous sommes couchés sous les bancs , mettons-nous dessus ! Ils se
soulevèrent donc. Des chefs furent nommés en masse , une horde s'organisa et on se mit en marche à l'aventure. Tous ceutf qui furent rencontrés par la horde furent forcés de se mettre à la queue, car ils étaient cruellement sévères , les révoltés de Hall. Ils en voulaient beaucoup aux curés et aux bourgmestres , mais surtout à leurs caves. Dans chaque village on faisait une halte. Le curé et le bourgmestre étaient arrêtés , et on les forçait de dénoncer la cave du lieu où se trouvait le meilleur vin.
Ce n'est pas que ces terribles révolutionnaires manquassent de munitions de guerre. Ils avaient des canons et des fusils , mais , au lieu de braquer les canons et de porteries fusils, ils préféraient les charger tous pêlemêle, comme des bûches , sur un charriot traîné par quatre chevaux noirs volés à deux bourgmestres. La horde grossit à vue d'oeil. Le matin ils étaient quatre cents, le soir, trois mille , tous les villageois ayant été forcés de se joindre à eux. Du reste , c'était plutôt un plaisir qu'une peine de se promener une gaule à la main d'un village à l'autre, déposer l'autorité, défoncer des tonneaux et débaucher de jeunes filles.
Enfin , ils résolurent de marcher sur Hall , pour faire butin et boire d'excellent vin du Rhin.
Dans cette noble espérance, ils s'endormirent du sommeil du juste sur une prairie de Gailskirchen , non loin
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de la ville. Les canons , à leur tour, donnaient sur les chariots à côté des fusils et des lances.
A l'aube du jour, un coup de canon se fait entendre, parti d'une éminence qui dominait la prairie. Il y eut alors dans le camp, selon l'expression d'un chroniqueur allemand , un fourmillement universel suivi d'un gloussement général. Un second coup part, plus de cinq cents paysans tombent raides morts. Au troisième coup, cinq cents autres tombent tout de leur long, comme frappés de paralysie ; enfin, au quatrième coup, il y eut une débandade générale. Un rire diabolique et éclatant se mêlait , du haut de la colline , aux cris et aux jurons des fuyards. Un air de fanfare retentit, et en ce moment le soleil se levait radieux , dardant ses feux sur la prairie.
Soudain des hommes couchés à plat ventre essaient de se lever. Grand fut l'étonnement de chacun de voir encore son camarade en vie.
— Comment , tu n'es pas mort , je ne suis pas mort , nous ne sommes pas morts. Je me croyais tué , je ne respire plus. » Il y eut une reconnaissance générale , semblable à la résurrection des morts au jour du dernier jugement, d'autant que les fanfares, mêlées d'éclats de rire, continuaient de plus belle. Pas un n'était mort, ni même blessé. Cent jeunes gens de Hall , commandés par un invalide, avaient jugé à propos d'aller au-devant de ces bravaches avec cinq fauconneaux et un obus r
afin de s'amuser à leurs frais. Notez bien qu'ils n'avaient pas de boulets et que les canons étaient chargés à poudre. Cependant le succès de cette échauffourée fut complet : mille paysans furent faits prisonniers et relâchés de suite. Les autres firent amende honorable et promirent de ne jamais plus se soulever. Depuis cette remarquable campagne , les paysans de Schwaebischhall ont toujours vécu dans une entente cordiale avec les seigneurs et les autorités. En outre , ils ont donné lieu à une foule d'histoire drôlatiques et charges, connues en Allemagne sous le nom de kraewinkler. Toutes les bêtises, tous les mauvais calembourgs sont mis sur le compte des habitants de Kraewinkel. Un jeune historien allemand, en racontant cet épisode ridicule, ajoute : « L'histoire n'a pas encore approfondi qui des deux , du vainqueur ou du vaincu, eut le plus peur; c'est une question qui mériterait d'être traitée par une académie officielle. »