GRISE. - CONSTITUTION DE WENDEL HIPLER
Pourquoi les plus belles causes ne triomphent qu'après une lutte de plusieurs siècles. — Les exaltés et les modérés. — Sang et vin. — Fautes sur fautes. — La horde de Gaildorf. — Marten Feuerbacher le modéré, et Hans Wunderer l'exalté. — Les paysans d'Autriche se soulèvent
Dans toutes les guerres, surtout dans les guerres civiles, il y a un moment de crise où la victoire indécise, flotte entre la justice et la force, entre le droit et la violence, entre la liberté et l'oppression. Malheureusement le droit le plus fort ne prouve rien, même s'il est du côté de la justice, parce qu'il dégénère toujours en violence. La victoire des armes, déesse routinière et pédantesque qui marche à quatre temps , n'est guère la compagne fidèle du droit, parce qu'il faut qu'elle soit organisée de longue main. Un principe, il est vrai, ne
périt pas dans une bataille ; la liberté et la justice , ces fées divines, ne sauraient être vaincues par des canons et des obus, mais on peut bien les dégoûter d'un peuple ou d'un pays, et les forcer d'émigrer ou de s'expatrier. La liberté et la justice n'aiment ni les champs de bataille jonchés de cadavres, ni les pays corrompus, démoralisés, ces vastes cimetières où, sous les fleurs et les arbustes, se trouvent des tombeaux et la mort. Pour vaincre au nom d'une idée, il ne suffit pas de ne pas craindre la mort, il faut savoir vivre pour elle et par elle, ce qui, à vrai dire, est bien plus difficile.
Quand un peuple se soulève au nom d'un principe, il faut d'abord que ce principe soit simple , clair et vrai ; il faut encore un homme grand, puissantet logique, qui, représentant de ce principe, lui serve en môme temps de pivot. Cet homme, cette unité, se trouve presque toujours à propos; car d'ordinaire il surgit simultanément avec l'idée dont il est le révélateur ( les Allemands disent, porteur (trœger) ; mais souvent, dans notre société fondée sur le droit du plus fort et du plus riche, l'homme-principe seul n'est pas assez puissant pour passer de suite de la théorie à la pratique \ souvent la victoire dépend du sort d'une bataille ou du génie d'un héros...
Thomas Munzer était le pivot moral des paysans, ses douze articles étaient le drapeau, la charte politique de . l'avenir; mais, comme il le disait lui-même dans un ac-
cès de mélancolie : Je suis un Moïse sans Josué, un Mahomet sans Omar. » Il lui manquait un grand homme de guerre pour vaincre à l'instant même. L'idée de Munzer n'a pas péri par la défaite des paysans ; bien au contraire. Deux siècles plus tard elle fut ressuscitée et transfigurée par le peuple français, et aujourd'hui même l'idée capitale des paysans, l'unité allemande, avec un seul empereur et l'abolition de tous les privilèges de la noblesse et du clergé est à l'ordre du jour dans toute l'Allemagne.
Mais, dira-t-on, — et c'est là une question soulevée même par quelques philosophes découragés , — pourquoi les plus belles causes succombent-elles pour ne ressusciter que quelques siècles plus fard?
Pourquoi tant de luttes, tant de noble sang versé pour la victoire tardive d'un principe divin ?
— Pourquoi î
— C'est que par là Dieu montre aux hommes que l'humanité entière, depuis le premier homme jusqu'au dernier, n'ést qu'un seul corps solidaire qui, dans sa métamorphose continuelle, grandit, s'ennoblit et s'élève jusqu'à sa divine destinée ; c'est pour prouver aux peuples que tous ensemble ne forment qu'une seule et sainte ligue ; que tous sont responsables les uns des autres j que tous reçoivent autant qu'ils donnent , et qu'aucun d'eux n'a le droit d'être le plus fier de sa mission ; que tous enfin sont antant d'organes intellectuels d'un grand et
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immense corps, qui s'appelle l'humanité ; c'est, en dernier lieu, pour démontrer aux hommes la tendance générale vers Punité, tendance qui commence avec la création du monde pour ne s'arrêter jamais: car l'homme ne connaît pas les limites de bonheur et de grandeur, de l'avenir de l'humanité. 11 en est du monde intellectuel comme du monde physique. Là-bas, à l'horizon, vous voyez le ciel toucher la terre. Marchez; à mesure que vous avancez, l'horizon s'étend et s'élargit..
Aujourd'hui, en France, nous ne sommes pas encore tout-à-fait arrivés au tèrme que les paysans de Munzer posaient comme le dernier mot de bonheur et de liberté. Cependant une grande partie de leur programme a été acceptée par la révolution française (1). Nous
(i) Voici la constitution des paysans projetée par Wendel ÎTipler.
Art. 1 er . Tous les privilèges du clergé, n'importe de quel rang, seront réformés. Leurs biens tomberont dans le domaine public, contre indemnité, si cela est possible.
Art. 2. Tous les seigneurs séculiers seront réformés , afin que le pauvre devienne libre et ne soit plus opprimé. Princes et nobles protégeront les pauvres et vivront fraternellement avec eux, moyennant unê rétribution honnête et honorable,
Art. 3. Toutes les villes, toutes les communes seront réformées selon la loi divine et le droit naturel. Plus de doctrine, plus de dogmes ni vieux ni neufs. Toute redevance est abolie.
Art. 4* Aucun docteur du droit romain ne peut être admis ni dans le conseil du prince, ni dans un tribunal. Il n'y aura que trois docteurs du droit impérial à chaque université, pour être consultés en cas de besoin.
Art, 5. Aucuu prêtre ordonné, n'importe de quel rang, ne pourra
sommes plus libres et moins malheureux qu'eux. Est-ce à dire que nous touchons aux colonnes d'Hercule de l'humanité? Hélas, nous ne faisons que virer de bord! Mais enfin la route est tracée, la boussole est trouvée, c'est V Association. Par l'Association, malgré vent et marée, nous arriverons à bon port, et si ce n'est pas nous, ce seront nos enfants. Un jour nos descendants, mille fois plus libres et plus heureux que nous, parleront avec
siéger dans le conseil de l'empire. Aucun d'eux ne pourra être revêtu de fonctions publiques et administratives.
ArL 6. Tous Us droits dont on a usé jusqu'à présent sont abolit. Il n'y aura que le droit divin et naturel, afin qu'il y ait justice pour le pauvre comme pour le riche.
Art. 7. H y aura soixante-quatre tribunaux libres dans l'empire, dont les membres seront élus dans toutes les classes de la nation ; en outre, seize tribunaux départementaux, quatre tribunaux de cour et un tribunal suprême impérial et naUonal , dont les membres seront également élus dans les quatre classes de la nation. II y a appel d'un tribunal à l'autre. Les frais de justice seront payés par l'État.
ArL 8. Les taxes, droits d'entrée et tarifs sont abolis, à l'exception des péages nécessaires pour l'entretien des ponts et des chemins vicinaux.
Art. 9. Toutes les routes seront libres, tout péage est aboli.
Art. 10. Plus d'impôt, excepté l'impôt national prélevé tous les dix ans. (Saint Matthieu , 22.)
Art 11. H n'y aura qu'un seul système monétaire.
Art. 12. Égalité des poids et mesures pour toute l'étendue de l'empire.
Art. 13. Les grandes maisons de banque seront limitées dans leurs opérations usuraires, afin qu'elles n'attirent plus tout le numéraire pour exploiter à discrétion riche et pauvre.
ArL U. Tous les traités entre les princes, le clergé, les villes et les communes, sont et restent abolis.
un sourire sur les lèvres de nos prétentions modestes au bonheur, comme nous le faisons à l'égard de nos ancêtres. •
L'épisode sanglant de Weinsberg était une faute pardonnable, il est vrai, quand on songe aux trahisons sans nombre des nobles et des villes, qui, en qualité de maîtres, foulèrent aux pieds les droits les plus sacrés de la nature ; quand surtout on verra la vengeance barbare et sauvage que les vainqueurs ont prise sur les paysans trahis : il y a là des scènes qui soulèvent le cœur, qui font frémir d'indignation. Mais cet épisode n'en contribua pas moins beaucoup à la perte des paysans. Chose singulière et caractéristique ! cette terreur momentanée produisit une réaction, non dans le parti des oppresseurs, mais dans le camp des paysans môme. Il s'y for- Art 15. Il n'y aura qu'un seul empereur et une seule Allemagne. On le voit , cette constitution , rédigée par Weigand et Hipler, écrite de la main de ce dernier, et dont l'original se trouve dans les Archives de Stuttgardt, est la digne avant-courrière de la constitution française de la république. Il y a même l'indication de la loi sur le maximum dirigée mtre les usuriers et le commerce intermédiaire. Chose étonnante, aucun historien de la révolution française n'a indiqué cette source. C'est que jusqu'à présent, il y a eu des historiographes français, allemands et anglais dont chacun traite l'histoire de sa nation d'une manière indépendante et absolue , comme si, en faisant l'histoire de l'homme, on pouvait se borner à faire la description et l'analyse d'un seul organe, cet organe fût-il le cœur, siège de la vie. Nous l'avons déjà dit : Jusqu'à présent on n'a écrit que l'histoire de quelques hommes, l'histoire de l'humanité est encore à faire, elle n'est même pas ébauchée.
ma un parti des modérés à côté des exaltés , et cette scission devint la première cause de désunion. 11 est triste dire que ce sont les modérés qui ont le plus contribué à la défaite des paysans, ne fût-ce que par l'élection de Goetz comme chef, ce chevalier brigand, qui , n'ayant de prime-abord aucune confiance dans la guerre, devint traître à la cause du peuple, dont cependant il avait brigué les suffrages.
Cependant, après la prise de Weinsberg et de Heilbfonn, dont il sera bientôt question, il eût été possible de créer un centre d'action, de réunir en un faisceau les différents et puissants éléments de guerre, dispersés en Souabe , en Franconie, en Thuringe , dans la Forêt- Noire, en Alsace et jusque dans les Vosges, et de leur imprimer une seule et unique volonté ; mais, pour arriver à ce but, il aurait fallu transformer les cohortes en une armée régulière et soumettre les chefs de hordes au seul et unique commandement d'un homme aussi expérimenté dans l'art de la guerre que ferme dans ses convictions politiques et sociales. Il aurait fallu nommer à ce poste Florian Geyer , mais Florian était exalté, et Wender Hipler, quoique distingué comme orateur et penseur, était modéré et l'ami personnel de Goetz.
Toutefois, Hipler avait songé à rendre une loi tendant h forcer les paysans de rester pour le moins une année sous les armes, afin de leur apprendre à vaincre. Malheureusement cette loi fut rejetée par les paysans
tnênies, qui n'y virent qu'une contrainte insupportable. C'était chose si agréable que faire la guerre pendant un mois, et rentrer dans son foyer chargé de butin !
Une seconde proposition de Hipler, tendant à embaucher pour officiera des lansquenets déserteurs ne fut pas plue heureuse. Les paysans ne Virent dans les lansquenets que des rivaux importuns, offrant leurs services dans l'intention de participer au pillage. Cette résolution fut fatale aux paysans* Plus de deux mille lansquenets étaient prêts à se joindre à eux. Hommes de guerre éprouvés, ils auraient maintenu la discipline parmi les paysans et leur auraient appris à faire la guerre en sol-. datSi
Plus tard les paysans se repentirent de ce refus et firent eux-mêmes des propositions aux lansquenets , mais il était trop tard*
Ces deux faits prouvent qu'à celte époque il y avait déjà beaucoup d'éléments destructeurs et dissolvants dans les cohortes et que plus de la moitié des paysans, loin de faire la guerre au nom de l'Évangile, ne suivaient les hordes que dans le but de piller , brûler, boire, boife surtout, et retourner chez eux avec force butin. « Beaucoup de sang, dit le chroniqueur Frank, a été versé dans la guerre des paysans, plus de cinquante mille hommes ont été tués, soit par le canon des lansquenets, soit par le glaive du bourreau, soit par les lances des paysans, mais dans aucune guerre on n'a bu et
versé autant de vin que dans celle-ci. Le Rhin depuis Bàle jusqu'à Cologne ne roule pas autant d'eau. Hélas 1 . ajoute ce paysan chroniqueur, pour que le cultivateur boive du vin, il faut qu'avant et après il boive le sang des grands et des riches : quel monde ! »
Voyant le refus des paysans de s'engager comme soldats et n'ayant guère d'espoir dans une armée non organisée et non disciplinée , malgré le grand nombre des combattants , Wendel Hipler cherchait à se concilier la petite bourgeoisie et la petite noblesse par des concessions pacifiques , concessions qui bientôt devaient s'étendre sur les douze articles mêmes qui , après la prise de Heilbronn, furent considérablement modifiés. Malheureusement , plus le conseil de guerre de la cohorte centrale devint modéré , plus les hordes détachées devinrent terroristes et souvent dans l'unique intention de prouver à la horde centrale qu'elles désapprouvaient ses résolutions et qu'elles se moquaient de ses ordres. Parmi ces hordes insoumises , se distinguaient celle de Jacquet dans la Souabe supérieure , et la horde noire de Florian qui se dirigea vers la Franconie.
Cependant , jusqu'à présent , les paysans étaient partout victorieux. Une cohorte, dite la horde de Gaildorf, se formait sous le commandement de Marten Feuerbacher. Elle prit, pilla les bourgs de Murhart, de Lorch, d'Adelberg et le fameux château de Hohenstaufen , berceau jles grands empereurs sortis de cette maison. Ce
château , élevé sur une montagne à pic qu'on voyait à vingt lieues à la ronde, passait pour inexpugnable. Il fut pris!, et envoyé vers le ciel , c'est-à-dire livré aux flammes, qui de loin semblaient toucher les nuages. Ce spectacle produisit un effet terrible sur la noblesse d'alentour. Plus de douze gentilshommes et seigneurs firent leur soumission et adoptèrent les douze articles, en prêtant serment de fidélité à la confédération évangélique.
Comme tous les grands chefs, Marten Feuerbacher était porté à la modération , mais son sous-chef Hans Wunderer était du parti de Jacquet, et tandis que Feuerbacher songeait à se soumettre les châteaux par des négociations , Hans Wunderer, avec sa horde , les brûlait , disant qu'il fallait commencer les négociations par le feu et les finir avec du vin. Marten cherchait surtout à sauver le château de Teck qui appartenait au prince de Wurtemberg. Il donna ordre de le ménager : Hans Wunderer le brûla et proposa à sa horde de chasser Marten par les lances , mais celui-ci imposa aux émeutiers par sa résolution et son courage et réussit à se faire pardonner sa modération.
Nous avons déjà dit qu'au commencement de la guerre, l'archiduc Ferdinand entretenait des relations secrètes avec quelques chefs de paysans , mais bientôt ses propres paysans s'étant soulevés , l'archiduc changea d'opinion sur leur compte et se tourna contre eux. Il était encore plus surpris de voir les Tyroliens, de tout temps
distingués par leur fidélité , se soulever également et proclamer les douze articles. Cependant l'archiduc, au lieu de leur faire une guerre d'extermination , s'empressa de les pacifier par des concessions , mais dès ce moment , il se rendit entièrement à la discrétion de la confédération souabe , promettant hommes et argent et la suppliant de redoubler de zèle et d'efforts afin de conjurer la tempête qui menaçait d'engloutir l'empire. La grande guerre recommença avec plus d'énergie, et le sénéchal Georg, après avoir embauché une nouvelle armée, s'avança, non sans peine, vers la grande cohorte, composée des trois hordes du Lac, deRiedeideVAllgau.