‹ La guerre des paysansChapitre 40 sur 46 · HOFMANN LA SORCIÈRE. — PRISE DE HEILBRONN · texte numérisé non relu

HOFMANN LA SORCIÈRE. — PRISE DE HEILBRONN

Biographie de Ho fmann la noire. ■— Sa haine instinctive contre Heilbronn. — Négociations et duplicité de la ville. — Reddition da Heilbronn. — Hans Flux. — La horde Rouge.

Dans la ville de Heilbronn, comme dans plusieurs autres villes , la petite bourgeoisie et môme une partie de la grande était pour les paysans et conspirait en leur faveur. Après la prise de Weinsberg, elle fut sommée d'entrer dans la confédération évangélique de Heilbronn.

Dans cette ville, comme dans toutes les autres, les femmes exercèrent une grande influence en se rangeant du côté de l'opprimé contre l'oppresseur. A Heilbronn , les conjurés s'étaient rassemblés dans la maison de la femme de Wendel Hipler, qui s'était mise à la tête du mouvement. Nous avons déjà fait mention de la sorcière Hofmann, qui, de sa main, éventra le malheureux comte

de Heïfenstein. Cette femme si terrible, si avide du sang des nobles et des bourgeois , joue un assez grand rôle dans la terreur de la guerre. Elle était cruelle, fanatique, sans pitié ni miséricorde, mais au fond elle était mue par un sentiment exalté de liberté et de patriotisme qui dégénéra en une haine sanguinaire et barbare. Si la cause des paysans avait été victorieuse, nul doute qu'on n'eût chanté son nom en vers et célébré son souvenir par des statues.

Fille d'une bohémienne nomade qui l'abandonna dans le village de Boekingen , tout près de Heilbronn, dès sa tendre jeunesse, elle gagna sa vie à garder les vaches et les chèvres de la commune. La commune de Boekingen avait le droit de vaine pâture sur une prairie communale située entre la ville et le village. Un jour, les bourgeois de la ville firent une sortie sur la prairie, et mirent en fourrière le bétail gardé par la jeune fille , sous prétexte qu'elle n'avait pas le droit de le conduire sur la prairie. La jeune Hofmann , loin de se décourager, et risquant sa vie pour ses pauvres bêtes , fit une résistance opiniâtre, blessa deux hommes qui lui disaient des injures, et ne céda qu'au nombre et à la force. Dès ce moment, elle avait juré une haine implacable aux bourgeois et à la noblesse , surtout à celle de la ville de Heilbronn. Elle quitta son métier de gardeuse de vaches, et devint , on ne sait comment , sorcière , c'est-àdire, diseuse de bonne aventure. Durant trente années

elle prédit la perte des tyrans , et sa bouche ne proférait que des paroles de sang. C'est elle qui fut l'Égérie de Jacquet : elle l'avait , pour ainsi dire , élevé en versant dans son sein cette haine ardente qui l'animait contre les bourgeois et les nobles. Dès que Jacquet eut formé sa horde , la Hofmann s'y enrôla et ne la quitta plus; la tête enveloppée dans une cape noire , avec une ceinture rouge autour de la taille, elle était partout la première à la charge , s'exposant aux balles des ennemis, contre lesquels elle lançait des malédictions pour les rendre aveugles (c'était son mot). Durant l'attaque de Weinsberg, elle s'était placée sur une colline en face des remparts, et, les deux mains levées vers le ciel, elle criait sans cesse : « Tuez ! massacrez ! assommez ! attaquez ! Sus 1 sus ! Dieu le veut ! point de miséricorde 1 Soyez hommes! soyez courageux ! je bénis vos armes, moi , la noire Hofmann , l'envoyée de Dieu. Courage l Dieu le veut ! Dieu le veut ! »

Maintenant le moment était venu pour elle de prendre une vengeance éclatante sur les bourgeois de Heilbronn, auxquels elle avait voué une haine si terrible ;

mais, dès le premier mouvement de la grande cohorte vers la ville, le conseil intime, après de longues hésitations, intimidé par les scènes de Weinsberg et stimulé par la bourgeoisie démocratique, jugea à propos d'entrer en négociations avec les chefs de la cohorte. Ceci

n'était pas l'affaire de la sorcière Hofmann, qui cria à

la trahison ; et, chose remarquable, son instinct ne la trompa pas. En effet, les villes et les seigneurs, tout en adoptant les douze articles, tout en prêtant serment de fidélité à la confédération évangélique, entretenaient des relations secrètes avec la confédération souabe, et n'avaient en vue que d'échapper au danger le plus imminent et de gagner du temps pour prendre une revanche éclatante. Dans les villes, une grande partie des bourgeois, même des plus riches, étaient de bonne foi ; mais le conseil intime des nobles ne signait qu'avec une restriction mentale, et ne se faisait pas faute de trahir ses serments, qu'il regardait comme extorqués par la violence.

Il y avait à Heilbronn, dans la Souabe, un riche boulanger, nommé Hans Flux, beau-frère deGeorgMetzler, un des chefs de la cohorte centrale. Dès les premiers troubles Hans Flux proposa au conseil intime de la ville d'entrer dans la confédération évangélique, mais ses conseils furent repoussés avec mépris, et il fut même question de le mettre en accusation comme suspect. Deux mois plus tard, les fiers et nobles conseillers de Heilbronn, saisis de peur se rendaient en personne auprès de Hans Flux et le priaient, les larmes aux yeux, de se rendre dans le camp de son beau-frère, afin d'y négocier la capitulation de la ville. Flux, flatté de cet honneur, se rendit au conseil et exposa ses plans, qu'on trouva très-modérés. Il alla, en effet, auprès de MeUler,

et de Hipler, et signa la reddition de la ville. Les chefs des paysans, aûn de prouver qu'ils n'étaient pour rien dans les cruautés exercées à Weinsberg, se montrèrent fort traitables. La ville adopta les douze articles, s'engagea à payer une légère contribution et à équiper une horde forte de cinq cents combattants. Aucune maison, à l'exception de la maison teutonique, ne devait être livrée au pillage. La ville prenait le titre d'amie des paysans. Mais à peine le traité fut-il conclu que le conseil intime refusa l'équipement d'une petite horde; Hans Flux, pour faire honneur à sa parole, raccola luimême cinq cents hommes, et comme cette horde se faisait une bannière rouge avec une croix, la ville la nomma la horde rouge ; mais les paysans l'appelaient la bannière de Heilbronn.

Ce traité mécontenta une grande partie des paysans. Jacquetcependant, pour montrer sa bonne volonté, l'avait signé lui-même, mais il se sépara de nouveau de la horde cen traie dès qu'il appri t que Flux é lai t entré en négociations avec les chefs dans le but de modifier les douze articles. Flux, en effet, faisait de fréquents voyages de la ville au camp et du camp à la ville. Un soir, revenant du camp vers minuit, sur la lisière d'une forêt, une femme tomba dans les rênes de son cheval et lui ordonna de descendre. Que me veux-tu, noir fantôme? lui dit-il. —Tu es un traître, lui répondit le fantôme en brandissant un poignard de la main droite, j'en veux à ta vie ! — Hans pâlit, il re-

connut la noire sorcière ; mais le cheval s'étant cabré, le coup du poignard porta à faux, s'amortit dans la crinière et laissa le temps au cavalier de piquer des deux et de partir au galop. Depuis ce moment la sorcière découragée, rentra dans sa hutte couverte de chaume, à l'entrée du village de Boekingen, et n'en sortit plus que pour tuer de sa main le messager qui f un mois plus tard, faisait connaître au village la modification des douze articles. Nous la rencontrerons, pour la dernière fois, sur le bûcher.

Cependant Flux n'était pas un traître, il était modéré de bonne foi. Malheureusement les bonnes causes sont souvent moins compromises par des traîtres que par des hommes médiocres, fussent-ils de la meilleure foi possible. Or, Flux était un homme médiocre, il était bourgeois et tenait à se montrer agréable aux seigneurs de sa ville natale. Pour comble de malheur, sa femme, sœur de Georg Metzler, exerçait beaucoup d'influence sur son frère. Dès-lors les intrigues l'emportèrent sur les principes.

En attendant, Goetz, après force hésitations de tout genre, après avoir offert tour-à-tour ses services à la confédération souabe et aux paysans , après le refus de la première et les menaces des derniers, arriva au camp des paysans.

DUPLICITÉ DE GOETZ. — MODIFICATION DES DOUZE ARTICLES. — MOUVEMENT SUR LES SORDS DU RHIN EN ALSACE ET EN LORRAINE.

Mémoires de Goetz. — Influence politique de sa femme et de sa belle-mère. — Il est chef et prisonnier à la fois. — Le traité d'admission. — Harangue de Goetz. — Sa tactique. — Salutations de la horde Noire. — Goetz sauvé par Hipler et Metzler. — Influence de Hipler et de Berlin sur la réforme des douze articles. — Le messager des modifications tué par la sorcière de Boekingen. — Marche sur Wurzbourg. — L'évêque et sa maîtresse Rudinger. — Elle sert de modèle à l'Adélaïde de Goethe, dans son drame intitulé : Goetz de Berlichingen. — Les paysans en Alsace. — Leur bannière de Jésus. — Erasme Gerber et Hans von der Matten. — Prise de Saverne. — Soulèvement des paysans français à Dieuze.

On sait que Goetz, à l'exemple de Franz de Sikingen, avait invité la petite noblesse de Franconie à faire une ligue contre les princes et les seigneurs ; mais, après la terreur de Weinsberg, personne ne parut au rendezvous. Quelques nobles s'étaient clandestinement assemblés pour se rallier plus étroitement à la confédération souabe. Goetz lui-même eut peur et offrit ses services

au comte palatin. Dans ses Mémoires, il raconte qu'après la scène de Weinsberg il avait recueilli ses bijoux et ses archives de famille pour les mettre en sûreté dans une ville, mais la ville ayant dénié toute responsabilité pour le cas de pillage, il renonça à ce projet. En même temps, il envoya un messager à la grande cohorte pour apprendre d'elle à quoi il devait s'attendre; mais le messager n'étant plus revenu, Goetz se rendit chez Guillaume de Habern, maréchal du comte palatin, et le pria de recevoir en dépôt ses effets et ses bijoux, et d'aller même à son bourg prendre les munitions pour les transporter à Heidelberg. Le maréchal , vint en effet, avec une troupe de cavaliers au château de Hornbourg ; mais la femme de Goetz, qui était en couches, et sa bellemère, voyant tous les jours les bourgs d'alentour réduits en cendres par les paysans, s'y opposèrent, et le maréchal retourna les mains vides comme il était venu. Elles firent plus encore. La réponse du palatin arriva le lendemain au château de Hornbourg, annonçant à Goetz qu'on accueillait avec plaisir ses offres de service. Ces femmes, voyant que ce dernier allait les abandonner seules à la fureur de la guerre, interceptèrent la lettre et n'en parlèrent point à Goetz. Celui-ci, enfin, se croyant repoussé par le palatin, se rendit, en désespoir de cause, au camp des paysans et entra dans la confédération évangélique, non sans restrictions , ce qu'il raconte lui-même avec

beaucoup de naïveté. « J'ai fait une clause exceptionnelle, dit-il, pour le cas de besoin. » C'était absolument le même jeu que dans la ville de Heilbronn. Cependant il ne se trouva aucune clause exceptionnelle dans l'acte, en vertu duquel Goetz fut nommé membre de la confédération évangélique; lequel acte, qui se trouve dans les archives de Stuttgardt, est ainsi conçu : « Nous soussignés Georg Metzler de Battenberg, Hans Reiter de Bieringen et autres chefs de la cohorte chrétienne attestons que nous avons accueilli dans notre confédération l'honorable sire Goetz de Berlichingen. Nous lui promettons protection et amitié. » On le voit, l'adoption est pure et simple, sans aucune restriction.

A peine Goetz, grâce à l'amitié de Wendel Hipler, devait-il entrer en fonctions, qu'une opposition très-prononcée se forma contre lui dans la cohorte. C'est dans une auberge des Gundelsheim que le traité fut conclu et signé entre lui et les sept conseillers de guerre de la cohorte. Goetz, dans ses Mémoires , raconte qu'il avait offert une grande somme aux paysans pour qu'on lui permît de partir. Ce fait n'est nullement prouvé. Seulement il est probable que s'il n'était pas resté, on aurait fait main basse sur son château. La horde noire de Florian Geyer ne demandait pas mieux. La manière cependant dont Goetz raconte sa présentation à la cohorte ne manque pas d'une simplicité naïve. « D'abord, dit-il, je me suis adressé aux chefs ; ceux-ci

me renvoyèrent aux sous-chefs, les sous-chefs me recommandèrent à la cohorte, et la cohorte aux différentes petites hordes ; enfin m'étant présenté au premier rang, on me coucha en joue ; et c'est ainsi, ajoute-t-il, qu'ils m'ont forcé de devenir leur fou et leur chef. »

Le fait est que le conseil de guerre résolut de le surveiller de près et de ne le laisser jamais seul. » 11 doit nous rendre des services, disait Hipler, c'est pour cela que je l'ai appelé. Tâchons qu'il ne devienne pas notre maître. » Voilà donc un général en chef, qui n'accepte ses fonctions qu'à son corps défendant avec une arrièrepensée de trahison, et qui, au fond, loin d'être le maître, n'est que le prisonnier de ses subordonnés ! !

Le jour de sa nomination, Goetz harangua la cohorte. Dorénavant, disait-il, nous montrerons à l'ennemi la poitrine et non le dos. Gardons-nous bien de faire des excursions pour brûler et piller les châteaux, car pendant que nous nous amuserons à brûler et à boire, l'ennemi viendra et nous prendra en défaut. Soyons chrétiens, ne soyons pas des bohémiens î » Jusque là tout était bien; mais, dans la seconde partie deson discours, Goetz parla de la nécessité d'une autorité supérieure, du devoir du paysan d'obéir en sujet et de payer dîmes et impôts. Les paysans lui répondirent par un immense éclat de rire. Un d'eux lui présenta l'Évangile. — Tiens, dit-il, lis cela avant de nous faire des semonces.

Il faut rendre justice à Goetz. Une fois à la tête de

l'armée, ses conseils pour la direction de la guerre furent bons. Il proposa aux paysans de laisser là les châteaux et les forts, de suspendre le siège du Liebfrauenberg, d'aller à la rencontre de Tannée du sénéchal et de lui livrer bataille en rase campagne. « La bataille gagnée, ajouta-t-il, châteaux, bourgs, forts, castels, villes et communes se déclareront pour vous. » C'était de la bonne tactique, digne d'un grand homme de guerre. Malheureusement après avoir donné son opinion sur la guerre, Goetz revenait toujours à sa marotte de la nécessité d'une autorité en traitant le paysan de sujet révolté, souvent en se proposant non comme chef de guerre, mais comme médiateur pacifique entre les paysans et les nobles. Il n'exceptait de la paix que le clergé, qu'il n'aimait pas et dont il était l'ennemi, autant que le premier terroriste venu parmi les paysans.

La horde de Florian avait déjà refusé d'obéir à la cohorte centrale. Elle se dirigeait vers Wurzbourg, ne laissant derrière elle que des traces de destruction en guise de salutations pour Goetz. Jacquet fit bientôt de même. Goetz le menaça d'une condamnation capitale ; mais l'élève de la noire Hofmann lui répondit « qu'on ne pendait pas les hommes avant de les tenir, qu'il espérait bien le voir lui-même pendu comme un traître qu'il était, » et tout cela parce que Goetz , Hipler et Metzler donnaient officiellement dans le modérantisme,

espérant sq rallier par ce moyen les villes et la petits noblesse,

Cependant, la horde centrale, exécutant les conseils de Goetz, leva le siège de Liebfrauenberg, et marcha vers Mayence, AschafTenbourg et Wurzbourg. Chemin faisant, ils prirent le riche couvent d'Amorbach, que Goetz livra au pillage. On ne pilla plus les nobles et les villes, mais seulement les couvents. Le plan de Goetz tendait à séculariser les biens du clergé, pour les donner aux nobles afin 'd'engager ceux-ci à venir se joindre aux paysans, car ces derniers manquaient de cavalerie, et Goetz savait que c'était le grand avantage de Tannée du grand sénéchal. Par malheur, il ne s'en tint pas là, et demanda jour et nuit la modification des douze articles, afin, disait-il, d'avoir un pont pour passer l'abîme qui sépare les nobles des paysans. Hans Berlin et Hipler, les deux conseillers les plus influents , étaient de son avis, et le premier se chargea de ce travail.

Il suspendit les articles 6, 7, 8 et 10, jusqu'à la grande réforme impériale, pour laquelle Hipler avait conçu sa constitution. Les corvées, impôts et privilèges devaient être maintenus jusqu'à nouvel ordre. Il changea l'article second en conservant la grande dîme toujours jusqu'à la réforme, après la guerre. La chasse (art 4) n'était permise à la commune que sur sa propriété, la pêche seule restait libre ; quant aux forêts, chaque commune devait

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avoir le droit de faire des coupes pour le besoin des ha* bitants, mais sous la direction de l'autorité.

Personne ne devait avoir le droit de chercher du bois sans le consentement du tribunal communal et du chef de l'autorité compétenta En outre les communes perdaient le droit du libre parcours pour le bétail.

Voici maintenant les articles additionnels :

Art. i". Nul ne pillera, brûlera sans ordre j nul ne forcera son Voisin à se joindre à la horde, sous peine de mort.

Art. 2. Intérêts, dettes et dimes seront payés jusqu'à la réforme impériale.

Art, 3. Personne n'endommagera les biens soit cléricaux, soit séculiers.

Art. A* Personne n'offensera ni injuriera sciemment son frère, qu'il soit laïque ou ecclésiastique , noble ou paysan. A chacun son droit.

Art. 5. Dans les villes, villages et bourgs, les sujets obéiront à l'autorité et lui prêteront main-forte contre les récalcitrants, qui seront dénoncés à la cohorte centrale.

Ces modifications furent adoptées par le conseil, à deux voix de majorité ; mais dans l'armée , il n'y eut qu'un hourra d'indignation. Les communes crièrent à la trahison. « Gomment, disaient-elles, à peine libres, vous tende? de nouveau la nuque sous le joug ! » Nous avons déjà dit que le messager qui apporta ces modifications à Boekingen fut tué par la main de la sorcière ; enfin, plusieurs hordes se détachèrent encore de la cohorte centrale , et pour prouver quelles se souciaient

peu de Goetz et de Hipler , elles pillèrent et brûlèrent plus que jamais les châteaux et les petits bourgs. Goetz avait ordonné de ménager le château de Wildenberg , cela suffisait pour hâter sa perte : on le brûla le premier. « Qui a donné l'ordre d'incendier ce château ? » s'écria-t-il en colère. — a Percez-lui son ventre modéré, » cria une voix du milieu de la horde* Plusieurs lances s'avancèrent vers lui , mais Metzler et Hipler le sauvèrent en l'entraînant dans une autre direction. Le jour même les paysans pillèrent la tente de Goetz, pour lui prouver l'obéissance des nouveaux sujets. C'est dans cet état que la cohorte s'avança, fatalement vouée à une perte certaine.

Des nouvelles de Wurzbourg mandèrent que tout était prêt pour accueillir les paysans. Aschaffenbourg se rendit. L'archevêque-cardinal de Mayence avait depuis longtemps conçu le plan de séculariser ses domaines. 11 entretenait à ce sujet une correspondance fréquente avec Luther. Il comptait préparer d'abord ses sujets, auxquels il promit de larges réformes. Mais sa maîtresse, du nom de Rudinger , femme intrigante , d'une rare beauté, n'ayant , à cause de son extraction roturière, aucun espoir de partager avec lui le trône séculier, le dissuada de ce projet et l'engagea hypocritement à persévérer dans la foi. Quelque temps après, elle mourut, dit-on, empoisonnée; mais , sur le lit de mort, elle se lit donner par l'archevêque la promesse qu'il ne

se séculariserait, et partant qu'il ne se marierait pas. — Cest cette femme qui a servi de modèle à Goethe pour son drame intitulé : Goetz de Berlichingen.

Bientôt après , la tempête révolutionnaire éclata. L'archevêque prit la fuite, laissant comme gouverneur de ses domaines l'archevêque de Strasbourg, également réfugié. .

Les envoyés du gouverneur parurent dans le camp des paysans, à Miltenberg. Ils prièrent Goetz de les sou- s tenir. « Mes amis, répondit celui-ci , je suis moi-même un pauvre prisonnier, je ne peux rien faire pour vous. » Ils adoptèrent les douze articles, avec les articles additionnels, et promirent 15,000 florins de contribution. Le lendemain , le seigneur de Wertheim fit sa soumis- ^ sion. On marcha sur Wurzbourg, mais sans brûler ni piller, car la horde de Forian avait déjà passé là. Il n'y avait plus trace nulle part d'un château. Tout était en ruines.

La ville de Francfort se souleva également contre le grand conseil, qui fut renversé. Plusieurs couvents furent sécularisés , et une réforme politique projetée et adoptée par le nouveau conseil. Même mouvement à Mayence, Cologne, Trêves, Dusseldorf et jusqu'à Munster en Westphalie. Partout le mouvement religieux s'était transformé en une violente révolution politique. Les hordes réunies de Franconie agirent contre le rusé margrave Casimir et l'évêque de Rotenbourg ; Munzer

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organisa la dévolution à Mulhouse en ïhurîttge J tous les paysans de l'Alsace et jusqu'à Blamont, s'étaient soulevés, soit à Mulhouse, Colmar, Schelestadt, Rlbeau> villé et jusqu'à Strasbourg, la seule ville qui ûe tomba pas dans leurs mains , bien qu'elle leur fût très-fovorable. Nous avons déjà mentionné les douze articles des paysans alsaciens et lorrains. La plupart de ces cohortes portaient une bannière blanche avec une croix roUge , qui s'appelait la bannière de Jésus. Le duc tJlric de Wurtemberg avait des domaines à Saint-Hypolite et à Moempelgarde. Or, on sait que le duc avait fini par embrasser la cause des paysans, il leur promit même le secours de son ami et protecteur François Les paysans refusèrent ce secours. Le bruit s'était répandu que tous les nobles français étaient restés sur le champ de bataille à Pavie, et déjà les paysans alsaciens envoyaient des émissaires à Blamont et à Lunéville, pour annoncer à leurs amis qu'ils viendraient à leur secours , et qu'ils iraient jusqu'à Paris. La cohorte alsacienne, ne jugeant pas à propos de s'arrêter devant Strasbourg , passa ou* tre, détruisit les couvents et l'abbaye de Marmoutier et prit Saverne, forteresse assez remarquable dans cè temps. Tous les châteaux et bourgs le long des Vosges, de Strasbourg à Bâle, furent brûlés et pillés. Leurs chefs s'appelaient Hans von der Matten et Érasme Gerber. En même temps les paysans pénétraient en France, par le côté de Bitsch. A Saar-Unioo ils avaient un camp,

fort de quatre mille hommes. A Dieuze , les paysans français, sujets du duc Anton , s'étaient rassemblés sur une prairie ; on leur demanda s'ils voulaient rester catholiques et obéissants à leur duc. « A condition, répondirent-ils, qu'on acceptera les douze articles , proclamés par nos confrères d'outre-Rhin. » Ces douze articles étaient traduits en français et colportés dans toute la France , par les émissaires des paysans alsaciens et lorrains , preuve éclatante que si jamais la France et Y Allemagne devaient se réunir et former une alliance intime, ce ne serait que par le ciment divin de la liberté, et par l'accord du bonheur de ces deux peuples qui forment le centre et le cœur de l'Europe , et partant de l'humanité entière.

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