I. Petite jièce d'argent de répogue
temps. Il se fit une nouvelle ondulation dans la foule : quelques voix criaient joyeusement :
— Jean de Lierre ! chansons nouvelles!
Un peu plus loin, en dehors de la presse, un homme qui n'avait qu'un bras était occupé à planter une perche, devant laquelle il déroula bientôt une grande toile où étaient peintes, en tableaux carrés, des scènes de toute sorte. Cela devait représenter quelque chose d'épouvantable, car sur la plupart des tableaux on voyait des soldats armés d'épées, des cadavres sanglants, et pour conclusion l'affreuse guillotine.
Le chanteur était un vieux soldat de l'époque des premiers patriotes, renommé dans les villages pour les nouvelles et belles chansons qu'il composait lui-même, n avait laissé son bras droit à la dernière bataille livrée par les patriotes sur la montagne de Huy. Il se servait pourtant encore du moignon qui lui restait, et auquel était fixé un anneau de fer destiné à recevoir la longue baguette blanche avec laquelle il désignait les tableaux tout en chantant.
Sa main gauche avait assez de besogne à battre d'un petit tambour suspendu en travers sur son ventre.
De l'autre côté de la toile, se tenait une femme avec un violon.
La foule afflua en cet endroit] Simon, le fils du brasseur, s'y trouvait aussi avec ses" ' compagnons ; et soit qu'ils eussent déjà beaucoup bu, soit qu'ils voulussent troubler le chanteur, ils faisaient un tapagff tel qu'on eût cru qu<j le village, n'appartenait qu'à eux seuls.
Dès que tout fut prêt, le vieux soldat frappa quelques
coups sur son tambour pour faire taire les braillards. Puis, de sa longue baguette, il indiqua successivement chaque scène, et cela en parlant et en chantant tour à tour, si bien qu'il fallait qu'il fût parfaitement maître de l'air de sa chanson pour ne pas s'y perdre cent fois.
Il débuta ex abrupto en ces termes :
— Paysans, bourgeois et autres gens, approchez! Jean de Lierre est de retour pour votre plaisir; il va vous chanter de surprenantes choses; ouvrez l'oreille et la bouche ; c'est le moyen pour vous d'entendre, pour lui de vendre !
Écoutez ma chanson, amis!
Cela s'est passé dans Paris; Ce sont de terriWes nouvelles Que je vais vous communiquer
Ne tremblez pas, bourgeois et paysans, vous tous, tant que vous êtes, Jean de Lierre sait bien ce qu'il vous apporte; c'est effrayant, il est vrai, mais cela tourne bien pourtant, comme vous l'entendrez tout à l'heure :
Ce sont de terribles nouvelles Que je viens vous communiquer :
Dieu punit les grands criminels
Quand on peut le moins y songer
Des sans-culott' chef inhumain.
Raillant la justice divine, Marat versait le sang humain Par l'exécrablé guillotine
Oui, hommes et paysans, vous voyez ici comment Marat est nourri dans une forêt par une sorcière avec le
lait d'une louve. Vous le voyez là, courant, armé d'un couteau, après son propre père. Ici vous le voyez à Paris, avec les jacobins furieux, massacrant tous les prisonniers; voyez^ le scélérat est dans le sang jusqu'aux ge^ noux, et il crie toujours : Encore ! encore !
— Ah ! brrr ! un tas de mensonges ! dit Simon d'un ton railleur ; vous venez encore conter des 'viboles aux paysans, comme s'ils avaient déjà trop d'esprit !
— Qui ne veut pas entendre peut s'en aller ! s'écria le chanteur.
— Comment! des sorcières? du lait de louve? dans te sang jusqu'aux genoux? C'est merveille que le diable n'en soit pas aussi. Farces, farces que tout cela! s'écria Simon.
Le chanteur montra une feuille de chansons et dit d'un ton solennel :
— C'est imprimé !
Et comme s'il n'y avait rien à répUquer à cet argumeat péremptoire, il reprit :
Marat, cet infernal tyran Devenu maître de la France, Faisait, hélas ! mourir les gens Par l'eau, le fer et la potence
— Vous voyez ici le scélérat avec Robespierre.. »
En entendant ce nom redouté, la plupart des spectateurs tirent le signe de la croix.
— Vous voyez ici le scélérat avec Robespierre ; il lui demande avec colère pourquoi, ce matin-là , la guillotine a chômé une heure.
Au démon Robespierre il dit ;
La guillotin' se ralentit
Je veux voir, tout à l'heure, prêtes Pour le bourreau cent mille téCes, Sans quoi je ne suis pas content
— Mensonges ! mensonges ! s'écria Simon.
— Ah çà, al!ra-vous vous tenir tranquille là-baS; sansculotte manqué? riposta le chanteur, ou je vais vous débiter votre litanie ' .
Voyez, bourgeois et paysans, voyez, Robespierre luimême tremble; Marat dit: Tuons tous les homm-es, excepté nous deux; alors nous serons bien sûr les maîtres pour toujours !
Sans quoi je ne suis pas content.
Faut que le inonde aUle à néant!
Mais une fllF douce et jolie, Que Dieu couronne son martyr I Prête à donner, sa jeune vie.
Pour son pays s'en va mourir
Vous voyez là la jeune fille assise auprès d'un couteau; un grand couteau est à ses pieds; ici vous voyez comment elle a caché le couteau sous son mouchoir, et comment, prête à partir avec un paquet, elle prend congé de ses parents attristés...
Prête à donner sa jeune vie Pour son pays, s'en va mourir.
Elle entreprend le long voyage De Paris, avec le couteau.
t'. VoM dire votre (ait.
Li sdehre des paysans. st
Elle frappe à la porte de Marat, comme vous pouvez l'apercevoir ici...
Voyant un visage nouveau, La servant' dit : — Votre message Et votre nom? — Charlott' Corday, An grand Marat je veux parler.
Et votre maître attend mon aide
Marat, le cruel assassin, Se trouvait alors dans un l)ain De sang humain, aifreux remède!
Pour guérir d'une maladie.
Charlotte vient. Marat lui dit :
— Pourquoi me troublez vous sitôt; Ne craignez-vous pas l'écliafand?
C'est ainsi que la jeune fille est introduite auprès de Marat, qui se baignait à cette heure dans le sang humain ; alors, pour bien préparer son coup, elle lui dit qu'elle eet venue pour se plaindre à lui des habitants de sa ville, à quoi Marat lui répond que toute la ville doit mourir.
Elle dit : — Je viens dénoncer Ma viUe insultant ciel et terre!
Lui répond, sans se retourner.
Guillotinons la ville entière.
La jeune fille ne pouvait supporter cela... Elle tire son couteau comme vous le voyez ici... Elle dit ;
— Comment, brigand, la vOle entière?
Meurs dans ton hain, cliien sanguinaire!
Sans plus dire un mot, au bourreau EUe plonge au cœur le couteau.
Il tombe; en mourant il appelle
Robespierre et l'enfer contre elle; 11 crie et des dents grince en vain.
Sur son âme Satan met la main.
Pour lors les jacobins sont accourus au bruit ; ils ont voulu mettre la jeune fille en pièces; mais sur Favis de Robespierre, ils l'ont garrottée et traînée en prison... Voyez comme ils maltraitent la pauvre fille !
— Bravo ! c'est bien fait ! s'écria joyeusement Simon. C'est du beau ! une je ne sais quoi qui va assassiner les gens chez eux !
— Qu'est-ce ? qu'osez-vous dire de cette honorable demoiselle ? s'écria le chanteur indigné.
— Je ne veux pas dire ce qu'elle est, répliqua Simon; le mot est beaucoup trop laid !
— Oui, oui, reprit le vieux soldat : si je venais ici chanter les louanges de Robespierre et des jacobins, cela vous irait mieux, n'est-ce pas ? Mais les trois mois que vous avez passés, avec un bonnet rouge sur la tète, au club des sans-culottes à Bruxelles, ce temps-là n'est plus, mon gaillard.
Cette révélation parut abattre le fils du brasseur, d'autant plus que tous les paysans s'éloignèrent de lui comme s'il eût été atteint d'une maladie contagieuse.
— Et laissez-le chanteur en paix, reprit le vieux soldat, car il en sait plus long que vous ne pensez, et vous pourriez vous repentir de ne pas le laisser gagner son pain tranquillement.
Simon gronmiela quelques mots entre les dents, lança au chanteur un regard furibond, et dit en levant vers lui son poing serré :
LA GXJERRE DES PAYSÂ.NS. 33
— Je te retrouverai. Normand !
Après avoir proféré cette menace, il s'achemina lentement et avec une démarche hautaine vers l'auberge du Lion,
Le chanteur reprit comme si rien ne s'était passé •
Le peuple furieux garrotte
Alors la vaillante Charlotte
Et la jette en un noir cachot!
Puis on vient crier aussitôt :
« A mort! à mort! » Pauvre victime.
Comme un malfaiteur plein de crime.
On la lia sur le tomhereau
Voici le tribunal où Robespierre rend la sentence ; voici la charrette du bourreau avec la pauvre fille ; voiei la guillotine inventée par Lucifer en personne. Charlotte y monte, les yeux levés au ciel :
Elle monte sur l'échafaud.
Son doux regard à Dieu s'adresse.
Le couteau tombe et se redresse
La courageuse fille est morte, morte, oui, pour ce monde, mais espérons, chers auditeurs, qu'elle vivïa éternellement là-haut!
Le couteau tombe et se redresse....
Mais ne déplorons jias son sort; Charlotte a sauvé sa patrie.
Si la guillotine est mugie, Charlotte vit, Marat est mort! '
i. Cette scène est la fidèle esqmsse du chanteur popnlaire des Flandres. Si le langage et la chanson ont nn cachet étrange, que le lecteur les accepte tel» îa'ils sont pour l'amour de la vérité. (iVois de l'auteur.)
La complainte qui venait de finir parut avoir fait une profonde impression sur l'âme de Geneviève; déjà elle se promenait loin de là devant les boutiques de gâteaux et de friandises^ et elle semblait encore pensive et distraite. Tout à coup elle s'adressa à son compagnon:
— BrunOj dit-elle, cette Charlotte Corday a-t-elle bien ou mal agi?
— C'est la question que je me fais moi-même! répondit l'étudiant.
— Et quel est votre avis?
— Verser le sang est bien cruel, Geneviève. Peut-être a-t-elle encouru la colère de Dieu.
Cette réponse ne plut pas à Geneviève ; elle secoua la tête d'un air de doute et de mécontentement, et dit toute rêveuse :
— C'est possible... mais cependant Charlotte Corday est une héroïne, et si elle a péché , Dieu le lui pardonnera, Bruno. Dans le fait, elle est morte pour sa foi et pour sa patrie, et, faible femme, elle a osé entreprendre de punir un monstre devant lequel tremblaient tous les hommes de France , et même tous les hommes d'Europe...
Le Jeune homme fit presser le pas à Geneviève pour rejoindre leurs parents qui avaient pris l'avance, et, chemin faisant, il dit :
— Geneviève, ce sont là des questions périlleuses; taisons-nous là-dessus. Dieu lui-même décidera. La pensée d'un meurtre, fût-il même juste, me fait frémir... Allons, nos parents entrent au Lion; on y danse
tk GUERRE BES PAYSANS. 3i
En traversant l'auberge pour gagner la tente élevée au fond de la cour, ils virent Simon, chantant et tapageant comme un véritable ivrogne, au milieu de ses compagnons de débauche. Tout en proférant de gros-^sières paroles, il frappait du poing sur la table avec tanS de force, que les cruches dansaient et versaient la bièr: à flots sxu" le sol.
Le fils du brasseur eut à peine aperçu Geneviève qu'il se leva brusquement, s'efforça de se donner un air gracieux, s'approcha tout en chancelant de la jeune fille, et dit, avec force salutations et révérences :
— Aurai-je l'honneur de danser avec la jolie mademoiselle Geneviève?
La jeune fille, tout irritée de cet excès d'audace, se détourna en répondant :
— Laissez-moi tranquille; je ne danse pas...
— Allons, allons, s'écria Simon, vive la joie !
Et il saisit la jeune fille par la main, et voulut l'entraîner de force vers la tente.
Geneviève regarda Bruno d'un au- de reproche et d'interrogation, comme pour lui dire :
— Vous permettez cela? N'osez-vous pas me défendre?
L'œil de Bruno, ordinairement si calme et si doux, s'enflamma soudain; il bondit, arracha la jeune fille aux mains de Simon, et lui porta un tel coup dans la poitrine que le fils du brasseur recula de quekjues pas en chancelant et s'affaissa contre le mur.
Le jeune étudiant, surpris de sa propre action, se mit à trembler comme un roseau; Simon, mugissant comme
ijn taureau, se précipita sur Bruno et allait à coup sûr lui porter un mauvais coup, mais en cet instant même parurent le notaire et le sacristain, qui, menaçants, devant lui se placèrent.
Pendant ce temps, Bruno et Geneviève disparurent sous la tente.
Soit que la boisson n'eût pas encore entièrement aveuglé le fils du brasseur, soit qu'il se promît une vengeance ultérieure, il se contenta d'éclater en véhémentes injures contre Bruno, alla se rasseoir tout en tempêtant , et frappa violemment la table de son pot à bière en criant :
— De la bière, de la bière par doubles pots !
Peu après, les parents de Bruno, le père de Geneviève et le vieux domestique Jean étaient assis sur un banc dans la tente, et se réjouissaient de voir comme leurs enfants prenaient plaisir à la danse , et comme chacun rivalisait pour faire leur éloge ou leur adresser d'amicales paroles.
Dans leur tranquille joie, ils eussent sans doute oublié le misérable Simon, si les éclats sauvages qui retentissaient dans l'auberge ne fussent venus de temps en temps leur rappeler qu'il y poursuivait ses scandaleux excès.
Ils s'entretinrent par conséquent de Simon, et plaignirent sincèrement le pauvre vieux brasseur qui n'osait même pas venir à la kermesse pour n'être pas témoin des auQ'acieuses débauches de son fils. On se souvient aussi des paroles du chanteur sur le séjour de Simon à Bruxelles, et cette considération ne pouvait assurément exciter beaucoup de sympathie pour lui.
Le vieux domestique était surtout monté contre Si mon, et parlait avec tant d'irritation de l'ivrogne, comme il l'appelait, que le notaire dut l'arrêter deux ou trois fois.
Déjà ils avaient passé près de deux heures sous la tente; Bruno et Geneviève dansaient sans interruption, et semblaient jouir du plus beau jour de leur vie.
Le notaire parlait de rentrer au logis...
Soudain on entend dans l'auberge un vacarme confus; on dirait de gens qui se battent et frappent à coups de cliaises; des malédictions et d'affreuses paroles dominent les voix confuses de ceux qui veulent séparer les lutteurs... les tables se renversent, les pots se brisent....
Dans la tente, la musique et la danse continuent toujours ; mais les simples spectateurs se lèvent avec surprise pour regarder vers l'auberge.
Avant qu'on puisse se rendre compte de ce qui se passe, le flot des disputeurs s'écoule en désordre sur la place découverte qui sépare la tente de la maison; un jeune homme, brandissant à la main une cruche de pierre, s'élance plein de rage du milieu du groupe, jette à terre trois ou quatre personnes, et, l'écume à la bouche, fait irruption dans la tente, oii il profère d'une voix tonnante ces terribles paroles :
— Il faut qu'il meure ! Je lui casserai la tête à cet hypocrite rat d'église 1
Élevant la . cruche au-dessus de sa tête , il court toul autour des danseurs qui fuient, et pousse, en apercevant sa victime, un cri de vengeance.
Chacun est comme pétrifié, tant cela s'est passé rjipi-
dément ; le vieux domestique seul pousse un cri d'aagoisse, et, les mains levées, se jette devant Bruno.
La cruche , dirigée contre Bruno , s'abat ; le pauvre domestique reçoit le coup sur la tète, et tombe sanglant et privé de sentiment aux pieds de son jeune maître.
Vingt paysans s'élancent à la fois sur Simon; on le terrasse; il frappe, il mord, il égratigne; mais on le lie avec des cordes, et bientôt on l'entraîne vers la prison du village.
En même temps on relève le domestique, on le place Sur une chaise et on le porte dans l'auberge; tandis qu'on s'efforçait d'arrêter le sang qui coulait de sa blessure, Bruno pleurait et gémissait à côté de lui comme s'il eût déploré la mort d'un père ou d'un fi-ère. Geneviève, assise, sanglotait en tenant son mouchoir devant ses yeux.
Au bout de quelque temps, le domestique revint à lui et ouvrit les yeux. Son premier regard tomba sur Bruno, dont il saisit la main d'une ardente étreinte en murmurant quelques mots de reconnaissance.
Tous avaient hâte de quitter cet endroit fatal et de rentrer au logis. Jean fut placé sur une civière et on l'emporta de l'auberge. Le notaire et sa famille suivaient le blessé.
Sur leur chemin, ils devaient passer devant la prison qui était ménagée dans une chambre d'une vieille maison en briques.
Ils aperçurent tout à coup, dfii'rière les barreaux de fer de la fenêtre, la tîgure de Simon ivre qui leur faisait d'affreuses io;i'imaces, leur îaujjait d'écouvantables cris de
vengeance , et les menaçait du poing à travers la grille.
Le lendemain, le bailli, avec quelques gens de justice, arriva à Waldeghem pour faire une enquête sur ce qui s'était passé.
Mais lorsqu'il fit ouvrir la prison , on n'y trouva plus Simon.
Quelques recherches qu'on fît par la suite, même pendant des mois et des années, on n'apprit plus rien de Simon,
Peu de temps après les Français gagnèrent la fatale bataille de Fleurus, et s'emparèrent pour la seconde fois de notre pays.
LA
Au bord du grand chemin de terre qui passait à quelque distance du village de Waldeghem, et le mettait en communication avec les communes pltis importantes et enfin avec la ville elle-même , se trouvait une auberge ayant pour enseigne : A l'Aigle.
Là demeurait baes ' Cuylen, le meunier. Son moulin était situé dans le voisinage, sur une hauteur plus qu'ordinaire; et cela parce que, du côté de l'est, l'auberge de l'Aigle touchait à un grand bois qui s'étendait dans cette direction à une distance de quelques lieues. Afin de pouvoir prendre le vent de ce côté autant que possible, le grand-père de baes Cuylen avait fait construire son moulin à une grande élévation.
Un dimanche matin, au mois d'octobre de l'année 1798, baes Cuylen sortit de chez lui pour aller au mou-