Diminutif de Franciscus, François
2. Selon l'almanacli répulilicain, les semaines se partageaient en du jouis on nommait ceux-ci: primidi, duoii, Iridi, etc. Le de'cadt ou dixième joni «tait le jour de repos légal. (IVole de i'auleaf.;
îles loin dans la mer^ où ils doivent être mis en pièces par les bêtes sauvages si Dieu ne les assiste. Vois nos pauvres conscrits qui se cachent, pendant des semaines entières, dans les bois et dans les cavernes, et qui, la mort dans l'âme, craignent à tout instant d'être trahis et jetés en prison...
— Mais je n'y comprends rien, baes. Il n'y a du moins pas une âme dans le village qui voudrait leur faire du mal...
— Et le bourgmestre et les échevins ?
— Les gens de la municipalité voulez-vous dire? Bah! ceux-là n'en feraient rien non plus; leurs propres fils sont cachés dans le hameau derrière le Vinkenbosch. Mais il me semblé, baes, que plutôt que de craindre et de trembler sans cesse, sans espoir d'échapper, je me ferais soldat.
Ils étaient arrivés au moulin et gravissaient l'escalier. Baes Guylen répondit tout en montant :
— Tu te ferais soldat. Sus ! Ainsi tu prendrais les ai'mes pour arrêter les prêtres sur l'ordre de ces impies sans-culottes, pour piller les égUses, dépouiller les pau^ vres paysans, brûler les villages et verser le sang innocent des martyrs ?
Le domestique fit le signe de la croix et dit en atteignant le haut de l'escalier et en entrant dans le moulin :
— Je n'y a\'ais pas regardé de si près, baes. Que Notre-Seigneur m'en préserve, j'aimerais mieux mourir
— Ainsi tu resteras encore, ce dimanche-ci, sur le moulin, et tu guetteras attentivement ?
— Oui, baes, mais...
— Tu ne refuses pas, au moins?
— Non, non, ce n'est pas cela que je veux dire ; soyez sûr que je suis prêt à tout, excepté à rester au moulin le dimanche. C'est toujours la même chose. Mettez-moi ane fois dans l'eau jusqu'au cou, je n'y trouverai rien à redire : ce sera du moins du nouveau...
— Je le crois, Sus; mais personne ne voit aussi loin que toi...
— Il n'est pas toujours avantageux d'avoir une bonne vue, baes; j'en suis un exemple. Si j'étais à moitié aveugle je serais assis, à l'heure qu'il est, au Lion avec nne pinte de bière en main... Enfin, pour l'amour de Dieu, je demeurerai encore là-haut jusqu'à ce soir, à guetter pour la patrie... Donnez-moi le drapeau !
Le baes ouvrit un coffre et en sortit un petit drapeau partagé en trois bandes de couleur bleu, blanc et rouge; il tendit cet emblème à Sus qui était déjà grimpé jusqu'au sommet du moulin.
Au faîte du moulin on avait percé, des quatre côtés, quelques petits trous presque imperceptibles.
Avant d'arborer le drapeau le domestique se glissa tout autour et appliqua l'œil à chaque ouverture.
Parvenu au côté de l'ouest il s'arrêta longtemps immobile devant l'une d'elles.
— Vois-tu quelque chose? demanda le baes avec angoisse.
— Pst ! répondit mystérieusement le domestique.
— Qu'y a-t-il, Sus? demanda de nouveau le baes après un instant d'attente.
* — La poussière vole au bout du chemin : il vient quelque chose.
— Ce sera un chariot. Sus.
— Non, non, quelque chose brille et reluit à travers la poussière; cela ressenible à des sabres nus ou à des fusils...
— Descends, descends, dit le baes tremblant. — Dieu sait si nous ne sommes pas trahis. Jette en bas le drapeau!
Mais le domestique resta encore un moment à regarder par le trou et dit ensuite :
— Je vois maintenant ce que c'est... une voiture de roulage qui revient de la ville ; ce sont les clous de cuivre des harnais qui brillent ainsi.
— Sus, Sus, comme tu m'as fait peur ! dit le baes avec un soupir et en respirant longuement.
Le domestique arbora le drapeau sur le moulin et répondit :
— Baes, savez-vous que nous jouons notre tête à ce jeu-là? Si nous étions jamais trahis, je crois que ces maudits sans-culottes nous feraient fumer une bien mauvaise pipe. Vous savez que la guillotine est à Anvers aussi, maintenant?
— Ne parle pas de cette infernale machine. Sus. Tous les jacobins ardents n'arborent-ils pas un jtetit drapeau tricolore, le dimanche?
— Le décadi, baes.
— Bah, bah, cela n'y fait rien; les étrangers qui passent ici me donnent la réputation d'un terrible républicain.
— S'ils savaient jamais ce qui en est; hein, baes?
— Oui, Sus, s'ils le savaient, mon garçon; mais Dieu y avisera. Maintenant veille bien jusqu'à midi. Driesken ' t'apportera à dîner et je ferai mettre avec un double pot de bière.
A peine le drapeau avait-il paru sur le moulin qu'on vit successivement quelques têtes surgir du taillis environnant et regarder de tous côtés avec défiance. Des jeunes gens gagnèrent en rampant le grand chemin, inspectèrent ce chemin jusqu'aux deux extrémités, çt entrèrent ensuite dans l'auberge.
C'étaient les conscrits réfractaires qui, bien que frappés par la conscription, refusaient de prendre les armes comme soldats dans les armées françaises.
Jusque-là il n'y avait jamais eu de loi en Belgique qui pût forcer personne à être soldat : les armées avaient toujours été formées de volontaires. Aussi de tous les coups portés par l'étranger à notre indépendance, il n'y en avait aucun qui blessât et irritât nos pères plus que la conscription.
A coup sûr, elle parut aux Belges urne tyrannie inouïe et dépassant toute limite, la loi qui, à tout instant, pouvait les arracher à leur demeure pour aller verser leur sang au bénéfice de ceux-là même qui les traitaient coname des esclaves et anéaintissaiemt tout ce qui leva était cher.
Pour eux, dont la piété, dont l'attachement à la foi de leurs aïeux avait grandi en raison de la persécution
i. Andrc.
même, le martyre était moins terrible que l'obligation de prêter quelque secours que ce fût à ceux qu'ils ne considéraient pas seulement comme les ennemis de leur patrie, mais encore comme les suppôts du démon et les précurseurs de l'affreux Antéchrist.
Bien que dans la plupart des villages voisins des villes, des soldats fussent venus pour rechercher et saisir les réfractaires et qu'on en eût déjà emmené un grand nombre, à Waldeghem il n'avait pas encore paru de troupes. Les bruits qui se transmettaient d'un village à l'autre faisaient cependant pressentir que la paisible commune, quelque éloignée qu'elle fût des grandes routes, (mirait aussi par être visitée à l'improviste ,par ces chasseurs d'hommes.
C'est pourquoi la plupart des conscrits se tenaient cachés. Les plus craintifs demeuraient au plus profond des bois, où lorsqu'il se faisait nuit leurs parents leur portaient à manger et à boire; d'autres, plus confiants dans la destinée, avaient des retraites secrètes aux environs de leurs demeures, dans des caves, des étables, des granges.
Chaque dimanche, quand il n'était pas arrivé de nouvelles menaçantes, et que par conséquent le drapeau était arboré sur le moulin, les conscrits se rassemblaient à l'auberge de l'Aigle, quelque temps avant que la grand'messe commençât, afin d'apprendre, soit les uns des autres, soit de leurs amis du village, ce qu'ils avaient à craindre ou à espérei .
Si les nouvelles étaient bonnes, la plupart d'entre eux assistaient à la grand'messe, parce que dans d'autres villages, dans ceux du moins où les églises n'étaient pas
encore fermées, les conscrits avaient été plusieurs fois surpris et arrêtés à la première messe.
Dans une pièce retirée de l'auberge, se trouvaient déjà réunies une vingtaine de personnes, tous conscrits fugitifs à l'exception de trois ou quatre hommes plus âgés venus du village pour voir et entretenir leurs fils et en même temps pour apprendre ce qu'il y avait de nouveau.
Une grande joie régnait dans cette pièce; on parlait avec jubilation et à pleine voix d'une bonne nouvelle. Peu à peu cependant tout redevint tranquille, car lorsqu'on interrogea les preuves de la vérité de cette nouvelle, on s'aperçut que tout reposait sur un simple dire.
Le vieux brasseur, assis dans un coin, assurait que cette nouvelle ne pouvait être fondée, vu que son domestique était allé en ville trois jours auparavant et n'en avait rien entendu.
— Ah ! voilà Bruno ! s'écrièrent presque en même temps tous les assistants, celui-là saura bien ce qui en eet!
En effet, Bruno entra d'un pas lent dans l'auberge, serra la main de chacun d'une étreinte amicale et s'assit sur une chaise.
— Ne savez-vous rien? Est-il vrai que la république s'en va? que les puissances sont tombées sur la France? qu'il y a un nouveau roi à Paris?
Ces demandes arrivaient de toutes parts au nouveau venu.
Bruno regarda ses amis avec tristesse, secoua la tôte^ et dit d'un ton mélancolique :
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— lia répiiblique française a des centaines de mille soldats; ses généraux font trembler toutes les puissances, et maintenant qu'ils ont conquis l'Italie entièi'e il n'y a plus assez de place en Europe pour leur ambition : ils ont attaqué l'Asie elle-même... Ne vous laissez pas aveugler par de vaines espérances, camarades... De là-haut seulement peut venir le secours; sur la terre tout pour nous est menaçant et sans espoir !
— Mais, Bruno, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? demanda l'un des jeunes gens. Hier est venu, derrière le Vinkenbosch, un marchand de Lierre, qui a raconté et positivement assuré que les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens, que tous les pays du monde se sont mis ensemble contre la France; qu'ils ont déjà battu les armées de la république à la frontière, et que le nouveau roi de France est avec eux...
— Vaines paroles ! dit Bruno en soupirant ; il n'en est rien. Notre situation n'a pas changé ; notre malheureuse patrie est dans l'esclavage, les autels de notre Dieu gisent renversés à terre... Pas d'issue, pas d'aide humaine qui soit efficace.
— Que conseilles-tu donc ? demanda le fils de l'aubergiste du Lion, qui paraissait plus déterminé que les autres.
Bruno^esta muet, le regard fixé sur le sol.
— Cela ne peut pourtant pas continuer ainsi, reprit l'autre ; nous ne pouvons rester cachés toute notre vie ; avant peu on nous donnera la chasse comme on l'a fait dans les autres communes. Nous serons pris et condamné'^ à mort; ou, ce qui est pis encore, traînés à l'ar-
»0 œBVRSS DE HENRI CONSCIENCE.
mée et condamnés à combattre pom- cette cruelle racf qui foule aux pieds notre pays, comme si nous étions le bétail de ce peuple sans Dieu !
Ces paroles^ prononcées avec énergie, frappèrent profondément Bruno j il se leva, posa la main du courageux jeune homme sur son cœur, et répondit :
— Là aussi couve le désir de la lutte et de la vengeance • mais à quoi bon, Karel ? La terre est ivre du sang qu'elle a bu. Pourquoi, par une nouvelle collision sanglante, livrer nos parents, nos amis à la persécution, à la mort même ? Attendons.. . attendons et prions !
— Mais ne sais-tu donc pas que les bois sont pleins de fugitifs qui ne désirent rien tant que de se lever contre les Français?
— Je sais cela, dit Bruno en soupirant; mais je prie Dieu tous les jours, et de toutes les forces de mon âme, qu'il préserve mes compatriotes d'une si fatale insurrection. Ils nous écraseraient, nous anéantiraient en quel- ^jues jours !...
Karel se rapprocha de lui, et lui dit à l'oreille en plaisantant :
— Bruno, mon cher ami, n'est-ce pas la peur de perdre Geneviève qui te rend si timide ?
Les joues de Bruno se colorèrent d'une vive rougeur; il allait répondre, lorsqu'un nouveau conscrit entra et s'écria avec la joie la plus exaltée :
— Dieu soit loué, la Flandre est soulevée ! A Rupelmonde, les paysans ont attaqué les Français à main armée et les ont vaincus ; tout le pjiys de Waes est en armes! Les sans-culottes d'Anvers se sont retirés au
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delà de l'Escaut avec leurs canons. Cette fois-ci , c'est bien vrai !
Cette nouvelle produisit une impression indescriptible. On battit des mains, on s'embrassa les uns les autres avec une joyeuse effusion, on chanta, on poussa des cria d'allégresse, on versa des larimes d'émotion.
Bruno seul demeurait impassible et contemplait avec une sorte de pitié le tableau de l'effervescence générale.
— Eh bien ! lui cria Karel, voilà le jeu qui commence ! Ne croirais-tu pas non plus à cette nouvelle ?
— Il n'en connaît cjue la moitié, répondit Bruno d'une voix navrée. Le même soir, les paysans armés de Rupelmonde ont été acculés dans une église, tout en combattant; les sans-culottes y ont mis le feu; nos pauvres frères ont tous été réduits en cendres. En ce moment, tout le pays de Waes est couvert de soldats français...
A ces mots, chacun pâlit; aux transports de joie succéda brusquement le plus amer désenchantement. Tous penchèrent la tête sur la poitrine, et demeurèrent un instant muets.
— Savez-vous ce que le voiturier de Gierle a dit avanthier au fermier Woens? demanda un conscrit. 11 a dit que si notre curé voulait prêter serment, on nous laisserait tous en paix.
— Et nous ne devrions plus être soldats? demanda un Jeune paysan, assis dans un coin, et qui semblait plus effrayé que les autres.
— Non. C'est du moins ce que dit le voiturier de Gierle...
— Eh bien ! pourquoi donc le ciu?é ne pfête-t-il pas
serment? reprit le premier; alors nous serions déîi^ vrés!...
— Oui, pourquoi ne prête-t-il pas serment ? s'écrièrent deux ou trois autres. Après toutj ce n'est pas si terrible.
— Amis, dit Bruno, vous ne savez ce que vous dites. On demande aux prêtres qu'ils jurent haine éternelle à tous les rois et fidélité à la république française. Un prêtre peiit-il faire un pareil serment? N'est-ce pas approuver d'avance tout ce que les jacobins peuvent inventer à Paris, même l'anéantissement de la religion ? Quoi qu'il en soit, le clergé belge s'y est refusé. Plus de six cents prêtres ont déjà été emmenés dans les îles lointaines; les autres sont tous condamnés au même bannissement. Notre vieux curé aux cheveux blancs est aussi nominativement condamné. Et soyez sûrs que les premiers soldats qui paraîtront dans le village nous arracheront notre pasteur et fermeront notre église, comme cela est arrivé presque partout. En tous cas, vous êtes dans Terreur : le serment des prêtres n'a rien de commun avec la conscription.
— Pourquoi ne fuit-il pas ?
— Où cela? où fuir? Et puis il ne le veut pas. Il dit qu'il restera avec nous aussi longtemps qu'il le pourra; et si Dieu veut lui accorder la mort des martyrs, il ne s'y soustraira pas.
— On sonne pour la grand'messe, dit l'un des assistant? Qui s'en ira le premier? Bruno, dites comment nous (levons sortir, sans quoi nous allons encore une fois partir tous ensemble.
Tandis que le tils du notaire était occupé à satisfaire
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à CPlte prière et indiquait à chacun son tour, baes Cuylen, qui, pendant tout ce temps, était resté sur la porte à fixer sur le drapeau un regard immobile, baes Cuylen, disons-nous, entra et fit signe au brasseur de sortir avec lui.
Dehors se trouvait un domestique qui tendit un papier au brasseur en lui disant :
— Baes, le messager a apporté cela pour vous ; c'est très-pressé.
Après ces mots il salua son maître et reprit la direction du village.
La suscription de cette lettre dut faire une puissante impression sur le brasseur, car le vieillard pâlit et se mit àtrembiei comme un roseau, en tenant les yeux attachés fixement sur les lettres.
Gomme s'il eût craint d'être surpris dans cet état, il se retira un peu plus loin derrière un taillis de chênes et lut, plongé dans une profonde préoccupation :
— Le le ci le citoyen Meulemnm ' / Cette
écriture ! C'est de mon fils ! Àh ! merci, merci, ô mon Dieu, de ce que mon unique enfant est encore en vie, et de ce qu'il revient à moi !
ïl ouvrit la lettre avec une fiévreuse émotion, et s'efforça d'en lire la première ligne. Il s'y trouvait : Liberté, égalité , fraternité ou la mortf Au citoyen auteur de mes jours / Mais bien que le brasseur lût, il ne comprit cependa-nt pas. La signature était bien celle de son fils, mais la forme nouvelle de cette signature suscitait en
t ToiiS les mots en caractères italiijues sont en français dans le texte.
Si (EUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
lui une multitude de réflexions inquiètes. Quelque chose était surajouté au nom de baptême de son fils : il avait signé : Simon Brutds.
Le brasseur, après avoir considéré la lettre un instant encore, la cacha tout à coup sous son habit et se dirigea vers le village en s'écriant :
— Le curé m'expliquera cela. — 0 mon Dieu, qu'estce que cela peut signifier ?
Le prêtre octogénaire allait se rendre à l'église lorsque le brasseur fut introduit dans sa chambre, et, lui montrant la lettre, lui dit :
— Monsieur le curé, pour l'amoiu? de Dieu, lisez-moi cette lettre avant d'aller dire la messe. Elle brûle mes mains; c'est comme s'il devait en sortir un grand maiheur. C'est de mon fils Simon !
— De votre fils Simon ? s'écria le curé avec une Joyeuse surprise. Il a erré, ami RIeulemans 3 mais je me réjouis que Dieu ait épargné votre enfant. Voyons ce qu'il dit!
Le curé s'approcha de la fenêtre pour mettre mieux le papier en lumière^, et lut à demi-voix ce qui suit :