LIBERTÉ, ÉGAIITÈ, FRATERNITÉ OU LA MORT
Au citoyen auteur de mes jours.
Celle-ci sert pour vous informer que votre fils, délégué par l'administration centrale du département des Deux-Nèthes, se rendra dans trois ou quatre jours dans son village natal, pour y assurer l'entière exécution des
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lois de la république et délivrer ses anciennes connaissances des chaînes du despotisme et de tous les suppôts du fanatisme infernal, de ces hypocrites maudits qui, sous le masque du sacerdoce, vous tiennent courbés dans la fange de l'abrutissement.
Rendez grâce h la république frajiçaise; si vous êtes encore dignes du titre d'homme, si le servilisme et l'ignorance n'ont pas éteint Jusqu'aux dernières facultés de ceux au milieu desquels j'ai reçu la lumière, un beau jour va luire pour Waldeghem.
Je vous apporte la liberté, et, avec elle , la protection et l'appui de cette sublime République française, qui, dans son amour infiai, embrasse d'une même et généreuse étreinte tous les peuples de la terre, et me charge, moi indigne, de vous porter l'inefFable bonheur d'être compté au nombre de ses enfants !
Si, contre mon arttente, je trouvais les habitants de Waldeghem encore croupissants dans la boue immonde des vieilles momeries, je saurais faire mon inexorable devoir en vrai républicain.
Ayez la complaisance de faire dire au meunier Cuylen que je compte loger chez lui pour être plus près de la grand'route.
Votre fils,
Simon Brutds^.
Tout à coup le brasseur s'épouvanta; il voyait des larmes tomber des yeux du prêtre et son visage pâlir :
t. Cette lettre est en tranjais dans l'original.
— Cirl ! qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il. Qu'y a-t-ii daw | cette malheureuse lettre ? E
Le curé s'approcha de lui, et, lui prenant la maÏDj dit ' avec compassion :
— J'ai pitié de vous, mon pauvre ami !
— Quoi ! qu'ai-je à craindre ? s'écria le brasseur L effrayé. Voilà qu'on sonne déjà le dernier coup! La f messe va commencer. Pour l'amour de Dieu, monsieur le curé, dites-moi ce qu'il y a dans cette lettre. i
— Eh bien, dit le curé en soupirant, je vous le dirai. » Votre (ils vous annonce que dans trois ou quatre jours il viendra ici, à Waldeghem, pour faire exécuter les lois de la République française, et pour chasser tous les suppôts de la tyrannie et du fanatisme, c'est-à-dire de la religion. Il nous promet la protection de la France si ; nous nous rendons dignes de ce bienfait par la soumission et l'obéissance. Bref, il vous donne avis qu'il viendra arrêter votre vieux pasteur, ainsi que les pauvres conscrits.
— Dieu! Dieu! mon fils! dit le brasseur en sanglotant et en portant les mains à ses yeux... Lui, le bourreau qui nous est envoyé !...
— Consolez-vous cependant, mon malheureux ami, i lui dit le curé. Il n'y a pas de votre faute. Et puis ne sommes-nous uas dans un temps d'épreuve? Songez que Dieu nous tiendra compte là-haut de toutes ces douleurs!... Je dois sortir; l'heure a déjà sonné. Peutêtre est-ce le dernier sacrifice que mes mains offriront au Seigneur dans notre humble église... Je ne vois point de date sur cette lettre; on l'a oubliée... Il se
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peut qu'elle soit restée en route deux ou trois jours; peut-être demain ou après-demain votre fds sera-t-il déjà ici... Modérez votre douleur; calmez votre cœur briséj retournez chez vous: j'irai vous voir après la messe... A bientôt donc...
Le curé pressa encore une fois la main du brasseur au désespoir, et gagna l'église en traversant le cimetière.
Pour consoler maître Meulemans, il avait comprimé sa propre tristesse; mais, à cette heure, son cœur se remplissait peu à peu d'une profonde douleur, en considérant les malheurs qui allaient fondre sur ses innocents paroissiens.
Lorsqu'il entra dans l'église, et qu'avec un long regard il dit adieu dans le fond de son âme affligée à tout ce qu'il vit, le vieux prêtre à cheveux blancs chancela, et leva vers le ciel un œil suppliant !
Cependant il trouva la force de dissimuler son émotion, revêtit les habits sacerdotaux et monta les marches de l'autel.
La messe se continua lentement. Malgré les chants sacrés, le calme de la mort semblait régner dans l'église. Quatre voix seulement se faisaient entendre au jubé; les autres membres de Sainte-Cécile, atteints par la conscription , s'étaient enfuis dans les bois. Mais, en ce moment, la plupart d'entre eux se groupaient autour de l'autel de saint Sébastien.
Le chant était si triste et si languissant, l'orgue si mélancolique; les têtes de la foule en prière s'inclinaient si profondément, tous les cœurs étaient si pleins d'anxiété et de douleur, que la vue de cette mystérieuse
tristesse d'une commune entière eût sans doute saisi hh étranger d'une inexplicable angoisse...
Lorsque le prêtre se retourna pour bénir les fidèles, et que chacun eut relevé la tête , deux larmes brillantes coulèrent sur les joues du vénérable pasteur
Cette vue excita chez les assistants une indicible ém> tion. Un frisson les saisit; les femmes et les jeunes fill; s'inclinèrent en pleurant silencieusement, les homnt. se regardèrent les uns les autres avec une profoni inquiétude, comme pour se demander mutuelleme l'explication de la terrible énigme.
Pendant ce temps, le prêtre s'était retourné vers l'autel!...
Soudain à la porte de l'église retentit un cri terrible ; une voix formidable, qui emplit toute l'église comme ui\ roulement de tonnerre, prononce ces mots :
— Au nom de la loi, que personne ne bouge ici ! Fermez toutes les issues!
Et une cinquantaine de voix sauvages y répondent par d'enthousiastes exclamations :
— Vive la République française! Liberté, égalité, fraternité ou la mort!
Dans les circonstances présentes, les sons de la langue française, quoi qu'ils pussent signifier d'ailleurs, suffisaient pour frapper la malheureuse commune d'une inexprimable épouvante.
Chacun s'élança, en poussant des cris et des lamentalions, et voulut s'enfuir ; mais la grande porte était déjà fermée et occupée par des soldats. Alors la foule au désespoir se précipita comme un torrent vers la petite
porte latérale qui semblait encore ouverte. On s'écrasait, on se blessait, afin de pouvoir s'échapper des premiers; mais la vue d^une dizaine de baïonnettes qui fermaient cette issue de leurs pointes menaçantes, et derrière cette haie de fer les visages farouches des soldats, refoulèrent le peuple tremblant dans le temple.
La multitude oscilla un instant encore d'un côté à l'autre, avec des clameurs de détresse, jusqu'à ce que tout mouvement cessât enfin, et que la plupart, en proie au plus extrême désespoir, se laissassent tomber sur les chaises et sur les bancs.
Le curé était agenouillé devant l'autel, et ne bougeait pas pluâ que s'il eût été changé en statue.
Non loin de la grande porte d'entrée, sous le jubé, un homme tempêtait et criait; jusque-là on n'avait pas entendu ce qu'il voulait, parce que les cris de détresse avaient dominé sa voix.
C'était assurément le chef des soldats. Dk moins seeiblaient-ils obéir à ses ordres.
C'était un homme d'environ trente ans, de belle tailL, mais d'une physionomie extrêmement dure et crufelle. D'épaisses moustaches lui descendaient jusqu'au menton; ses cheveux, flottant en partie sur ses joues, descendaient aussi en désordre sur ses Épaules. Il portait sur la tête un chapeau galonné et surmonté d'urî panache ondoyant; son habit, boutonné presque jusqu'au cou, otait serré autour des reins par une écharpe tricolore, dans laquelle étaient passés deux grands piistolets. Ses boites étaient à découvert, et leur revers 3n cuir
jaune et luisant était rabattu sur la jambe. Un gran., sabre à fourreau de fer traînait derrière lui.
Les soldats qui l'accompagnaient semblaient choisis entre mille pour inspirer de l'effroi aux gens des campagnes, et sans doute ils durent apparaître aux villageois assez osés pour jeter sur eux un furtif regard, comme une bande de démons vomis par l'enfer pour tourmenter et martyriser l'humanité.
Tous étaient des hommes déjà d'un certain âge, rudes de physionomie et d'allures, le teint bruni par les ardeurs du soleil, l'œil étincelant, la face rébarbative, les cheveux en désordre, les lèvres cachées sous d'épaisses moustaches.
Leurs vêtements étaient en mauvais état, usés et malpropres; seuls, leurs sabres et leurs fusils étaient soigneusement polis, et brillaient comme de l'argent.
Dès que l'homme à l'écharpe tricolore et au panache s'aperçut que le tumulte avait assez diminué pour lui permettre de parler à la foule de façon à être entendu, il donna à voix basse un ordre aux soldats , parut les partager et les ranger, et s'écria ensuite de toute la plénitade de sa voix :
— Portez armes! En avant, marche!
Une dizaine de soldats quittèrent la grande porte et le suivirent jusqu'au milieu de l'église.
Une nouvelle ondulation pleine d'anxiété se manifesta parmi les villageois effrayés. Comme ils ne pouvaient deviner ce que signifiaient les ordres donnés, ils s'imaginaient sans doute que leur dernière heure était venue. Cependant leur inquiétude commença à se calmer lorsqu'ils
virent les soldats s'arrêter immobiles sous la chaire.
L'olficier parut vouloir monter dans celle-ci ^ mais une porte légère placée devant l'escalier, et qui était feraiée, l'arrêta.
Il fit du doigt un signe au soldat qui se trouvait le plus près de lui. Le soldat leva la crosse de son fusil; un coup violent retentit dans l'église, la porte tomba en pièces, et l'officier apparut dans la chaire...
Il tira de son habit un paquet de papiers, les déroula, suspendit son chapeau au bras du crucifix qui se trouvait devant lui sur le bord de la chaire, et commença l'allocution suivante, qu'il accompagna de gestes sauvages et exaltés :
— Habitants de la commune de Waldeghem ! ....Mais je me trompe, des esclaves ne peuvent comprendre le noble langage des peuples libres! Hé bien, donc... Habitants de la commune de Waldeghem, vous voyez en ma personne une de vos vieilles connaissances; je suis celui qui, en ces lieux, a porté avec vous les chaînes de l'esclavage et de la stupidité sous le nom de Simon Meuleraans; mais aujourd'hui, allaité par le sein de la sublime mère de l'univers, par le sein de la République française, j'ai été trouvé digne, avec mille autres, d'aller, comme apôtre de l'affranchissement, annoncer la liberté aux peuples jusqu'aux confins les plus reculés de la terre !
Lorsque le nom de Simon Meulemans vint frapper l'oreille des villageois, tous levèrent les yeux en trem-
blant; un cri étouffé d'angoisse échappa même à certains d'entre eux. L'officier poursuivait :
— L'administration centrale du département des Deux-Nèthes'j comme il appert de l'écrit que je vous exhibe, m'a chargé de faire exécuter à Waldeghem les lois et les décrets de la Répubhque, et de punir sans miséricorde, fût-ce même de la mort, ceux qui voudraient s'opposer à la volonté souveraine du peuple.
Bien qu'un franc républicain ne connaisse qu'une patrie, le monde même; bien qu'il n'ait d'autre famille que l'humanité seule , je regretterais cependant de devoir recourir à la force dans le village où le hasard m'a fait naître. C'est pourquoi, habitants de Waldeghem, écoutez-bien mes paroles, et élevez vos esprits appesantis à la hauteur des destinées auxquelles la généreuse Répubhque française vous appelle par ma voix.
Jusqu'à ce jour, pas un rayon de la lumière de la raison n'a pénétré dans vos cœurs; comme des brutes sans intelligence , vous avez croupi dans la fange de l'ignorance et dans les ténèbres du fanatisme ; comme un vil troupeau, vous vous êtes laissé guider par la verge de fer du despotisme; vous vous êtes laissé atteler à la charrue de l'esclavage, et, vils serfs que vous êtes, vous avez baisé la main de ceux qui, dans leur égoïste intérêt, vous tenaient courbés dans la boue !
Ah! le jour est enfin venu! la lumière descend sar vous ; accueillez-la de bonne volonté. Reniez ces misé-
i. Ce département éijuivalait à la proTinsj^JtiieUe d'Anvets,
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rables qui vous apprennent que le droit leur a été doniaé de vous retenir dans une servitude éterneiie; reniez ceux qui , pour flatter leur propre orgueil et satisfaire leurs caprices, vous maintiennent dans une éternelle enfance. Oui, rejetez tous les liens qui jusqu'à présent vous ont empêchés de partager ce sublime essor dont la glorieuse République française a donné le signal, et qui bientôt portera l'humanité si haut, que, dans sa toutepuissance, elle prendra la place de ce Dieu même avec le nom duquel on vous a si souvent chassés au lit 1...
Ces affreux blasphèmes tombaient comme un coup de foudre dans l'oreille des villageois. L'excès de leur terreur paraissait les avoir privés du sentiment de l'existence; seulement à chaque nouveau blasphème on pouvait voir un frémissement général agiter la foule. La plupart, affaissés sur eux-mêmes, la tête posée dans les mains, se fermaient les oreilles autant que possible pour ne pas entendre ce langage qui leur paraissait venu' de l'enfer lui-même.
Ce ne fut que du côté de l'autel de saint Sébastien que quelques murmures se firent entendre, mais un soldat qui s'approcha de ce côté et jeta sur les jeunes gens réunis un menaçant regard, étouffa cette téméraire protestation.
Aux dernières pairoles de l'orateur le prêtre leva le bras au ciel. L'ofiicier remarqua ce mouvement, sourit ironiquement en indiquant l'autel par un geste dérisoire, mais, sans interrompre sa harangue, il poursuivit en ces termes :
— Jurez haine et éternelle inimitié aux rois et aux
0* œUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
tyrans, aux barons et comtes, aux seigneurs et maîtres. Devenez libres de cœur et d'âme ! Alors seulement vous serez mûrs pour de plus hautes destinées, alors seulemen^, vous serez dignes de prendre place au banquet des peuples, alors seulement vous deviendrez hommes, de brutes sans raison que vous êtes...
Oui, habitants de Waldeghem, je vous apporte la liberté. Choisissez l'esclavage avec la haine de la République française, ou la liberté, la grandeur et l'indépendance avec l'amitié du peuple français. Le choix est encore libre pour vous aujourd'hui : demain il sera trop tard !
L'orateur se tut un instant pour chercher dans ses papiers, puis reprit :
— C'en est assez pour cette fois; quiconque n'est pas aveuglé par le plus honteux fanatisme ou par la plus vile servitude me prêtera la main, à moi délégué du comité central, pour l'accomplissement de ma mission. Écoutez-bien ce que je vais vous dire !
Aussi longtemps que le peuple de Waldeghem n'aura pas été appelé à exprimer sa volonté souveraine par l'élection d'une nouvelle municipalité, moi Simon Brutus, ci-devant Simon Meulemans, je réunirai en moi seul tout le pouvoir exécutif; et quiconque me résistera, à moi envoyé de la République, sera immédiatement appréliendé et puni, selon la sentence qu'il me semblera bon de prononcer sur lui.
Et s'il arrivait qu'un soldat de la République fût blessé ou tué par quelqu'un, on fusillerait à l'instant le coupable et ses comphces, et l'on brûlerait sa maison jus-
LA GUERRE DES PAÏSANS. OS qu'aux fondements. Que s'il échappait à notre juste vengeance, ses parents, ses frères et sœurs, tous ses proches demeureraient responsables de son crime.
Pour commencer par ce qui m'a été expressément prescrit par l'administration centrale, j'ordonne qu'avant que personne quitte l'église, il soit procédé à l'arrestation : premièrement, de tous les jeunes gens qui, tombés à la conscription, se sont faits réfractaires comme de lâches poltrons; en second lieu, de Jacques-Dominique Torfs, prêtre et curé à Waldeghem, lequel a refusé de prêter le serment de fidélité, et a de ce chef été condamné à la déportation dans l'île d'Oleron. Au nom de la République française, je somme chacun des assistants d'aider à l'exécution de ces ordres, sous peine pour les récalcitrants d'être punis comme je viens de le dire... Maintenaitt à l'œuvre ! et attention ! Il ne s'agit pas de rire; un républicain ne rit jamais!
Pendant la lecture de ces ordres, Bruno, qui se trouvait auprès de l'autel de saint Sébastien, s'était approché avec précaution de chacun des conscrits et d'autres encore et leur avait parlé mystérieusement. Sans qu'on s'en aperçût, ils s'étaient massés en groupe compacte, et tout frémissants, ils regardaient fixement le curé qa'
priait encore agenouillé devant l'autel.
Simon Brutus ne voyant rien bouger dans l'église, se
tourna vers ses hommes et renouvela ses ordres en
français. Il leur ordonna de procéder immédiatement à
l'arrestation du prêtre.
Quelques soldats quittèrent la porte de l'église pour
se diriger vers- l'autel ; mais au même instant on put
remarquer quelque chose d'étrange auprès de l'autel de saint Sébastien
Une quarantaine d'kommes, Bruno en tête, montèrent lentement les marches de l'autel. Ils étaient tellement pressés les uns contre les antres que c'était comme si ua impénétrable mur se fût placé devant l'autel.
Sans proférer un mot et avec un calme mystérieux, l'une des extrémités de cette troupe se poussa vers la petite porte latérale. Pendant ce temps Bruno exhortait le curé à s'enfuir; et comme le vieillard refusait de quitter sa place et déclarait vouloir mourir, Bruno le souleva de terre par force et l'entraîna.
Simon Brutus, qui devina ce qui se passait sans qu'il pût le voir, cria à ses soldats :
— Courez, courez; au nom de la loi, arrêtez ces brigands!
Mais avant que les soldats eussent pu atteindre l'autel, les premiers paysans, avec une calme et froide résolution, avaient avancé leur poitrine contre les baïonnettes qui masquaient la porte latérale, et soit que les soldats du dehors fussent surpris d'un pareil sang-froid, soit qu'ils ne pussent se résoudre à massacrer ces hommes sans défense, ils firent quelques pas en arrière. L'issue était libre; les trente hommes, toujours silencieux et calmes, se trouvèrent tous ensemble dans le cimetière et fermèrent aux soldats stupéfaits l'accès de la porte.
Soudain parut Bruno, fuyant avec le curé qu'il avait arraché de l'autel !
Alors les soldats s'aperçurent de ce qui se passait; quelquôs-uns tirèrent sur le prêtre et sur son compa-
lA GCERRÉ DES PÂTSÂNS. 67
pim; d'autres plongèrent leurs baïonnettes au milieu des villagaois, tuèrent un jeune paysan, et en blessèrent deux.
Mais tout cela s'était fait avec la vitesse de l'éclair, et tout aussi vite la foule enfermée dans l'église avait deviné que la porte latérale était libre.
Une acclamation où la joie se mêlait à l'anxiété retentit dans le temple; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent en même temps d'un mouvement fébrile vers l'autel, et s'engouffrèrent comme un torrent dans la porte latérale. Les soldats et Simon Brutus lui-même qui était accouru en entendaïit les coups de fusil, furent irrésistiblement poussés en avant par la foule qui, aveugle et sans conscience de la situation, semblait ne point prendre garde aux armes et ne pas les craindre.
Bientôt il n'y eut plus un être vivant dans l'église.
Dans le cimetière, Simon Brutus, le pistolet au poing, était furieux de dépit et de rage, et menaçait de faire fusiller le caporal chargé de garder la porte.
Dans le lointain, on voyait encore fuir quelques femmes et quelques enfants; les hommes avaient déjà disparu dans les bois.
On voyait aussi une troupe de soldats courir en tous sens autour d'une maison voisine de l'église et touchant à un petit bois de chênes. Ils cherchaient le curé, qui avait disparu en cet endroit avec son libérateur.
Enfin, lorsque ces perquisitions eurent duré assez longtemps, Simon Brutus envoya un soldat rappeler ses camarades.
Ils rapportèrent la chasuble, l'étole et l'aube du curé.
68 œUVRES »E HEiSRI CONSCIENCE.
mais le prêtre lui-même ils ne l'avaient pas découvert.
L'officier, toujours armé de son pistolet, se répandit de nouveau en menaces, éclata en violentes imprécations contre les soldats coupables et déplora amèrement que Toccasion de s'emparer du prêtre non assermenté et des conscrits réfractaires, fût manquée.
Mais sa colère diminua peu à peu. Il dit enfin :
— Hé bien nous verrons si vous saurez réparer ce malheur par plus de courage et de vigilance. Quatre hommes de bonne volonté! Qu'on aille chercher un chariot, une couple de chevaux, quelques tonneaux et Quelques sacs. Allez ! que les autres me suivent...
Les quatre hommes désignés se dirigèrent vers le village ; les autres entrèrent dans l'église avec l'officier.
Une heure après, un chariot attelé de deux chevaux se trouvait devant la grande porte du temple; les soldats étaient occupés à entasser dans des tonneaux ou à fourrer dans des sacs, pour les charger ensuite sur la voiture, les ostensoirs, les calices, les vases, les chandeliers, tous les objets en argent ou en autre métal, et qui par conséquent avaient une valeur pécuniaire.
Quand cette opération fut terminée, l'officier fit prendre un cierge à l'autel et apposa sur la grande porte et sur la porte latérale deux sceaux, au-dessus desquels il écrivit lui-même en flamand, avec un morceau de craie :
Vive la répTitili(ïue française!
Déftfose d'ouvrir sous peine de mort.
Il jeta le cierge à terre et dit h. ses soldats :
LA GtlEBRK DES PAYSANS. 69
— Qu'on me suive avec le chariot; nous allons à notre aubergf et nous nous reposerons un peu avant de nou? venger de la stupide audace de ces brigands.
Ils quittèrent le cimetière et traversèrent une partie du village, avant de prendre ie chemin qui conduisait au moulin.
Pas un être vivant ne se montra sur leur passage; on eût dit que le lugubre cortège cheminait à travers une immense nétvopole.
Vers la tombée de la nuit , Simon Brutus était assis avec une dizaine de ses hommes dans une grande chambre de l'auberge de l'Aigle.
Les autres soldats s'étaient installés dans la grange, et du chemin même on pouvait entendre leurs sauvages chansons et leurs confuses exclamations de joie.
L'un d'eux, le fusil au bras, se promenait de haut en bas devant la porte de l'auberge; son visage était trèsrouge, et il était facile de voir qu il chancelait sur ses jambes ; néanmoins il conservait une attitude grave et farouche, et regardait de tous les côtés, avec force gestes, comme s'il eût craint une surprise.
En ce moment, un paysan apparut sur la route qui conduisait au village. La sentinelle fixa ses yeux étincelants sur cet homme qui s'avançait à pas lents, et ramena son fusil devant la poitrine comme pour a^mer le chien et se préparer à faire feu.
70 (EUVRES DE HENRI CONSCFENCî,,
Le villageois, qui marchait d'un air distrait vers Tau* berge, ne paraissait, en tout cas, pouvoir nourrir aucun mauvais dessein ; il était vieux et courbé par le travail, ■t marchait d'un pas aussi traînant et aussi nonchalant lie s'il n'eût rien su de ce qui s'était passé ce jour-là à- Waldeghem.
— Qui vive ? lui cria la sentinelle.
Le vieillard ôta son bonnet, s'inclma à plusieurs reprises et salua le soldat avec toutes sortes de gestes d'humilité.
— Qui vive ? cria-t-il une seconde fois,
— Je suis un bon camarade, répondit le villageois en s'avançant toujours d'un pas tardif vers \' Aigle.
Le soldat grommela entre ses dents, mais il laissa pourtant le vieux paysan s'approcher. Lorsque celui-ci voulut passer pom- entrer dans l'auberge, la sentinelle l'arrêta, leva sa blouse et le tâta sur tout le corps ; mais ne découvrant rien qui pût donner lieu à soupçons, il jeta un long éclat de rire en voyant la mine singulière et les gestes embarrassés du paysan, et il le poussa dans l'auberge en disant :
— Passe, passe, imbécile, tu ferais rire une sentinelle de la république française.
Le paysan entra dans F auberge, demanda une pinte de bière, alla s'asseoir auprès du foyer et chargea sa pipe avec autant d'indifférence apparente que s'il eût appartenu à la famille du meunier.
Baes Cuylen prit les pincettes et se mit à arranger le feu; en se penchant pour ce travail, il approcha sa tête de celle du vieux paysan, et lui demanda à voix basse :
tA. GUERRE DES PA.YSA.WS. ïl
Jean, notre curé est-il parti et sauvé?
Parfaitement î murmura l'autre.
~ Et Bruno ? C'est contre lui qu'on est le plus monte. — Parfaitement !
Le baes posa les pincettes contre la cheminée et s'éloigna du villageois.
Dans la grande salle voisine où Simon Brutus se trouvait avec ses compagnons^ il régnait beaucoup plus de calme que dans la grange. A certains signes distinctifs que portait l'habit des soldats assis autour d'une grande iable, on pouvait voir que Simon Brutus n'avait admis auprès de lui que les chefs, y compris les caporaux.
Sur le sol, le long du mur, étaient étendues quelques literies, mêlées de boites de paille; aux murailles étaient suspendus des fusils, des sabres et des gibernes.
Simon Brutus, un bonnet rouge sur la tête, était assis au haut bout de la table; il avait devant lui du papier et des plumes, et paraissait écrire.
Les autres, attablés devant un énorme pot, buvaient de la bière d'orge dans des pintes de grès. Chaque fois qu'ils remplissaient leur pinte à nouveau, ils y versaient, d'une bouteilk ordinaire, un coup d'eau-de-vie. Bien qu'il parût à leurs murmures qu'ils trouvaient encore cette boisson fade et mauvaise , on pouvait lire sur leurs faces empourprées et dans leurs yeux égarés qu'ils avaient déjà mis à sec plus d'un pot de bière et plus d'une bouteille d'eau-de-vie.
On n'entendait naturellement que le français, car, à l'exception de Simon Brutus, tous les soldats étaient des étrangers et ne comprenaient pas un mot de flamand.
72 CEDVRES DE HENRI CONSCIRNCE
Eii ce moment un sergent disait en se tournant vers Siniun Brulus :
— Ah çà, citoyen commissaire, tu avoueras que ton pays natal est un maudit pays, qui n'est pas même bon à recevoir une colonie de mendiants français. Comment! nous arrivons ici pour délivrer ce peuple d'esclaves de ses tyrans; nous leur apportons leur liberté ; nous nous sacrifions pour leur donner l'indépendance... et pour récompense ils nous remplissent l'estomac de pommes de terre et de lait caillé ! Croient-ils donc que les soldats de la République française aient la fièvre ou la jaunisse ? Ce stupide aubergiste nous a dit qu'il ne savait rien de notre arrivée . . . mais ce soir, citoyen commissaire ? Toi qui connais la langue de ce misérable pays, tu veilleras sans doute à ce que les soldats de la République française ne soient pas forcés de s'aller coucher comme des enfants, avec une assiette de bouillie dans le ventre?
— J'y songeais précisément, répondit Simon Brutus en souriant, mais il est déjà tard ; il n'y a pas de boucher dans le village...
— Eh bien, fais des bons, dit un autre, et si l'aubergiste ne marche pas droit, le plat de mon sabre lui apprendra à le faire.
— C'est là la moindre chose, reprit Simon Brutus; il faut que nos hommes aient à manger aussi, et je pense qu'ils expédieraient bien une couple de moutons ; mais qui les tuera et les préparera?
— N'est-ce que cela? s'écria un caporal. Le vieux Mucius Scévola, qui est là-bas dans la grange, a été boucher dans le temps. En deux heures, 11 aurait abattu
tous les animaux du village ; mais avec ta permission, citoyen commissaire, je ne crois pas qu'à l'exception des imbéciles qui l'habitent il puisse y avoir beaucoup de bétail dans ce chien de pays.
— Et nous, mangerons-nous quelques poulets? demanda Simon Brutus.
— Un jambon ne serait pas mauvais non plus, remarqua le sergent.
— N'y a-t-il pas de cochons de lait dans cette commune ? demanda un autre.
— C'est bien, dit Simon Brutus, je vais soigner cela. Citoyen caporal, appelle l'aubergiste.
Un des soldats présents se leva, ouvrit la porte de la salle et revint avec le meunier.
Baes Cuylen s'arrêta muet sur le seuil, le bonnet de coton à la main, et avec la physionomie niaise d'un benêt.
Simon Brutus qui, sur ces entrefaites, avait encore écrit quelques lignes, prit deux morceaux de papier sur la table et demanda au baes :
— Le citoyen Verloons vil-il encore ?
— Le fermier Claes, voulez-vous dire ? Oui, il vit encore, monsieur le commissaire.
— Monsieur ! monsieur ! s'écria l'officier avec une vive indignation, que je n'entende plus ce mot d'esclaves ! Nous sommes tous citoyens de la république française.
— Je voulais dire qu'il vit encore, chitouyeti, balbuli;î le baes.
— A-t-il encore des moutons?
— Hier, il en avait encore au moins cinquante, monsieur le chîtouyen.
— Encore ! s'écria Simon Brutus en frappant du poing sur la table, si fort que le baes eut véritablement peur et se prit à trembler visiblement.
— Avec ta permission, citoyen commissaire, que dit cet imbécile ? demanda un sergent.
— Il a l'audace ou plutôt la bêtise de me nommer monsieur, moi commissaii*e de l'administration centrale !
Le sergent alla au mur, tira son grand sabre du fourreau, vint se placer à côté du baes et dit :
— Citoyen commissaire, fais-lui un peu comprendre, dans son baraguoin du diable, que je lui flanque mon sabre sur la nuque à chaque monsieur qui sortira encore de sa bouche.
— Non, non, va t'asseoir, citoyen sergent, dit Tofficier ; le souper est, pour le moment, la grande afiFaire.
Et se tournant vers le baes, il dit :
— Écoute ce qu'il y a sur ce papier :
« Le citoyen Verloons est requis par la présente de livrer deu5aimoutons pour le service de la république française.
« Le fondé de pomioir du comité central, > « Simon Brutes aZiài Meulbmans. b
— Comprends-tu cela ?
— Oui, mon... certainement, chitouyen.
— Nous procureras-tu ces moutons?
— Pour quand, chitouyen ?
— Tout de suite, à l'instant même : ils doivent être mangés ce soir.
— Je demanderai à Jean du notaire qu'il aille les chercher.
— Quoi ? qui ? Jean du notaire ? Le fou Jean ? vit-il encore ?
— Il n'est pas mort du coup que vous lui avez donné sur la tête il y a cinq ou six ans, monsieur, — non, non, cMtouyen, veux-je dire, — car il est assis dans l'autre chambre à fumer sa pipe auprès du feu.
— Comment ose-t-il venir à Y Aigle ? C'est peut-être un espion.
Le baes porta le doigt à son front et répondit avec un sourire :
— Le pauvre homme est innocent : il ne sait ce qu'il fait.
— C'est bien, dit l'officier; je désire que toi-même, sans retard, tu ailles chercher les moutons. Voici encore un bon de réquisition pour quatre poulets; tu peux les livrer toi-même.
— Oui, chitouyen, balbutia le baes, mais les chitouyens sont déjà occupés là^bas dans la grange à plumer mes poules et le coq avec.
— En ce cas, cherche-les oii tu pourras les trouver il nous les faut. Va, et attention à toi.
Le baes fit un demi-tour de conversion et sortit de la chambre.
Simon Brutus tomba pendant quelque temps dans ime profonde méditation, le regard immobile et fixé sur la table.
— Il paraît que le citoyen commissaire est distrai; observa un sergent^ tandis qu'il remplissait toutes ]>: pintes et ajoutait à chacune une bonne rasade d'eau-dvie. Comme nous ne savons pas ce que l'hôte lui a di : dans son infernal jargon, ce n'est du moins pas un moti ' pour nous laisser dessécher le gosier. A la santé de ! tépublique française !
— Camarades, dit Simon Brutus , il m'est arrivé h': il y a cinq ans une étrange aventure. Dans une querelle dans une lutte avec de lâches fanatiques, je cassai p, mégarde avec un pot de grès la tète d'un vieux dômes tique idiot; je m'échappai la nuit de la prison et je courus à Paris mettre mon sang et mon activité au service v la république française. Eh bien ! il y a dans la chambi voisine un homme qui fume sa pipe, assis au coin <i feu... Qui croyez-vous que soit cet homme ?
Tous le regardèrent avec curiosité, mais personne ne répondit :
— C'est le domestique même que je croyais avoir tué. Et je vous avoue, citoyens camarades, que cela m'a fait plaisir d'apprendre qu'il s'était guéri; car il était innocent dans l'affaire. C'est tout autre chose d'infliger à un suppôt des tyrans la punition qu'il mérite, que de casser la tête à un pauvre diable à demi fou.
— Sans doute, sans doute, tu as raison, affirmèrent les autres; im républicain ne verse pas le sang innocent.
— Si nous offrions une pinte de bière à ce gaillard ressuscité? demanda un caporal. Je voudrais bien le voir.
— Va l'appeler, dit Tofficier. Il est assis tout seul auprès du feu.
Un instant après, le caporal amenait par le bras le personnage demandé.
Jean, le vieux domestique du notaire, marchait plus voûté que d'habitude, et il n'eût pas fallu qu'il se courbât beaucoup plus pour pouvoir toucher ses genoux des mains. Il ne paraissait nullement inquiet et sourit d'un air aussi ouvert que s'il connaissait ces gens depuis longtemps. Il tenait son bonnet à la main et s'inclinait et saluait à profusion de tous côtés en disant :
— Bonjour, Simon Meulemans ! Comme vous êtes beau! je suis charmé de vous revoir en bonne santé. Bonjour, soldats, bonjour tout le monde.
Simon Brutus et ses compagnons poussèrent un long éclat de rire. Entre temps le do'ftiestique prit une chaise, s'assît, aspira quelques bouffées de sa petite pipe, et dit :
— Avec votre permission, Simon! j'aime autant être assis que debout... Qu'y a-t-ii pour votre service?
— Il a l'air encore plus stupide que les autres, murmura un soldat, mais c'est un bon diable pourtant.
— -Laissez-moi lui parler, dit l'officier, il faut que je lui demande quelque chose... Jean, approche-toi un peu de moi... Bien, bien, c'est assez près... Tu as sans doute été bien irrité contre moi?
— Pas mal au cc^nmencement, oui, oui, Simon ; mais dès que j'ai été guéri, je me suis dit : cela vient de la bière forte qu'on vend au Lion, — et puis j'ai oublié l'affaire. Un mauvais coup est bien vite donné; et, tout vieux que je suis, je regarde parfois trop souvent aussi
au fond d'une pinte... Un cheval, ça ne va pas au cabaret^ mais les hommes, c'est leur défaut à eux...
— Que dit-il donc qui te fait rire ainsi, citoyen commissaire? demanda le sergent.
— Ah ah, répondit Simon, il assure que les chevaux ne vont pas au cabaret.
— S'il a vécu soixante ans pour faire cette découvertelà, je lui en fais mon compliment! dit le sergent d'un ton railleur.
— Laissez-moi causer avec lui, dit Simon Brutus en l'interrompant, et ne me troublez pas, je vous en prie. Il nous apprendra peut-être des choses qui peuvent nous être utiles... Jean, demeures-tu encore chez le notaire?
— Sans doute, Simon; où irais-je demeurer ailleurs? je suis trop vieux et trop cassé pour travailler encore beaucoup.
— Et comment va Bruno? Il est tombé à la conscription, n'est-ce pas?
Le domestique hocha affirmativement la tête.
— Et il s'est enfui sans doute ?
Même réponse à cette question.
— Où est-il maintenant?
— Ah! son père lui-même n'en sait rien; il s'est sauvé avec le curé. Le berger du fermier Claes m'a dit qu'il avait vu passer une voiture à deux chevaux par le gué, mais si vite que l'eau sautait par-dessus le bord jusque dans la prairie.
Cette nouvelle déplut à l'officier ; un frémissement de dépit lui parcourut le corps, et il dit avec amertume à ses compagnons :
— Voyez-vous bien? Le curé et le chef de ces èngands se sont enfuis dans une voiture; nous aurons beau chercher demain matin : les oiseaux se sont envolés, le nid est vide. Caporal Horace, voilà la suite de ta négligence.
— Bah, bah, remarqua un sergent, ils ne peuvent tout de même pas échapper à la vengeance de la république française : le monde est trop petit pour cela.
Simon Brutus demeura un instant les yeux fixés devant lui, puis adressa de nouveau la parole au domestique qui continuait toujours de fumer sa pipe.
— Et comment va Geneviève?
— Elle est belle comme une image, Simon! Un peu coquette, un peu fière, mais du reste une perle de femme.
— N'est-elle pas encore mariée?
— Elle devait se marier dans six semaines; le contrat est signé. Mais voilà le mariage arrêté jusqu'à ce que vous vous en alliez, vous autres.
— Et avec qui doit-elle se marier?
— Allons donc, quelle question ! Vous savez cela aussi bien que moi ? Avec quel autre se marierait-elle qu'avec mon jeune maître, Bruno? — à moins pourtant que vous ne veniez encore vous mettre à rencontre.
Simon Brutus, en proie à une profonde préoccupation, avait laissé tomber sa tête; il semblait ému et distrait.
— Et tu dis qu'elle est encore aussi belle que lorsque j'étais au village?
— Plus bellej beaucoup plus belle; alors ce n'était
qu'une enfant^ aujourd'hui c'est une femme comme une reme.
Un sentiment étrange s'éleva dans le cœur de Simon ; mille doux souvenirs des jours d'autrefois passèrent rapidement dans son âme; il était profondément ému, et passait la main sur son front comme pour chasser les images qui l'assaillaient, pour comprimer les mouvements passionnés qui l'agitaient.
Soudain il hocha la tête, sourit amèresîent, saisit sa pinte, la tendit au domestique, et dit :
— Tiens, bois, et à ta santé !
— Amis, à notre santé à tous ! dit le domestique, et il but une partie de la bière, après quoi il reposa la pinte sur la table et, en faisant d'étranges grimaces, dit mystérieusement à l'officier :
— Fi ! Simon, mon garçon, il y a du genièvre dans la bière !
— C'est d'autant plus fort, Jean. Bois toujours, cela ne peut pas te faire de mal. Maintenant, retourne làbas, et dis qu'on te donne un pot de bière pour mon compte.
— Merci, Simon, grand merci! dit le domestique qui sortit de la chambre en prodiguant des salutations comme à son entrée.
Simon Brutus, comme poursuivi par un cuisant souci, frappa de sa pinte sur la table, se leva brusquement et s'écria :
— Le paysan a raison : cette bière est une boisson de chien j ça me brûle le gosier comme du feu. Je veux du vin, quand il viendrait de l'enfer!
— Bien dit, répondit le sergent, mais comment en trouver? Au presbytère il n'y a rien à prendre; les paysans ont tout enlevé... Notre hôte dit qu'il n'a pas de vin... mais demain j'en déterrerai quelque part, comptez-y.
— 11 est facile de trouver du vin, dit l'officier, maij il faudrait l'aller chercher au village, chez des gens qu\ se moqueraient d'un bon ou d'une réquisition s'ils ne voyaient briller des sabres à côté. Nous sommes trop fatigués, et il est trop tard.
— Laissez-moi faire, s'écria le caporal Horace; que i'hôte me donne un panier, et si je ne le rapporte pas plein de bouteilles, dites que depuis ce matin, je suis changé en âne ou que j'ai la cervelle à l'envers. Citoyen commissaire, combien un homme comme moi peut-il porter de bouteilles?
— Vingt... ce serait assez...
— Eh bien, fais un bon pour vingt bouteilles. Simon Brutus prit la plume et écrivit l'ordre demandé.
Le caporal se leva pour aller prendre son sabre, mais il chancela ou fit un faux pas, car il retomba, le coude sur la table.
— Ah çà, citoyen Horace, dit le sergent en riant, i! paraît que la boisson de chien commence à te peser dans les jambes.
— Quelle idée as-tu là? répondit le caporal en frisant ses longues moustaches; ces chaises maudites ont aussi l'air de ne pas s'entendre bien avec les républicains; elles étendent leurs pattes si loin qu'il y a de quoi s'y
casser le cou... Mais^ j'y songe^ comment trouverai-je ia maison où l'on peut avoir du vin?
— Voici! dit Simon Brutus en lui tendant l'ordre écrit; c'est chez le notaire. Je te donnerai un guide^ le domestique même du notaire.
Il alla vers la porte, appela le vieillard et lui demanda dès son entrée dans la chambre •
— Jean, ton maître a toujours beaucoup de vin dans sa cave?
— Je ne le sais pas trop, Simon, mais je crois bien que oui...
— Veux-tu rendre un service à la République?
— Pourquoi pas? autant à la République qu'à un autre.
— Conduis ce caporal au village, dans la maison de ton maître; il va y prendre vingt bouteilles de vin...
Le domestique frissonna à cet ordre et parut anéanti.
— Crains-tu que le notaire ne refuse le vin?
— Oh non ! répondit le domestique encore tout troublé; mais, Simon, ce camarade-là qu'il me faut conduire, a l'air si méchant...
— Il ne te fera pas de mal; c'est un brave garçon.
— A la grâce de Dieu donc !
Il prit le caporal par la manche, le tira vers la porte de la chambre en lui disant
— Venez, camarade, je vous montrerai le chemin. Tous deux quittèrent l'auberge et s'acheminèrent vers
le village en suivant la chaussée de terre.
Il faisait presque nuit. Dans les chemins ouverts on pouvait eïicore y voir passablement, mais dans les taillis
les ténèbres étaient déjà épaisses et impénétrables.
Le caporal grommelait ou se parlait à lui-même ; cependant, comme Jean ne le comprenait pas, le soldat se tut bientôt. Ils continuèrent à marcher en silence.
Leisqu'ils eurent fait deux cents pas environ dans le sentier qui menait au village, Jean prit un autre chemin; un peu plus loin encore il traversa un taillis et montra au caporal murmurant qu'un sentier courait parmi les arbrisseaux. Ils atteignirent à des prairies basses et marécageuses et y marchèrent pendant quelque temps jusqu'à ce qu'ils rencontrassent de nouveau un terrain boisé, et poursuivirent leur route au bord d'un ruisseau.
Ils allaient ainsi par toutes sortes de chemins et da sentiers, à travers de hauts tailhs, des champs et des prairies, sans arriver au village.
Ce voyage durait déjà depuis une grande demi-heure et cela commençait à fatiguer le caporal d'autant plus que, dans l'obscurité, il faisait à chaque instant un îkfax pas ou trébuchait dans les inégalités de la route. Déjà à plusieurs reprises il avait exprimé par de gros mots, son mécontentement de cette interminable promenade, lorsqu'en voyant de nouveau un bois sombre se dresser devant lui il entra en pleine colère contre le domestique. Celui-ci parut s'en émouvoir très-peu, désigna du doigt le bois, et dit :
— Par là... toujours, l'église, le notaire...
Mais le caporal le saisit au collet, le secoua et s'écria:
— Maudit paysan d'enfer, tu as l'air de mécaniser les caporaux de la Eépubliqiie française ? Allons, tire droit au village ou je te tue/
u œuVRES DE HENRt CONSCIENCE.
— Comprends pas... niks de français, répondit 1vieux domestique.
— 3Iais comment est-il possible qu'un être humain ignore la langue française! dit le caporal avec un soupir de découragement.
II poussa le paysan en avant et le suivit.
Tout à coup, au milieu du bois, le caporal tomba dans une fosse profonde.
Le domestique , qui avait sauté par-dessus et qui se trouvait sur l'autre bord, lui cria :
— Hé ! faites attention, camarade, il y a de l'eau !
Après avoir pataugé pendant quelque temps, le caporal sortit du bourbier; il tira son sabre, le brandit en l'air en tempêtant et songeait à faire un mauvais parti au pauvre domestique. Toutefois il s'arrêta dans cette attitude, et dit d'un ton irrité :
— Oh ! le fils de Satan , il est parti ! Il m'a égaré ! Je le rattraperai bien demain, et si je ne le fends pas en quatre morceaux, ce sera en beaucoup plus!... Camarade ! citoyen ! Bah ! oui , pas plus de citoyen que sur ma main ! Que faire maintenant? Cela va de soi; retourner là d'où je viens. Je suis trempé , et il faut que je traverse encore une fois ce diable de fossé...
n descendit en effet dans le fossé, gagna l'autre bord, et, d'im pas rapide quoique chancelant, s'engagea dans le bois par le sentier qu'il venait de suivre un instant auparavant.
Chemin faisant, il ne cessait de grommeler, de se répandre en plaintes et en imprécations; plus d'une fois encore il se heurta contre des obstacles de toute
sorte, tomba dans des trous ou des fossés, jusqu'à ce qu'il vît enfin briller dans le lointain une petite lumière.
— Ah ! s'écria-t-il, une lumière dans cet affreux pays de sauvages! Ces gens-là vont me conduire chez le notaire ; je leur mets la main au collet et le sabre dans les reins, et je les fais marcher jusqu'à ce que je sois où je dois être.
Il s'avança, à travers champs, vers une métairie isolée, derrière la fenêtre de laquelle scintillait la petite lumière.
Sur ces entrefaites , Jean le domestique avait couru au village par un autre chemin, et déjà il frappait à la porte de son maître.
Après quelques questions faites de l'intérieur pour s'assurer que c'était bien lui et que personne ne l'accompagnait, on tira les verroux avec précaution, et, entr'onvrant à peine la porte, on le laissa entrer.
Le notaire était assis à une table avec sa femme et son fds Bruno. Le domestique dit en toute hâte :
— Vite, Bruno, cachez- vous. Un sans-culotte vient chercher du vin ici. Afin de pouvoir vous avertir, je l'ai conduit derrière le Moerbosch ' dans le ruisseau. Il n'en arrivera pas moins; ces gens-là ne se laissent arrêter par rien. Je ne puis rester ici non plus; il me tuerait, bien sûr... Vite, sauvez-vous... Je cours, moi, me cacher dans l'Elsbosch
Bruno s'approcha de sa mère toute tremblante, i'em-
i. Bois marécageui.
Bois lies aunes.
«s œCVEES DE HENRI CONSCIENCE.
brassa tendrement, serra la main à son père et disparu 1 avec le domestique.
Le notaire alla verrouiller la porte, revint s'asseoiv auprès de sa femme, et dit en soupirant :
— Ne t'émeus pas tant. Maria; c'est du vin qu'ils veulent; je leur donnerai tout ce qu'ils désireront. Bruno €st caché ; ce soldat seul ne peut venir pour le prendre, et d'ailleurs il ne le découvrirait pas... — Tu ne peux demeurer ici, toi. Maria; va là-haut et ne crains rien ; si je donne au soldat le vin qu'il vient chercher, il sera satisfait. Cela n'ira pas au delà de quelques gros mots et d'un peu de bruit qui ne doivent pas t'inquiéter.
La femme ne répondit pas et demeura assise , la tête ppuyée dans les mains.
— Si tu ne veux pas encore aller dans ta chambre. Maria, reste un instant ; mais dès qu'on frappera, retiretoi du moins sans tarder.
Bien que le notaire s'elForçât de consoler sa femme, ■:ai aussi n'était pas sans inquiétude.
Tous deux n'échangèrent plus que de rares paroles en attendant le soldat annoncé.
Déjà il s'était écoulé un certain temps, et ils commençaient à espérer que la visite redoutée n'aurait pas lieu, lorsqu'un coup pesant frappé à la porte et le bruit d'un sabre les fit bondir.
La femme, toute tremblante, monta rapidement l'escalier.
Le notaire s'approcha de la porte, et demanda en français :
-— Qui est là?
— Caporal de la République française, répondit-on. Le notaire tira les verroux et ouvrit la porte.
Un soldat, le sabre au poing, s'élança dans l'intérieur, et, brandissant son arme au-dessus de sa téte, courut tout autour de la chambre sans faire attention au notaire.
— Où est le scélérat? cria-t-il... que je le fende en deux, le traître ! Quoi ! conduire à une lieue de son chemin un soldat de la République française... le faire tomber dans un fossé d'eau puante ! Oii est-il îe scélérat, le brigand?
— Que désirez-vous, monsieur? demanda le notaire troublé.
— Monsieur ! monsieur ! s'écria le caporal ; si tu ne veux pas faire connaissance avec mion sabre, appellemoi citoyen, comme il convient à des hommes libres.
— Eh bien, citoyen, puis-je savoir ce que vous désiiBz ? Je suis à votre service.
— Celui-ci du moins parle français, murmura le soldat en regardant toujours autour de lui, les yeux écarquillés, les dents serrées, comme s'il voulait dévorer quelqu'un.
Enfin il se tourna vers le notaire et reprit :
— Ce que je désire? je veux savoir où est ton domestique, un scélérat qui marche comme une tortue, égare les gens dans les bois et veut apprendre à nager aux soldats de la République française... Où est-il? parle vite ! mon sang bout; il faut que je le tue; pas de grâce pour lui !
— Le domestique n'est pas ici, répondit le notaire, il
88 CEUVRES DE HENKI CONSCIENCE.
a pris la fuite à la sortie de l'église. Je ne l'ai pas encore vu depuis ce matin.
— Ah! si tu osais me tromper! s'écria le soldat en brandissant son sabre, je pourrais me souvenir que certaines lois de la République rendent les maîtres responsables des méfaits de leurs domestiques. Ainsi, fais attention !
— La recherche de mon domestique est-elle la seule cause de votre venue?
— T'imagines-tu, citoyen, qu'un soldat de la République française irait perdre son temps à courir après une pareille canaille? Non, non, je viens ici pour autre chose. Tu as sans doute du vin dans ta cave ?
— En effet, citoyen, répondit le notaire.
— Beaucoup?
— Assez, je pense.
Le caporal plongea la main dans sa poche, chercha quelque temps en vain, et dit ensuite :
— J'avais im bon de réquisition; mais il est resté au fond de l'eau. Si tu revois encore ton domestique en vie, il sait où est le billet et peut l'aller chercher.
— Un bon de réquisition n'est nullement nécessaire, remarqua le notaire; si c'est du vin que vous voulez, je vous en donnerai.
Ces paroles , dites d'un ton calme et officieux , parurent apaiser le caporal ; il remit son sabre dans le fourreau, saisit la main du notaire, la secoua énergiquement et dit :
— Tu as l'air d'un brave homme; et puis tu parles français; il y a du moins moyen de nous entendre.
Allons, donne-moi une vingtaine de bouteilles de vin : àu bon, bien entendu, et qui ait de la barbe, du vin de France... et tout sera dit! Tu vois bien que les républicains ne sont pas si terribles qu'on le dit; c'est une espèce de lions apprivoisés qui ne mordent que quand on les vexe...
Cependant le notaire avait pris la lampe et se disposait à quitter la chambre. S'apercevant que le soldat voulait le suivre, il l'arrêta en lui disant :
— Reste ici, citoyen; j'irai te chercher le vin.
— Nous sommes bons amis, répondit le soldat, et j'ai gi'ande confiance en ta bonne volonté ; mais que cela te plaise ou non, citoyen, je te suis comme ton ombre jusqu'à ce que je voie et palpe les bouteilles... Tu comprends? je ne tiens pas à rester seul jusqu'à demain dans une maison abandonnée.
— Soit , suivez-moi : je voulais vous épargner cette peine.
— Brave homme, vraiment! marmotta le soldat en descendant à la cave à la suite du notaire.
Arrivé au bas, le soldat jeta des regards étonnés autour de la cave, et dit au notaire en riant et en lui frappant sur l'épaule :
— Tu es notaire, je crois?
— En effet.
— Je parierais, citoyen notaire, que tu as porté les * armes dans le temps.
— Jamais, citoyen.
— On le dirait pourtant. Ces bouteilles-là me paraissent connaître crânement leur exercice; on les pren-
SO œCVEES DK HENRI CONSCIENCE.
dl'ait en vérité pour des bataillons en ordre de bataille. Celles qui sont couchées là-bas dans le coin sont les Autrichiens; ils sont mortsi.. Mais, dis-moi un peu comment s'appellent toutes ces troupes^ pour que je puisse choisir.
Le notaire se prêta avec un sang-froid parfait à toutes les plaisanteries du caporal, et lui indiqua successivement les divers tonneaux. Le premier qu'il lui montra renfermait du vin du Rhin.
— Fi! vin d'Allemand! s'écria le caporal... du petitlait!
— Voici quelques bouteilles de vin d'Espagne.
— Liqueur d'apothicaire ! c'est bon pour des malades ! murmura le soldat.
— Celles-ci sont des bouteilles de Champagne !
— Ah ! bon ! nous approchons de la France.
— Du vin de Tours, du vin blanc...
— Bon pour les enfants et les femmes...
— La plus grande pièce contient du bordeaux ordinaire...
— Nous y sommes. Et le bourgogne?
— Le voilà à côté.
Le caporal s'approcha de ce compartiment, y prit une bouteille, saisit un tire-bouchon sur lequel il avait l'œil depuis quelque temps déjà, et reprit :
— Ah çà, citoyen notaire, je vais t'en dire des nouvelles. Tu vois en ma personne un enfant de la ville de Tonnerre, où le vin de Bourgogne est une véritable boisson des dieux...
En disant ces mots, il déboucha la bouteille, et s'en
LA GUERRE DES PAYSANS. 9î
versa au moins la moitié dans la bouche. 11 reprit un instant haleine, remua les lèvres pour mieux déguster le vin, tout en marmottant de temps en temps « Bon... très-bon... excellent! » et vida la bouteille jusqu'au fond.
— Cela fait du bien, dit-il; cette maudite eau m'avait gelé ; ce coup de bon vin me réchauffe.
Déjà auparavant le notaire avait remarqué, non sans une certaine inquiétude, que le soldat était plus ou moins pris de boisson. Mais en le voyant avaler d'un seul coup une bouteille de fort bourgogne, il se prit à trembler, dans la conviction qu'il serait bientôt tout à fait ivre. C'est pourquoi il s'empressa de saisir un panier et demanda :
— Eh bien, citoyen, est-ce du bordeaux ou du bourgogne que vous souhaitez?
— Moitié de chacun ! répondit l'autre.
— Vous avez dit vingt bouteilles?
— Vingt et une, citoyen ! une pour la peine du porteur.
En un instant les bouteilles furent installées dans le panier. Le notaire donna la lumière au caporal et porta lui-même le panier jusqu'en haut, où il le tendit au caporal en disant :
— Voilà. Je souhaite que cela vous fasse du bien ! Mais le caporal s'assit sur une chaise auprès de la
table, et tirant une bouteille du panier :
— Je veux me reposer un peu, dit-il, je suis fatigué. '•;t pour ne pas m' ennuyer je vais toujours entamer la bouteille du porteur... Je boirai le reste en route.
Le notaire s'aperçut avec effroi que les yeux du soldat s'allumaient et que sa langue ne se mouvait plus librement :
— Citoyen, dit le pauvre homme tout inquiet, j'ai satisfait comme un ami à votre désir...
— Sans doute, sans doute, citoyen notaire! balbuti, .'ivrogne.
— Eh bien, rendez-moi un service aussi, comme ami !
— Tout ce que tu voudras.
— Je suis aussi très-fatigué et j'irais volontiers me coucher; vous m'obligeriez infiniment si vous vouliez me permettre de gagner mon lit...
— Tu veux dire que je devrais m'en aller? ah, oui! certainement, je m'en vais tout de suite.
Il ne se leva pas pom'tant, et son regard s'arrêta fixement sur la table comme s'il était en proie à ime sérieuse préoccupation.
Le notaire, s'imaginant qu'il avait envie de s'endormir, lui dit, après un certain temps, en élevant la voix :
— Citoyen, vos camarades s'inquiéteront de votre longue absence. Ne vaudrait-il pas mieux les rejoindre?
Le caporal releva la tête avec un sourire étrange.
— Citoyen notaire, tu as certainement de l'argent? demanda-t-il.
— De l'argent? répéta le notaire épouvanté.
— Oui, oui, tu dois avoir de l'argent,.. Un notaire a toujours de l'argent...
— Mais pourquoi demandez-vous cela? Quand même j'aurais de l'argent, je ne le donnerais cependant pASsans réquisition légale...
LA. GtiaREE DES PAYSANS. 93
— Donner, donner! grommela le soldat : crois-tu donc qu'un soldat de la République française voudrait de ton argent? T'imagines-tu que nous soyons des mendiants ou des voleurs?
— Oh ! pas le moins du monde, répondit le notaire; je suis loin de croire cela,..
— Je veux dire autre chose ! dit le caporal en l'interrompant brusquement, en relevant ses moustaches et en jetant sur le notaire un menaçant regard; s'il en était autrement nous ne demeurerions pas bons amis, et...
— Pensez donc à vos camarades, citoyen; ils croiront qu'ils vous est arrivé malheur.
Mais le caporal ne parut pas entendre cette observation; il ôta son chapeau et le tendit au notaire en disant :
— Il ne pèse pas plus qu'un autre chapeau, n'est-ce pas? Pourtant, tu le croiras ou non, il renferme quelques milliers de livres...
Le notaire ne répondit pas.
— Voici l'affaire, dit le caporal en reprenant son chapeau d'où il tira un paquet passablement gros. Il éparpilla ensuite sur la table tout un tas de petits papiers imprimés, et poursuivit d'une voix bredouillante :
— Vois-tu ça, citoyen notaire, c'est de l'argent de la République française; mais dans ce pays de nègres et de sauvages on ne veut pas de la monnaie de la liberté... et c'est comme si je ne possédais pas un liard. Pourtant c'est un butin honorablement gagné ; je l'ai trouvé dans un couvent... Eh bien, si tu veux être bon garçon jus-
n ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
qu'au bout tu me donneras de l'or en échange de cela.
— Mais je n'ai pas d'or ! balbutia le notaire dans la plus grande consternation.
Le caporal se leva brusquement ; il avait peine à se tenir debout et chancelait sur ses jambes.
— Ah çà, citoyen notaire, s'écria-t-il, si tu crois mettre dedans un serviteur de la République française, tu te trompes joliment ! Tu n'as pas d'or ? à d'autres de pareils contes...
— Non, dit le notaire en soupirant, en vérité je n'ai pas d'or.
— Eh bien je veux te montrer que je ne suis pas chicaneur de mon caractère. Tu n'as pas d'or! alors donnemoi de l'argent, je m'en arrangerai.
Le notaire tremblant regarda le parquet.
— Pour quelques misérables miniers de hvres ! murmura le soldat.
— Mais, citoyen, dit le notaire, le papier-monnaie ne va plus. A Paris même, on n'en donne plus dix pour cent...
— Erreur ! dit l'autre d'un ton railleur; c'est une conspiration d'aristocrates! L'argent de la République ne peut perdre sa valeur !
— Eussé-je l'argent pour vous le donner, vous ne pourriez porter une pareille somme.
— C'est là le moins, citoyen notaire; au besoin je te rendrai cinq ou six bouteilles de vin...
Un instant de silence suivit ces paroles; le caporal paraissait entrer en grande colère et tenait ses yeux fixés avec une irritation croissante sur le notaire; celui-
LA GUERRE DES PAYSANS. i5
ci, assis et la tête penchée dans les mains, semblait attendre avec résignation ce qui allait s'ensuivre.
Tout à coup le soldat chancelant fit un pas en avant, saisit le notaire au collet, et le secouant avec violence, il s'écria :
— Ah ! tu t'endors ! c'est ainsi que tu te moques du citoyen Horace... je vais t'apprendre ce que cela coûte ! tu ne vaux pas mieux que tous ces autres paysans fanatiques... Allons, vite! donne-moi de l'argent pour ce papier, ou...
En cet instant apparut derrière les vitres de la fenêtre, du côté du jardin, une tête humaine qui semblait jeter dans la chambre un regard enflammé...
— Là, parleras-tu? s'écria le soldat en arrachant presque le notaire de sa chaise.
La tête pâlit derrière la fenêtre ; si le soldat se fût retourné il eut à coup sûr cru voir la face d'un cadavre.
— Faites de moi ce que vous voudrez, dit le notaire avec un> soupir ide résignation; je ne puis satisfaire à votre injuste demande...
— Comment? qu'est-ce? tu ne me donnes pas d'argent? vociféra le caporal. Tron...
Il tira son sabre, jeta le notaire sur le parquet avec une brutale violence, lui appuya un genou sur la poitrine et cria :
— Eh bien donneras-tu de l'argent? tu ne parles pas? Vite, vite! ou tu es mort!
Il leva son sabre plus haut et allait en frapper l'infortuné notaire, mais au même instant la porte de derrière s'ouvrit brusquement. Un cri rauque et affreux se lit
96 ŒCVEES DE HENEI CONSCIENCE.
entendre; un jeune homme, aux cheveux hérissés, s lança dans la chambre, souleva un énorme morceau de bois et en frappa si rudement le soldat dans la nuque qu'il tomba en avant en poussant une plainte étouffée et demeura sans mouvement.
Le jeune homme arracha le corps du soldat de dessus son père, releva celui-ci, considéra ses traits d'un regard rapide, lui tâta les membres, et soupira comme si un rocher eiit cessé de peser sur son cœur :
— Ah, mon père, vous n'êtes pas blessé. Loué sn i Dieu qui m'a inspiré de quitter ma retraite !
Le notaire était tombé sur une chaise presque sans connaissance ; il paraissait rester indifférent aux caresses de son fils et tenait son regard opiniâtrément fixé sur le soldat. Quand sa poitrine fut un peu moins oppressée, il montra tout frémissant le plancher et dit à son fils :
— Bruno, malheureux enfant, qu'as-tu fait?
A cette apostrophe, le jeune homme se tourna poui la première fois vers le corps immobile. Il leva les mains au ciel, se mit à trembler de tous ses membres comme si une soudaine convulsion l'eût saisi, et demeura ainsi quelque temps, murmurant en lui-même avec une indicible angoisse :
— Moi ! moi ! avoir tué un homme ? Dieu ! mais non, c'est impossible... non, non, ce n'est pas vrai...
Il se pencha vers le corps, le souleva, et le traîna jusque sur une chaise. Le corps s'y affaissa inerte et sans force.
Bruno ouvrit les habits du soldat, frictiomia son front
glacé et lui pressa les mains comme s'il eût voulu le faire sortir d'un évanouissement.
— Mon père, s'écria-t-il d'une voix déchirante, allez bien vite chercher le flacon dans la chambre de ma mère ... vite, oh vite !.. .
Le notaire, tout à fait sans conscience de ce qu'il faisait, obéit machinalement, et sortit de la chambre pour monter l'escalier. Mais là l'attendait un spectacle qui le remua plus profondément encore.
Sa femme gisait étendue dans le corridor; au-dessus de sa tête, sur l'escalier, brûlait la lampe qu'elle y avait placée. Assurément la pauvre femme avait entendu et compris les paroles du soldat, et, longtemps sans doute avant la fatale issue de la scène, elle avait succombé sous l'anxiété et s'était évanouie.
Sans cri d'angois.se, sans plainte le notaire releva sa femme et l'assit contre le mur du corridor. 11 s'assura que ce n'était qu'une faiblesse, redescendit, sortit par la porte de derrière et siffla sur un ton si aigu que le perçant écho en retentit au loin dans les ténèbres.
Il entendit Bruno qui criait : de l'eau ! de l'eau !
Il regagna néanmoins l'escalier et monta en toute hâte à l'étage supérieur d'où il revint avec le flacon. Sans plus prêter attention aux lamentations et aux cris de détresse de Bruno, il demeura auprès de sa femme et s'efforça de la faire sortir de son évanouissement.
Le vieux domestique Jean qui, du fond de sa retraite, avait entendu le sifflet connu de son maître, entra, peu
OEUVRKS DE HENKI CONSCIENCE.
d'instants après, dans la maison et fut saisi d'épouvante lorsqu'il surprit Bruno tenant dans ses bras un soldat français.
— Bruno, Bruno, que se passe-t-il ici ? demanda-t-il. Le caporal que j'ai conduit dans le ruisseau ! Tu pleures, Bruno !
— 0 Jean, cher Jean, s^écria le jeune homme, vite, va chercher de l'eau, du vinaigre, le flacon dans la chambre de ma mère ! Pourvu qu'il en revienne ! 0 mon Dieu, mon Dieu !
— Voyons un peu, Bruno : qu'a donc le camarade? est-il ivre ou évanoui ?
Il prit la main du soldat et l'inspecta d'un coup d'œil rapide; mais il la laissa retomber aussitôt, et s'écria en reculant tout effrayé :
— Bruno, laissez tomber; c'est un cadavre, il est mort!
— Mort, mortj hurla le jeune homme en laissant glisser le cadavre à bas de ses genoux. Mort ! mort ! répéta-t-il de nouveau avec une inexprimable horreur, et il cacha son visage dans ses deux mains.
— Que signifie donc tout cela, Bruno ? demanda le domestique. Je vois là du vin, une bouteille débouchée. Est-il mort d'ivresse?
— Il voulait tuer mon père ! dit Bruno.
— Eh bien?
— Je l'ai tué... ^
Le domestique resta quelque temps muet, comme s'il eût été subitement pétrifié. La vue des larmes abondantes qui coulaient à travers les mains de Bruno sur
ses joues firent sortir le vieillard de ses pénibles réflexions. Il dit avec un sang-froid apparent :
— Allons, Bruno, calmez-vous. Ce que vous avez fait, vous deviez le faire. Mieux vaut que le Français ait perdu la vie que votre père... Mais savez-vous ce qu'il y a de pire en tout ceci? Les soldats qui sont à l'Aigle s'apercevront que leur camarade leur manque, et bien sûr ils viendront à sa recherche dès cette nuit. Ils savent que c'est ici qu'il devait venir prendre du vin...
Ne recevant pas de réponse, le domestique alla s'agenouiller auprès du cadavre, posa la lampe à terre, contempla attentivement le visage inanimé du caporal, posa l'oreille sur sa poitrine, écouta un instant et se releva.
Puis il s'approcha de son jeune maître, et lui dit avec accablement ;
— Bruno, il faut vous arracher à votre désespoir. Ce cadavre doit disparaître immédiatement ; il y va de la vie de vos parents et de la vôtre. Si les soldats sortaient de l'Aigle maintenant pour venir ici, nous n'aurions pas le temps de cacher leur camarade mort.
Bruno laissa tomber les mains de devant ses yeux et contempla, avec une affreuse fixité, le cadavre qui gisait à ses pieds, étendu sur le dos, et qui, mieux éclairé en ce moment, semblait montrer à son meurtrier son visage pâle et décoloré. |
Saisi d'un horrible frisson et absorbé dans la contemplation de la mort, le jeuï^e homme semblait avoir oublié le pressant appel du domestique.
Tout à coup un certain bruit retentit, bruit pareil à
100 œUVKES DE HENRI CONSCIENCE.
celui de lointaines voix d'hommes qui se faisaient entendre au delà du village.
— Ah ! Bruno, Bruno, dit le domestique d'ime voix suppliante, les voilà qui viennent! Vite, vite, sauvez votre père, sauvez la vie à votre mère !
— Que faut-il que je fasse ? demanda le jeune homme en arrêtant sur Jean le regard d'un insensé.
— Prenez le cadavre par les épaules; levez-le! plus haut!... Maintenant, suivez-moi !
Bruno obéit sans savoir ce qu'il faisait, et aida le domestique à emporter le cadavre par la porte de derrière. Le jeune homme, consterné, trébuchait à chaque pas sans l'obscurité comme un homme ivre.
Au bout du jardin, dans un coin retiré, se trouvait un puits profond qui recevait toutes les eaux de la maison et des écuries; cet endroit était masqué de tous côtés par un épais massif de sureau et d'autres arbustes.
Le domestique prit la direction de ce puits; arrivé sur le bord, il laissa glisser le cadavre au fond, et dit à voix très-basse au jeune homme qui l'avait suivi et assisté dans proférer un mot :
— Bruno, pauvre garçon , allez- vous-en, allez vous cacher, et soyez courageux. Pour défendre sa propre vie, pour sauver son père, on a le droit de -iuer. . .
— Tuer ! J'ai tué un homme ! dit Bruno d'une voix sombre.
— Partez ! dit le domestique ; laissez-moi seul : j'aurai soin du reste...
Et il poussa son jeune maître avec une douce vio lence loin du cadavre.
lA. GUEERE DES PAYSANS. 101
Bruno s'éloigna lentement à travers les ténèbres j chemin faisant, il s'arrêta, appuya son front contre un arbre et réfléchit à ce qu'il avait fait. La pensée d'avoir ôté la vie à quelqu'un, qu'il fût coupable ou non, faisait éprouver à son âme jeune et aimante d'effroyables tortures; — il frissonnait parfois tellement que ses membres grelottaient comme s'il eût eu la fièvre ; ce n'était pas de peur, mais bien d'horreur pour son action et pour lui-même.
Enfin il quitta l'arbre et se mit à marcher d'un pas rapide, comme quelqu'un qui vient de prendre une ferme résolution. Il s'approcha d'une petite grange, se coucha à plat sur le sol et se glissa en rampant par une ouverture pratiquée au pied du mur d'argile.
Puis, montant au-dessus d'un tas de fagots, il arriva, sous un toit de joncs, dans un endroit oii étaient étendues de nombreuses gerbes de paille.
— Est-ce toi, Jean? demanda une voix faible du plus profond de l'obscurité.
Un léger cri d'angoisse s'échappa du sein de Bruno; un torrent de larmes jaillit de ses yeux, il courut en avant, tomba à genoux dans un coin au fond de la grange, pencha la tête sur la poitrine de celui qui venait de parler, et s'écria d'une voix déchirante et désespérée :
— 0 mon père, mon vénéré pasteur, j'ai tué un komme !
Personne, dans la maison du notaire, n'avait pu dormir pendant cette affreuse nuit; cela se conçoit facilement.
Tous étaient', affaissés, abattus par l'épouvante et l'anxiété ; le domestique seul avait gardé quelque sangfroid. Il était allé chercher Bruno pour le faire revenir auprès de ses parents, puis il avait quitté la maisor pour s'aller cacher dans les taiUis voisins de la route du village, afin de surveiller de là l'unique chemin par lequel les soldats logés à l'Aigle pouvaient se rendre à la demeure de son maître.
La nuit touchait à sa fin; déjà une teinte lumineuse apparaissait à l'orient; une demi-heure encore, et le jour remplacerait les ténèbres.
En ce moment, Bruno était assis, avec son père et sa mère, dans une chambre du premier étage. La femme du notaire avait la tête appuyée sur la table et versait d'abondantes larmes; le notaire était à côté d'elle ets'ef' forçait de la consoler.
Le jeune homme, le dos appuyé contre la colonne d'un lit, regardait fixement à terre et semblait abîmé dans des pensées désespérées. De temps en temps un frisson parcourait ses membres; alors il serrait convulsivement les poings, et l'on entendait ses dents claquer.
Tout à coup la femme leva la tête et prêta l'oreille à un bruit loinfain.
— Les voilà ! les voilà ! s'écria-t-elle en levant les bras au-dessus de sa tête. Mon Dieu, mon Dieu, je meurs d'épouvante...
— Tu te trompes, Maria, tu n'entends rien , dit le notaire avec une anxiété mal dissimulée. Espérons en la bonté de Dieu; peui-être les choses iront-elles mieux que nous ne le pensons.
— Tais-toi, tais-toi ! tu me fais soulFrir horriblement ! s'écria la femme au désespoir. Pourquoi me caches-tu tes craintes? Ton visage est pâle et défait; tu trembles! Bruno s'égare, il est comme fou... Ah! Je sais trop ce qui nous menace!... N'étais-je pas ce matin à l'église? On nous martyrisera, on nous tuera, on brûlera notre maison jusqu'aux fondements.. .
— Maria, dit le notaire en soupirant, pour l'amour de Dieu, je t'en supplie, va-t'en d'ici : il en est temps encore. Fuis vers une autre commune.
— Seule ? vous abandonner ? et mourir de mille morts dans l'ignorance du sort de mon mari, du sort de mon enfant? Non, la mort ne m'effraie pas; je souffre et je faiblis, parce que je suis convaincue que ceux que j'aime sont menacés d'un affreux danger. Oh ! fuyez tous deux avec moi ! Livrez notre demeure, livrez tout ce que nous possédons à leur rage, à leur vengeance; mais sauvcï votre vie, sauvez votre vie et la mienne !
— Cela ne se peut, Maria, dit le notaire avac abattement. Notre absence nous trahirait ; nous n'échapperions pas à leur vengeance. Maintenant, du moins, nous pouvons encore espérer qu'ils ne découvriront rien.
Tous deux tournèrent la tête épouvantés vers Bruno,
lOi ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
dont les membres craquaient convulsivement, et de la gorge duquel s'échappait un cri rauque et atFreux.
Le jeune homme alla à la muraille, saisit un fusil de chasse qui y était suspendu, en arma le chien, et s'approchant de ses parents, il dit d'une voix sombre et l'œil plein d'égarement ;
— Ah ! leur fureur irait jusqu'à tuer mon père, ma mère? Et moi, par crainte, par horreur de ce que j'ai îait, je serais assez lâche pour sacrifier votre vie? Non, partez tous deux d'ici; fuyez, je le veux ! Seul j'affronterai leur rage. Je leur dirai : Eh bien, oui, c'est moi, moi, Bruno, qui ai brisé la tête au caporal ; mais à ces mots, un autre de ces oppresseurs tombera à mes pieds j et, si je dois mourir, ce sera dans une mare de sang, dans le sang odieux des ennemis de ma patrie...
Il était terrible à voir en disant ces paroles : son poing étreignait le fusil avec l'énergie convulsive de la fièvre ; ses yeux semblaient sortir de l'orbite, son visage était pâle, ses joues frémissaient. On eût dit que le pauvre jeune homme venait d'être frappé subitement de démence.
— Par pitié pour nous, Bruno, dit le notaire d'un ton suppliant, n'augmente pas notre douleur. Laisse là cette arme, reste froid et attends avec calme J'issue de cette malheureuse affaire. Vois ta mère ; pauvre femme, tu lui fais souffrir de mortelles douleurs !
Muet et tremblant, le jeune homme demeurait immobile, l'œil fixé sur la détente du fusil. On eût dit que, privé de tout sentiment de lui-même, il avait oublié le lieu où il se trouvait et ce qui se passait autour de lui.
LA GUEERE DES PA.TSANS. i05
La mère, frémissante d'angoisse, se jeta à genoux devant lui en versant un torrent de larmes ; elle leva les mains vers son fils égaré et dit en gémissant :
— 0 Bruno, mon fils, cesse... tais-toi... dépose cette arnje, je t'en supplie. Tu veux donc verser plus de sang encore et mourir d'une mort affreuse ?
— Ma mère, ma mère chérie ! je veux vous sauver, balbutia-t-il en la relevant avec ime vive émotion.
— Me sauver ? répéta la pauvre femme ; la mort de son unique enfant peut-elle sauver une mère ? Sa vie n'est-elle pas la vie de sa mère 1 Bruno , Bruno, je t'en conjure par mon amour pour toi, sois calme, renonce à ton funeste projet.
— Il nous faudra donc mourir tous de la main de ces bourreaux ! s'écria le jeune homme au désespoir.
— Mieux vaut mourir tous ensemble, reprit la femme, que de voir mon fils mourir seul !
— Pauvre mère, dit Bruno avec un soupir, en l'embrassant et à demi-délivré de sa violente surexcitation nerveuse; pauvre mère, pardonne-moi. Il se passe en moi une chose terrible : mon sang bout dans mes veines, mon cerveau brûle... le sentiment de notre impuissance est pour moi un enfer...
Il s'aperçut que l'animation qui passionnait encore ses paroles faisait trembler sa mère éplorée. Il reprit avec amertume et désespoir :
— Mais tranquillisez-vous, ma mère, je serai calme; et, s'il le faut, je dissimulerai, je serai lâche, je ramperai devant eux...
11 alla vers le mur avec l'intention de remettre le fusil
à la place où il l'avait pris, mais au même instant un' bruit presque imperceptible se fit entendre en bas, à la porte du jardin,
Bruno s'arrêta la main sur le fusil suspendu , mais sa mère bondit vers lui et l'entraîna loin de l'arme redoutée.
Ils écoutèrent tous trois avec une indicible anxiété, et entendirent la porte de derrière s'ouvrir et quelqu'un monter l'escalier.
— Ah ! c'est Jean I dit le notaire en poussant un profond soupir.
En etîet , le vieux domestique entra dans la chambre. Il était affreusement pâle et paraissait trembler de tous ses membres.
— Ils ari'ivent! ils arrivent ! dit-il d'une voix étouffée. Et courant précipitamment à Bruno, il l'attira dans
un coin et lui dit très-bas à l'oreille :
— Bruno, le moment est venu; montrez que vous êtes un homme. Les chiens ont rôdé autour du puits, ils ont foulé les sureaux et gratté la terre. Il faut que le cadavre soit porté plus loin; dans quelques minutes, les sans-culottes seront ici. Vite, venez, aidez-moi, je prendrai une bêche, nous l'enterrerons dans l'Elsbosch.
Le jeune homme alla vers sa mère -3t vers son père, les embrassa encore une fois tous deux avec une effusion extraordinaire, leur dit qu'il allait se cacher, et suivit le domestique d'un pas rapide.
Ils coururent au puits , en tirèrent le cadavre , et l'entraînèrent précipitamment à travers une haie de buissons dans la direction de l'Elsbosch^
Ik GUERRE BES P4YSANS. Mfï
Peu d'instants après ^ on frappait violemment à la porte de la maison du notaire ; on cria du dehors d'ouvrir au nom de la loi.
La femme resta dans la chambre d'en haut, tandis que le notaire descendait pour ouvrir la porte.
Une trentaine de soldats, le sabre nu, s'élancèrent dans la salle d'en bas. La soif de la vengeance brillait dans leurs regards, et, dès l'abord, ils accablèrent de mille menaces le notaire épouvanté; toutefois, celui-ci leur demanda, avec un sang-froid apparent, ce qu'ils désiraient.
Simon Brutus imposa silence à ses hommes, s'installa sur une chaise et demanda d'une voix sévère :
— Un soldat français n'est-il pas venu ici hier soir ou cette nuit?
— Il est, en effet, venu un soldat! répondit le notaire.
— A quelle heure?
— Entre onze heures et minuit, à ce que je crois. . — Que venait-il faire ici?
— Il est venu me prier de lui livrer vingt bouteilles de vin ; je les lui ai données.
— Et alors est-il parti?
— Il est parti. ^
— Qui était avec lui?
— Mon domestique Jean.
— Où est votre domestique?
— Je l'ignore : il est parti avec le soldat :
— C'est là tout ce que vous savez?
— C'est tout.
Simon Brutus quitta sa chaise avec un sourire ironique^ et dit :
— Vous êtes bien pâle, citoyen notaire. Quand on dit la vérité on ne tremble pas ainsi. En tout cas, nous saurons bientôt ce qui en est. Vous allez nous suivre; prenez vos clefs pour ouvrir toutes les portes.
Il divisa ses hommes, en envoya environ la moitié dans le jardin pour y commencer les recherches, et garda l'autre moitié avec lui.
Le notaire avait trop espéré de ses forces; sa présence d'esprit l'abandonna tout à fait; et lorsque Simon Brutus le saisit au collet en disant : En avant ! il était plus mort que vif et tremblait horriblement.
Néanmoins il obéit aux ordres des soldats , les accompagna dans toute la maison , et ouvrit toutes les portes qu'on lui désigna.
Quand on en vint à la chambre où sa femme pleurait la tête appuyée sur la table, les soldats se contentèrent de faire sur son compte quelques plaisanteries grossières, puis ils la laissèrent tranquille.
On fouilla la maison de bas en haut; chambres, greniers, caves, armoires, rien- ne fut oubUé. Tout fut mis sens dessus dessous; le linge fut éparpillé sur le plancher, et les objets fragiles furent jetés avec méchanceté sur le sol, de façon à les mettre en pièces.
On n'avait cependant pas découvert la moindre trace de ce qu'on cherchait, et déjà Simon Brutus et les hommes qui l'accompagnaient commençaient à croire qu'ils s'étaient trompés dans leurs soupçons.
Ils se rendirent au jardin pour aider leurs camarade^
à faire une perquisition dans les écuries et les granges, et forcèrent le notaire à les suivre sans un instant tfe répit.
Les soldats semblaient furieux de ce que leurs perquisitions demeuraient si complètement infructueuses; dans leur dépit , ils accablaient le notaire de toute sorte d'injures et de menaces.
Peu à peu, une certaine joie remplit le cœur" du notaire ; il lui semblait que sa poitrine s'élargît et qu'il pût respirer plus librement, à mesure qu'il commençait à espérer avec quelque raison que les sans-culottes ne découvriraient pas l'objet de leurs recherches.
Une circonstance l'empêchait pourtant de s'abandonner tout à fait à cette douce espérance, c'était de voir divers soldats s'éloigner de plus en plus de la maison et se mettre même à continuer leurs investigations dans le bois voisin.
Le notaire n'osa jeter qu'un furtif coup d'œil sur ces soldats, de peur que ses regards ne trahissent ses craintes; pour ce motif il tourna la tête du côté opposé, avec une apparente indifférence.
Il frémit de joie en entendant Simon Brutus proférer les paroles suivantes :
— Citoyen sergent, ne crois-tu pas qu'il vaudrait mieux réunir maintenant tous les hommes? Nous ne pouvons continuer toute la journée à chercher à la même place. Si nous ne trouvons ici pas un indice qui nous mette sur la trace du caporal, il faudra aviser à d'autres moyens pour découvrir où il est resté. Ne seraitil pas possible qu'à force de trop boire il se fût couché
quelque part et fût encore endormi à côté de son panier î
— C'est possible, très-possible, citoyen commissaire j ce ne serait pas la première fois que le caporal Horace aurait été mis dedans par le vin,.,
— Ainsi, tu crois que pour le moment nous pouvons cesser nos recherches?
— Je pense, citoyen commissaire, que nous so»mmes sortis trop tôt. Il eût mieux valu attendre le caporal pendant une partie de la journée que de se donner tant de mal inutilement peut-être. Si, dans une heure ou •deux, le caporal arrivait à V Aigle avec son panier à moi- *4é vidé, il aurait le droit de se moquer de nous...
— Oui, mais, s'il ne revient pas du tout? Que faire m?
— Que faire, citoyen commissaire ! nous fouillons le vfflage d'un bout à l'autre, nous remuons la terre comme il faut, nous faisons jeter paille et foin hors des écuries et des granges ; nous empoignons tout ce qui a vie... Et nous retrouvons notre camarade, l'eût-on maçonné entre deux murs.
Simon Brutus se tourna vers le notaire :
— As-tu remarqué, citoyen, demanda-t-il , que le caporal qui est venu hier soir fût ivre?
— Si je ne me suis trompé, citoyen commissaire, il devait être en etfet pris de boisson.
— A-t-il bu du vin ici?
— Il a vidé en ma présence une bouteille de Bourgogne. Il a laissé entendre qu'il avait l'intention d'en boire une seconde en chemin; et c'était pour ce motif, disait-il, qu'il me fit donner vingt et un*" bouteilles.
LA GUERRE DES PAYSANS. îll
— Nous nous sommes trop pressés, dit Simon Brutus au sergent; le gaillard est couché quelque part à dormir.
Et s'adressant de nouveau au notaire il lui dit :
— n est possible qu'un malheur ou un crime soit arrivé cette nuit. Tu sais que quiconque aurait insulté, blessé ou tué un soldat de la République française serait immédiatement fusillé, et que ceux qui cacheraient les coupables ou ne révéleraient pas ce qu'ils savent sur de& faits semblables, subiraient la même peine que les coupables. En conséquence, je t'ordonne, au nom de la République française, de me donner avis immédiatement de tout ce que tu pourrais apprendre. Je t'ordonne aussi, et cela très-expressément, de faire rechercher ton domestique, et même de venir me trouver, en personne, dès que tu sauras où il est. Si tu oublies le moins du monde ces ordres, sois sûr qu'il f en arrivera mal... Citoyen sergent, rassemble nos hommes !
Mais le sergent se tournant du côté de la porte avec surprise :
— Vois, vois donc, dit-il, ce qu'apporte Mucius Scévola? Un sabre ! un chapeau !
Un cri étouffé d'angoisse s'échappa du sein du notaire, Simon Brutus lui jeta un regard foudroyant :
— Ah! hypocrite, traître! s'écria-t-il; tu en sais plus que tu n'en dis !
Le soldat qu'on nommait Mucius Scévola, entra dans la chambre avec quelques-uns de ses camarades et montra à l'officier un sabre et un chapeau d'où découlait de l'eau fétide.
— Citoyen commissaire, dit-il, cela se trouvait dans
un sale trou qu'on a creusé là-bas, dans un coin du jar^ din, sous les sureaux.
— Le sabre et le chapeau d'un soldat français ! s'écria Simon Brutus; le chapeau du caporal Horace!
Il saisit le notaire à la gorge^ le secoua si violemment que sa tète alla heurter le mur, et lui cria avec rage en le regardant dans les yeux :
— Ainsi il a été assassiné? assassiné dans ta inaison, perfide fanatique! Allons, vite, vite! ouest son cadavre?
Simon Brutus n'efit pas à demi étranglé le notaire que la terreur eût encore empêché celui-ci de parler. Il balbutia quelques sons inintelligibles. Tout ce qu'on y pouvait comprendre c'est qu'il assurait ne pas savoir ce que signifiaient le sabre et le chapeau.
Mucius Scévola s'approcha de l'officier et lui dit :
— Ne te donne pas tant de mal, citoyen commissaire; auprès du puits, il y a un trou pratiqué dans la haie et d'où part une ligne arrosée d'eau puante. Évidemment on a d'abord jeté dans le puits le cadavre de notre camarade, et plus tard on l'a traîné à travers la haie pour aller le cacher ou l'enterrer quelque part... La trace est reconnaissable; en la suivant nous trouverons infailliblement le corps enlevé.
A ces mots les soldats, plus convaincus encore que leur camarade avait perdu la vie, voulurent saisir le notaire et levèrent leurs sabres pour lui fendre la tête; mais un signe impérieux de Simon Brutus arrêta leur fureur.
— Citoyen sergent, dit-il, reste ici avec huit hommes; je remets ce brigand entre tes mains, tu en réponds sur
ta tête. Que les autres me suivent. En avant, Mucius Scévola! Montre-nous les traces dont tu parles...
Au bout du jardin, ils sondèrent encore quelque temps le puits avec leurs longs sabres; mais ils n'y trouvèrent plus rien. Alors Simon Brutus marcha en avant et suivit la trace qu'il était facile de reconnaître tant à l'eau fétide, qu'aux herbes foulées. De temps en temps on pouvait même remarquer que les branches inférieures des arbrisseaux étaient aplaties ou brisées comme si on avait traîné par-dessus un objet pesant.
La trace les conduisit d'abord à travers un taillis de chênes, puis dans un vaste terrain cultivé, ensuite au milieu de prairies basses jusqu'au bord d'un bois d'aunes, devant lequel coulait un petit ruisseau.
Il était facile de voir en cet endroit qu'on avait fait de grands efforts pour tirer le corps ou l'objet transporté au delà du ruisseau; le lit de celui-ci était comme piétiné et le gazon des rives était encore tout aplati.
L'officier présuma qu'il ne pouvait être loin du lieu où l'on avait caché le cadavre ; il lui sembla même avoir entendu un bruit à peine perceptible.
C'est pourquoi il posa le doigt sur sa boucLe et ordonna le plus profond silence.
Tous se baissèrent sous les aunes, et se ni-rent à marcher en retenant leur haleine et à pas de loup comme des chasseurs aux aguets.
Tout à coup Simon Brutus leur fit faire halte et leur montra, à une grande distance à travers les arbres, deux hommes qui, pour autant qu'on pouvait le voir, étaient occupés à creuser une fosse. Il fit un signe à ses soldats ;
lu ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
ceux-ci prirent leur fusil en main et firent encore quelques pas en rampant^ prêts à faire feu. Pendant ce temps Simon Brutus tenait les yeux fixés sur les deux hommes qui creusaient.
La cruelle Joie de la vengeance faisait battre son cœur. Bruno qu'il croyait bien loin, Bruno qui paraissait avoir échappé à sa haine, Bruno était devant lui, ignorant le danger de mort qui le menaçait, ne soupçonnant pas qu'en ce moment vingt fusils prenaient sa poitrine pour point de mire.
Soudain Bruno cessa de creuser ; il avait peut-être entendu quelque bruit, car il semblait regarder dans la direction des soldats.
Simon Brutus, qui s'en aperçut, cria à ses hommes :
— Feu ! feu !
Vingt coups de fusil partirent à la fois; les balles sifflèrent à travers les arbres et firent tomber les feuilles comme une pluie. En même temps, tous les soldats se précipitèrent en avant avec de grands crisj mais leurs balles n'avaient probablement atteint aucun des deux hommes, car ils virent ceux-ci s'enfuir chacun dans une direction différente et disparaître dans les profondeurs du bois.
Brimo avait parfaitement remarqué que Simon Brutus l'avait reconnu; le poing menaçant qu'avait étendu de loin vers lui son ancien ennemi ne lui laissa aucun doute à cet égard.
Déjà l'horrible tâche de traîner le cadavre et les paroles désespérées qu'il avait échangées avec le domestique pendant le trajet avaient jeté son cœur dans* une
sorte de délire et d'affreux découragement. Maintenant que le meurtre était connu de ceux qui devaient le venger, une mort infaillible lui était réservée ; et puis que de trésors d'amour et de bonté cette seule nuit n'avaitelle pas arrachés de son cœur ! Il était devenu homme et c'était l'élan du désespoir qui le lui avait révélé.
Il courut par des chemins connus à travers les bois et les taillis, tourna derrière le village, se rapprocha de sa maison du côté de la rue, jeta un coup d'œi! furtif aux alentours, s'élança dans l'intérieur, franchit l'escalier en courant, s lisit i3 fusil accroché au mur, se suspendit au cou la poire à poudre et la carnassière, prit sa mère par le bras et l'entraîna vivement en lui disant d'une voix étouffée :
— Vite, ma mère, venez vite ! Ils m'ont surpris auprès du cadavre, ils vont nous tuer, brûler notre maison. Fuyons; venez; pour l'amour de Dieu fuyons à l'instant...
La pauvre femme, tremblante et tout à fait hors d'elle, fit ce qu'il lui disait et descendit rapidement l'escalier avec lui.
— Mon père! où est mon père? demanda le jeune homme en regardant autour de lui avec la plus vive anxiété.
Mais, avant que sa mère pût lui répondre, il aperçut deux soldats français, le dos appuyé à la fenêtre de la cour.
— Venez, venez, dit-il, dans un instant il serait trop tard.
Il entraîna sa mère, franchit la porte, traversa la route
d'un pas rapide et disparut derrière les maisons voisines.
Quand les soldats placés près de la fenêtre se retournèrent au bruit^ Bruno et sa mère avaient déjà disparu- Simon Brutus et ses hommes avaient trouvé le corps du caporal Horace gisant près de la fosse où l'on avait voulu l'ensevelir.
Au premier abord, les soldats avaient contemplé le cadavre de leur camarade avec une douleur sincère; quelques-uns même avaient versé des larmes sur l'infortuné. Mais bientôt les expressions do joCleur et de regret s'étaient changées en cris de vengeance. Auprès du corps même, un caporal dit au chef :
— CitoyciT commissaire, au nom de mes camarades, jo demande que ce crime soit expié par la mort des coupables. Le vieux foiu-be que nous avons laissé près de la maison y a évidemment aidé, si lui-même n'en est pas l'auteur principal. Eh bien nous demandons sa mort !
— Il mourra ! répondit Simon Brutus rêveur.
Après être resté quelque temps plongé dans ses méditations, il ajouta :
— Je crois cependant que l'assassin nous a échappé. Le fds du notaire est indubitablement le coupable. Vous ne savez pas, vous autres, comme sont ces gens-là; pour se soustraire à notre vengeance, ils accusent les absents, ceux qui sont hors de notre portée, parce que ceux-là ne peuvent venir leur opposer une dénégation devant nous. Aussi vais-je dire au notaire que son fils et son domestique ont été pris et conduits à l'Aigle. De cette façon nous saurons peut-être ce qui s'est paisé et quel
est celui qui a osé tremper ses mains homicides dans le sang d'un soldat de la République française.
Sur ces entrefaites, les soldats avaient formé avec des branches d'aune une sorte de civière et y avaient placé le cadavre. Sur l'ordre de leur chef, quatre des plus vigoureux chargèrent ce fardeau sur leurs épaules, et, suivis des autres, se dirigèrent vers la maison du notaire.
En arrivant au jardin, Simon Brutus courut au notaire qui était toujours au milieu de ses gardes auprès de la maison, le saisit au collet, le traîna jusque devant le cadavre, et lui dit en français d'une voix tonnante :
— Assassin, voilà ta victime ! Oserais-tu encore nier maintenant que le pauvre caporal ait perdu la vie ici? Hypocrite traître! Mais tu mourras; toi, ton fils et ton domestique que nous avons surpris cherchant à enfouir dans la terre la terrible preuve de leur abominable foifait!
— Mon fils? vous avez pris mon fils? dit en gémissant le notaire tout hors de lui.
— Ton fils et ton domestique sont prisonniers, on les a conduits à l'Aigle. Dès que nous y serons de retour leur arrêt de mort sera prononcé et exécuté. Quant à toi, il ne te reste qu'un moyen d'échapper à une mort certaine. Dis-nous, avec une entière franchise, ce qui s'est passé ici et comment le caporal a reçu le coup fatal. Est-ce ton fils qui le lui a porté? déclare-le sans hésiter. 11 n'est pas nécessaire que les innocents portent la peine du crime avec les coupables. Dis-nous donc qui a commis le meurtre. Celui-là seul mourra; sinon trois
hommes tomberont sous nos balles aujourd'hui même.
Le notaire ne répondant pas assez vite^ Simon Brutus s'écria :
— Sur ta vie, parle ! ou j'envoie sur-le-champ l'ordre de fusiller immédiatement ton fils.
— Je m puis parler, balbutia le notaire; l'émotion, l'effroi, m'ôtent la respiration; je m'égare... Attendez un instant; je vous raconterai ce qui est arrivé.
Pendant quelque temps il respira longuement et péniblement, et dit ensuite .
— Voici, citoyen commissaire, ce qui s'est passé. Le caporal est venu ici; il était ivre; il m'a demandé du vin en disant qu'il avait perdu la lettre de réquisition; je lui ai donné le vin; il en a bu et à la fin il m'a demandé de lui échanger quelques mille livres en argent contre des assignats. J'ai rerusé; il a tiré son sabre et m'a terrassé ; je me suis relevé; lui, a levé son sabre sur moi et a voulu me tuer. J'ai saisi la bouteille de vin qui se trouvait sur la table; en me défendant je l'ai frappé derrière la tète et il est tombé sans vie...
Les soldats s'élancèrent en fureur, avec mille clameurs de vengeance, et menacèrent de mettre sur-le-champ le notaire en lambeaux. Trois ou quatre le frappèrent du poing; l'un d'eux lui poussa même la pointe de sa baïonnette dans les reins. Le notaire resta immobile, résigné, les yeux fixés sur le sol.
— Arrêtez ! cria Simon Brutus à ses soldats :
— Est-ce bien la vérité que tu as déclarée ? demandat-ii au notaire.
— C'est la vérité, dit celui-ci.
h&. GUERRE DES> PAYSANS. 119
— Qui donc ment alors? Qui cherche à me tromper? N'auriez-vous pas plutôt assailli et assassiné à vous trois le pauvre caporal?
— Personne autre que moi ne l'a frappé.
— Ton fils assure pourtant que c'est lui seul qui a commis le meurtre.
— Par amour pour moi, citoyen commissaire, par amour pour moi; c'est pour me sauver ! dil le notaire tandis que de nouvelles larmes s'échappaient de ses yeux.
— Le domestique dit aussi que c'est Bruno qui a donné le ctfup.
— C'est par dévouement pour son vieux maître, pour détourner de moi votre colère...
Cette déclaration déplut à Simon Brutus, il eût beaucoup mieux aimé apprei Jre que Bruno s'était rendu coupable du meurtre. De la sorte sa haine contre le jeune homme eût trouvé dans son cœur une apparence plus sérieuse de justice que le souvenir d'une ancienne jalousie d'amour ; et il lui eût été possible de punir de mort Bruno, bien qu'il dût, comme conscrit, être conduit à Anvers.
— Comment expliques-tu la présence de ton fils près du cadavre? demanda-t-il.
— Mon fils était caché aux environs quand le malheur est arrivé, répondit le notaire. J'étais très-troublé et hors d'état de me rendre compte de notre situation. Jean est allé appeler mon fils dans sa retraite ; tous deux ont alors emporté le corps, afin de me garantir de votre vengeance, si c'était possible.
— Ainsi c'est là la vérité?
— C'est la vérité.
— Comprendvtu , citoyen notaire, demanda Simon Brutus, que par cette déclaration tu signes ton propre arrôt de mort?
— Soit ! j'ai fait mon devoir, murmura le notaire. Pour sauver son fils d'une mort certaine, il s'accusa't
ainsi lui-même d'un crime qu'il n'avait pas commis. Le sentiment de l'amour paternel lui inspirait courage et fermeté. Et même ses réponses étaient maintenant si calmes et si assurées que Simon Brutus et ses hommes ne doutaient plus que les choses ne se fussent passées conformément à son récit.
En conséquence, les soldats se tinrent pour convaincus que le notaire avait vraiment tué le caporal. Aussi demandèrent-ils avec des cris furieux une expiation immédiate.
— Citoyens camarades, dit le chef, voici un homme qui a ôté la vie à un soldat de la Répubhque française. Lui-même l'avoue; le cadavre de notre pauvre camarade porte témoignage contre lui. Croyez-vous votre conviction suffisamment formée sur ce point? Je vous constitue en conseil de guerre : décidez de son sort.
— La mort! qu'on le fusille! répondirent pêle-mêle toutes les voix.
— Eh bien , dit Simon Brutus , du ton solennel d'un juge qui prononce une sentence, eh nien, en vertu des pouvoirs à moi délégués par Y administration centrale^ attendu que le citoyen ici présent est reconnu coupable de meurtre sur la personne du citoyen Horace, caporal
au service de la République française; sur l'avis entendu du conseil de guerre par moi institué, je condamne le coupable àf je mis à mort par les armes, et i'ordonne que la sentence soit exécutée sur-le-champ et en ce lieu même. J'ordonne de plus qu'immédiatenf^.nt après l'exécution de la peine, le feu soit mis aux quatre coins de la maison du condamné, et qu'elle soit brûlée jusqu'aux fondements avec tous les bâtiments qui en dépendent, afin que la dévastation de ces lieux porte témoignage de la puissance de la République française , et de la manière dont elle sait venger ses enfants 1
A ces derniers mots, le notaire se mit à trembler horriblement; une pâleur mortelle couvrit son visage, et, comme saisi de la fièvre, il se tourna vers une petite grange qui se trouvait du côté gauche du jardin.
Tous remarquèrent cette soudaine émotion, et le regardèrent avec étonnement.
— Il y a du louche dans cette cassine ! grommela le sergent.
— Allons, allons, s'écria Simon Brutus, cette comédie dure depuis assez longtemps. Caporal, prends huit hommes , conduis le coupable là-bas derrière la haie^ fais-le fusiller, et jette son cadavre dans le puits où a été jeté celui de notre camarade. Vite, et que cela finisse !
Le caporal eut bientôt trouvé ses hommes. Il s'approcha du notaire, le saisit au collet, et allait l'entraîner dans la direction indiquée :
— Je souhaite dire un mot encore, un dernier mot au citoyen commissaire, dit le notaire.
:Zi NEUTRES DE HENRI CONSCIENCE.
— Eh bien , qu'est-ce ? demanda Simon Brutus en se rapprochant de lui.
— Vous avez dit, citoyen commissaire, que vous feriez brûler ma maison jusqu'aux fondements?
— A l'instant même. Dans une demi-heure, tout sera dévoré par les flammes.
Alors le notaire , désignant du doigt la petite grange, dit en soupirant :
— Là, sous le toit de joncs, gît un hoinme caché ; il pourrait périr dans les flammes...
— Ah! ah! s'écria Simon Brutus avec joie, à la fin nous trouverons plus que nous ne croyions. Qu'on garde le condamné ! O^e huit hommes me suivent !
— A côté de (a grange, au niveau du sol, il y a une ouverture, dit le notaire.
L'officier courut avec ses compagnons à l'endroit indiqué. Ils hachèrent avec leurs sabres dans l'argile et élargirent le trou; tous se baissèrent et entrèrent en rampant.
La grange paraissait toute remplie jusque contre la porte de lourds fagots ; mais par derrière un passage était ménagé au milieu. Toutefois, à peine les soldats purent-ils remarquer cette disposition, car toutes les ouvertures qui pouvaient laisser pénétrer quelque lumière étaient fermées : une profonde obscurité régnait dans la grange.
En tâtonnant avec les mains, Simon Brutus sentit que les fagots étaient disposés en escalier.
Il y monta jusqu'au-dessous du toit; ses hommes le suivirent sur les talons.
Là ils aperçurent, dans le coin le plus retiré, et grâce à une faible lumière qui semblait passer à travers quelques fentes, un homme, qui leur parut un paysan, à genoux sur la paille et priant.
Comme il ne répondait rien aux grossières injures ni aux menaces qu'on lui adressait, et qu'il demeurait immobile et agenouillé, on l'arracha de son coin, et il fut traîné jusqu'au bord du tas de fagots. Par méchanceté, l'un des soldats le poussa dans les reins; le malheureux tomba du haut en bas sur le sol de la grange.
Tous descendirent. Grâce à la réflexion de la lumière qui, à travers l'ouverture, pénétrait jusque sur l'aire, ils reconnurent que l'homme était blessé au front, et que le sang coulait sur sa joue. Ils l'accablèrent de railleries en guise de consolation, en lui faisant entena/e que bientôt il saignerait pour tout de bon.
L'homme ne paraissait pas s'être fait d'autres blessures, car il s'était relevé sans le secours de personne, et, toujours silencieux, il se tenait debout au milieu de ses bourreaux.
Sur ces entrefaites, Simon Brutus, qui était sorti de la grange, cria du dehors qu^on amenât le paysan au grand jour.
Cet ordre fut exécuté, et Ton poussa rudement la nouvelle victime à travers le trou.
C'était un homme de haute taille ; il semblait bieu avoir cent ans. Des cheveux blancs couronnaient son front; son visage était serein et doux : quelque chose de majestueux y était empreint.
— Le curé ! s'écria aussitôt Simon Brutus avec surprise
12* ŒUVRES DE HENRI CONSCrENCE.
et en reculant par un sentiment de respect involonl lire.
Les soldats poussèrent des exclamations de joie.
— ^Ah! le curé! s'écriaient-ils. Bonne capture! cela ne commence pas mal. Le chef des fanatiques ! bonne capture ! bonne capture !
Entre temps ils avaient entraîné le curé dans la cour, à peu près à l'endroit où se trouvait le notaire au miliei! de ses gardes. Dès que celui-ci vit le curé, il s'écria d'un j voix suppliante :
— 0 mon père, mon père, vite, donnez-moi votre bénédiction! Je vais mourir... Je demande pardon à Dieu pour le mal que j'ai pu faire; je remets avec confiance mon âme entre ses mains. Priez pour ma femme, pour mon enfant! Votre bénédiction! votre bénédiction !
Le prêtre leva la main vers le ciel et prononça avec une inexprimable majesté quelques calmes paroles sur son ami.
Un long et moqueur éclat de rire s'éleva parmi les soldats.
Simon Brutus qui, en reconnaissant le curé, avait été frappé de stupeur, lutta un instant contre son émotion ; mais bientôt il étendit impérieusement la main et dit au caporal qui se tenait auprès du notaire :
— Va ! que la sentence. soit exécutée!
Et se tournant vers les autres :
— Citoyen sergent, dit-il , je confie le prêtre à ta vigilance. Qu'on me suive dans la maison !
Fatigué, harassé, Simon Brutus se jeta sur une chaise dans la salle du rez-de-chaussée; il fit approcher le
prêtre et lui demanda en français, langue qu'il savait que le curé parlait passablement :
— Citoyen Jacques-Dominique Torfs, sais-tu que tu es condamné à être emprisonné et déporté à l'île d'Oléron?
— Je le savais avant que vous, émissaire des ennemis de Dieu, vous me l'annonçassiez daas mon église, répondit le curé avec un sang-froid extraordinaire.
— Vraiment! Et pourquoi ne t'es-tu pas enfui? dit l'officier d'un ton railleur.
— Le temps est venu où le rocher de Pierre doit être teint encore une fois du sang des martyi-s. Si Dieu veut bien accepter le mien, qu'il coule!...
— Il radote, s'écria le sergent; sa cervelle est à l'envers.
En ce moment, on entendit retentir quelques coups de feu, et tandis que cet incident détournait du prêtre l'attention de chacun, le caporal entra, vint se placer devant le chef, porta la main au chapeau et dit d'un ton froid et indifférent :
— Citoyen commissaire, tes ordres sont exécutés; le coupable est parti pour l'autre monde.
Deux larmes brillantes coulèrent des yeux du prêtre, et il courba profondément la tête sur la poitrine. L'annonce de la mort de son malheureux ami avait brisé son cœur et abattu un instant son courage.
Le chef se tourna de nouveau vers lui et demanda :
— Qu'as-tu vu ou entendu cette nuit?
— Un bruit confus d'hommes qui traversaient la cour dans l'obscurité.
— Un soldat a été tué ici cette nuit. Le sais-tu?
— Je le sais.
— Quels détails connais-tu sur cet événement?
— Bruno est venu me trouver dans ma retraite, ei m'a raconté comment le soldat avait terrassé son père et voulait le tuer.
— Qui a tué le soldat?
Le prêtre resta muet.
— Tu parleras ! hurla Simon Brutus. Tu sais tout. Je te l'ordonne au nom de la République française, déclare ce que tu sais...
Le prêtre continua à garder le silence.
Un soldat, transporté de colère, lui donna un coup de poing dans la tîgure.
— Paix là! s'écria Simon Brutus; ce prisonnier appartient au comité central... Éfi bien, citoyen Torfs, encore une fois, diras-tu ce que tu sais, oui ou non?
Le prêtre releva la tête, fixa sur Simon Brutus des yeux où rayonnait une mystérieuse inspiration, et dit d'un ton solennel :
— Ce que je sais, pécheur égaré? Je sais que, si votre mère vivait encore, elle maudirait l'heure de votre naissance! Je sais qu'elle maudirait le fils qui, envoyé de l'enfer, vient briser les autels de son Dieu et assassiner ses frères sur le sol même où a reposé son berceau! Je sais que le sang innocent des chrétiens pèsera sur vous jusqu'au pied du tribunal de Dieu! Voilà ce que je sais...
Ces paroles, dites comme une lugubre prophétie, firent une profonde impression sur Simon Brutus. Cependant,
LA GUERBE DES PAYSANS. m
quelque troublé qu'il fût, il dissimula son émotion sous un amer sourire en disant à ses hommes :
— Assez de ce ridicule sermon ! Qu'on me suive à l'Aigle. Caporal, reste ici avec quatre hommes.
— Faut-il mettre le feu à la maison? demanda le caporal.
— Non, pas encore, répondit le chef. Cette aprèsdînée je t'enverrai un ordre. Il doit y avoir ici beaucoup d'argent et d'argenterie. Rassemblez tout cela. Nous l'ajouterons à ce que nous avons déjà pour l'envoyer à Anvers. En attendant, mangez et buvez de tout ce que vous trouverez. Et ne te laisse pas surprendre, caporal. Qu'on emporte le corps de notre pauvre camarade !
Dès que le cadavre, placé sur la civière , fut devant la porte, Simon Brutus quitta la maison du notaire et prit avec ses hommes le chemin du village. Le curé, tenu par deux soldats, marchait, la tète penchée, à côté du cadavre.
Sur leur passage , ils n'aperçurent dans le village pas un être vivant; il semblait désert et abandonné, comme si, en une nuit, la peste eût tué tous ses habitants. Cependant plusieurs personnes se tenaient toutes tremblantes derrière les portes et les fenêtres , et, d'un œil plein d'angoisse, épiaient, à travers les fentes et les ouvertures, la marche du lugubre cortège.
En dehors du village, sur le chemin de \' Aigle, un coup de feu se fit entendre tout à coup ; un des soldats, atteint à la jambe, tomba sur le sable.
Tous se précipitèrent dans le taillis en poussant deâ cris de vengeance, et coui-urent vers l'endroit où la
fumée du coup de fusil montait encore comme ira léger nuage vers le ciel.
Quatre hommes restèrent auprès du prêtre, et, comme s'ils eussent cru qu'il était cause de ce gui venait d'arriver, ils le rudoyèrent et le frappèrent cruellement. 11 se laissa patiemment maltraiter et pousser d'un côté à l'autre de la route : pas un mot , pas une plainte ne s'échappa de ses lèvres.
Il se passa un temps assez long avant que Simon Brutus et ses camarades revinssent du taillis. A leur apparition sur la route, leurs yeux étincelaient de fureur, ils poussaient de confuses clameurs de dépit et de rage. . . fis n'avaient trouvé personne.
— En avant! cria le chef; cette après-dînée nous leur donnerons leur compte !
Le prêtre fut emmené avec plus de rudesse encore; on emporta le soldat blessé , et le convoi atteignit ainsi l'auberge de V Aigle.
C'était le même jour, vers trois heures après midi.
Simon Brutus se promenait de haut en bas devant Fauberge de V Aigle. 11 semblait enfoncé dans une profonde rêverie ; parfois il s'arrêtait brusquement et portait la main à son front; puis il adressait à la sentinelle postée devant la^m'iwiipielques paroles distraites, ou allait se placer sur le chemin du village pour voir si rien n'apparaissait dans le lointain.
Derrière la fenêtre de l'auberge se tenait baes Cuylen qui, impassible en apparence, mais en réalité tremblant et en proie à une vive anxiété, avait l'œil fixé sur le chef.
Ce matin-là, le meunier avait été témoin de si terribles scènes! On avait apporté chez lui un cadavre; le curé était emprisonné dans son écurie; de toute cette journée il n'avait entendu qu'atFreuses clameurs de vengeance et menaces de mort et d'incendie contre le village entier ! Saisi d'une profonde terreur, il suivait le chef d'un regard inquiet et craintif; car il était évident pour lui qu'à cette heure Simon Brutus était occupé à machiner dans sa tête des projets de vengeance et de destruction.
Sans aucun doute le meunier se trompait néanmoins. Quelque dure et méchante que fût d'habitude la physionomie de Simon Brutus, en ce moment un fugitif sourire venait par intervalles adoucir la farouche expression de ses traits. L'impatience qui le poursuivait visiblement attestait que, bien loin de méditer des actes de violence , il attendait avec émotion une chose dont il désirait ardemment l'arrivée.
Après quelque temps, il était allé inspecter pour la quatrième fois la route du village, lorsqu'il vit apparaître au loin quelques soldats.
Il revint précipitamment vers la sentinelle et lui dit d'un ton sévère :
— Voici le sergent : il amène une femme que j'ai fait arrêter. Fais attention qu'on ne laisse entrer personne, qui que ce soit, à X Aigle, tant que je ne serai pas venu
moi-même te donner d'autres ordres. Le sergent m'amènera cette femme dans la grande salle.
A ces mots il entra dans l'auberge.
Bientôt se montrèrent, à l'extrémité du chemin du village, une dizaine de soldats qui conduisaient une jeune femme en la tenant par les bras, et la poussaient de temps en temps doucement dans le dos pour hâter sa marche.
C'était une jeune fille admirablement belle, à la taille svelte et élancée, aux cheveux noirs comme l'aile du corbeaK « l'œil plein de flamme , et dont la physionomie enchanteresse avait une noble et imposante expression. Bien que des larmes perlassent dans ses yeux, elle ne fléchissait pas la tête; sa démarche, son attitude, attestaient le courage et la fierté.
Les soldats eux-mêmes subissaient l'impression de cette virginale majesté; les paroles qu'ils lui adressaient n'avaient pas leur rudesse accoutumée et semblaient adoucies par un sentiment de respect.
Mais les guides de la jeune fille se montraient d'autant plus brutaux envers un vieillard qui les suivait avec obstination , bien qu'ils l'eussent déjà mainte fois rudement repoussé en l'accablant d'affreuses menaces.
Cet homme était le sacristain maître d'école; il courait à la suite des soldats avec tous les signes d'un inexprimable désespoir, s' arrachant les cheveux, déchirant avec ses ongles sa poitrine ensanglantée, versant un torrent de larmes : en un mot, on eût dit que la douleur et le désespoir l'avaient rendu fou.
Par moments aussi sa douleur convulsive semblait
LA GUERRE DKS PAYSA.NS. 13t
s'apaiser ; alors il levait les mains et les yeux au ciel et implorait par de navrantes exclanfiations le secours de Dieu, oUj bravant les menaces des soldats, il se rapprochait davantage du triste cortège, et s'écriait d'une voix entrecoupée de sanglots :
— 0 Geneviève, mon enfant, ma malheureuse enfant! Toi, qui es tout ce qui me reste sur la terre, inestimable don du Seigneur, mon orgueil, ma joie, toi dans les mains de ces barbares ! toi livrée à leur impie perversité ! Innocent agneau, que veulent de toi ces scélérats î Mon Dieu, mon Dieu, je me meurs d'angoisse et d'effroi
Et après avoir, un instant encore, suivi le chemin en chancelant et trébuchant, sans conscience de ce qu'il faisait et comme anéanti, il élevait de nouveau sa voix plaintive :
— 0 Geneviève, chère Geneviève, ne sois pas si désolée ; mets ta confiance en Dieu, qui soutient ses martyrs dans leurs douleurs! Ah! songe que toute l'infamie des bourreaux ne peut souiller l'innocence de la victime
Comme si ses efforts pour dissimuler son propre désespoir avivaient encore ses souffrances, il se tordit affreusement, se mit à déchirer ses habits, et s'écria en tendant les mains vers le ciel :
— Malheur, malheur à moi, ô mon Dieu, d'être né ! Malheur à moi de ce qu'il vous a plu de me donner une enfant , un ange d'amour et de pureté ! Malheur, malheur, pour être jetée ea pâture à des monstres vomis par l'enfer 1... '
La jeune fille s'arrêta, quoi qu'on fit pour la pousser
en avant ; elle se retourna et cria à son père d'une voix consolatrice :
— Ah! mon père, ne vous attristez pas ainsi; votre voix me perce le cœur. Calmez, calmez, je vous en supplie, votre cœur affligé. Portons avec résignation notre sanglante croix...
— Mon enfant, mon enfant chérie, s'écria le maître d'école, tu ne comprends pas toute l'horreur de ton sort!
— Je la comprends, répondit la jeune fille en repoussant les soldats loin d'elle, mais je ne crains pas. Dieu m'a donné courage et volonté : il y a quelque chose de plus puissant que la rage des bourreaux.
— Oh ! non, non ! dit le père en gémissant, qui peut te protéger sinon Dieu?
— Ah! s'écria la jeune fille avec un amer sourire, vous demandez qui me protégera aujourd'hui contre l'imminence du danger ? La mort !
— La mort ! la mort ! répéta le père infortuné, en se tordant dans de nouvelles convulsions; la mort pour seul refuge !
Comme la jeune fille repoussait avec hauteur et avec un visible mépris les soldats qui voulaient lui faire pour suivre son chemin, le sergent entra dans une violente colère et ordonna qu'on écartât le vieillard par la force et en recourant aux coups au besoin.
Un soldat courut, le sabre levé, sur le sacristain, le saisit par le bras et s'efforça de le faire rebrousser chemin en proférant de terribles menaces; mais le pauvre homme, égaré par son affection, fit résistance,
se dégagea et s'élança vers sa fille , qu'on avait déjà entraînée p'.us loin.
Furieux, le soldat se précipita à la suite du sacristain, le saisit pour la seconde fois , le jeta sur le sol et leva sur sa tête un sabre menaçant.
Geneviève le vit, poussa un déchirant cri d'angoisse, repoussa les sans-culottes stupéfaits , s'élança vers son père, saisit par les épaules le soldat qui l'avait terrassé et le renversa en arrière sur le sable. Tout aussitôt elle releva son père, se plaça au-devant de lui, croisa les bras sur la poitrine, et cria en bon français à ses gardiens qui accouraient vers elle :
— Eh bien, sanguinaires tyrans, venez, percez le cœur d'une fille qui défend son père contre vos infâmes attaques ! Que tardez-vous, lâches bourreaux? trembleriez-vous devant une faible femme ?
La belle figure de la jeune fille avait une expression si majestueuse et si saisissante, ses yeux étincelants rayonnaient d'un si superbe dédain, que les soldats, comme frappés d'impuissance, se regardèrent les uns les autres avec stupéfaction.
— Belle femme ! murmura l'un d'eux; on dirait que le sang français coule dans ses veines !
— En voilà une qui a du courage! grommela un autre.
— Il me semble voir la. statue de la République ! s'écria le caporal.
— Elle serait diablement belle avec le bonnet rouge sur la tête ! remarqua Mucius Scévola avec le plus grand sérieux.
13* OEUVaES i>E HENRI CONSCIENCE.
Le sergent sourit avec bienveillance et dit à Geneviève :
— Très-bien ! voilà ce que nous aimons. Tu es une vaillante fenime.Tu n'as pas bonne opinion de nous; mais tu te trompes, ma belle : un républicain n'est ni monstre ni bourreau au point de vexer une aussi charmante fille. Au contraire, il te pardonne même les injures que tu lui prodigues injustement. Allons, suis-nous sans résistance ; par égard pour toi, nous laisserons ton père en paix.
La jeune fille enlaça ses bras au cou de son père et murmura quelques douces paroks à son oreille. Lorsqu'elle le quitta pour obéir à l'ordre du sergent, un torrent de larmes coula sur ses joues, et elle se prit à pleurer et à sangloter tout haut.
Le sacristain se mit à marcher non loin d'elle au bord du chemin, en tenant les mains sur ses yeux.
La troupe se rapprocha en silence de l'auberge de l'Aigle. Geneviève essuya les larmes qui mouillaient ses joues, et, le sein palpitant, jeta un regard sur l'auberge où elle savait que Simon Brutus l'attendait; elle semblait s'exciter elle-même à la lutte et se préparer à la résistance.
La sentinelle arrêta le sacristain au moment oii il voulut pénétrer dans l'auberge à la suite de sa fille. Quand il vit se refermer la porte par laquelle sa fille avait disparu, il frissonna et fut saisi d'une horrible anxiété. Mille pensées plus affreuses les unes que les autres lui passèrent par la tête; de temps en temps même, il lui échappait un cri d'angoisse, comme si de terribles
visions surgissaient tout à coup devant ses yeux égarés.
Soudain , fou de désespoir, il se précipita sur la porte et voulut l'ouvrir; mais la sentinelle l'en arracha en rapostropûant brutalement, et croisa la baïonnette sur sa poitrine pour l'empêcher d'avancer.
Le pauvre sacristain, comme s'il eût perdu toute conscience de son état, se laissa ghsser sur ses genoux et rampa sur le sable jusqu^à la sentinelle en implorant sa compassion, li levait vers le soldat des mains suppliantes et demandait avec des gémissements navrants la grâce de pouvoir suivre son enfant.
Après s'être vainement répandu en injures , la sentinelle saisit au collet l'infortuné, le traîna jusqu'à l'autre côté de la route et le jeta là à terre.
Le sacristain se releva et, comme accablé sous le poids de sa douleur, il appuya sa tête contre un arbre et se prit à pleurer.
Peu de temps après il quitta cet endroit et se mit à marcher d'un pas rapide, quoique mal assuré, dans la direction du village. On eût dit que son esprit troublé lui- avait révélé un suprême secours, et qu'il se hâtait d'aller l'invoquer,.
Pendant ce temps, Geneviève avait été introduite auprès de Simon Brutus. Le sergent la conduisit jusqu'au milieu de la chambre, salua son chef et disparut.
Tandis que la jeuDe fille se tenait immobile et les yeux baissés, Simon Brutus alla à la porte et en tourna la clef.
Cette mystérieuse précaution fit frémir Geneviève
d'effroi et d'indignation. Elle releva la tête avec fierté, lança au chef un regard foudroyant et dit :
— Je ne sais quel est le sort que vous me réservez; mais je vous prie de croire, monsieur, que parfois le cœur d'une faible femme recèle plus de courage que le cœur des hommes qui fuient devant votre tyrannie !
Simon Brutus resta immobile et stupéfait près de la porte; il contempla avec admiration cette jeune fille dont le regard hardi le troublait jusqu'au fond de l'âme. Dans une majestueuse et fière attitude, le visage pâle, les joues frémissantes , elle ressemblait à la statue de marbre d'une héroïne grecque.
Il se rapprocha d'elle et lui dit :
— Geneviève, pourquoi as-tu peur de moi ? Crois-tu donc que Simon t'ait fait chercher pour te tourmenter? Assieds-toi, Geneviève, et sois tranquille. A moins que tu ne le veuilles toi-même, il ne te sera fait aucun mal
Il approcha im siège de la jeune fille et lui prit la main comme pour l'engager à s'asseoir.
La vivacité avec laquelle elle arracha sa main à son étreinte et le regard d'indignation qu'elle lui jeta le firent pâlir et blessèrent très-profondément son orgueil. Frémissant de dépit, il s'éloigna un peu d'elle, s'assit et dit d'un ton mécontent :
— 11 paraît que tu veux me fâcher! N'oublie pas pom-tant, citoyenne, que tu es en mon pouvoir. Si tu crains que le lion ne te morde, ne l'agace pas !
— Puis-je savoir pourquoi vos soldats m'ont si audacieusement arrachée à ma demeure? demanda la jeune
fille sans prendre garde à la menace. Dites, monsieur, que demandez-vous de moi? Quels sont vos projets?
— Mes projets? Je n'en sais rien moi-même. En tout cas, je ne songeais pas à t'olFenser. Le désir de te voir et de te parier m'a décidé à te faire venir. Si l'invitation a été un peu rude , ce que je suis le premier à regretter, cela vient de nos mœurs, Geneviève : les républicains n'ont pas le temps d'être polis; cependant leur cœur n'est pas aussi dur que leur manière d'agir le fait peutêtre supposer.
Le ton adouci de ces dernières paroles tranquillisa un peu Geneviève ; l'angoisse cessa en partie de se peindre sur son visage. Elle s'assit et dit d'une voix calme :
— Eh bien , monsieur, si vous avez encore quelque chose à dire, j'écoute; si, au contraire, votre désir est accompli, je vous prie de me laisser partir. Mon pauvre père souffre d'inexprimables douleursj la terreur qui le possède lui donne un avant-goiit de la mort,
Simon Brutus parut tout joyeux du changement survenu dans l'esprit de la jeune fille.
— Geneviève, dit-il d'une voix émue, depuis cinq ans j'ai mené une vie bien rude; j'ai vu des révolutions et des massacres, j'ai bravé vingt fois la mort, j'ai pris part au fiévreux triomphe du peuple après la victoire, j'ai partagé sa rage destructrice dano l'accomplissement de ses vengeances; j'ai vu couler le sang par torrents, j'ai vu des centaines de têtes rouler sur l'échafaud. J'ai été ballotté dans tous les sens par les événements de Paris, comme un misérable jouet du sort : dans ce tourbillon d'une société en fermentation, j'ai tout oublié;
m ŒUVRES DE, HENRI CONSCIENCE.
mon pays, mon village, mon père, tout, sauf ua seul sentiment qui avait pris racine au plus profond de mon cœur... Toi, Geneviève, toi seule vivais toujours devant mes yeux ; ton image seule ne m'a jamais abandonné...
La jeune fille écoutait ces paroles, muette et la tête penchée sur la poitrine.
Le chef reprit :
— Quand nous étions plus jeunes , Geneviève, il m'a semblé mainte fois que tu n'étais pas indifférente aux efforts que je faisais pour obtenir de toi un regard d'amitié. Dis-moi, Geneviève, me suis-je trompé? n'y a-t-il jamais rien eu dans. ton cœur qui parlât en ma faveur?... Tu ne réponds pas?
— Est-ce la vérité- que vous désirez entendre? demanda Geneviève.... Mais si cette vérité devait vous blesser?
— N'en dis pas moins la vérité, Geneviève.
— Eh bie% il est possible que, dans notre première enfance, je n'aie pas eu moins de sympathie pour le joyeux Simon Meuleraans que pour mes autres compagnons de jeu;, mais plus tard, lorsqu'il fut devenu un brutal et hautain jeune homme,, lorsqu'il méconnut les conseils et les ordres de son père, et s'attacha aux idées ^mpifis des tyrans qui aujourd'hui oppriment notre patrie,, alors ma sympathie pour lui se changea en aversion.....
A ces mots,, xm frisson subit fit tressaillir Simon Brutus des pieds à la tète; il contint cependant l'explosion de son dépit et de sa colère, et répondit :
— Dans ce temps-là, Geneviève, la rétrograde Belgique pouvait encore espérer qu'elle repousserait la liberté pour continuer de vivre sous le joug de l'ignorance et de l'esclavage; mais, aujourd'hui cet espoir s disparu. Notre ci-devant patrie fait partie de la République française, et bientôt elle ressemblera à la puissante France, non-seulement par les lois, nuis encore par la langue et les mœurs. Ce ^i jadis était in mal et une honte, est maintenant une vertu et un hoîmeur. Ne se pourrait-il pas, Geneviève, que tu trouvasses dans ton cœur plus de sympathie pour Simon Brutus, le commissaire de l'administration centrale, que tu n'en éprouvais pour le fougueux jeune homme que tu as connu autrefois?...
— Ah ! Simon, s'écria la jeune fille, pourquoi me forcer à vous offenser? Pourquoi me demander ce qu'il vous est facile de deviner? Laissez-moi partir ; épargnezvous à vous-même la désagréable déclaration du sentiment que vous m'inspirez...
— Ce sentiment est donc bien terrible ! murmura le chef avec un sourire plein d'amertume. Tu me hais donc bien profondément que tu refuses de traduire ta haine en paroles? Quoi qu'il en soit, je désire que tu parles.
— Voyez- vous, Simon, autrefois j'avais pour vous une aversion intime mais calme; mais aujourd'hui que vous vous êtes laissé choisir par des scélérats abandonnés de Dieu, comme le bourreau qui a pour mission de nous torturer corps et âme, qui vient arrêter nos frères, qui vient porter une main coupable sur nos prêtres, qui vient profaner par un affreux sacrilège les temples de
notre Dieu, qui brûle nos maisons, et nous traite comme de stupides bêtes de somme ou comme un vil troupeau sans raison... aujourd'hui, la foi que vous insultez, la patrie en larmes^, tout ce qui m'est cher sur la terre, tout me crie que je dois vous mépriser, que je dois vous haïr comme un instrument de Fenfer, comme un envoyé de ces monstres sanguinaires qui, venus de Paris, couvrent le monde entier de désastres, de sang et de larmes !...
En prononçant ces paroles la jeune fille avait repris par degrés sa fière attitude ; emportée par une indignation croissante, elle paraissait avoir oublié qu'un danger terrible la menaf "^t.
Quant à Simon Brutus un grand changement s'était opéré aussi sur sa physionomie; à mesure que les sévères paroles de la jeune fille lui arrachaient toute espérance et portaient à son orgueil de profondes blessures, la pâleur de la rage s'était répandue sur son visage. Assis sur son siège, il tremblait et son poing, crispé par la colère étreignait convulsivement la poignée de son sabre. Quand la jeune fille se tut, il se leva brusquement :
— Insolente! s'écria-t-il, tu ne me crains pas? Sais-tu bien que je puis faire de toi ce que je veux? Sais-tu bien que rien au monde, qu'aucune puissance sur la terre ne peut m'arrêter ou te protéger?
— Vous m'avez demandé la vérité, je vous l'ai dite, répondit Geneviève. Je ne vous crains pas assez pour mentir.
Transporté de fureur par le ton méprisant de ces derniers mots, le chef s'élança vers la jeune fille, l'arracha
de sa chaise, et lui meurtrissant le bras de son poing, il s^écria :
— Ah ! tu ne me crains pas assez ! Il faut donc que je te fasse sentir mon pouvoir, fanatique entêtée !
Geneviève se laissa malmener rudement, et fixa sur son persécuteur un regard ironique et dédaigneux qui enflamma davantage encore sa colère.
Lorsque Simon Brutus la lâcha et, frémissant de rage, se plaça devant elle les bras croisés sur la poitrine, le sourire provocateur flottait encore sur les lèvres de la jeune fille.
— Tu ne comprends donc pas le danger qui te menace? Tu es donc folle ! s'écria le chef d'une voix tonnante.
— Folle? dit la jeune fille. Étaient-ils fous ces chrétiens martyrs qui, du milieu des flammes, provoquaient encore leurs bourreaux?
— Sottises du temps du plus aveugle fanatisme 1 murmura le chef.
— Eh bien, s'écria Geneviève, était-elle folle cette héroïne française qui délivra le monde d'un monstre altéré de sang? Était-elle folle, Charlotte Corday?
En disant ces mots la jeune filie avait relevé la tête; une si profonde expression de volonté et de résolution se peignait sur son visage, son regard était si plein de mystérieuse menace, tout en elle annonçait une si fervente exaltation que Simon Brutus, comme dominé et effrayé, fit vivement un pas en arrière. Il tira un pistolet de sa ceinture et en releva le chien.
— Ah ! c'est ainsi ! s'écria-t-il. Charlotte Corday ! Moi
qui étais assez naïf pour te parler d^ainour 1 Et toi tu viens pour m'assassiner ! Peut-être t'imaginais-tu par cette lâclie action mériter une place en riaradis? Mais tu n'y réussiras pas, misérable que tu es!
— Vous vous méprenez sur mes intentions, répondit Geneviève; je ne crains pas la mort, et me fissiez-vous endurer le martyre, je suhirais.avec résignation mon sort jusqu'à la fin...
— Que parles-tu donc de Charlotte Corday ! Te moques-tu de moi par hasard?
— Il est un malh«ur plus grand que la mort ! dit la jeune fille d'une voix sombre et en soupirant, tandis qu'un feu étrange s'allumait dans ses yeux.
En ce moment on frappa doucement à la porte. Le chef pai'ut mécontent de se voir dérangé; néanmoins il alla ouvrir.
— Qui te donne l'audace de méconnaître mes ordres? demanda-t-il au sergent qui avait frappé.
— Citoyen commissaire, répondit celui-ci, j'ai pensé que vous ne prendriez pas mal la chose. Il y a à la porte de l'auberge un homme qui veut à toute force pénétrer ici. Pour le retenir il nous faudrait le maltraiter, et comme il dit qu'il est le propre père du citoyen commissaire, cela n'irait pas. Que devons-nous faire?
Simon Brutus frappa du pied avec impatience et répondit :
— Encore des gémissements et des lamentations! Dis au citoyen qu'il attende un peu; je t'appellerai tout à l'heure quand il faudra le faire entrer.
Il referma la porte, et se tournant vers Geneviève :
— Ainsi, citoyenne, lout est fini entre nous! lui dit-il. Ta t'imagines cela, n'est-ce pas? Eh bien, tu te trompes. Je sais pourquoi tu me hais : tu es fiancée à un autre homme, à un lâche qui, au lieu de servir sa patrie, s'enfuit dans les bois avec un tas de stupides paysans, — à un brigand qui surprend et assassine pendant la nuit les soldats de la République française. Tu espères, et lui l'espère aussi, que mon départ vous donnera l'occasion de conclure ce mariage. C'est ce que nous verrons ! A dater de ce moment tu es prisonnière de la (République française. Comme otage, comme gage du départ de Bruno pour l'armée, tu seras emmenée à Anvers et enfermée dans la citadelle. Prépare-toi en conséquence; dès ce soir tu partiras avec le curé.
— Puis-je voir mon père avant mon départ? demanda la jeune fille avec m extrême sang-froid.
— Ton père? ton père est un esclave du fanatisme; il ne peut rien te dire qui t'inspire de meilleures pensées. Tu ne le verras plus !
Des larmes jaillirent des yeux de Geneviève; mais elle fit effort sur elle-même pour maîtriser les signes extérieurs d'une douleur qu'après une lutte pénible elle parvint à refouler au fond de son cœur.
Pendant ce temps Simon Brutus était allé vers la porte et avait appelé le sergent.
— Citoyen sergent, dit-il d'un ton impératif, qu'on enferme cette femme avec le curé dans l'écurie; qu'on lui donne une chaise et de plus tout ce qu'elle demandera. Va, et qu'on fortifie la garde de l'écurie... Amènemoi aussi le citoyen qui désire me parler...
Mi ŒUVBKS DE HENRI CONSCIENCE.
Tandis que le sergent emmenait vers la porte la jeune fille, Simon Brutus dit à celle-ci :
— Tu vois bien, Geneviève, que je n'ai pas encore perdu tout à fait l'espoir de te voir revenir à la raison. Où que tu te puisses trouver, souviens-toi que j'ai le pouvoir de te sauver et même de t'assurer un sort digne d'envie. Un seul mot de ta bouche, et tu es libre...
La jeune fille quitta la chambre sans lui répondre.
Plongé dans de profondes et inquiètes réflexions, Simon Brutus allait et venait par la chambre, en murmurant à part lui d'un ton mécontent :
— Mon père ! Au milieu de tous ces efforts, de toutes ces préoccupations j'avais presque oublié que je me trouvais si près de lui. Que veut-il? Se trouver avec moi, me revoir? Il n'est pas moins fanatique que les autres. Le village entier est pourri et vermoulu. Il vient sans doute avec de grandes exclamations, et probablement aussi avec des larmes, me demander des choses incompatibles avec mes devoirs. Je puis excuser son erreur; mais renoncer pour cela à un seul point de ma foi républicaine, ce serait une faiblesse... Et puisque tout le monde ici me hait et me méprise, pourquoi méconnaîtrais-je pour l'amour d'eux l'esprit des ordres de l'administration centrale, et me ferais-je passer pour un lâche aux yeux de mes compagnons? Soit! que mon père vienne ! S'il est raisonnable, ji^ veux l'être aussi.
Bien que Simon Brutus prononçât ces mots avec un apparent sang-froid, il était au fond du cœur beaucoup moins calme qu'on ne l'eût cru. La venue de son père ïe troublait : la nature et l'orgueil luttaient en lui, mais
l'issue de cette lutte ne pouvait demeurer longtemps douteuse :
— Quel enfantillage ! s'écria-t-il. L'homme n'est-i! pas sur la terre un être indépendant, responsable uniquement de ses propres actions? Et si le hasard m'a fait plutôt naître fils d'un brasseur, d'un lourd paysan que* d'un philanthrope ou d'un philosophe, est-ce en rien ma faute, puisqu'il ne m'était pas permis de choisir? L'esprit borné du père peut-il condamner le fils à la même stupidité?
Il secoua la tête avec dépit, en homme qui n'est pas tout à fait convaincu de ce qu'il dit. Ce fut même avec un certain découragement qu'il reprit :
— En vérité, un républicain ne devrait avoir sur la terre ni père, ni mère, ni amis; et même pas de vie passée. Alors il serait libre de toute entrave et fort comme un géant, grâce à la puissance d'une volonté que rien n'arrêterait...
En ce moment la porte s'ouvrit; un vieillard aux cheveux blancs et au dos un peu voûté entra en pleurant dans la chambre.
Simon Brutus courut au-devant de lui avec une émotion visible, lui saisit la main, et le pressant affectueusement sur son sein :
— Mon père, demanda-t-il, pourquoi pleurez-vous? Allons, calmez-vous; dites-moi ce qui vous afflige.
Un radieux sourire illumina le visage du brasseur; l'intonation douce et émue de la voix de son fils paraissait le surprendre et le transporter de bonheur.
— Là, asseyez-vous, reprit le chef, vos larmes me»
!i6 ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
font malo Ce n'est pas ainsi qu'après cinq années rt'absence je devrais revoir mon père.
— Mon fils ! mon filsl s'écria le brasseur en se jeta au cou de Simon Brutus, il y a de l'affection dans la voix! Je me trompe peut-être j maiSj pour l'amour df
* Dieu, laisse-moi quelque temps dans cette douce erreu Il embrassait et caressait son fils avec une fiévrei; émotion; celui-ci se prêta un instant à ces démonsti tions affectueuses, mais bientôt il détacha doucement îi bras de son père de ses épaules à lui, et reprit :
— Je te remercie, mon père, de ce que tu m'aini encore d'un amour si ardent, quoique notre manière ; penser diffère du tout au tout. Tu es venu ici pour i parler de choses importantes, je le pense du moins. D' moi ce que tu désires ; si je puis le faire sans faillir , mes devoirs, je me réjouirai t'e pouvoir te complaire en .quelque chose.
— Ah ! Simon, dit le brasseur, puisse le ciel éclairer ton âme en ce moment ! Puisse-t-il exaucer ma prière désespérée et détourner de moi la mort la plus affreuse, la mort sans espérance. Simon, il est apparu dans notre village une cinquantaine de bourreaux, envoyés par de sanguinaires tyrans, et qui nous font mourir d'effroi et de tourment, et toi, toi, mon fils, tu es le chef de ces barbares émissaires ! Oh ! ma douleur, ma honte est inexprimable ! Je voudrais n'être pas né ; mon fils ne fût jamais devenu le persécuteur de ses frères, mon sang ne se fût jamais révolté contre Dieu!
Le visage de Simon Brutus s'assombrit; il s'agita avec impatience sur son siège, et répondit :
— - Ce sont là d'autres affaires, mon père. Suppose que, par respect pour toi, je voulusse changer ma manière de voir, je songeasse à renier mes convictions républicaines, cela n'en serait pas moins impossible. Un hamme peut-il changer d'âme comme il change d'habits?
— 0 Simon, dit le père, abandonne cette conduite impie ; donne la liberté à tes prisonniers, reconduis à Anvers tes sauvages soldats et reviens dans notre village. Je te céderai tout mon bien, et te rendrai seul maître de tout ce que je possède. Tu auras encore de beaux jours à vivre, et tu pourras être heureux en ce monde...
Simon Brutus répondit avec un amer sourire :
— Tu t'égares, mon père. Comment donc se peut-il ' que tu te sois laissé aveugler à ce point-là? Ne vois-tu
donc pas que la République française vient t'apporter cette même liberté pour laquelle nos pères ont versé inutilement tant de sang?
— La liberté? dit le père stupéfait en poussant un profond soupir. Tu nous apportes la liberté? Sous les empereurs ' nous étions indépendants; nos droits étaient inviolables; il n'y avait pas, sur la terre, de peuple plus libfe que nous. Aujourd'hui l'étranger envahit notre pays et en prend possession sans conditions, en vertu du seul droit du plus fort. Sans nous consulter, il anéantit tout ce qui nous est cher : lois, langue, mœurs, religion. Ses farouches mercenaires nous traitent comme des esclaves; ils nous maltraitent, ils nous volent ce qui est à nous, ils incendient nos demeures... et si quelqu'un de
i. Les cBiperears d'Antrichs,
nous ose proférer une plainte, la mort ou la prison étouffent ce ressouvenir timide de nos droits perdus, Ah !... et il nous faudrait aimer cette affreuse servitude, parce que nos bourreaux assurent qu'elle s'appelle liberté?
— Que tu es injuste ! Combien tu es ingrat ! s'écria Simon Brutus. Nous sommes vos bienfaiteurs, et tu nous appelles vos bourreaux !
— Nos bienfaiteurs ! reprit le brasseur en levant les mains au ciel... La persécution, le meurtre, l'incendie, sont-ce là des bienfaits ! Le langage des hommes auraitil changé de signification?
— C'est que tu ne le comprends pas. L'ignorance qui, pendant des siècles, a retenu le monde dans les ténèbres,* a obscurci votre intelligence et vous a rendus incapables de saisir la vérité. Vous attachez le plus haut prix à des^ choses insignifiantes, à des choses qu'on vous a fait respecter et aimer comme on fait aimer leurs jouets aux enfants, pour détourner leur esprit de préoccupations plus sérieuses. Et voilà comment il se fait que vous méconnaissez les bienfaits les plus précieux qui pussent être donnés à l'humanité, c'est-à-dire la lumière, la raison, l'indépendance, la liberté, la fraternité... Et cependant nous vous apportons tout cela au nom de la généreuse République française !
Depuis im instant le brasseur écoutait en frémissant et l'opil étincelant les paroles de son fils. Tout à coup il se le\'a vivement et s'écria avec une indignation crois santé qui finit par dégénérer en colère :
— La lumière ! Lancer au ciel de sanglants et odieux
blasphèmes et insulter à Dieu; mettre le sauvage désir à la place de la vertu, lâcher la bride aux passions, ne reconnaître d'autre loi qu'un orgueil insatiable, donner pour unique mobile à ses actions, à ses paroles la plus lâche brutalité... c'est là la lumière? c'est là la raison? L'indépendance, dis-tu? Dépouiller un peuple qui était libre et indépendant depuis des siècles, et cela parce qu'il est petit et faible, le dépouiller de sa langue, de ses lois, de ses mœurs ; lui voler ses trésors, le persécuter, le torturer, l'opprimer de toutes façons, lui poser sur la nuque un pied insolent et le charger de fers comme un troupeau d'esclaves... Voilà l'indépendance que vous nous apportez! — La fraternité! Si ce sentiment a jamais existé dans le pays que tu sers, des monstres l'ont étouffé dans le sang humain. Est-ce la fraternité qui a tiré de l'enfer la guillotine parce que les glaives manquaient au massacre? Est-ce la fraternité qui a conduit à l'échafaud un roi innocent et sa famille? Est-ce la fraternité qui a fait noyer des populations entières parce que la guillotine même ne fonctionnait pas assez vite ? Est-ce elle qui, dans les rues de Paris, a fait braquer des canons sur les républicains eux-mêmes, parce que la mitraille va vite en besogne, et abat les hommes comme le moissonneur les épis? Est-ce elle peut-être qui faisait hurler l'infernal Marat qu'il voudrait voir tombei cent mille têtes pour que la vue des torrents de sang enflammât davantage encore l'amour pour votre liberté impie et votre haine ardente contre l'humanité? Est-ce elle qui vous a poussés vers les prisons regorgeant de victimes et vous a excités à égorger avec une rage
J50 OEUVRES DE HENnl CONSCIENCE.
inouïe des milliers de prisonniers, et à vous baigner jusqu'aux genoux dans le plus noble sang de la France? Ab ! dites plutôt que vous êtes abandonnnés de Dieu, que l'esprit du mal s'est emparé de vous et xous mène à l'éternelle damnation en vous faisant accumuler forfaits sur forfaits ! — Vous nous apportez la liberté? Quand l'étranger a-t-il apporté la liberté à un peuple? Qui vous 3 appelés? Vous attachez notre patrie à la remorque de la France égarée... Qui vous a donné le droit de faire de nous les esclaves de l'étranger? — Vous nous apportez la lumière? Pour nous toute lumière vient de la source de réternelle sagesse ; elle descend de là-haut sur l'humble humanité; vous n'avez rien que l'éclair dévorant qui jaillit du bourbier de vos fiévreuses et mauvaises passions, et s'élance contre le ciel comme une horrible insulte à Dieu...
— Silence! plus un mot! s'écria Simon Brutus en se levant furieux. Si tu as des dieux que tu n'aimes pas à entendre blasphémer, j'ai, moi aussi, une foi que je ne veux pas laisser insulter ! Ah! tu as failli me faire mourir d'indignation... et si tu n'étais pas mon père...
A cette dernière exclamation il saisit un pistolet, eî son poing en tourmenta convulsivement la crosse.
' — 0 mon Dieu ! s'écria le pauvre père d'une voix déchirante, tandis que sa tête se renversait sur le dossier de la chaise et qu'il élevait ses mains jointes vers le ciel, ô mon Dieu ! épargnez ce crime à mon enfant!
La pâleur de la mort se répandit sur son visage ; ses yeux se fermèrent , ses bras inertes s'atfaissèrent le long
de son corps j il gisait là comme mi cadavre inanimé.
A cette vue Simon Brutus fut saisi d'une extrême frayem' ; il courut tout tremblant à son père, lui pressa les mains, s'éloigna de nouveau, alla prendre de l'eau et en baigna le front glacé du vieillard, en lui prodiguant des paroles de consolation.
Après de longs efforts il vit enfin son père revenir à la vie. Le vieillard ouvrit les yeux avec une sorte d'étonnement, promena un instant son regard autour de la chambre, sans conscience de son état, et, poussant un cri d'angoisse, porta vivement les mains à ses yeux pour cacher les larmes qui commençaient à couler abondamment sur ses joues.
Simon Brutus ne savait que faire : on pouvait lire sur ses traits et deviner à l'inquiète agitation de ses mouvements qu'il était en proie à un profond dépit : un sentiment où se mêlait l'impatience et la honte s'élevait en lui.
Quelque chose lui disait que sa position était ridicule; un autre sentiment s'efforçait aussi de trouver place dans son cœur, la pitié que lui inspirait la tristesse de son père. 4
Il lui prit de nouveau la main.
— Mon père, lui dit-il, tu t'es trompé ; mon intention n'était pà^ de te menacer. Je voulais dire seulement qu'un autre que toi n'eût pas impunément outragé la République française en ma présence. Tu me crois donc bien jDeryet-ti, bien méchant, pour avoir eu peur de moi, comme si j'étais caj/able de te faire du mal! Allons, calme-toi et ne parlons plus de cela...
Le vieillard se leva en silence, retira sa main de celle de son fils et se dirigea vers la porte :
— Tu me quittes après ce déplorable incident? dit Simon Brutui d'une voix calme et en poussant un soupir. Pardonne-moi plutôt mon emportement; il vient de k profondeur de mes convictions. Le débat n'était pas entre nous deux, mon père; ton opinion est opposée à mes principes, et, dans ces temps de régénération du monde, l'homme disparaît devant les idées en lutte.
— J'étais venu ici pour te demander ime grâce, dit le père avec le calme de l'abattement et en s' arrêtant au milieu de la chambre, mais je sens que ma prière serait Tejetée. Il est donc inutile que je tente un effort : tu serais inflexible et impitoyable comme ceux dont tu es rémissaire.
— Parle toujours, répondit le chef; peut-être me serairïl possible de te prouver le contraire.
— Simon, dit le père d'une voix pleine d'affliction, notre pauvre curé a quatre-vingts ans; sa vie touche à sa fin, il mourra en prison. Tu crois pouvoir livrer à tes chefs le prêtre à cheveux blancs? Hélas, c'est un cadavre que tu liur présenteras. C'est cet excellent homme qui t'a baptisé ! Il s'est tant réjoui lors de ta naissance, car c'était mon ami dévoué et c'était lui qui avait prié Dieu de bénir mon union avec ta mère... Par pitié pour moi et pour lui, laisse-le aller, accorde-lui la grâce de pouvoir mourir paisiblement auprès de son humble église !...
Le chef secoua négativement la tête et parut profondément attristé.
~ Et Geneviève! poursuivit le brasseur; c'est luie
femme ; elle n'a rien fait qui puisse t'irriter ; elle est innocente comme un agneau. Simon, mon fils, donne-lui la liberté ! Son père est au lit, agonisant ; la perte de son unique enfant lui a percé le cœur !
— Si tu savais, mon père, ce que tu me demandes î s'écria Simon Brutus avec douleur.
Le brasseur crut sans doute que son fils hésitait et penchait vers une décision favorable. Cette idée illumina tout à coup son visage d'un rayonnement d'espérance; il se laissa tomber aux pieds de Simon Brutus et s'écria en levant vers lui des mains suppliantes :
— Mon fils, vois, ton père est à tes pieds ; oh 1 ne sois pas inexorable; écoute, écoute ma prière ! Accorde-moi la liberté de ces innocentes victimes : je te bénirai et je prierai Dieu pour toi !
Simon Brutus, frémissant d'émotion, releva son père et demeura un instant plongé dans une muette méditation.
— Ail ! Simon, ne te laisse pas dominer par l'esprit du mal ! dit le vieillard d'une voix suppliante.
Le chef releva la tête; ses traits portaient l'empreinte d'une tristesse profonde.
— Le curé n'est pas mon prisonnier, dit-il ; il appartient à l'administration centrale qui m'a chargé de procéder à son arrestation. Geneviève sert d'otage jusqu'à la soumission de Bruno aux lois de la République française : elle n'épousera pas mon ennemi. Ce que tu me demandes est impossible. Quoi qu'il m'en coûte, je dois rejeter ta prière : le devoir me l'ordonne. •
Le malheureux père se dirigea vers la porte en ver-
154 œUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
sant de nouvelles larmes ^ et dit avec l'accent du désespoir :
— Simon, je dois te quitter; il me faut m'en aller, me hâter, car quelque chose me pousse à \me action terrible. Ma bouche veut maudire le bourreau issu de mon sang ; mais mon cœur est encore assez fort pour refuser la malédiction. Ah! tu ne me verras plus jamais : ton père quitte le village où il est né; il va cacher sa honte et son désespoir, il va expier quelque part, dans la solitude, le péché de t'avoir donné la vie; il va pleurer, gémir, mourir dans un lieu que tu ne connaîtras jamais
Simon Brutus s'élança vers son père ; mais le vieillard, tout en larmes, avait quitté la chambre avant que son fils pût l'atteindre.
L'inexorable tils rentra, tomba sur une chaise accablé par l'émotion, et posa la tête sur la table.
Il murmura quelques mots inintelligibles, comprima son front de la main à le briser, et demeura longtemps comme anéanti dans une douloureuse rêverie.
Enfin, au bout d'un quart d'heure, il se leva. Un sourire amer crispait son visage; un feu sombre étincelait dans ses yeux.
Il alla à la porte, appela le sergent, et lui dit d'une ";oix entrecoupée :
— Qu'on surveille soigneusement le prêtre et la femme. Si mes ordres sont méconnus, je brûle sans miséricorde la cervelle aux coupables. Qu'on fasse tous les préparatifs nécessaires pour venger l'assassinat du caporal : dans une heure nous irons au village et met-
trons en feu ce qui doit être détruit. Qu'on se tienne prêt !
Ces ordres donnés, Simon Brutus se mit à parcourir la chambre d'un pas rapide, en maugréant et blasphémant, comme s'il eût été poursuivi par quelque pensée affreuse.
Lorsqu'on voulait quitter la commune de Waîdeghem pour gagner le village le plus voisin, dans la direction de Turnhout, les habitants vous montraient une haute et épaisse forêt, et vous indiquaient un sentier qui s'enfonçait dans la partie la plus sombre du bois.
Ce sentier vous faisait d'abord traverser un taillis de chênes qui, malgré son étendue, portait encore les traces du travail de l'homme; mais à mesure qu'on pénétrait plus avant dans la forêt, une sauvage nature prenait par degrés le dessus.
Bientôt le sol s'accidentait en collines et en vallées, et se couvrait de plantes de toute espèce qui croissaient au hasard dans un désordre complet.
Là des bouleaux, des trembles, des chênes, élevaient vers le ciel leurs larges couronnes de verdure , et couvraient de leur ombre les arbres de moindre taille ; ceuxci, trop nombreux, se refoulaient les uns les autres, et, comme étouffés, semblaient chercher à l'envi ime issue vers la lumière. Partout où quelques rayons de soleil parvenaient obhquement jusqu'au sol, des buissons s'é-
talaienl avec une luxurieuse vigueur, et poussaient leurs branches à travers tout jusqu'à ce qu'une végétation plus puissante vînt leur ravir l'air et la lumière. Plus loin , au bord d'un ruisseau presque invisible , des saules et des aunes baignaient dans l'onde fraîche leurs fantastiques racines, ou bien encore le sol, s' affaissant brusquement, se transformait en marais mouvant ou se dissimulait sous la haute et grisâtre végétation du myrte sauvage.
A une profondeur de plus d'une demi-lieue dans la forêt se trouvait un endroit nommé le Zandberg parce que le sol humide jusque-là s'y élevait tout à coup de façon à former une colline passablement haute, et offrait un vaste espace presque nu, et qu'on eût dit ménagé à dessein au milieu de l'impénétrable fourré qui s'avançait de toutes parts jusqu'au pied de la dune de sable.
C'est là qu'une partie des habitants de Waldeghem s'étaient réunis et réfugiés.
C'était un étrange et mystérieux spectacle.Tout autour du Zandberg, sur la lisière du bois et cachés en partie sous le feuillage, une foule de gens étaient assis par petits groupes , la tête dans les mains , mirets et immobiles, comme s'ils eussent été privés de vie.
Il était facile de voir que la crainte de la mort avait fait fuir des familles entières vers ce lieu retiré, car bien que les jeunes hommes y fussent les plus nombreux, on y remarquait aussi des vieillards, des femmes et des en-