‹ La guerre des paysansChapitre 7 sur 11 · I. MontagM de sable · texte numérisé non relu

I. MontagM de sable

LA GUERKE DES PAYSANS. tSÏ

fants, courbés sous le poids d'une profonde angoisse, et dont la pantomime d'ésespérée attestait une extrême frayeur.

Aux extrémités de la clairière , sur les points par lesquels on pouvait arriver au Zandberg, étaient postés de jeunes paysans, le fusil à la main et la tête penchée sous le feuillage pour épier tout danger qui pouvait sur^ venir.

De temps en temps un gémissement isolé, une plainte déchirante s'élevait de l'une ou de l'autre de ces familles éplorées; mais ces clameurs de désespoir allaient se perdre dans l'espace, et un silence morne, et pour ainsi dire ininterrompu, continuait à planer sur cette scène.

Derrière le Zandberg, au bord du bois, se trouvait une petite hutte construite à la hâte avec des branches et du feuillage.

Sur le tronc d'un saule vermoulu qu'on avait traîné devant la cabane, Bruno était assis, la tête penchée, le regard fixé sur le sable; de la main droite il étreignait un fusil avec une force convulsive , de l'autre il serrait contre lui une vieille femme qui pleurait assise à son côté.

La femme leva ses yeux pleins de larmes sur le jeune homme , et prononça quelques mots qui le firent tressaillir.

— Pour l'amour de Dieu, ma mère, répondit-il, n'accroissez pas ma douleur par votre amère tristesse. Mon cœur est aussi déchiré par une mortelle anxiété. Vos prévisions, si peu fondées qu'elles, soient, me font trembler. Ah ! pourquoi ne m'avez-vous pas laissé partir?

— Bruno, cher Bruno, ils t'auraient certainement tué, s'écria la femme.

— Mais j'aurais appris où est mon père; il serait avec nous en ce moment... Cette terrible inquiétude, plus cruelle que la mort même, ne nous tortmerait pas.,. Allons, ma mère, un peu de patience encore; chassez de votre esprit ces rêves effrayants : Jean sera bientôt de retour; il nous apportera des nouvelles de mon père...

Bruno eût continué de donner des consolations à sa mère, si un jeune paysan, qui était monté au sommet du sablon, ne se fût mis à pousser de douloureuses exclamations et n'eût fait entendre le terrible eri : Au feu ! au feu ! de telle faççn que tous les groupes répondirent à son cri d'alarme et gravirent la colline en proie à une curiosité pleine d'angoisse.

Bruno quitta aussi le tronc de saule qui lui servait de siège.

Bientôt l'air se remplit, au haut de la colline, des clameurs d'un indicible désespoir; les femmes tombaient à genoux et levaient vers le ciel des mains suppliantes, ou se jetaient , éperdues d'effroi, au cou de leurs frères ou de leurs fils; les vieillards se tordaient dans un muet désespoir, les enfants poussaient des cris de détresse, les jeunes gens, saisis d'une profonde désolation, couraient çà et là, et se répandaient en exclamations désespérées que leur arrachait le sentiment de leur impuissance.

— 0 malheur! malheur! le village en feu! notre village brûle ! Tel était le cri qui dominait le plus distinctement ce concert confus de clameurs d'épouvante.

En effet, les malheureux fugitifs voyaient dans le lointain, au delà de la forêt, à l'endroit même oii s'élevait leur humble village, d'épais nuages de fumée monter vers le (îiel. Le foyer de l'incendie devait avoir une grande étendue et le feu était très-vif, car on voyait distinctement le rouge reflet des flammes qui éclairait la base des colonnes de fumée.

Chacun des spectateurs voyait, en esprit, brûler sa propre demeure , il la voyait s'écrouler, tomber en cendres et ensevelir sous ses débris le bétail, la moisson de l'année, le modeste mobilier; ils se voyaient réservés à la plus alîreuse misère, si toutefois encore ils échappaient au danger de mort qui leur avait fait prendre la fuite. .

Nombre d'entre eux avaient des membres de leur famille, un époux, une mère, un père, un frère, qui étaient demeurés au village; leurs noms retentissaient avec l'accent du désespoir ; on déplorait leur sort, et de lugubres lamentations pleuraient leur mort, regardée comme certaine.

C'était un affreux spectacle que de voir ces pauvres gens courir éperdus, en proie à une douleur qui échappe à toute description, s'arracher les cheveux, déchirer jeurs vêtements, se frapper la poitrine ou s'affaisser sans connaissance sur le sol.

— Mon Dieu, mon Dieu ! notre village , notre pauvre v illage brûlé ! brûlé tout entier ! Tels étaient les cris déchirants qu'on entendait retentir de toutes parts.

Bruno, debout, contemplait cette scène, frémissant et muet; le sang lui montait à la tête, ses yeux flam-

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boyaient, une sorte de râle sourd déchirait sa gorge, et des cris étouifés de vengeance s'échappaient de sa bouche. Son regard se promena sur tous les hommes qui l'entouraient; huit fusils! seulement huit fusils! Un cri douloureux comme s'il venait de recevoir une cruelle blessure s'échappa de son sein oppressé, et sa tête s'affaissa avec découragement sur sa poitrine.

Il était là depuis quelque temps, au milieu de ses amis éplorés, en proie à de terribles souffrances et combinant en lui-même d'impossibles projets de représailles, lorsque quelqu'un toucha mystérieusement sa main comme pour le rappeler à lui-même.

— Jean ! s'écria Bruno avec saisissement. Eh bien, as-tu vu mon père? Tu trembles? Qu'est-il arrivé?

— N'est-ce pas assez que cela? répondit le domestique à haute voix, en indiquant le village.

Mais aussitôt, se penchant à l'oreille de son maître, il dit d'un ton contenu :

— Silence! Venez avec moi! j'ai à parler à vous seuil

— Et ma mère, n'iras-tu pas auprès d'elle?

— Le temps manque. Allons, suivez-moi sur-lechamp; votre mère elle-même ne doit pas me voir.

Sur ces entrefaites, d'autres personnes s'étaient ap prochées de Jean et l'accablaient de mille questions inquiètes.

Il assura qu'il ne venait pas du village, et par consé» quent ne pouvait rien dire de ce qui s'y passait.

Après quoi il descendit la colline, et, suivi de Bruno, disparut dans les profondeurs de la forêt.

— Mais, Jean, dit Bruno avec émotion, que signifient ces précautions, ce mystère? Je tremble comme si tu avais à m'annoncer la plus affreuse nouvelle...

— Allons, allons, répondit le domestique en pressant le pas, personne au monde ne doit savoir ce que je vais vous dire.

Arrivés à une assez grande distancé du Sabion ils s'enfoncèrent dans un épais massif de verdure; là le domestique s'arrêta brusquement et se tourna vers son jeune maître. Le vieillard voulut parler, mais un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et étouffa sa voix.

Une mortelle pâleur décolora le visage de Bruno; saisi d'une indicible inquiétude, il arrêta son regard fixe sur les yeux de son domestique.

Celui-ci, faisant sue lui-même un violent effort, essuya les larmes qui baignaient ses joues et dompta sa profonde douleur; il saisit la main de Bruno et dit d'une voix assourdie par l'émotion :

— Bruno, ce que j'ai à vous dire refuse de venir sur mes lèvres; si je devais en ce moment vous percer le cœur, si je devais me porter moi-même un coup mortel dans la poitrine, cela serait cent fois moins* douloureux pour vous et pour moi que l'affreuse nouvelle que j'ai à vous annoncer. Votre père, Bruno...

— Eh bien ! eh bien ! Quoi? Mon père, dis-tu? Que lui esWl arrivé? Parle, au nom de Dieu, tu me fais mourir! s'écria le jeune homme en saisissant le bras du domestique et en l'étreignant convulsivement, comme s'il voulait arracher de force à sa bouche k nouvelle redoutée.

— Mon malheureux maître ! dit Jean avec un soupir,

t62 CEUVRES DE HENfil CONSCIENCE.

tandis qu'il semblait chercher sur la physionomie du jeune homme la mesure de son émotion.

— Parle, parle ! s'écria d'une voix tonnante le jeune homme hors de lui, parle, je le veux ! Quel malheur astu à m'annoncer?

— Voyez-vous, mon cher Bruno, reprit le domestique sans prendre garde à l'injonction fiévreuse du jeune homme, il ne faut pas que votre mère le sache; il ne faut pas qu'on le lui dise, autrement elle en mourrait bien sûr, sur le coup.

— Dieu! mon père est-il donc mort? s'écria Bruno. Le domestique ne répondit pas.

— Tu veux donc me tuer par cette horrible incertitude? Ne vois-tu pas, cruel, que la vie m'abandonne? 0 Jean, Jean, je t'en supplie, abrège ma souffrance !

— Ah ! Bruno, dit le domestique, tandis que le jeune homme s'élançait à son cou en poussant un cri déchirant, Bruno, il est mort; les soldats français l'ont fusillé,..

Un cri terrible et si perçant qu'il s'éleva jusqu'à la cime des arbres, jailht du soin de Bruno. Il repoussa le domestique loin de lui, laissa tomber son fusil sur le sol, et se mit à courir comme un insensé à travers les arbres, en levant les mains au ciel et en criant :

— Malheur ! malheur ! Mon père ! mon pauvre père ' assassiné, fusillé, mort ! Son sang innocent retombera sur cette cruelle race... Oh ! vengeance ! vengeance !

Longtemps il parcourut la forêt, tout à fait hors de sens, exhalant les plaintes les plus amères et succombant sous le poids d'un indicible désespoir. Dans son

aveuglement il se heurtait contre le tronc des arbres et se blessait sans le sentir, ou chancelait et trébuchait dans les buissons, comme un homme ivre. Ënhn, épuisé et presque défaillant, il s'arrêta au pied d'un grand bouleau, y appuya la tête, et son cœur chercha dans l'abondance de ses larmes un soulagement à la douleur qui l'accablait.

Le domestique avait ramassé le fusil, et suivi son jeune maître de loin, sans se presser néanmoins; il attendait l'instant de l'abattement pour lui adresser de nouveau la parole.

Quand il le vit calme et la tête appuyée contre le bouleau, il s'approcha lentement de lui, laissa un instant encore couler ses larmes sans le troubler, et dit enfin d'une voix douce, comme s'il craignait de réveiller sa crise nerveuse :

— Bruno, mon pauvre Bruno ! le malheur qui vous atteint dépasse toute expression; mais songez que Dieu ne donne qu'aux élus la couronne du martyre. Consolezvous donc un peu par la conviction que votre père goûte à cette heure dans le ciel la récompense de ce qu'il a soulFert; fortifiez-vous par la pensée que dès maintenant il prie devant le trône du Seigneur pour nous tous et pour notre malheureuse patrie. Bruno, mon ami, faites un effort sur vous-même ; nous ne pouvons demeurer ici; votre mère apprendra mon retour; notre disparition la frappera d'inquiétude...

Le jeune homme resta silencieux et ne fit pas un mouvement.

— Par amour pour elle qui vous reste seule, Bruno,

Kii œUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

i5oyez fort et courageux; je vous en conjure par ia mémoire de votre père lui-même, ne laissez rien paraître qui puisse apprendre ou faire craindre à votre pauvre mère l'affreuse catastrophe accomplie. Aucun des fugitifs ne la connaît; le domestique de baes Cuylen l'a apprise de la bouche de Simon Meulemans ; il n'en a dit mot à personne qu'à moi seul. Cachez à votre mère ce terrible malheur; faites-lui accroire que votre père s'est enfui et a trouvé une retraite sûre. Laissez-moi faire; dès que nous aurons échappé à cette cruelle persécution, je mettrai avec précaution et peu à peu la terrible image de cette irréparable perte sous les yeux de votre mère, et de cette façon, je la garantirai peut-être du coup mortel qui la frapperait si votre désespoir et vos gémissements lui faisaient deviner brusquement la triste nouvelle. Cette nuit, quand il fera bien obscui', nous irons au village, pour enterrer votre père au cimetière. C'est un devoir sacré ; quelque triste, quelque lugubre qu'elle soit, le courage ne nous manquera pas pour accomplir cette tâche. Eh bien, cher Bruno, vous sentez-vous assez de force pour paraître devant votre mère? Je lui dirai que votre père s'est enfui...

Le domestique n'obtint pour réponse que des larmes qui se mirent à couler sur les joues de Bruno avec une nouvelle abondance. Plus d'une fois encore il renouvela ses efforts pour arracher le jeune homme à son désespoir, mais toutes ses exhortations demeurèrent sans résultat.

Vaincu lui-même par sa propre douleur, Jean alla enfin s'asseoir à quelques pas de son maître et, comme lui, se mit à pleurer la tête appuyée dans les m^ins.

ÎIs demeurèrent ainsi, pendant près d'une demiîieure, abîmés dans une douleur sans bornes. Jean se leva au bout de ce temps et dit d'une voix pleine de prière :

— Ah, Bruno, je vous en supplie, allons-nous-en; le soir approche.

Le domestique bondit en arrière avec un cri d'angoisse, lorsque Bruno se retourna. La physionomie du jeune honome était toute changée; un amer sourire avait pris la place des larmes; sa poitrine se soulevait avec effort, ses yeux étincelaient, sa tête se redressait droite sur ses épaules, comme si un sentiment de fierté l'eût animé.

Il marcha droit au domestique, lui prit le fusil des mains, et se tournant vers le Zandberg, il dit d'une voix décidée :

— Allons ! je te montrerai si j'ai du courage ou non. Viens, tu ne me reconnaîtras plus !

Et comme le domestique tremblant le regardait sans faire un mouvement, il reprit :

— Tu me crois fou? Qu'y aurait-il de surprenant en effet à ce que je fusse fou? Mais tu te trompes... Il s'est passé en moi autre chose...

— Pour l'amour de Dieu, Bruno, dit le domestique d'un ton suppliant, contenez votre désespoir; songez à votre pauvre mère.

— Ah ! s'écria Bruno, je songe à mon père, à ma mère ! Là, contre cet arbre, j'ai enduré en un instant tous les supplices de l'enfer... Mais maintenant, le sort en est jeté !

— Mais quel est votre projet, Bruno? vous paraissez caime t cela n'est pas naturel !

Le jeune homme, avec le même sourire amer, prit le domestique par la main et dit en l'entraînant dans la direction du Zandberg :

— Hâtons-nous; chemin faisant, je t'expliquerai ce qui s'est passé en moi. N'est-ce pas, Jean, que les gens du village et toi-même avez cru parfois que Bruno était timide? Qui sait si quelques-uns, Karel de l'auberge du Lion par exemple, ne l'ont pas regardé comme un lâche? Ah ! ah ! moi-même je l'ai cru ! Et pourtant, combien nous nous trompions ! Vois-tu, Jean, il y a deux êtres en moi. C'est comme si j'avais deux âmes : l'une aspire à la paix, à la bonté, à l'amour; l'autre nourrit des désirs de vengeance, elle verse des larmes sur !e sort de la patrie, elle demande le sang des méchants en expiation du sang des innocents. Eh bien, une lutte terrible s'est engagée au dedans de moi, entre ces deux esprits; le sentiment de la vengeance l'a emporté! Et maintenant plus de ménagement, plus de relâche, plus de crainte, plus d'espéranee même. — Vengeance, et vengeance seulement!... Allons, allons, plus vite... je suis comme fouetté par l'ardent désir de faire payer chèrement le sang de mon père !

— Pauvre Bruno ! dit le domestique en gémissant : je ne me suis pas trompé. Votre esprit est troublé; vous vous égarez... Croyez-vous donc pouvoir résister à la puissance de nos oppresseurs? Quand vous parviendriez à en abattre un millier, à quoi cela servirait-il? Ahl renoncez à cette idée; c'est une résolution insensée...

— Une l'ésolution insensée ! dit le jeune homme avec ironie. Oh! je le sais bien : nous autres, pauvres paysans, mal armés, mal exercés, en petit nombre, nous ne pouvons rien ! rien que souffrir, être opprimés, et ramper comme de vils insectes devant l'étranger qui nous foule aux pieds... Mais s'il nous faut vraiment subir ie sort des insectes, pourquoi ne pas leur ressembler en tout? L'insecte est incapable de résister aux animaux plus gi-ands; mais il mord, il pique, il crache du venin, il se défend avec courage et ne meurt pas sans vengeance... Oh! Jean , jusqu'ici j'ai aimé l'homme comme un frère, et si tendrement que je pouvais et voulais lui tout pardonner; mais hélas ! je ne comprenais pas que le mal a l'homme comme instrument, et que par conséquent il est impossible de combattre et de punir le mal sans toucher à l'homme lui-même!... Mais écoute! Qu'est-ce que cela? Entends-tu ce bruit au haut du Zandberg? Entends-tu ces voix si nombreuses et si confuses? Peut-être sont-ils venus ceux que je cherchei!

Il arma son fusil et se pencha en avant pour se glisser à travers le feuillage.

— Non, non, dit le domestique après avoir prêté l'oreille un instant. Si les sans-culottes étaient dans le Zandberg, les paysans n'y demeureraient pas. Je devine ce que c'est : les gens du village ont fui à la vue des flammes, et la plupart d'entre eux sont aussi au Zandberg en ce moment.

Bientôt ils sortirent du bois, et virent qu'en eifet la colline fourmillait de gens qui se mêlaient les uns aux autres avec de tristes exclamations. Les femmes et les

enfants étaient en majorité, maintenant; d'où il paraissait que le domestique ne s'était pas trompé dans sa conjecture.

Au pied du sablonneux monticule, Bruno vit une troupe de jeunes gens qui semblaient étroitement groupés. Il remarqua, aux efforts que faisaient les assistants pour voir ou entendre ce qui se passait ou se disait dans l'intérieur du cercle, qu'il s'y communiquait probablement d'importantes nouvelles.

Gomme il lui fallait passer auprès de ce groupe pour aller trouver sa mère, il marcha directement dessus; mais il n'eut pas été si tôt aperçu de quelques-uns des assistants, que tous s'écrièrent à la fois :

— Voilà Bruno ! voilà Bruno !

A ce cri, un homme aux cheveux blancs et les yeux pleins de larmes s'élança hors du groupe, et, levant les mains au ciel , se laissa tomber aux pieds de Bruno. C'était le sacristain maître d'école.

— 0 Bruno ! dit-il d'une voix gémissante , Bruno, rendez-moi la vie! Au secours! au secours! Sauvez votre Geneviève !

— Qui? Que dites-vous? Geneviève? s'écria le jeune homme avec une mortelle angoisse.

— Ah ! reprit le père désolé, les sans-culottes l'ont arrachée de la maison. Font traînée sur le chemin comme un agneau de sacrifice. Elle est prisonnière i l'Aigle... et notre vieux curé, infortuné martyr, s'j trouve aussi... Ah! hâtez- vous... secourez -les bien vite... Ce soir on doit les conduire à Anvers! Hélas! hélas! vous ne re^ errez plus Geneviève!

Les plaintes déchirantes du sacristain avaient vivement ému les jeunes gens témoins de sa douleur; plus d'un demanda à grands cris vengeance. Le fils de l'auberge du Lion se distinguait surtout; il frappait le sol de la crosse de son fusil et lançait mille malédictions à l'adresse des tyrans. Cependant, Bruno étant présent , tous le contemplèrent avec anxiété et attendaient sa réponse.

Bruno releva le sacristain, et se tournant avec un calme apparent vers s(^« i«Hnes compagnons, il dit d'un ton solennel :

— Amis, écoutez ma voix. Je m'adresse à vous qui, comme moi , êtes condamnés par les sans-culottes altérés de sang à porteries armes contre votre patrie, contre vos frères, contre votre foi et votre Dieu. Errerons-nous encore longtemps dans les bois comme des lâches qui n'ont ni sang dans les veines ni courage au cœur? Attendrons-nous, pour devenir des hommes et tirer vengeance de nos oppresseurs, que nos villages soient la proie des flammes, que nos parents et nos amis aient succombé sous la sauvage violence de ces barbares; que toutes nos sœurs aient été entraînées par ces brigands dans leurs antres? Oh! non. Montrez que le sang de paysan sait aussi se soulever sous les coups de la tyrannie; montrez que votre patience a été trop longtemps mise à l'éprfedve, et que chacun, dans lé pays brabançon, ose se révolter contre l'impiété et l'oppression. Donnez cette vie qu'ils réclament pour leurs guerres injustes; donnez-la pour votre foi insultée, pour votre patrie qui se meurt ! Vous etfraierez-vous du nombre de vos enne-

mis? A quoi bon cette crainte? L'étranger vous ditt Vous serez les soldats de l'impiété ou vous serez traqués dans les bois comme des animaux malfaisants, et poursuivis comme une proie jusqu'à ce que la balle qui vous cherche vous ait abattus ! Personne de nous ne peut échapper à cette destinée ; les oppresseurs ne nous laissent pas d'autre choix. Eh bien , je vous offre, moi , une autre issue : nous pouvons, comme des lâches, courber la tête et attendre, abattus et découragés, le sort que nous réservent les tyrans, ou bien nous pouvons venger et nous-mêmes et la patrie, diminuer du moins le nombre des ennemis de notre Dieu, et, — s'il le faut enfin, — mourir, mourh' comme des hommes, comme des héros , comme les martyrs d'une cause sacrée ; nous pouvons, en un mot, imiter nos pères qu'on a vus, le glaive au poing , demeurer inébranlables au milieu des plus terribles dangers... Si vos âmes savent s'élever jusqu'au véritable héroïsme, eh bien, sachez regarder la mort en face d'un œil impassible ! La victoire dût-elle nous échapper ici-bas, le triomphe nous attend là-haut, là-haut dans le sein de Celui pour le saint nom duquel nous aurons péri...

Jusque-là, le fils de l'auberge du Lion, les yeux rayonnants d'enthousiasme, avait écouté l'allocution de son ami. En ce moment, il se jeta à son cou transporté de joie, et s'écria tout hors de lui :

— Dieu soit loué! Voilà ce qui s'appelle parler! Bruno, mon cher ami , je te suis jusqu'à la mort ! Je savais bien que tu avais le cœur noble et courageux.

— Vengeance! vengeance dès cette nuit,! Partons à

l'instant, partons de ce pas pour l'^tp^e / s'écrièrent quelques voix.

— Quant à moi, frères, mon parti est pris : plus de repos ! Il ne s'agit plus de fuir le danger, mais de 1« chercher; à tous les instants du jour, à toutes les heures de la nuit, il faut épier, poursuivre, attaquer nos bourreaux, vinssent-ils par centaines. Puisqu'il me faut verser du sang , je le verserai par torrents; je m'armerai de la tête aux pieds, je combattrai, je lutterai, je blesserai , je tuerai aussi longtemps qu'une étincelle de vie restera dans mon sein embrasé. Et si je ne puis délivrer mon infortunée patrie des tyrans infernaux qui l'oppriment , eh bien , je la vengerai dans la mesure de mes faibles forces ; ce sera peu , — mais au moins elle sera vengée ! Ah ! ne cherchez plus des vivres, n'emportez pas de literies pour vous faire un campement commode au fond des bois. Autre doit être le but de nos visites au village et dans les autres communes ; ce sont des fusils, des balles, du plomb qu'il faut. Que quiconque a un cœur dans la poitrine et se trouve sans armes sorte cette nuit du bois et aille prendre ce q.ui lui manque... Et maintenant à l'œuvre! Que ceux qui ont un fusil me suivent à une certaine distance. Que celui qui craint la mort se sépare de nous.

Une trentaine d'hommes, avec Karel du Lion à leur tête, suivirent Bruno, malgré les supplications el les cris d'angoisse de leurs parents.

Après qu'ils se furent arrêtés quelques instants en colonne serrée, au pied de la colline, Bruno tira k part son domestique, et lui dit :

— Non, Jean, tu ne peux venir avec nous. Tu dois tranquilliser ma mère sur mon absence et lui dire que je suis allé chercher des nouvelles. Fais en sorte que personne ne lui parle de l'affreux malheur... Tu resteras ici pour une autre raison encore; tu engageras les conscrits qui n'ont pas d'armes à partir sans retard dans toutes les directions et à aller visiter les villages des environs. Qu'ils se procurent des fusils, qu'ils apportent de la poudre et du plomb ; qu'ils aillent à la recherche d'autres fugitifs et les amènent ici, afin que demain , aa point du jour, nous soyons munis de tout ce qui est nécessaire à notre vengeance.

— Et le devoir sacré que nous avons à remplir? demanda le domestique.

— Cette nuit, après mon retour, répondit le jeune homme. Va, ne perds pas de temps, et prends soin de ma pauvre mère.

Et se tournant vers les hommes armés, il leur dit :

— Et maintenant en avant ! courage de fer et volonté d'acier !

Il s'élança à travers le feuillage au plus profond du bois et disparut avec ses trente compagnons.

La nuit allait tomber ; bien que les cimes des arbres les plus élevés reçussent encore quelque lumière du couchant , au niveau du sol et au mSlieu des buissons il faisait déjà très-sombre.

Bruno et sa troupe suivirent quelque temps la direction du village ; mais bientôt ils tournèrent au nord et suivirent attentivement les ondulations de la forêt, sans jamais en sortir, jusqu'à ce qu'ils atteignissent une jeune

gapinière située le long du grand chemin, à une demilieue de V Aigle.

Avant qu'ils fussent auprès du chemin , Bruno dit à ses compagnons d'une voix contenue :

— Voici ce que nous allons faire : je vais me cacher, ivec quinze hommes, de ce côté-ci du chemin, vis-à-vis de l'endroit oii nous sommes maintenant; Karel ira de l''autrc côté, mais à une quinzaine de pas plus haut, s'embusquer dans le taillis avec le reste de la troupe. Quand nous apercevrons les sans-culoltes chargés d'escorter les prisonniers, nous laisserons le convoi s'approcher jusqu'à ce qu'il se trouve précisément entre les deux embuscades. Nous visons bien, chacun choisit son homme, et au moment où je crie : Feu! nous tirons tous à la fois, et nous nous jetons au milieu de la route pour lutter corjjs à corps contre ceux qui ne seront pas tombés sous nos balles. Ceux qui ont un fusil à deux coups en réserveront un. Il ne fera pas assez obscur pour que nous ne puissions bien distinguer notre but ; faites bien attention , mes amis, de ne pas blesser les pauvres prisonniers, fallîit-il pour cela épargner quelques soldats. Nous triompherons bien de ceux-ci à la seconde attaque. Et maintenant glissons-nous à notre poste, silencieusement comme des renards, et soyons prêts à l'attaque comme des lions. Allez, j'avancerai la tête pour reconnaître ceux qui paraîtront sur la route ; que Karel en fasse autant de l'autre côté. Que les autres se couchent à terre et restent immobiles jusqu'à ce que le moment de se montrer soit venu.

Tous se courbèrent et gagnèrent, en rampant à tra-

m (EDVRES DE HENRI CONSCIENCE.

vers les buissons, la place qui leur avait été indiquée par leur chef.

Bien que l'obscurité ne fût pas complète , un passant n'eût pas soupçonné néanmoins que, dans cet endroit, soixante yeux ardents l'épiaient à travers le taillis. Personne ne bougait; chacun retenait son haleine : c'était la solitude et le silence d'un tombeau.

A peine étaient-ils postés là depuis un quart d'heure qu'un homme parut dans le lointain; il marchait à grands pas, et soit pour se donner du courage à luimême, soit pour rassurer les autres sur ses intentions, iV sifflait l'air d'une chansonnette.

Bruno, qui sentait déjà poindre en lui la crainte que les prisonniers n'eussent été emmenés avant la tombée du soir, se réjouit intérieurement en voyant apparaître le voyageur isolé; car celui-ci suivait la direction qui conduisait à l'Aigle, ou plutôt à Waldeghem. L'air qu'il sifflait était celui d'une chanson populaire du Brabant; ce ne pouvait donc être un ennemi.

Pour l'empêcher de découvrir l'embuscade, et en même temps pour obtenir de lui les informations nécessaires, Bruno quitta sa retraite, gagna le milieu de la route et s'avança à la rencontre du voyageur. Celui-ci, effrayé de cette apparition imprévue, s'arrêta, et recula bientôt jusqu'à la hsière du bois avec l'intention évidente de s'enfuir dans le taillis si quelque danger h menaçait.

Ami ! conscrit! cria Bruno en contenant sa voix. Ces paroles semblèrent rassurer le voyageur; car il quitta le bord du chemin et s'approcha de Bruno.

— Vous m'avez fait une fameuse peur! dit-il; je croyais que vous étiez un lieur ' .

— Ail!... bonsoir, messager, dit Bruno, qui reconnut son interlocuteur et lui tendit la main. Comment osezvous aller ainsi seul, la nuit, par les chemins? Ne craignez-vous pas que les sans-culottes vous prennent pour un réfractaire?

— Les sans-culottes ne courent pas la nuit, répondit le voyageur, et d'ailleurs j'ai un passe-port de l'administration centrale.

— Parlez bas, reprit le Jeune homme. Et, dites-moi, n'avez-vous pas rencontré de soldats depuis une heure ?

— Pas un seul ! répondit le messager.

— Avez-vous des nouvelles de la ville?

— Des nouvelles? Oui, de malheureuses nouvelles! Je plains nos pauvres conscrits ! Si ce qu'on dit est vrai, il n'y en aura plus un seul en vie dans huit jours, à moins qu'il ne soit soldat.

— Gomment cela? Que voulez-vous dire?

— Il paraît que les Français veulent aller rondement en besogne et recourir à la force : l'ordre est venu de Paris qu'il faut que tout soit fini par ici en quelques jours. On a formé à Anvers et dans d'autres villes de petites armées, ayant chacune un général à leur tête. Une armée semblable s'appelle une colonne mobile. Ce soir même, l'une d'elles, sous les ordres du cruel général Duruïh, est sortie d'Anvers; mais oii est-elle allée? personne n'en sait rien. On dit que ces colonnes

1. Nom donné aux soldats français jui garrottaient les conscrits qui tembaleat entre lenis maint.

n« OEUVUES DE HENRI CONSCIENCE.

mobiles ont ordre de tout massacrer partout où il y aura ombre de résistance, et de brûler jusqu'aux fondements les villages où se montrerait un seul déserteur armé.

Bruno écoutait et réfléchissait sans prononcer un mot. Le messager poursuivit :

— Il ne reste plus pour vous et vos amis qu'à choisir intre une prompte soumission à la République française, ou à vous décider à vous rendre tous ensemble à l'armée des brigands, et à combattre pour la patrie et h religion.

— Qu'es1>ce que cela, les brigands?

— Comment? demeurez-vous donc dans un désert que vous ne sachiez encore rien de la révolte *! Les. brigands , c'est le nom que les sans-culottes donnent aux paysans qui se sont soulevés à main armée contre les Français. Le petit Brabant fourmillait de patriotes il y a huit jours. Il paraît que les nobles et les couvents les aident, car ils sont pourvus de tout. Vous pouvez penser combien ils sont nombreux : ils ont pris la ville de Malines, chassé les républicains et brûlé tous les papiers de l'administration centrale...

— Pris la ville de Malines? s'écria Bruno avec joie; il y aurait donc espoir de délivrance...

— C'est-à-dire que le même jour le général Béguinot, à la tête d'une colonne mobile, a repris Malines d'assaut et a fait fusiller tous les paysans qui ne s'étaient pas enfuis.

Un douloureux soupir souleva le sein de Bruno.

— Mon Dieu ! mon Di«!u ! dit-il en gémissant, à peine

m rayon d'espoii' descend-il dans notre cœur qu'il est éclipsé par une sanglante désillusion !

— Ne vous trompez pas, dit le messager ; les patriotes proprement dits ne se trouvaient point à Malines; le plus grand rassemblement se trouve à cette heure, selon le bruit public, dans le Hageland*, du côté de Diest.,...

—Silence ! silence ! murmura Bruno d'une voix étouffée. Entendez-vous là-bas un chariot et le bruit de beaucoup d'hommes? Fuyez, rebroussez chemin, cachezvous loin d'ici... Sans cela, il pourrait vous en coûter la vie.

— Qu'est-ce donc? dit le messager avec épouvante.

— Allez-vous-en bien loin... bien loin! repàt Bruno; on va se battre ici; le sang va couler.

Le messager effrayé entra dans le bois. On put entendre, au bruissement des feuilles, qn'il s'éloignait en toute hâte de la chaussée.

Bruno se laissa glisser sur le sol et rampa le long du chemin jusqu'à ce qu'il efit rejoint ses hommes. Il porta les mains à sa bouche et dit d'une voix sombre :

— L'œil au fusil! ils sont là...

A mesure que le bruit du chariot et des hommes qui l'accompagnaient se faisait entendre plus distinctement, le cœm" de Bruno se mit à battre avec violence. Ses compagnons n'étaient pas moins émus que lui : tous tremblaient dans l'attente pleine d'anxiété du danger de mort qui s'approchait.

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