‹ La guerre des paysansChapitre 8 sur 11 · I. F',ys des haie · texte numérisé non relu

I. F',ys des haie

m OEUVRES DB HENRI CONSCIENCE.

Ils ne s'étaient pas trompés sur la nature de rescortc qui s'approchait d'un pas assez rapide du lieu où ils se trouvaient.

Sur un chariot attelé de deux chevaux se trouvaient le curé et Geneviève. On avait lié sur son dos les mains du prêtre octogénaire, comme on eût fait d'un voleur, et de plus on l'avait attaché au chariot même. Geneviève était assise sur un banc, la tête penchée sur la poitrine et les mains devant les yeux ; des larmes abondantes coulaient sur ses joues.

Vingt soldats environ accompagnaient les prisonniers. Le sergent marchait en avant avec la moitié de ses hommes; l'autre moitié suivait le chariot. Comme cette disposition les séparait les uns des autres, ils parlaient très-haut; c'était d'ailleurs leur habitude d'y aller en tout avec témérité et sans la moindre crainte.

— Tu dois avouer, citoyen sergent, dit en ce moment un soldat, que nous nous sommes trompés sur le compte de ces sauvages. S'ils avaient seulement de la poudre et du plomb, ils nous feraient repentir d'être venus dans ce désert avec soixante hommes.

— Bah! c'est un tas de lâches! répondit le sergent; leur fanatisme est leur seul courage. Os sont bons, comme des briciands qu'ils sont, pour guetter du fond des bois les républicains, et se sauver en les voyant

— En elfet , reprit le premier interlocuteur, il faut qu'ils soient bien stupides et bien poltrons; car s'il en était autrement, ils ne nous laisseraient pas passer ainsi sans essayer de nous en empêcher. Si une cinquantaine d'entre eux seulement nous attendaient sur cette routo

isolée, nous aurions assez de besogne à défendre nos prisonniers. Mais ils sont trop lourdauds pour cela; leur esprit ne va pas plus loin que celui des bêtes : mordre et s'enfuir.

— C'est maintenant seulement que le jeu va sérieusement commencer, dit le sergent; le citoyen commissaire a reçu un ordre en vertu duquel nous devons rejoindre demain la colonne mobile du général Duruth; nous allons mettre en sûreté ce monstre fanatique qui marmotte là-haut sur le chariot ses ridicules prières, et nous reviendrons ensuite avec la colonne mobile. Il paraît que le feu ne manquera pas pour nous réchauffer...

îls étaient arrivés précisément à l'endroit où se trouvaient les conscrits; sans qu'ils s'en aperçussent, trente fusils suivaient tous leurs mouvements.

Tout à coup le terrible mot : Feu ! retentit par-dessus les arbres. Trente coups partirent. Plus de la moitié des soldats tombèrent ; les chevaux, effrayés par le feu et le bruit de la fusillade, s'élancèrent en avant et entraînèrent rapidement le chariot sur la route. Bruno, qui s'en aperçut, lâcha son second coup et frappa le cheval d'avant au poitrail; l'autre cheval s'abattit sur le premier; le chariot s'arrêta au milieu du chemin.

— Feu! feu! sur ces brigands! cria le sergent à ses hommes lorsqu'il vit Bruno et ses compagnons s'élancer du taillis.

Trois ou quatre conscrits tombèrent en poussant des cris de douleur; les autres courui'ent sur les soldats et engagèrent une lutte acharnée. Ils étaient, à la vérité, plus nombreux que les Français, mais ceux-ci avaient

des baïonnettes et des sabres, tandis que les paysans, dépourvus d'armes blanches, se voyaient obligés de frapper avec la crosse de leur fusil ou de s'élancer sur leurs ennemis comme des lions furieux, de les saisira bras le corps, et de les terrasser ainsi.

Néanmoins tout fut fini en moins d'un instant; quinze soldats gisaient sans vie autour du chariot; trois conscrits étaient morts, quatre autres blessés.

Même avant que le dernier ennemi fût abattu, Bruno s'était élancé sur le chariot, en avait emporté Geneviève qui s'était évanouie, et l'avait adossée à un arbre au bord de la chaussée.

Puis il courut à ses compagnons, qui avaient déjà délivré le curé de ses liens et qui l'entouraient avec des marques de respect et d'amour. Le vieillard , à den.. mort de saisissement, leur pressait la main sans pouvoir prononcer un mot.

— Amis, dit Bruno , nous ne pouvons demeurer ici. Enlevons et transportons à la hâte dans le bois nos pauvres blessés et nos morts. Vite ! regagnons le Zandberg ! Les sans-culottes qui nous ont échappé doivent être allés demander du secoiu'S à l'Aigle. Ils pourraient nous reprendre les prisonniers. Vite ! vite !

Les conscrits exécutèrent avec la plus grande promptitude l'ordre qu'ils venaient de recevoir.

Bruno donna son fusil à l'un de ses compagnons, courut à Geneviève, et, la plaçant sur ses épaules, suivit les autres dans le bois.

Le triste cortège n'avançait que très-lentement à travers les tailUs éjoais et dans la plus profonde obscurité.

LA CUEaRE DES PAYSANS. 181

Personne ne parlait : tous étaient vivement émus et tressaillaient en entendant les plaintes étouffées notais douloureuses de leurs frères blessés. Eux, qui n'avaient jamais entendu parler de la guerre que comme d'un des plus grands fléaux de l'humanité , ils emmenaient maintenant avec eux trois cadavres, les cadavres de leurs meilleurs amis! Du sang, et un sang qui leur était cher, coulait sur leurs mains.

A côté de Bruno marchait d'un pas chancelant le vieux prêtre, conduit par Karel du Lion.

Épuisé de fatigue , Bruno voulut poser sur son autse épaule son amie défaillante; en faisant ce mouvemeht, il remarqua une tache humide sur ses habits.

— Mon Dieu ! du sang ! s'écria-t-il. Ma Geneviève i Elle est blessée! morte... morte!...

Tout tremblant, il laissa glisser la jeune fille sur le sol et tomba agenouillé à côté d'elle.

— 0 Geneviève! s'écria-t-il, me serais-tu ravie? Cet affreux malheur viendrait-il aussi m'accabler? Tout, tout ce qui m'est cher devait donc être sacrifié !...

Et tout hors de lui, en proie au plus violent désespoir, il s'arrachait les cheveux et hurlait de rage, oublieux des dangers qui le menaçaient encore.

Sur ces entrefaites, le curé s'était aussi mis à genoux auprès de Geneviève, et lui tâtait la tête et les épaules pour rechercher la source du sang qui s'écoulait.

— Bruno, dit-il, mon fils, modérez votre douleur. Geneviève vit; mais il faut chercher sa blessure... Il nie semble que c'est au bras gauche; je ne puis le voir, mais c'est de sa main gauche que dégoutte le sang.

Les paroles consolantes du prêtre, et surtout l'espoir fondé que son amie pouvait encore être sauvée, tirèrent Bruno de son désespoir et dissipèrent l'égarement de son esprit.

Il retroussa avec un empressement fiévreux la manche de Geneviève ; puis il reprit son fusil des mains du compagnon qui le portait , approcha l'arme de la jeune fille, versa un peu de poudre dans le bassinet, et fit retomber le chien. Comme le fusil n'était pas chargé, la poudre brûla seule ; et une flamme fugitive éclaira cette triste scène.

— Ah ! je l'ai vue ! s'écria Bruno avec joie en dénouant sa cravate ; une blessure au bras ! Ma pauvre Geneviève, une balle l'a atteinte! Mon Dieu, mon Dieu, ne m'enlevez pas l'amie de mon âme ?

En parlant ainsi et en poussant de profonds soupirs, il entoura de sa cravate le bras de la jeune fille, et, comme la blessure était très-légère, cette précaution suffit pour arrêter le sang.

A peine avait-il fait le nœud que Geneviève fit un mouvement et sembla se réveiller en faisant une longue aspiration.

— Elle vit ! ma Geneviève vit ! s'écria Bruno ivre de joie.

Mais une dizaine de coups de feu répondirent à sa voix ; les balles volèrent au-dessus do sa tête à travers le feuillage.

— Les voilà ! les voilà ! s'écrièrent d'une seule voix les conscrits avec terreur. En avant! Fuyons ! fuyons!

Bruno releva sa Geneviève; et bien que quelques

paroles inintelligibles s'échappassent de la bouche de la jeune fille, il s'enfuit, avec une aveugle précipitation, à travers les buissons.

Quelques balles sifflèrent encore derrière lui et ses compagnons.

Bientôt, néanmoins, le plus profond silence régna dans cette partie de la forêt.

La plus grande partie des habitants de Waldeghem avaient passé la nuit sous les arbres, dans les environs du Zandberg.

Le jour commençait à poindre à l'orient; elle allait disparaître cette triste obscurité qui avait enfermé les pauvres fugitifs comme dans une tombe, et qui était venue ajouter à l'insomnie pleine d'angoisse qui torturait leurs âmes, un froid glacial qui engourdissait leur corps.

Dans les demi- ténèbres des premières heures du matin , on pouvait distinguer, près de la colline de sable, le contour incertain des familles campées au bord de la forêt : mères, filles, enfants, vieillards, étaient resserrés par le froid en masses indistinctes, immobiles et muets, comme si la mort, venant à l'improviste, eût étendu son linceul sm' ces infortunés.

Ainsi, ces pauvres gens étaient groupés de toutes parts sous le feuillage des premiers arbres, la tête penchée sur la poitrine, le regard opiniâtrénient fixé sur le

soi, SOUS l'empire, d'une désespérante préoccupation. Passifs et découragés, ils luttaient contre le froid humide de la nuit qui, en ce moment où tombait une abondant», rosée, faisait tomber de larges gouttes d'eau sur leurs vêtements déjà mouillés.

Parfois une mère, un vieillard, levaient les yeux ef interrogeaient avec espoir l'horizon du côté de l'orient : là se formait une rayonnante couronne de lumière sur la route que le soleil déjà proche, le soleil, source de la chaleur qui ranime la vie, allait parcourir; mais les malheureux reportaient aussitôt leur regard vers la terre et frissonnaient d'angoisse , à la triste pensée de ce que leur apportait le jour naissant.

Si la nuit les avait torturés par une douloureuse insomnie et par un froid cuisant, le jour ne leur promettait que persécution, incendie et massacres...

Au pied de la colline de sable on voyait déjà quelques jeuneu gens, lé fusil à la main, rapprochés les uns des autres, et interrogeant du regard toutes les directions, comme s'ils s'attendaient à quelque événement. Et en effet, de temps en temps, quelques-uns deleuîï compagnons sortaient du bois et venaient les rejoindre. Si les nouveaux venus apportaient quelques fusils, de la poudre et du plomb, ou s'ils amenaient avec eux d'atitres fugitifs armés, on se serrait joyeusement la main, et l'on se félicitait, mais d'une voix retenue, du renfort survenu.

La hutte que Jean avait construite de bois et de branches pour la mère de Bruno se trouvait derrière le iandberg.

Le bon domestique était assis à quelque distance, regardant tout autour de lui avec sollicitude, comme une sentinelle qui veille sur le sommeil de son chef. Une corne de bœuf, semblable à celle dont les bouviers se servent pour rassembler les vaches, pendait à son côté.

Tout était calme et silencieux autour de la hutte; d'un signe de la main le domestique écartait tout le monde de l'endroit où il pensait que son jeune maître goûtait un court repos après cette nuit pleine d'agitation.

Cependant, Bruno était assis éveillé dans la cabane. Ses vêtements étaient souillés de boue et même de taches et de places rouges, comme si l'on eîlt vainement essayé d'enlever des traces de sang; sa chevelure était en désordre , et ses yeux enflammés par la fatigue.

Les bras croisés sur la poitrine, il tenait son regard fixé sur l'autre extrémité de la cabane. Là était couchée sa mère, endormie sur un lit de camp formé de petites branches et de feuilles; à côté d'elle se trouvait Geneviève qui s'appuyait sur son bras droit. Toutes deux étaient entièrement vêtues ; une couverture les protégeait contre le froid de la nuit.

Bien qu'elles fussent réellement endormies, la douleur était profondément empreinte sur la physionomie de toutes deux. Le visage de la vieille femme était pâle et défait ; parfois ses joues frémissaient convulsivement ou de longs soupirs et des plaintes étouffées s'élevaient de sa poitrine oppressée.

Les émotions de Geneviève , bien qu'également dou-

loureuses, devaient cependant être différentes, car un sourire de mépris venait par intervalles se dessiner sur sa bouche, et une longue aspiration gonflait son sein, comme si, dans les illusions du rêve, elle eût provoqué et défié ses ennemis.

A l'autre bout de la tente dormait le vieux curé, dont le calme et doux visage encadré de ses cheveux blancs rayonnait comme si le vénérable pasteiu" eût déjà quitté ce monde pervers et trouvé la paix éternelle dans le sein de Dieu.

Pauvre Bruno, il était là depuis si longtemps déjà, gardant le plus profond silence, contemplant d'im œil humide sa mère, Geneviève, tout ce qu'il aimait le plus sur la terre. Seul avec sa douleur, avec ses craintes, avec son désespoir, il songeait au sort peut-être réservé aux objets de sa fervente alfection. Pas un trait de lumière n'illuminait son âme abattue; pas un rayon d'espoir ne réconfortait son cœur oppressé : la mort, la mort pour tous, telle était la seule perspective, la fatale issue qui se présentait à lui.

Quelle affreuse nuit le jeune homme ne venait-il pas de passer? Il avait arraché sa bien-aimée des mains des farouches oppresseurs; il avait pleuré sa mort apparente et subi toutes les tortures qu'un semblable malheur pouvait faire souflrir à son âme sensible. Il avait reçu un coup plus fort encore peut-être lorsque la vie était rêve» nue en Geneviève, et lui-même avait failli s'évanouir. II avait amené sa bien-aimée auprès de sa mère; puis, comme une bête de proie qui ne sort que la nuit , il s'était glissé, accompagné de son domestique, à travers

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bois et broussailles, jusqu'aux ruines fumantes de sa demeure. Là, il avait retiré du puits bourbeux le cadavre de son père ; il Tavait traîné sur le sol jusqu'au umetière, et versant des larmes de sang, il l'avait enterré à l'ombre de l'humble église dans le sein de la terre consacrée.

Tout tremblant encore, tout bouleversé par l'accomplissement de cette terrible tâche, il était assis l'œil fixé sur sa mère et torturé par les plus navTantes réflexions.

Comme la lumière du jour remplissait peu à peu la cabane de clarté, il considéra ses vêtements et frémit à la pensée que sa mère, en le voyant dans cet état, serait peut-être saisie d'une nouvelle anxiété.

Il murmura d'une voix étouffée, en portant la main à ses habits :

— Le sang de mon père, le sang de ma bien-aimée, le sang de mes compagnons ! Une seule nuit est passée. . . et déjà du sang, un sang précieux me couvre de la tête aux pieds... Et maintenant il faut continuer ainsi, continuer jusqu'au terme infaillible : la mort!... 0 ma mère, pauvre femme, toi qui ne vivais que pour lui et pour moi, tu rêves peut-être que tes yeux le revoient, qu'il appuie sur tes lèvres le joyeux baiser du retour... et hélas! c'est si affreux, si affreux, que je n'ose me l'avouer à moi-même au fond du cœur !... Mourir ainsi, être traité ainsi , même après la mort ! Oh ! arrière, arrière cette épouvantable image ! Infortunée mère, tout doit t'être ravi ! Ton fils, ton bien-ainié qui, seul sur la terre, pouvait être l'appui de ta vieillesse, — ce fils unique, objet de ta plus tendre affection, — tombera

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bientôt aussi abattu par une balle : la foi et la patrie demandent sa mort... Et fût-il assez lâche pour tendre ses mains aux fers de l'esclavage, pour obtenir grâce des tyrans étrangers , il serait emmené loin d'ici pour aller niai'tyriser d'auti'es peuples, comme les Belges sont aujourd'hui martyrisés par leurs bourreaux. Pas d'alternative, pas de grâce : partout, de tous côtés, le malhexir, l'opprobre, la servitude ou la mort ! Ma mère, ô ma mère, je n'ai plus de père ! Tu resteras ici-bas sans enfant, sans époux... Et toi, pauvre chère Geneviève, l'épuisement t'a jetée dans la torpeur de l'oubli. Oh ! si tu savais quel coup va te frapper peut-être ! Ton père, je l'ai vu; il ne me connaissait plus ; je lui ai parlé de son enfant : il n'entend, il ne comprend plus rien. Son âme est atteinte; elle s'efforce d'échapper aux liens d'un corps brisé. Encore quelques jours, et il sera réuni à mon père, auprès de Dieu, dans le ciel. Mais je ne puis te dire cela : toi aussi il faut que je te trompe !

Le jeune homme affligé porta la main à son visage comme s'il eût voulu cacher les larmes qui depuis longtemps coulaient insensiblement sur ses joues, et qui en ce moment débordèrent tout à coup.

Bientôt pourtant il reporta son regard vers le lit et murmura avec émotion :

— 0 ma mère ! que ne puis-je vous donner le baiser qui depuis si longtemps déjà brûle mes lèvres ! Que ne puis-je, dans une fiévreuse étreinte d'amour filial, verser dans votre sein une partie de mes douleurs et trouver en vous quelque consolation dans mon affreux désespoir! Mais non, dors tranquille, ô ma mère! dormez,

VOUS tous qui m'êtes chers ! Ah! dormir? oublier? rêver de liberté , voir le mal anéanti , et applaudir avec allègres?') au retour du bonheur, de la paix et de l'amour S Ah! puissions-nous tous nous endormir du sommeil éternel jusqu'au jour de la délivrance universelle !

îl se tut un instant. Le désespoir semblait lui avoir ôté toute énergie ; les muscles de son visage se détendirent, ses membres s'affaissèrent inertes et sa tête se pencha lentement sur sa poitrine.

Il tressaillit soudain en surprenant sur la bouche de sa mère un radieux sourire; il crut même que les lèvres de la pauvre femme murmuraient avec douceur le nom de son époux.

— Que c'est affreux ! se dit-il eii»lui-même en se tordant douloureusement... Elle rêve son retour, elle lui sourit, elle a la joie au cœur, elle est heureuse! Il y a dans cette illusion une indicible cruauté, quelque chose de barbare et d'inhumain... Et cependant il faut continuer à garder le secret; sa douleur, ses larmes me briseraient : j'ai besoin de courage et de force d'âme pour accomplir ma vengeance...

En ce moment, Jean parut à l'entrée de la hutte et fit un signe à son maître. Celui-ci alla d'un pas léger au domestique, et lui demanda ce qu'il avait à lui dire.

Jean montra à son maître un vieillard qui, la tête courbée, semblait attendre à quelque distance, et essuyait la sueur qui coulait de son front enflammé. C'était le père de Simon.

— Eh bien, baes Meulemans, demanda Bruno en lui pressant tristement la main, quelle mauvaise nouvelle

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nous apportez-vous? Ce doit être assurément quelque, chose de fort grave, pour que vous, qui n'avez rien à craindre, ayez quitté le village.

— Ma maison est brûlée jusqu'aux fondements ! dit le br-isseur en soupirant,

— Votre maison? La brasserie? Votre fils a donc fait mettre le feu à la maison de son père? C'est inouï !

— Ah ! il est assez coupable ; ne l'accusez pas encore de cette inhumanité ! Le feu qui dévorait votre demeure a été poussé par le vent sur la brasserie : mon fils et ses compagnons français ont essayé d'éteindre les flammes; tout a été inutile. Mais ce n'est pas pour cela que je suis venu à vous avec tant de hâte. J'ai une terrible nouvelle à vous annoncer,

— Que peut-il y avoir de plus terrible .^ue ce que nous savons?

Le brasseur répondit avec accablement :

— Notre village est rempli de soldats français; ils sont bien six cents , avec des canons et des hommes à cheval. Un général les commande. 11 y en a aussi quelques-uns qui parlent flamand. Ils appellent leur troupe une colonne mobile, et disent qu'ils sont venus pour massacrer tout ce qui ferait résistance. L'ordre a été envoyé de Paris qu'en huit jours toute la Campine fût purgée ou brûlée jusqu'au sol. Des corps mobiles comme celui-ci sont sortis de différentes villes et entrés dans la Campine. C'en est fait, Bruno, il n'y a plus d'espoir 1

Bruno resta un instant comme anéanti; il paraissait

ne pas écouter les paroles du brasseur, et se tordait les bras dans un sombre désespoir.

— Six cents ! murmura-t-il. De la cavalerie , des canons! Que faire? Pensez-vous, baes Meulemans, qu'ils viennent nous chercher jusqu'ici?

— Mon fils me l'a dit.

— Votre fils? Simon est-il avec eux?

— Je l'ai rencontré conduisant le général à travers le village. Les soldats sont fatigués; ils ont marché toute la nuit. Par conséquent, il vous reste probablement encore un peu de temps pour prendre une résolution; mais hâtez-vous, soumettez-vous, demandez grâce, ou fuyez loin d'ici sous la garde de Dieu ; vous n'avez pas d'autre alternative.

Un rire ironique et douloureux crispa le visage de Bruno, tandis qi^l fixait l'œil sur le sol et tombait dans une profonde méditation :

— Demandez grâce! murmura-t-il avec un râle sinistre; agenouillez-vous devant ces oppresseurs étrangers, devant ces assassins de tous ceux qui vous sont chers!... Renoncez à une légitime vengeance; refusez vôtre sang à la patrie, et allez le verser au profit de la tyrannie!... Non, non; mieux vaut mourir, succomber, mais du moins voir tomber auparavant ces brigands et couler leur sang impur...

n se tourna vers son domestique et dit :

— Jean, donne le signal; rassemble nos compagnons !

Le domestique porta la corne à ses lèvres et envoya des sons prolongés dans toutes les directions de la forêt.

Ces sons, lugubres et mornes, résonnèrent au- dessus de la colline et à travers les arbres, comme les hurlements d'une bête fauve blessée.

En même temps, Bruno dirigea ses pas vers le talus e plus large du coteau, point de réunion qu'il avait sans toute indiqué à ses compagnons dans le cas où il y aurait lieu de se rassembler.

A peine y était-il parvenu que de tous côtés sortirent du bois des jeunes paysans, et même des vieillards, tous, le fusil au bras. Leur nombre était beaucoup plus considérable que le jour précédent; au bout de peu de temps on put en compter quatre-vingts au moins, et quelquesuns apparaissaient encore dans le lointain.

Karel de l'auberge du Lion saisit la main de Bruno, la serra d'une joyeuse étreinte, et dit en montrant les compagnons armés :

— Eh bien, Bruno, ton cœur ne se gonde-t-il pas de courage? Maintenant les fusils ne nous manquent pas; nous avons de la poudre et du plomb en abondance. Nos compagnons ont parcouru cette nuit les villages des alentours et nous ont amené de bons renforts; à chaque instant nous arrivent des conscrits des communes environnantes. Qu'ils se montrent maintenant, ces infâmes sans-culottes! nous saurons leur prouver que si l'Eu-rope entière cède à leur orgueilleuse insolence, les paysans campinois osent opposer balle à balle. Le goût do se railler des Belges opprimés leur passera, quand dhaque arbre, chaque buisson leur crachera du plomb, comme si la nature inanimée elle-même se soulevait contre cette engeance étrangère. Oh! si la partie était

déjà engagée ! Si nous partions à l'instant pour le t?iliage ! Nous sommes assez forts pour chasser les Français!....

Avec un sourire plein d'amertume, Bruno regarda dans les yeux son brave compagnon, et lui dit :

— Tiens-toi en repos , Karelj j'ai de mauvaises nouvelles.

Puis, faisant signe qu'on se rapprochât de lui, il s'adressa en ces termes aux compagnons qui se pressaient autour de leur chef :

— Amis, écoutez avec sang-froid ce que je vais vous annoncer. Ce matin , au point du jour, six cents soldats ont paru dans Waldeghem; ils ont des canons et de la cavalerie , et sont commandés par un général. Ils viennent pour nous prendre ou nous tuer. Je sais qu'ils se

proposent d'assaillir dès aujourd'hui notre retraite

Amis, nous avons peu de temps; prenons une décision avant qu'il soit trop tard.

Quelques-uns des assistants pâlirent, d'autres s'entreregardèrent avec désespoir, d'autres enfin, muets, baissèrent les yeux vers la terre.

— Fuyons plus avant ! dit l'un d'eux.

— Oui, retirons-nous jusqu'au Rederbosch ' ; les sans-culottes ne nous y trouveront pas, dit un autre.

Karel de l'auberge du Lion étreignit convulsivemeni son fusil, et s'écria :

— Dieu! six cents soldats contre quelques pauvres paysans, c'est trop !

i. Bois infiiiaur.

Î9i ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

— Compagnons , je vais vous aider à prendre une détermination, dit Bruno avec calme. Ce que je veux savoir de vous, ce n'est pas quelle autre retraite vous croyez pouvoir choisir. Sachez que de petits corps de troupes comme celui-ci parcourent toute la Campine; il n'est donc pas vraisemblable que nous puissions échapper aux perquisitions des oppresseurs. 11 y a encore un moyen de salut; ce n'est pas un moyen qui puisse vous plaire; votre présence ici le prouve. Pourtant la mort, une mort inévitable est amère aussi. Que ceux qui n'osent risquer une lutte désespérée laissent aux autres leurs armes et leurs munitions de guerre; qu'ils rentrent à Waldcghem et se soumettent. Je ne veux demeurer responsable pour personne; je ne veux mener à la boucherie aucun de ceux qui craignent la mort

— Si nous retournions à Waldeghem et si nous faisions notre soumission î demanda un tout jeune conscrit.

— En ce cas, dit d'une voix tonnante Karel du Lion, on vous mettra en main un fusil d'étranger; vous deviendrez l'esclave des tyrans, vous aurez à tirer sur nous, à brûler la demeure de vos compatriotes, de vos amis, de vos parents, et à profaner les églises de votre Dieu!

Le jeune conscrit secoua la tète et dit d'une voix sombre :

— Plutôt mourir !

Tous entouraient Bruno en proie à la même irrésolution désespérée, et fixaient sur lui un regard interrogateur.

— Mais toi, Bruno, que ferais-tu? demanda Karel.

— Quand même mes amis inclineraient à la soumission, je persévérerais dans ma première résolution, répondit le jeune homme. Le désir de la vengeance parle à mon cœur plus haut qu'au vôtre; il me faut tuer de ces étrangers; c'est un devoir pour moi. Dussé-je demeurer seul, je me cacherais dans un bois, je me glisserais dans un trou comme un animal malfaisant , je quitterais mon asile en temps favorable, et j'irais, armé de mon fusil, me mettre en embuscade, et chercher à supprimer du nombre des vivants quelques-uns des ennemis de mon Dieu et de ma patrie. Ils emploient contre un peuple infortuné le droit du plus fort , eh bien, j'en appellerais contre eux au droit du plus faible, la ruse, la prudence, l'infatigable vengeance !

— Et si la plupart d'entre nous voulaient te suivre fidèlement?

— En ce cas, nous ferions encore de même. Nous ferions disperser les femmes, les enfants, les hommes sans armes, autant que possible dans les profondeurs du bois, loin d'ici, afin qu'ils ne fussent pas immédiatement à la portée de l'ennemi. Nous, de notre côté, nous quitterions cette colline et irions nous cacher le long du chemin qui mène de Waldeghem ici; nous y attendrions l'armée étrangère et en laisserions passer une partie. Dans leurs rangs pressés nous choisirions chacun un homme, et à un signe donné quatre-vingts d'entre eux tomberaient sur le carreau. Si nous ne pouvions lutter plus longtemps avec avantage dans cette embuscade, chacun de nous se sauverait en fuyant au fond des bois

pour nous réunir tous à un endroit indiqué d'avance. Tous les jours nous ferions de semblables attaques; nous accompagnerions nos ennemis partout où ils iraient ; nous nous attacherions à leurs pas comme d'invisibles spectres, tuant, tuant toujours, jusqu'à ce qup, les balles des tyrans aient abattu jusqu'au dernier d'entre nous. Ah ! mes amis, nous sommes faibles et inexpérimentés ; mais de cette manière , si peu nombreux que nous soyons, nous vendrions chèrement notre vie, et l'étranger saurait ce qu'il en coûte pour réduire en esclavage un seul village de la Campine !

— Eh bien, s'écria Karel en s'adressant aux assistants, vous ne dites rien ? Serez-vous assez lâches pour hésiter sur ce que vous avez à faire? Dites, voyons, qui va à Waldeghem pour sauver sa vie ?

n se tourna vers ses compagnons; mais tous secouèrent la tête négativement.

— Ainsi, s'écria Karel, c'est bien entendu ! nous restons tous avec Bruno, tous jusqu'à la mort?

Un murmure approbateur s'éleva parmi les conscrits, quelques-uns frappèrent le sol de la crosse de leurs fusils. On eût dit que l'impression de la fâcheuse nouvelle qu'ils avaient apprise s'affaiblissait par degi'és en eux, et que la soif de la vengeance se rallumait dans leurs cœurs... Mais avant que leurs sentiments eussent le temps de s'exprimer par des paroles, une apparitioË inattendue vint attirer soudain leur attention.

Au pied du Zandberg déboucha, du milieu des arbres, une personne vêtue comme un citadin, et accompagnée de trois ou quatre paysans inconnus qui lui avaient évi-

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demment servi de guides. L'un de ces derniers portait à ia main un petit sac de voyage.

Tandis que les conscrits armés regardaient avec curiosité le personnage inconnu, celui-ci s'avança droit vers eux et demanda aux premiers d'entre eux qui était leur chef. Tous désignèrent Bruno, qui, à la vérité, n'avait pas encore été proclamé, mais qui cependant avait toujours été considéré comme tel.

Le monsieur s'approcha de lui et lui dit à l'oreille , à voix basse :

— Capitaine , êtes-vous sûr de tous vos hommes ? N'avez-vous pas de secrets pour eux?

— Pourquoi cette étrange question ? dit Bruno avec quelque défiance.

— J'ai à vous parler de choses importantes et pressées. Si vous êtes sûr de la fidélité de vos compagnons, je préférerais être entendu par eux aussi ; cela nous ferait gagner du temps.

— Qui êtes-vous donc? demanda le jeune homme.

— Faites approcher un peu plus vos hommes, je vous dirai pourquoi je viens vous chercher si avant dans le bois.

Lorsqu'on eut satisfait à la demande de l'inconnu, celui-ci, tirant de son sein un papier qu'il montra aux assistants, leur parla en ces termes :

— Cette lettre prouve que je suis un envoyé de vos amis; elle est signée par le colonel des patriotes de Gheel. Si les Français découvraient cet écrit sur moi, je serais fusillé à l'instant. Ayez donc pleine confiance dan.s ce que je vais vous dire. Vous avez fui votre village

Î98 œUVRES DE' HENRI CONSCIEHCE.

natal et vous demeurez ici aux environs; dans tous les bois de la Campine se cachent ainsi des hommes prêts à donner leur sang pour la patrie. Vous aussi, mes amis, vous êtes prêts, je le vois, à combattre pour la liberté et pour la foi. Mais, éloignés, comme vous l'êtes, les uns des autres, vous ne sauriez jamais atteindre votre but. Les étrangers ont beau jeu : ils parcourent le pays en troupes nombreuses., recherchent successivement les patriotes dispersés, et s'en emparent ou les tuent sans peine. Un nouveau péril nous menace; il faut nous réunir, concentrer toutes nos forces, pour ne pas être écrasés en détail. A Paris, on a senti qu'il était imprudent de continuer à se railler des Belges opprimés. Et pour en finir vite avec nous, si c'est possible, on a décidé d'envoyer contre nous des forces considérables, de nous traquer en même temps sur tous les points, de nous poursuivre, de nous tuer, de nous écraser, et d'anéantir ainsi jusqu'au souvenir même de notre patriotique soulèvement. Eh bien, l'immensité du danger a, comme un sanglant éperon, décidé les Belges à tenter un suprême effort; les habitants riches des villes, les religieux fugitifs mettent leurs trésors à notre disposition et nous amènent en abondance tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre. De vieux capitaines , des hommes courageux qui , au premier temps des patriotes, ont exposé leur vie pour la liberté, viennent en foule à nous et mettent leur expérience au service de la cause sainte que nous défendons. Je suis un envoyé de l'armée, chargé de rechercher les fugitifs dispersés et de les rallier vers le point central de nos opérations; des émissaires sont

partis ainsi pour toutes les parties du pays. Toutes les forces qui sont encore disponibles pour la défense de la patrie menicée doivent être concentrées; il faut ne former qu'une seule armée, mais une armée puissante, qui soit dix fois plus forte que ces troupes détachées que les Français veulent envoyer contre nous. Alors la chance tournera; nous-mêmes, nous irons chercher les colonnes mobiles et nous les anéantirons l'une après l'autre. Si nous réussissons , comme nous l'espérons ardemment, toute l'Europe peut-être nous sera redevable de la conservation de sa liberté !

Les conscrits considéraient l'orateur avec incrédulité ; il y en avait bien quelques-uns sur le visage desquels un radieux sourire annonçait une croissante espérance; mais la plupart se regardaient entre eux d'un air de doute, comme s'ils prenaient les paroles de l'inconnu pour une pure fanfaronnade.

L'étranger parut péniblement affecté du peu d'impression qu'avait produit son allocution,

— Quoi qu'il en soit, monsieur a raison, s'écria Karel du Lion; il faut nous réunir tous et tomber en grand nombre sur les sans-culottes; la chance sera peut-être favorable alors.

— Mes amis, je me suis trompé, dit l'émissaire avec découragement; je croyais vos cœurs prêts à entendre mon appel, et mes paroles vous trouvent froids comme glace. Vous devriez cependant vous réjouir de ce que le soleil de la délivrance commence à jeter sur nous quelques rayons, et de ce que notre force ait grandi depuis quelques jours , tellement que nos tyrans s'inquiètent

non sans raison de l'issue de notre insurrection. Encore une fois, par tout ce qui vous est cher, au nom de la patrie en deuil, de la liberté perdue, de la foi outragée, au nom de votre vie même, associez-vous à ce suprême effort ; allez à l'armée des patriotes, et joignez vos forces aux siennes pour l'extermination de la tyrannie !

Le ton de tristesse dont ces paroles étaient empreintes émut profondément Bruno; elles lui donnèrent confiance dans l'inconnu et lui firent croire que les intentions de celui-ci étaient d'une entière loyauté. Il lui saisit la main et lui dit :

— Vous vous trompez sur notre compte, monsieur, Pas un seul de mes compagnons ne reculerait d'un pas, la mort même se dressât-elle devant lui. Votre conseil est bon ; mais dans le cas où nous le suivrions, où esl le lieu de réunion dont vous parlez? Où est l'armée nationale dont vous parlez? Vous nous montrez un écrit du colonel des hommes de Gheel. La ville de Gheel est-elle donc au pouvoir des patriotes?

— Vous ne savez donc pas ce qui se passe? demanda l'étranger avec surprise. Écoutez, je vais en quelques mots vous mettre au courant des événements. Toutes les petites villes et tous les villages d'ici jusqu'à Diest et de Lierre à Beringem sont en notre puissance : Hérenthals, Gheel, Moll, Meerhout, Westerloo, Sichem, sont occupés par nos amis. Tous les patriotes des Flandres et du Brabant sont déjà réunis dans la Campine, auprès du Hageland, et ils ont chassé les Français de tous les points. Leur nombre s'élève déjà à plus de cinq mille; tous les jours ils refoulent l'ennemi davantage...

LA. GCERRE DES PAYSANS. -mH

— Ah! tout cela seraitril vrai? s'écria Bruno avec enthousiasme et d'une voix pleine de larmes, tandis que ses compagnons se serraient mutuellement la main e{ saluaient l'heureuse nouvelle par des cris d'allégresse.

L'émissaire répondit d'un ton so^-ennel :

— Mes amis, mes frères, je vénère trop le saint nom de Dieu pour vouloir appuyer mes paroles par un serment. Nous tous, nous allons résolument mettre en Jeu notre vie pour la patrie; ce n'est pas en présence de la mort que l'on se vante ou que Von ment; ce que je vous ai dit est la vérité, rien que la vérité.

De joyeuses exclamations s'élevèrent de la troupe de jeunes gens; ils échangeaient des paroles d'espoir tt d'enthousiasme, et essuyaient les larmes que le plaisir et l'exaltation faisaient couler de leurs yeux. Les fusils furent relevés et les bassinets visités ; la charge fut vérifiée, le chien armé. En un mot, tous agissaient comme si la bataille et le feu fussent soudain devenus pour eux un jeu favori.

Quand on leur avait annoncé une situation sans issue, ils étaient tombés dans une muette anxiété. 11 est peu de soldats, quelque braves qu'ils soient d'ailleurs, qui ne tremblent en présence d'une moi't certaine; mais le moindre espoir suffit pour rendre au courage toute son énergie. Cette fois aussi la bravoure des conscrits ne connaissait plus de bornes ; eux-mêmes appelaient de tous leurs vœux l'apparition immédiate de l'ennemi.

Pendant ce temps, Bruno levait les yeux au ciel , et s'écriait avec exaltation :

— Il y aurait encore vme fois liberté, délivrance}

Nous pourrions retourner un jour dans notre pauvre village^ y vivre en paix et prier pour les martyrs? Merci, merci , ô mon Dieu, de ce que vous vous êtes souvenu de nous !

— Écoutez encore , reprit l'émissaire en réclamant l'attention par un geste de la main. Voici ce que vous avez à faire. Dès aujourd'hui vous partirez tous ensemble pour Hérenthals; vous y trouverez un grand nombre de patriotes. Le chef vous assignera une place sous ses ordres. Laissez en arrière toutes les femmes et tous les hommes invalides; sans cela le nécessaire manquerait bientôt à eux et à nous. Je suis pressé ; il faut que j'aille visiter d'autres communes, exhorter les fugitifs.

Il saisit la main de Bruno, et demanda :

— Eh bien ! capitaine, est-ce toujours dit? Vous trouverai-je ce soir à Hérenthals ?

— Nous partons à l'instant ! répondit Bruno. Que Dieu vous conduise et vous donne une heureuse réussite.

L'émissaire prit le sac de voyage des mains de celui qui le portait, et l'ayant ouvert il en tira une poignée d'or.

— Tenez, dit-il à Bruno, prenez cet or ; il vous servira à payer en route les vivres que vous aurez à demander aux gens.

— Nous avons de l'argent ! répondit Bruno en faisant de la tête un signe de refus.

— C'est d'autant mieux ! dit l'envoyé : il m'en reste davantage pour ceux qui peuvent en avoir besoin... Adieu, pressez-vous; à ce soir !

L'émissaire rendit la valise à l'un de ses guides, s'éloigna, et disparut immédiatement au milieu des arbres.

— Hâtons-nous maintenant ! dit Bruno à ses hommes. Vous, allez partout chez les gens du village, et ditesleur que nous allons loin d'ici faire la guerre à l'ennemi. Conseillez-leur de s'enfoncer sur-le-champ au plus profond des bois ; annoncez4eur que dès ce matin les sansculottes doivent venir au Zandberg. Quant à vous, prenez en toute hâte congé de vos parents et de vos amis, et tenez-vous prêts à quitter cet endroit dans quelques instants. S'il arrivait que , chemin faisant, nous fussions attaqués par des soldats , nous ferions comme je vous le disais tout à l'heure : faire feu abrités par le bois, abattre quelques ennemis, et dès que nous nous apercevons que nous ne pouvons résister au nombre, fuir chacun de son côté pour nous réunir ensuite loin du lieu du combat, dans un lieu commun. Si nous devons nous séparer dans notre marche sur Hérenthals, le rendezvous sera au Sassenhouf, derrière Proosthoven.

Il prit la corne suspendue au cou du domestique , et dit:

— Je porterai la corne moi-même. Là où vous l'entendrez retentir, accourez-y comme c'est entendu. Allez, et hâtez-vous !

Chacun s'éloigna pour gagner la lisière du bois. Bruno, suivi de son domestique, gravit le Zandberg pour se rendre sm* l'autre pente où se trouvait la cabane de sa mère. Mais à peine eut-il fait quelques pas e' donné au domestique quelques instructions relative-

§»i CEUVRES BE HENRI CONSCIENCE.

ment à sa mère et à son amie, que nombre de coups de fusil retentissent dans le bois, et que même quelques balles passent en sifflant au-dessus du Zandberg. De sinistres clameurs s'élèvent au bord de la forêt; femmes, enfants, vieillards, tous bondissent et s'élancent à travers les buissons en poussant des cris affreux.

Cependant, les coups de fusil se succédaient plus pressés, et le sifflement des balles se mêlait aux cris de détresse des femmes et des enfants.

Aux abords du bois , plusieurs même de ces malheureux étaient étendus sans mouvement sur l'herbe, L'excès de la terreur leur avait-il fait perdre connaissance ou une balle ennemie les avait-elle atteints! L'attaque avait été si prompte que personne ne pouvait guère songer qu'à son propre salut, à sa propre sûreté.

Bruno avait couru jusqu'à l'asile de sa mère. Il la trouva avec Geneviève et le vieux prêtre, à genoux et implorant le secours du ciel.

— Vite, ma mère, Geneviève, mon révérend père! Debout ! Fuyez dans le bois ! Jean vous conduira ; il connaît le chemin. Je vous suivrai, je vous protégerai; mais vite, pas un mot , partez !

Le domestique s'élança vers les femmes, saisit chacune d'elles par la main^ et les entraîna à travers les buissons, vers l'intérieur du bois.

Bruno se retourna vers le Zandberg, fit quelques pas en avant et se mit à faire retentir la corne de toutes ses forces.

Les conscrits, pour arriver jusqu'à lui sans être aperçus

par les soldats, se glissèrent sous le feuillage et apparurent successivement derrière lui , au bord de la forêt. — De ce côté ils étaient protégés par la colline.

Bien que les soldats français ne vissent plus personne dans la clairière, ils continuèrent cependant leur feu sans interruption. Selon toute vraisemblance, eux aussi voulaient agir avec prudence : on voyait bien çà et là leurs têtes apparaître à travers le feuillage ; mais ils se tenaient derrière et à l'abri des arbres.

Cette circonstance donna à Bruno le temps d'attendre la plupart de ses compagnons. Quelques-uns insistèrent pour céder la place et se rendre en toute hâte à Hérenthals.

— Non, cela ne doit pas être ! dit Bruno d'un ton impératif en leur faisant signe de le suivre. Il nous faut protéger les habitants de notre village. L'ennemi doit nous passer d'abord sur le corps ; tant que nous serons ici il ne pourra atteindre nos parents et nos amis. Cachons-nous à quelques pas plus loin dans le bois, mais en sorte que nos balles puissent sans obstacle balayer la clairière. Si les sans-culottes quittent le bois pour venir dans cette direction, nous visons bien et nous en abattons une partie ; puis nous nous enfonçons plus profondément dans le bois, faisant toujours feu en reculant, jusqu'à ce que la fuite... A terre ! couchez-vous î rampez jusqu'au bois ! Les voici!

En eifet, un ordre énergique d'avancer retentit dans la partie du bois où se trouvaient les soldats français; et, au même instant, ime centaine d'entre eux quittèrent leur retraite et s'élancèrent sur la clairière. Comme si

m ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

cet ordre les eût transportés de joie, ils poussaient à l'envi des clameurs guerrières.

— Simon Brutus ! murmura Bruno à Karel de l'auberge du Lion qui était couché aux aguets auprès de lui,

— A lui une première balle ! s'écria Karel.

Dès que les Français eurent atteint le versant de la colline qui touchait à la retraite des conscrits, Bruno porta la corne à ses lèvres et en tira un seul son, sourd et prolongé.

Quatre-vingts coups de fusil retentirent presque en même temps; trente soldats tombèrent sur le sable, mortellement frappés.

— Au bois et chargez! s'écria Bruno.

Ses hommes se levèrent et le suivirent plus avant dans la forêt.

Pendant ce temps, les soldats avaient tiré dans le bois un grand nombre de coups de fusil; mais la terrible perte qu'ils venaient de subir au moment où ils s'y attendaient si peu , fit hésiter la plupart d'entre eux; quelques-uns même reculèrent vers le gros de la colonne qui se montrait seulement sur la lisière du bois.

Cependant , en moins d'un instant , toute la clairière fut couverte de soldats, et ils reçurent l'ordre de pénétrer d'emblée dans le bois.

Les premiers d'entre eux avaient à peine fait quelques pas sous les arbres que de toutes parts des balles isolées vinrent de loin à leur rencontre, et il fallait que ceux qui les envoyaient eussent bien visé, car la plupart touchèrent juste et causèrent à l'ennemi une perte notable.

Les soldats murmuraient contre leur position et maudissaient leurs invisibles adversaires; cependant, excités par la voix de leurs chefs, ils pressèrent leur marche et s'enfoncèrent de plus en plus avant dans le bois , tout en tirant au hasard, sans savoir où leurs balles iraieit' porter.

La forêt retentit longtemps du fracas de la fusillade, jusqu'à ce que le sinistre bruit s'éloignât peu à peu et finît par s'assourdir, s'affaiblir et s'éteindre tout à fait, sans que les habitants des villages environnants pussent dire si le combat avait cessé ou non.

Tandis que les pauvres habitants de Waldeghem étaient traqués dans les bois par leurs cruels ennemis, la ville d'Hérenthals offrait un étrange spectacle.

Toutes les rues, mais surtout le Marché, fourmillaient d'une population qui, criant, vociférant, se lamentant, courait de çà, de là, et remplissait l'air de sourdes et confuses rumeurs. La grande majorité de cette foule consistait en paysans et conscrits armés ; çà et là on y remarquait aussi quelques individus qu'à leur costume on pouvait reconnaître pour des habitants de villes plus importantes et pour des gens appartenant à une classe aisée.

Quelques-uns, qui portaient certains signes distinctifs au chapeau ou au bras , couraient parmi la foule avec force gestes et cris, et s'efforçaient de faire comprendre

à chacun ce qu'il y avait à faire ; cependant, bien que la sueur coulât en grosses gouttes sur leur front, ils ne réussissaient pas à diminuer l'agitation : l'un ordonnait telle chose, l'autre telle autre, et de cette façon les allées et venues désordonnées n'en continuaient pas inoins.

Dans les rues plus écartées on pouvait voir cependant quelques troupes peu nombreuses d'hommes armés qui, alignés en rangs et sous le commandement d'un chef, étaient sérieusement occupés à s'exercer au maniement des armes et aux mouvements militaires.

Le long des maisons qui entouraient le grand Marché étaient assis, sur des monceaux de literies, des femmes et des enfants , qui avaient fui des villages environnants pour chercher un refuge dans la ville. Beaucoup pleuraient et se lamentaient sur leur triste sort; la plupart considéraient, immobiles et dans une muette anxiété, la fébrile agitation des hommes. Près de l'Hôtel de Ville, sous le beffroi, on avait couvert le pavé de paille j sur cette couche toute militaire étaient assis ou étendus une cinquantaine de blessés qui avaient la tête ou les bras snveloppés de linges ensanglantés. Au milieu d'eux ci^ v.ulaient quelques sœurs hospitalières pour porter des vivres, des secours ou des consolations à ceux qui pouvaient en avoir besoin. Les bienfaisantes sœurs soignaient leurs malheureux compatriotes avec la plus tendre sollicitude et la plus fervente charité. *

I. Les sœurs hospitalières avaient déjà été cliassées à cette époque de leur touvent à Héi??ntlials , mais elles s'étaient réfugiées au Béguinage. [Nota ifc ('tuteur. )

La matinée était déjà très-avancée; les hommes armés erraient encore pêle-mêle et à l'aventure, et couraient de côté et d'autre, les uns à la recherche de leurs chefs, les autres poiu" rassembler leurs compagnons.

Soudain on entendit en dehors de la ville et à une très-grande distance encore, retentir quelques coups de fusil. Tandis que chacun regardait en l'air et prêtait l'oreille avec stupéfaction, la cloche d'alarme se fit entendre...

Quelques hommes descendirent de l'Hôtel de Ville et s'élancèrent sur le marché au milieu de la foule, en criant :

— Aux armes ! Debout ! A la Porte-Basse ! Les colonnes mobiles ! Les colonnes mobiles !

Un immense tumulte formé de mille bruits confondus s'éleva au-dessus de la ville. Les hommes répétaient le cri d'alarme et s'appelaient mutuellement pour gagner la porte; les tambours et les trompettes mêlaient leurs sons belliqueux, à la puissante voix du tocsin, les femmes et les enfants poussaient des cris de détresse et d'efiroi...

Les hommes coururent en désordre vers la porte indiquée j les femmes et les enfants se réfugièrent dans les maisons; les blessés qui étaient encore capables de se 'ever ou de se traîner cherchèrent aussi un asile plus sùr.,. et, en moins d'un instant, le marché et les rues furent déserts et silencieux. Les portes et les fenêtres se fermèrent; ceux auxquels manquait la force ou le courage pour se battre, se cachèrent dans les caves ou d'autres retraites, — et la ville devint muette et aban-

îlO ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

donnée, comme si elle eût perdu tous ses habitants.

Cependant les hommes armés avaient atteint la porte qui semblait menacée d'une attaque de l'ennemi. Gommé on entendait toujours des coups de fusil dans le lointain, la plupart voulaient courir au-devant des Français en rase campagne ; mais les chefs réussirent à les convaincre qu'ils feraient mieux de se tenir retranchés à l'abri des dernières maisons de la ville et d'y attendre l'ennemi. Quelques-uns des plus intrépides méconnurent cet ordre et s'aventurèrent dans la campagne.

Entre autres mesures prises en toute hâte, on trouva bon de garnir toutes les maisons de cette partie de la ville nommée le Bas-Quartier, d'hommes qui pussent tirer des fenêtres et des caves sur l'ennemi, si celui-ci parvenait à refouler les patriotes jusques-là.

A peine était-on occupé à exécuter cette résolution, que ceux qui étaient allés se ranger en bon ordre en dehors de la ville virent au loin la poussière de la route s'élever vers le ciel, et une troupe confuse de gens parmi lesquels il y avait beaucoup de femmes et d'enfants, accourir vers eux. Bien que la rapidité avec laquelle ils s'approchaient dût faire penser qu'ils étaient poursuivis et fuyaient devant l'ennemi, on n'entendait plus 'le coups de feu. C'est pourquoi les soldats impravisés s'arrêtèrent l'ai'me au bras, dans l'attente de ce qui allait arriver.

Comme les fugitifs s'avançaient avec la plus grande précipitation, on put bientôt mieux distinguer ce qu'était cette foule alarmée.

C'était, — on ne pouvait s'y tromper, — la population de quelque village pris par l'ennemi; car on y

remarquait des femmes, des jeunes filles, des enfants et des vieillards. Beaiicoup portaient un paquet d'effets qu'ils avaient pu sauver, d'autres tenaient leurs souliei* à la main, et couraient pieds nus.

Les premiers d'entre eux arrivèrent à l'entrée de la ville en poussant de navrantes exclamations d'effroi; on chercha à les ai'rêter pour savoir d'où ils venaient et ce qui s'était passé ; mais les pauvres fugitifs, muets et hors d'haleine, s'engoutfrèrent dans la ville comme un torrent... Quelques-uns seulement répondirent en passant aux questions qu'on leur adressait :

— De "Waldeghem! Les colonnes mobiles! Elles arrivent !

Il n'y avait parmi les fugitifs qu'un seul homme armé : c'était un paysan passablement âgé, de petite taille, le dos voCité, tenant par la main une femme qu'il s'efforçait de consoler tandis que celle-ci semblait en proie au plus navrant désespoir. De l'autre côté de cette femme et soutenant ses pas, marchait une jeune fdle dont l'œil plein de flamme et la saisissante beauté frappèrent d'admiration les spectateurs.

Un homme à cheveux blancs se traînait, épuisé de lassitude, à la suite de cette femme et de ses guides.

Ces quatre personnes étaient Jean le domestique, la mère de Bruno, sa bien-aimée Geneviève, et leur malheureux compatriote, le brasseur, père de Simon.

Il fallut assez de temps poiu* que les fugitifs cessassent d'arriver ; beaucoup d'entre eux, tout à fait rendus de fatigue et ayant les pieds affreusement blessés, n'avaient pu suivre les autres et étaient demeorés en ar-

2ia OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,

rière ; mais la terreur les poussait en avant, et eux aussi parvinrent successivement jusqu'à la ville.

Tout à coup on vit un nuage de poussière s'élèver de nouveau sur la route; on ne douta pas que ce ne fût l'ennemi. Les chefs donnèrent l'ordre d'armer les fusils et de se préparer à soutenir l'attaque imminente.

Cependant lorsqu'on put mieux reconnaître ce qui appara'ssait dans le lointain, on s'aperçut qu'on s'était trompé : c'était une troupe de paysans armés; leur costume ne permettait pas d'en douter.

En peu de temps ce petit corps atteignit aussi la ville. C'étaient les hommes valides de Waldeghem, sous la conduite de Bruno, qui, au péril de leur vie, avaient protégé la fuite de leurs compatriotes et résisté aux attaques de l'ennemi assez longtemps pour permettre aux femmes et aux vieillards sans défense de se sauver.

Ils avaient perdu nombre de leurs compagnons, ils avaient laissé dans les bois nombre de cadavres. Ils n'amenaient avec eux que quatre blessés; ceux-ci étaient portés par les autres sur des fusils disposés en forme de civière.

Bruno lui-même avait reçu une blessure au front : le sang coulait le long de ses joues et jusque sur sa poitrine; cependant il ne paraissait avoir perdu ni force ni courage.

Après que les jeunes gens de Waldeghem eurent appris aux chefs qui se tenaient à la porte qu'ils avaient fui leur village, et, poursuivis par une colonne mobile, avaient battu en retraite tout en combattant, jusqu'à Hérenthals, ils entrèrent à leur tour en ville pour dépo-

ser leurs blessés dans quelque maison où ils fussent pansés et so' gnés.

Tandis que le vieux brasseur avait suivi les autres fugitifs plus avant dans la ville, Jean le domestique s'était arrêté dans la première rue pour attendre son maître. La mère de Bruno se tenait auprès de lui, inquiète, tremblante, regardant si elle ne voyait pas venir son fils. A peine l'euf-elle aperçu qu'elle s'élança vers lui avec un cri d'angoisse et se jeta à son cou. Le sang qui ruisselait sur son visage avait arraché à la pauvre femme son cri de terreur, mais lorsqu'elle sentit le cœur de son fils battre contre son cœur, lorsqu'elle entendit la voix de son enfant, elle se répandit en effusion de joie et de reconnaissance et faillit s'évanouir de bonheur.

Le jeune homme l'embrassa tendrement en lui prodiguant des paroles de consolation, la rassura sur le sang qui coulait de son front, et la conduisit par la main dans une maison du Bas-Quartier.

Il y fit disposer à la hâte des lits pour ses malheureux eompagnons, et, aidé par sa mère et par Geneviève, il pansa lui-même leurs blessures aussi bien que possible, tandis qu'il envoyait quelqu'un à la recherche d'un chirurgien.

Lorsqu'il eut ainsi donné les premiers soins à ses amis blessés, il se mit à échanger de douces paroles avec sa mère et Geneviève, mais soudain retentit dans la rue un cri d'alarme poussé par les gens de Waldeghem :

— Aux armes, Bruno! aux armes! L'ennemi vient! Courons à la porte! à la porte ! -. ■^•'««n

Le jeune homme bondit et saisit son fusil} sa mère

Mi ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

l'embrassa en poussant des plaintes déchirantes et semblait vouloir le retenir , mais lui se dégageant doucement de ses bras lui dit : *■

— Mère, mère, l'instant est solennel ! Serais-je le seul qui fuirais le danger, maintenant qu'il s'agit peut-être de la délivrance de la patrie? C'est notre destin : Dieu le veut !

Le cœur serré d'anxiété, la mère couvrit son visage de ses mains et dit en pleurant et avec un douloureux soupir :

— Va donc ! va! qu'un bon ange protège mon enfant! Bruno pressa la main de Geneviève, déposa encore

un baiser sur le front de sa mère, ordonna au domestique de rester avec les deux femmes pour veiller sur elles, et franchit la porte en courant. Ses compagons, qui l'attendaient avec impatience, saluèrent par des cris de joie son apparition et le suivirent dans sa marche rapide vers la porte menacée.

Parvenu là il rangea ses hommes à côté des détachements déjà prêts à combattre, et regarda l'armée ennemie qui s'avançait très lentement ou peut-être s'était arrêtée, car les différents drapeaux s'agitaient à peine.

Bientôt un peloton de cavalerie s'avança jusqu'à une petite distance de la ville, sans doute pour épier de près les dispositions que les paysans avaient prises pour leur défense.

Ces éclaireurs furent accueillis par une vive fusillade; une dizaine de chevaux s'abattirent avec leurs cavaliers, les autres tournèrent bride et regagnèrent précipitamment le gros de la troupe.

Ce premier avantage si facilement obtenu, et surtout la vue de la fuite de l'ennemi, allumèrent dans le cœur des paysans une belliqueuse ardeur, et ils poussèrent des cris de joie, comme s'ils eussent vu dans ce résultat le présage certain d'une prochaine victoire.

Les chefs eurent grand'peine à les empêcher de marcher en avant; le plus grand nombre voulait sortir de la ville et s'avancer immédiatement à la rencontre des cotonnes mobiles.

Il se passa longtemps encore avant qu'on pût remarquer le moindre mouvement dans l'armée française. Ceux dont la vue portait le plus loin assuraient pourtant que l'ennemi était occupé à disposer ses troupes en rangs serrés sur la grande route.

Un instant après, quelques cavaliers s'avancèrent de nouveau vers la ville. Cette fois ils étaient au nombre de quatre ou cinq seulement; le premier agitait un drapeau blanc au-dessus de sa tête; un trompette galopait à côté de lui.

Comme les paysans se disposaient à tirer encore sur ces nouveaux venus, les chefs se hâtèrent de parcourir les rangs pour faire comprendre à leurs hommes que ces cavaliers étaient des parlementaires, et que, selon les usages de la guerre, il fallait les laisser approcher sans opposition. Bien que la plupart ne comprissent pas ce que signifiait ce mot parlementaires, ils promirent d'obéir, et mirent l'arme au pied.

Malheureusement personne n'était allé donner cette explication aux jeunes gens qui s'étaient aventurés plus loin et s'étalent embusqués dan« les buissons.

Les parlementaires étaient encore assez loin de la ville, quand tout à coup une dizaine de coups de fusil retentirent sous le feuillage ; le porteur du drapeau et le trompette, blessés, vidèrent les arçons, les autres rebroussèrent brusquement chemin.

L'armée française avait vu cette attaque inattendue et ses suites fatales : une tonnante clameur de vengeance s'éleva sur toute la colonne; les rangs s'émurent tumultueusement; les tambours et les trompettes dominèrent les cris confus, et tout d'un coup l'armée ennemie s'élança vers la ville, rapide comme un ouragan.

Cependant, quand les Français approchèrent de l'endroit où les patriotes les attendaient , ils furent salués par une nuée de balles, et il en tomba tellement que les premiers rangs suspendirent leur marche et hésitèrent sur ce qu'ils avaient à faire. Ils avaient cru passer sur le corps aux paysans et entrer sans peine dans la ville, mais le nombre des patriotes était trop grand pour qu'il fût si facile d'en avoir raison et de passer outre.

En conséquence , les Français se virent forcés de renoncer à l'assaut et de chercher les moyens de déployer aussi leurs troupes pour les conduire au feu.

Pendant ce temps, les paysans tiraient toujours sans interruption sur l'ennemi , et lui faisaient infiniment de mal. Leur position était très-favorable pour cela; ils étaient éparpillés sur un grand espace, faisaient feu de toutes leurs armes, et visaient sur une colonne tellement serrée que pas ime de leurs balles, pour ainsi dire, ne pouvait manquer le but.

Le général français, qui avait sur-le-champ remarqué

la situation critique de sa troupe , était occupé à ordonner un mouvement qui pouvait faiie tourner la chance. Il fit abattre à la hâte quelques haies, et déploya ses hommes de ce côté jusqu'à ce que leur ligne de bataille dépassât celle des paysans.

Sur ces entrefaites, un détachement de cavalerie avait trouvé dans la petite Nèthe un endroit guéable. Les chevaux y passèrent l'eau, et le détachement tomba sur le flanc des paysans.

Alors seulement la lutte devint très-vive. Des deux parts un nuage de fumée couvrait les combattants; le plomb meurtrier remplissait l'air de lugubres sifflements auxquels se mêlaient les plaintes des blessés, les clameurs de guerre, les cris d'encouragement des officiers, et le tout se confondait en une sourde et terrible rumeur.

A leur tour les paysans perdaient aussi beaucoup de monde. A l'aile gauche surtout, où l'ennemi était supérieur en nombre, on pouvait voir qu'ils ne tiendraient plus longtemps, car des rangs entiers étaient abattus.

Cependant, à l'entrée de la ville et à l'aile droite, leur situation était encore bonne; là ils tenaient tête courageusement à l'ennemi, et leur feu bien nourri faisait de larges vides dans ses rangs.

Il eût été difficile de deviner qui remporterait la victoire, quand la colonne centrale des Français s'ouvrit soudain, et quatre canons montrèrent leurs gueules menaçantes. Ils tonnèrent bientôt, et vomirent une grêle de mitraille àm les paysans ' .

1. D'après nne pcoclamatioa de l'administration centrale, insérée dan» li tiizfUe i' Anvers, a" 14 (19 brumaire anvn, 1798), les troupes fraB^jaiset

L'effet de cette décharge d'artillerie fut terrible. Comme la charge entière avait domié dans les rangs les plus épais des Belges, elle avait blessé ou tué une cinquantaine d'hommes; mais plus fatale encore fut l'im pression morale de ces coups de tonnerre inattendus qui prolongèrent leurs échos sur la ville et dans 1& campagne, et répandirent le désespoir et la terrera parmi le? villageois.

A la deuxième explosion des canons, les paysans des deux ailes commencèrent à reculer vers la porte ; les Français s'en aperçurent et s'élancèrent en avant avec im nouveau courage , en poussant leur cri de guerre ; Yive la République française!

Les patriotes ébranlés tinrent encore quelque teœp près de la porte, jusqu'à ce que les chefs eux-mêmt donnèrent l'ordre de se retirer dans la ville et, sous la protection des maisons et à l'abri du canon et de la mitraille, de continuer cette lutte désespérée.

Sous la pression de l'ennemi , cette retraite ne put s'opérer réguUèrement; il régnait un grand désordre parmi les paysans, et ce désordre s'accrut encore lorsque le général français envoya sa cavalerie en avant et la fit charger sur les villageois qui pliaient.

Les derniers qui, en combattant comme des lions, rentrèrent en ville, furent les jeunes gens de Waldeghem, qui, commandés par Bruno, s'élancèrent même contre la cavalerie , et ne s'éloignèrent que pas à pas du

devant Hérenthals se composaient entre antres du S" régiment de chasseurs i cteTal, de la 48e demi-brigade, et d'une compagnie d'artillerie légère. (JVs'» it fauteur.)

LA ftUERRE DES PATSANS. 219

lieu avantageux qu'ils occupaient au commencement de la bataille; mais les ordres des officiers français devinrent si énergiques et si pressants que la cavalerie se précipita en avant comme un torrent irrésistible, et, rien que par le rude effort des chevaux, renversa ou refoula bien avant dans la ville les derniers combattants belges.

Alors la sanglante lutte prit im autre aspect; de l'intérieur des maisons entre lesquelles les Français étaient pressés, un feu très-vif fut dirigé sur eux : les caves, les fenêtres, les toits, tout vomissait la mort... Les soldats, surpris et déconcertés par cette nouvelle attaque, eussent probablement reculé si la pression des dernières colonnes ne les en eût empêchés.

Il y eut dans la cavalerie française un instant d'hésitation, un mouvement de recul qui donna un peu de répit aux paysans engagés dans la lutte.

Bruno, encore entouré de la plupart de ses compagnons , leur cria en ce moment, en s'élançant avec désespoir vers l'ennemi :

— Amis, suivez-moi! Nos frères blessés, ma mère! Us vont tomber dans les mains de l'ennemi! Au nom de Dieu, encore un effort !

Il se précipita intrépidement sur la cavalerie, et, suivi des plus courageux d'entre les siens, il réussit à se frayer un passage à travers les rangs ennemis et à se rapprocher de la maison où il avait laissé sa mère et Geneviève auprès des blessés. Mais en cet instant un fort détachement de cavalerie tomba sur lui et ses compagnons; ceux-ci furent refoulés, Bruno se trouva seul

et se défendit avec une fureur inouïe jusqu'à ce qu'un coup de sabre brisa son fusil entre ses mains. En même temps une voi- connue lui cria :

— Rends-toi, infâme fanatique, ou tu es mortl

— Ahl Simon! Simon! s'écria Bruno avec une amère ironie; ta patrie succombe : tu triomphes !

Déjà quelques soldats couraient sur lui ; déjà le glaive était suspendu sur la tête de Bruno, mais Simon Brutus cria d'une voix impérieuse :

~ Arrêtez! Faites-le prisonnier! Vous me répondez de sa personne et de sa vie !

Sur ces entrefaites, les Français étaient occupés à enfoncer les portes des maisons pour y rechercher les hommes qui tiraient sur eux par les fenêtres et les soupiraux. Ils réussirent par ce moyen à faire cesser, au bout d'un certain temps, la meurtrière fusillade, et bientôt ils purent, sans rencontrer de résistance, pénétrer jô^ijue sur le marché.

Les paysans avaient enfin reconnu leur impuissance; la plupart avaient fui dans la campagne par les autres portes ; mais toutefois un bon nombre d'entre eux s'étaient cachés dans les maisons des habitants avec l'espoir qu'on ne les reconnaîtrait pas pour des combattants.

Les fuyards des autres villages, femmes, enfants et vieillards, à la vue des blessés qu'on apportait du lieu du combat sur le marché, et surtout au grondement du canon , avaient quitté la ville en toute hâte et cherché une retraite dans les bois environnants.

Lorsque les Français atteignirent le marché, ils n'y

virent plus un seul paysan armé, et prirent sans résistance possession de la ville.

Tandis que des détachements étaient envoyés dans toutes ley direclions pour forcer l'entrée des maisons, y chercher et y tuer les paysans qui s'y étaient réfugiés, le général se trouvait avec une partie de son corps auprès de l'Hôtel de Ville.

Furieux des pertes considérables à tous égards qu'il avait subies, il donnait les ordres les plus cruels, tout en murmurant raille menaces de vengeance.

Auprès de lui se tenait Simon Brutus, qui attisait encore sa colère. Le fils du brasseur de Waldeghem paraissait être sur le pied d'une grande intimité avec le général et posséder l'entière affection de celui-ci. Quand son véritable courage et son profond attachement à tout ce qui était Français ne lui eût pas gagné cette affection, sa qualité de commissaire de l'administration centrale lui donnait droit à l'estime et au respect du général.

Près de l'Hôtel de Ville, au milieu d'une forte escorte, se trouvaient les paysans pris pendant le combat. Bruno, confié à une garde particulière, était assis sur une grosse pierre non loin de là, et avait les mains liées. Un soldat français, mû par la pitié, avait enveloppé d'un linge nouveau son front ensanglanté.

Le jeune homme fixait sur la terre un regard vitreux et paraissait plongé dans de mornes réflexions. Assurément il devait souffrir toutes les tortures du martyre en songeant au sort de sa patrie, au sort de sa mère et de sa bien-aimée

Déjà plusieurs officiers étaient venus demander au

général l'autorisation de faire fusiller immédiatement les prisonniers; mais le chef semblait faire une différence entre ceux qu'on avait pris en plein air et ceux qui avaient été découverts dans les maisons du Bas- Quartier : pour les premiers, il voulait qu'ils ne fussent mis à mort qu'après une soi-disant décision d'un conseil de guerre ; quant aux seconds, ils devaient être passés par les armes sur-le-champ.

Les coups de feu qu'on entendait retentir dans toutes les rues, c'étaient autant d'hommes qu'on avait arrachés des maisons et fusillés devant leur porte. De cette façon on tua sans doute maint habitant qui n'avait pris aucune part à la lutte; car, là où les Français ne pouvaient comprendre les justifications que ces mfortunés faisaient valoir dans leur langue maternelle , la plupart étaient traînés dans la rue et impitoyablement mis à mort.

Tandis que le général et Simon Brutus contemplaient ces sanglantes vengeances dans les rues voisines du marché, et sur le marché même, on apporta du Bas- Quartier, par où les Français avaient pénétré dans la ville, cinq ou six soldats des blessures desquels le sang coulait encore.

Le général lança son cheval à leur rencontre, et l'œil flamboyant de colère, il demanda ce que celi signifiait.

On lui dit que les maisons d'où la lutte avait été la plus vive étaient plemes de fugitifs qui avaient osé attaquer les perquisiteurs et les accueillir à coups de fusil. Le capitaine , ne voulant pas exposer ses hommes à être tués 'a coup sûr dans l'intérieur des maisons/ avait fait

cesser toute recherche jusqu'à nouvel ordre du général

A cette nouvelle, celui-ci entra dans une violente colère, et jura avec les plus affreuses menaces que les brigands, — les Français ne nommaient pas autrement les Belges qui avaient pris les armes, — que ces Kches brigands, qui avaient assassiné son parlementaire, se souviendraient de son passage à Hérenthals.

Là-dessus, il envoya un officier au capitaine des soldats blessés, avec ordre de mettre le feu à toutes les maisons de la rue d'oii l'on ava't tiré, et de n'en pas laisser échapper âme qui vive.

Peu de temps après,, les flammes montèrent comme une immense fournaise au-dessus de soixante maisons; un épais nuage de fumée obscurcit la lumière du jour et se déroula sur la ville en sinistres ondulations.

Au milieu de l'incendie, à travers le rugissement des flammes et le craquement des poutres et des étages qui s'abîmaient , on entendait les horribles cris de détresse des malheureux qui, condamnés à être dévorés vivants par le feu, se montraient aux fenêtres et sur les toits pour se soustraire à cette atfreuse mort. . . mais de toutes parts les fusils des soldats étaient dirigés sur eux ; quiconque semblait avoir quelque chance d'échapper au danger était abattu par les balles et retombait en hurlant dans les flammes *.

1. Selon le témoignage du général Dumtli lui-même à la brigade diiguel appartenait cette colonne mobile, quatre cents personnes auraieni péri dans cet incendie. (Toy. Hittoire d'Anvers, par F.-H. Mertens et K.-L. Torfs, partie Tîj p.4«7.) «-iSi^sv.-,

Un manuscrit d'un contemporain de ces événements, manuscrit dont nous

sa* £E1JVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Bruno, qui, garrotté comme un voleur, était assis sur une pierre, immobile au milieu de ses gardes, et, en proie à de terribles rêves; songeait à tous ceux qui lui étaient chers, Bruno fut tout à coup arraché à sa sombre préoccupation par le reflet rouge de l'incendie.

Son regard, fixe comme celui d'un insensé, se porta un instant sur les flammes, puis il bondit en jetant un cri d'angoisse, et ce mot : Ma mère! s'échappa de son sein avec un accent déchirant.

Mais comme il voulait courir vers l'incendie, ses gardes le saisirent et le contraignirent rudement à se rasseoir sur la pierre.

Simon Brutus, qui se trouvait à quelques pas de là auprès du général , avait entendu la navrante exclamation de Bruno. Il se retourna, et vit le jeune homme qui, avèc des gestes convulsifs, tombait à genoux et tendait vers lui des bras suppliants. Surpris de cette attitude de Bruno, il se rapprocha de lui.

Le jeune homme épuisé lui cria:

— Ah ! Simon, Simon, ma mère ! Elle est dans les flammes!

Une expression de froide indifférence et un hausse-

/leTons la commnnication i. l'amitié de M. K. Stallaert de Bnwelles, rapporte ce qui sait au sujet de la prise d'Uérenthals :

• Ces réquisiticnnaires se fortifièrent immédiatement dans Hérenthals où ils « tuèrent le trompette et ensuite tant de Français gn'on en emmena quatorze « grandes charrettes; mais les Français mirent le feu à différentes maisons, tel-

• lement que soixante-dix-huit furent brûlées. Ils fusillèrent aussi sur-le-champ

• les révolutionnaires qu'ils purent trouver, et tons ceux qui voulurent se sau- « ver des maisons en flammes /"rAut tués à coups de fusil pîff les mililaires. » INott ds l'aulcur.)

ment d'épaules furent tout ce qu'il obtint en réponse de Simon Brutus,

— 0 Simon! s'écria-t-il encore une fois en se traînant sur les genoux... sauvez, sauvez ma pauvre mère! sauvez la malheureuse Geneviève!...

— Quoi , Geneviève ! s'écria Simon Brutus saisi d'une soudaine émotion... Geneviève dans les flammes !

Sur l'affirmation de Bruno, il cria aux gardes

— Déliez ses mains ! suivez-moi ! Allons, Bruno, vite, montre-nous la maison où elle est... Hâte-toi, hâte-toi, ou il sera trop tard !

Et s' élançant en avant, il cria quelques mots au général, qui ne le comprit qu'imparfaitement, mais cependant fit de la tête un signe d'assentiment.

A mesure que Bruno et Simon Brutus s'approchaient d'un pas rapide du lieu de l'incendie, l'anxiété et l'inquiétude comprimaient leur poitrine; ils voyaient de loin que quelques maisons s'étaient déjà écroulées, et que les flammes, s'échappant par les portes et les fenêtres des autres habitations, léchaient les murs noircis en montant vers le ciel.

Bruno pâlit, ses jambes s'alourdirent, la tête lui tourna. Une dernière étincelle d'espérance lui donna pourtant la force de poursuivre sa course.

— Ofi est la maison? où est-elle? demanda Simon Brutus.

• — Là, là, derrière le coin! dit Bruno d'une voix éteinte et gémissante.

Et lorsqu'ils eurent tourné le coin , le jeune homme indiqua d'une main tremblante des ruines fumantes; un

ïîe CEUYRES CK HENRI CONSCIENCE.

çri sinistre comme un cri de mort jaillit de son sein, il vacilla, et tomba lourdement sur le pavé.

Simon Brutus contempla un instant d'un œil égaré les cendres encore ardentes sous lesquelles, selon l'indication tîe Bruno, devait être enseveli le cadavre de Geneviève; puis il détourna le regard et tomba dans de cruelles et navrantes pensées

Mais bientôt il releva la tète et dit avec sang-froid aux soldats qui l'avaient suivi :

— Emportez ce prisonnier au marché, et veillez sur lui jusqu'à nouvel ordre.

Les soldats soulevèrent l'infortuné jeune homme et l'emportèrent par les rues; ses membres tombaient, lourds et affaissés , comme s'il eût déjà été un cadavre.

Simon Brutus suivait de loin , le regard baissé vers la terre ; malgré tous ses efforts pour dompter sa douleur et ses remords , l'image de Geneviève luttant au milieu des flammes contre la mort la plus affreuse, ne le quittait pas.

Pendant ce temps, le marché et les rues avoisinantes avaient offert un autre spectacle de désolation.

A la vue des ardentes lueurs qui, jusque dans l'intérieur des maisons, annonçaient l'incendie, les habitants épouvantés avaient paru aux fenêtres, et, la mort dans l'âme, avaient aperçu l'immense foyer de l'mcendie.

Comme ils s'imaginèrent que la ville tout entière était condamnée à devenir la proie des flammes, la plupart se précipitèrent hors de leurs demeures et cherchèrent à échapper par la fuite au sort qui les menaçait. D'abord les soldats français voulurent les repousser et les empê-

cher de gagner les portes; à plusieurs reprises ils avaient même fait feu sur le peuple qui s'enfuyait; mais comme la plus grande partie de cette multitude consistait en femmes, enfants et vieillards impotents, ils les laissèrent enfin sonir de la ville sans s'y opposer davantage. Ils s'emparèrent autant que possible des hommes qui semblaient encore en état de porter les armes : cependant beaucoup de ceux-ci parvinrent aussi à s'échapper de la ville et à gagner la campagne.

Cette fuite, accompagnée de gémissements et de lamentations, durait encore lorsque tout à coup on vit au loin un spectacle étrange.

C'était une troupe és religieuses avec la supérieure à leur tête; elles débouchaient lentement du côté où se trouvait le Béguinage, et paraissaient se diriger vers le point du marché où elles voyaient le général à cheval.

Les soldats reconnurent au costume de ces femmes qu'elles étaient du nombre de ces religieuses qui partout soignaient avec le même amour les malades et les blessés, sans distinction d'amis ou d'ennemis, et qui, pour ce motif ^ étaient entourées de respect et de sympathie, même dans les armées françaises. Elles avaient agi ainsi ce jour-là même; il ne se trouvait pas à Hérenthals un blessé français auquel les charitables sœurs n'eussent apporté des aliments, du soulagement et des consolations.

En ce moment, les courageuses filles s'approchaient avec une sérénité subUme empreinte sur leurs traits; fortes de la foi qu'elles avaient en leur mission, elles

228 œtVRES DE HENRI CONSCIENCE.

s'avançaient sans crainte vers le lieu même d'où chacun fuyait devant une mort certaine.

Sur le passage des sœurs, les soldats français se rangeaient de côté et portaient avec respect la main au chapeau.

Elles poursuivirent leur marche toujours lente et solennelle jusque devant le général, qui les avait vues avec étonnement s'approcher.

Toutes s'agenouillèrent et tendirent les mains vers lui comme pour lui adresser une prière.

Tout en restant à genoux, la supérieure lui dit en bon français :

— Au nom du Seigneur, au nom de l'humanité, général , grâce , grâce pour cette malheureuse ville ! Si elle a mérité votre vengeance, elle l'a assez expié. Une partie en est déjà détruite par les flammes! Oh! épai»gnez ce qui reste ! Écoutez, écoutez la prière de faibles femmes qui ont consacré leur vie au soulagement de ceux qui souffrent. Voyez , nous voici à genoux, suppliantes devant 'vous 5 puisse notre triste supphcation trouver un écho dans votre cœur... Ah! nous prierons Dieu pour qu'il vous soit miséricordieux !

Le général tendit la main à la supérieure et lui fit signe de se relever. Il lui dit avec une certaine afïabiUté :

— ' Tu me demandes, citoyenne, que j'épargne le reste Je la ville; mon intention n'était pas de la détruire entièrement si on ne m'en donnait pas de nouveaux motifs. Mais puisque tu m'adresses une prière, je veux l'accueillir pour autant que cela me sera possible.

U se tourna vers un officier d'état-major, et dit :

— Qu'on fasse cesser les représailles? Qu'on envoie des hommes pour éteindre le feu et l'empêcher de gagner de nouvelles maisons... Qu'on n'inquiète pas les habitants paisibles, et qu 'on n'arrête que ceux qui s'opposeront à la perquisition dans les maisons. En un mot, je veux que toute violence cesse , pourvu toutefois que ^intérêt de la République et notre propre sûreté le permettent !

Il se tourna de nouveau vers la supérieure :

— Es-tu contente, citoyenne? lui demanda-t-il.

— Ah ! je vous remercie du fond du cœur ! réponditelle.

— Quant à vous , mes sœurs , reprit le général, j'espère que vous soignerez charitablement mes hommes, en mémoire de ce que je fais pour vous.

— Général, répondit la supérieure, quelle qu'eût été votre décision, nous eussions toujours religieusement rempli ce devoir. Quiconque est homme et souffre est notre frère... La charité chrétienne n'a pas d'autre loi...

— C'est bien! dit le général, qui l'interrompit en souriant, épargne-nous un sermon. Allez, mes sœurs, retournez-vou,«-en tranquilles

Tandis que les sœurs s'éloignaient avec la même solennité et regagnaient le Béguinage au milieu des marques de respect des soldats, le général s'écria :

— Qu'on prenne toutes les dispositions pour que nos liommes campent sur le marché, et qu'on mette les prisonniers en lieu de sûreté jusqu'à ce que le conseil de guerre ait décidé de leur sort !

Il se fit plus de mouvement parmi les soldats qui se trouvaient sur le marché. Des officiers coururent dans toutes les directions pour porter aux différents chefs les ordres du général.

Les gardes firent se lever les prisonniers et se préparèrent à les conduire ailleurs.

Bruno était enfin sorti de son long évanouissement; il était assis de nouveau sur la même pierre, la tête fléchissante et penchée sur la poitrine et l'âme déchirée par d'afl'reuses tortures à la pensée de l'épouvantable malheur récemment survenu.

On le fit lever aussi et on le conduisit au miheu de quelques prisonniers blessés comme lui. Il fut emmené avec eux dans ime autre direction que celle qu'on tit suivre aux hommes valides.

Dans une chambre écartée du Béguinage d'Hérenthaïs se trouvait la mère de Bruno. La malheureuse femme devait avoir horriblement souffert, car son visage, bien qu'il fût éclairé en ce moment par un doux sourire, portait encore les traces des tortures qu'elle avait dû endurer. Ses yeux rougis par les larmes, ses joues pâles, sa bouche crispée convulsivement, et avec tout cela le sourire de l'espérance... L'expression 'Je cette physionomie déchirait le cœur, parce que , chez une personne âgée, quand la joie vient se mêler aux larmes, cela fait supposer le coup le plus fatal : l'égarement

tÀ GUERRE DES PATSANS. 23t

de l'intelligence sous le poids d'une douleur trop forte.

A côté d'elle était assise Geneviève, qui, bien que pleurant amèrement elle-même, adressait encore à la pauvre femme des paroles de consolation et s'efforçait de lui faire espérer un avenir meilleur.

Une jeune sœur hospitalière, debout devant les deux femmes, mêlait aussi quelques paroles d'encouragement à leur douloureux entretien.

La mère de Bruno écoutait Geneviève comme si elle n'eût pas eu conscience des heureuses perspectives qu'elle lui faisait entrevoir :

— Chère mère , disait-elle , voyez-vous , madame la supérieure est sans doute déjà maintenant auprès du général; elle a beaucoup d'influence sur lui : trois fois déjà elle est allée aujourd'hui le trouver à son auberge pour lui demander quelque chose, et chaque fois il lui a accordé sa demande. Il lui témoigne une grande estime, et même du respect. Demandez plutôt à ma cousine.

— Sans doute, c'est vrai, répondit la religieuse; je ne doute pas qu'elle ne réussisse dans sa démarche.

— Oh ! si cela pouvait être vrai ! dit en soupirant la mère, dont les yeux se remplirent de larmes de joie. Puisse Dieu toucher de pitié l'âme du général ! Hélas ! mon pauvre fils, mon Bruno, condamné à mort ! Geneviève, s'il refusait? Alors une balle frapperait demain mon unique enfant!

La jeune fille appuya un ardent baiser sur ses lèvres pour faire diversion à ses douloureuses pensées. Puis elle dit d'une voix douce :

— Mais vous entendez bien ce que dit ma cousine?

Attendons et espérons; madame la supérieure a probablement déjà quitté le général; — et pourquoi, cnère mère , nous créer toutes les douleurs de la plus terrible catastrophe au moment même où l'on revient peut-être vers nous avec sa grâce? Quand même nous n'obtiendrions qu'un délai, nous pourrions alors faire de nouveaux efforts; la colère du général se calmerait, etii nous serait plus facile d'obtenir une grâce qu'on nous sût refusée dans un moment d'irritation... Et puis madame la supérieure a promis de n'épargner ni peines ni prières.

La pauvre femme inquiète sourit de nouveau, comme si un sentiment d'espoir venait encore de descendre dans son cœur. Elle serra la main de Geneviève d'une étreinte reconnaissante, et allait répondre à ses consolantes paroles; mais tout à coup elle leva la tête et diri gea vers la porte un regard encore brillant de larmes.

On entendait distinctement dans l'escalier les pas et la voix d'une personne qui donnait des ordres tout en montant.

— La voici ! s'écrièrent la mère de Bruno et Geneviève tandis qu'elles se levaient tremblantes et le cœur palpitant.

La porte s'ouvrit.

A peine la pauvre mère eut-elle jeté un regard sur le visage attristé de la supérieure qui entrait, qu'elle leva les mains au ciel avec désespoir et s'écria d'une voix déchirante :

— C'en est fait, ô mon Dieu! Mon fils! mon malheureux fils !

LA GUERRE DKS PAYSAWS. 233

— Eh bien, eh bien? s'écria Geneviève en proie à la plus vive émotion.

— Ah ! dit la supérieure en soupirant et avec l'accent d'une profonde commisération, je plains votre malheur. Songez que Dieu lui a réservé la couronne des martyrs !

— Il doit mourir! lui, mon unique enfant! s'écria la îiière désespérée. 0 mon Dieu, soyez miséricordieux, rappelez-moi à vous, accordez-moi de mourir avant que les balles le frappent !

— Tout espoir est donc perdu! dit Geneviève en sanglotant et en s'afFaissant sur un siège.

— J'ai parlé au général, reprit la supérieure; j'ai prié, supplié, je me suis jetée à genoux. Il m'a écoutée avec bienveillance, mais en disant qu'il ne pouvait rien changer à la décision du conseil de guerre; de plus, il a ajouté que le capitaine des gens de Waldeghem est le propre prisonnier du commissaire de l'administration centrale, et que, s'il était possible de faire quelque chose en sa faveur, personne ne pouvait le tenter que le commissaire lui-même.

La mère se leva brusquement , frémissante d'impatience et comme dominée par une suprême inspiration. Elle saisit la main de Geneviève, et dit :

— Simon Meulemans? Il pourrait sauver mon enfani? Viens, Geneviève, viens, allons le trouver. Je me jetterai à genoux devant lui, je ramperai à ses pieds, mes larme? le vaincront : ce n'est pas un étranger, il aura sûrement pitié d'une mère mourante.

— Simon Meulemans? s'écria Geneviève avec terreur. Ah ! vous ne le connaissez pas ! Il est plus cruel encore

que les étrangers; il se réjouira de notre douleur. Bruno est pour lui un ennemi qu'il déteste , dont il désire la mort; et n'en fùt-il pas ainsi, il nous serait plus facile d'attendiùr une pierre que le cœnr d'airais de ce bourreau!

— Non, non, répondit la mère, je ne renoncerai pas à ce dernier moyen de salut. Dussé-je passer à travers les flammes pour arriver jusqu'à Simon, je veux tenter l'épreuve. Il y a en moi quelque chose qui fait battre mon cœur d'espérance, quelque chose qui me pousse irrésistiblement à cette démarche... Viens, oh! viens!..,

— Je n'ose ! dit la jeune fille en soupirant; je redoute Simon plus que la mort.

— Hélas! reprit la mère d'un ton navré, j'avais espéré que ta présence ferait sur son cœur une impression favorable. Il t'aime : tu es peut-être la seule personne au monde à laquelle il accorderait la vie de mon malheureux fils... Mais que Dieu me soit en aide, reste ici; j'ir^ seule...

Geneviève demeura un instant immobile, l'œil fixé sur le sol, perdue dans une profonde préoccupation; puis elle porta une main tremblante à sa poitrine, comme pour s'assurer qu'un objet caché dans son sein s'y trouvait encore. Alors elle leva la tête, et dit d'un ton résolu ;

— Eh bien, ma mère, venez, je vous accompagne. Je tremble, il est vrai, j'ai grand'peur; mais ce n'est ni la persécution ni la mort que je crains ; c'est l'amour de Simon qui me fait trembler... Cependant j'affronterai sa présence, je in'mclinerai devant ce monstre, je le sup-

tA GUERRE DES PAYSANS, 23S

plierai, je le flatterai... Oh! que Dieu me le pardonne, c'est pour Bruno !

Et, saisissant la main de la religieuse , elle lui dit au moment de quitter la chambre :

— Sœur Catherine, ma bonne cousine, vous savez où est logé le commissaire de l'administration centrale? Conduisez-nous, montrez-nous où ncus pouvons le trouver.

Accompagnées des vœux sympathiques de la supérieure , les trois femmes descendirent l'escalier et quittèrent le Béguinage.

La religieuse s'arrêta devant une grande maison bourgeoise, et dit :

— Voici le logement dû commissaire que vous désirez voir. Je ne sais pas le français; que Geneviève s'adresse au soldat assis devant la porte.

La jeune fille se dirigea hardiment vers le soldat, et lui fit comprendre qu'elles désiraient parler; au fondé de pouvoirs de l'administration centrale , pour une affaire très-urgente.

Soit que la radieuse beauté de Geneviève ou la douceur de sa prière eût touché le soldat, il fit entrer les trois femmes dans le corridor de la maison, avec une certaine affabilité, et les pria d'attendre qu'il eût demandé à son chef la permission de les introduire.

Le soldat s'éloigna d'elles, s'enfonça dans l'allée, frappa doucement à une porte latérale et entra. Son chef lui fit signe d'attendre un instant; il resta debout et muet.

Simon Brutus, assis à une table, relisait à demi- voix

une lettre qu'il avait probablement l'intention d'envoy à Anvers. Cette lettre était écrite en français ; elle finissait ainsi :

— « La ville a été prise d'assaut; les brigands

aveuglés se sont défendus comme si le fanatisme les eût rendus enragés; cependant, comme toujours, les invincibles héros de la République française ont triomphé, Soixante maisons brûlées de fond en comble, quatrj cents brigands morts dans les flammes, tel est le résultat de cette mémorable journée. Demain, nous partons d'ici pour poursuivre ce qui reste de cette race sanguinaire. Lors de notre départ, cinquante brigands encoie seront fusillés. Un adieu semblable laissera à ce peuple stupide et ennemi de la liberté le souvenir de la façon dont la République punit ceux qui se laissent induire par les tyrans et les prêtres à repousser la liberté el l'indépendance que leur offre la grande et généreuse nation française. Demain soir vous recevrez, selon toute vraisemblance, avis d'une nouvelle victoire.

« Salut et fraternité. »

Simon Brutus apposa sa signature au bas de ce rap* port, le ploya et y mit la suscription. Il le tendit au soldat , et dit :

— Porte cette lettre à l'Hôtel de Ville, au sergentmajor... Ah ça! qu'avais-tu à me dire?

— Citoyen commissaire, répondit le soldat, il est venu trois femmes qui te supplient de leur accorder un moment d'audience.

— Je n'y suis pas ! dit Simon Brutus d'un ton bourru.

A-t-on le temps en guerre d'écouter des lamentations de femmes? Va, et dis-leur que je ne puis recevoir personne.

Gomme le soldat hésitait à quitter la chambre, le chef s'écria d'un ton moqueur :

— Eh bien! citoyen caporal, ces femmes t'auraientelles touché au cœur, par hasard? Un vieux loup comme toi!

— Cela pourrait bien être, répondit gravement le soldat, et si tu les voyais, citoyen commissaire, la même chose pourrait bien t'arriver...

— Quelles femmes sont-ce donc?

— C'est une jeune fille , une vieille femme et une nonnette; mais la jeune fdle, citoyen commissaire, est si belle, elle a quelque chose de si imposant dans le regard, elle est si bien faite, elle parle le français si joliment et d'une voix si douce , qu'elle est vraiment en état de séduire l'homme le plus insensible.

— Ah ! c'est ainsi , citoyen caporal ! dit le commissaire ; il paraît, en tout cas, que ce n'est pas toi le phis insensible. Eh bien, pour l'amour de toi, pour être agréable à l'objet de tes sympathies, je sacrifierai quelques instants à cette audience. Amène ces femmes ici, et porte ensuite sans retard ma lettre à l'Hôtel de Ville.

Simon Brutus attendit l'arrivée des femmes avec un sourire où l'ironie se mariait sur ses lèvres à l'insensibilité ; il se campa près de la table sur laquelle il appuya une main, et se tint ainsi, la tête en arrière et dans la position d'un homme remph du sentiment de sa dignité.

A peine avait-il pris cette hautaine attitude, que la

porte s'ouvrit, trois femmes tombèrent à genoux à l'entrée de la chambre et demandèrent grâce d'une voix suppliante et pleine de sanglots.

— Geneviève ! s'écria le chef avec une profonde émotion, en courant à elle et en la relevant des deux mains. Ah! Geneviève, j'avais déjà pleuré votre mort... Vous vivez? Le sort vous a épargnée ! Je suis heureux de rous revoir...

n sentit que les mains de Geneviève tremblaient dans les siennes; il lut sur son visage combien elle avait peur de lui ; il pénétra le sentiment dont l'expression se dessinait vivement sur les lèvres de la jeune fille, quelque effort qu'elle fît pour le lui cacher. Tandis qu'il fixait sur ses yeux, avec une colère croissante, un regard interrogateur, elle dégagea ses mains des siennes avec un effort que stimulait l'effroi.

Simon Brutus , vivement blessé dans ses sentiments et dans son orgueil par ces évidentes preuves d'aversion, alla s'appuyer de nouveau à la table, et, frémissant encore de dépit, il dit d'une voix pleine d'amertume :

— Vous demandez grâce ! Est-ce ainsi qu'on obtient une faveur? Voyons, quelle est cette grâce qu'on s'imagine obtenir de moi en m'oflensant?

La mère de Bruno se traîna à genoux, tendit les mains, et dit d'une voix gémissante :

— 0 Simon Meulemans ! voyez mes larmes, écoutez mon humble prière; soyez miséricordieux, ne donnez pas le coup de mort à une pauvre femme î Oh! accordez-moi la vie de mon unique enfant !

LA GTJE'RRE DES PAYSANS. 839

— La vie de Bruno? demanda le chef avec un sardonique sourire.

— Simon ! reprit la vieille femme en sanglotant et en se rapprochant encore de lui; Simon, lorsque votre mère défunte était malade, je vous ai allaité de mon sein , je vous ai nourri de mon lait. Oh ! au nom de tout ce qui vous est cher, sauvez mon fils ! Ne répondez pas à mon affection pour vos parents par une infortune qui briserait mon cœur de mère !

Le chef répondit avec une évidente insensibilité :

— Le conseil de guerre Ta condamné : il a mérité sa punition. Je ne puis rien changer à son sort...

— Ah ! vous avez ce pouvoir, Simon ! reprit la mère éplorée; le général m'a envoyée vers vous comme au seul qui puisse encore sauver mon enfant. Si la guerre

' a fermé votre cœur à la compassion et à la pitié, laissez-y moins pénétrer un seul rayon d'humanité ! Souvenez-A'Ous que celles qui sont agenouillées devant vous sont vos compatriotes infortunées; songez qu'autrefois je fus une mère pour vous, que vous avez été allaité par le même sein que mon pauvre Bruno, et cela avant lui!

La religieuse était encore agenouillée à la même place, les yeux fixés sur le sol; Geneviève était debout et pleurait, les mains devant les yeux. Une lutte terrible se passait en elle. Par moments son cœur lui disait de se jeter de nouveau aux pieds de Simon, de le prier, de le supplier, de se montrer bonne pour lui. Le sentiment du devoir et la pitié la poussaient à ce sacrifice ; mais l'horreur que lui inspirait le bourreau de tout ce qu'elle

840 OEBVaES DE HENRI CONSCIENCE.

aimait ou connaissait fut assei puissante pour étouffer dans son âme toute autre émotion. Ce douloureux coicbat brisa son couraae et fit jaillir de ses yeux un torrent de larmes.

Simon Brutvs, l'œil fixé sur Geneviève, répondit à la dernière suppliêation de la mère de Bruno :

— Vous me demandez grâce pour Bruno? Mais, êtesvous donc folle , ma bonne femme ? Bruno n'est-il pas mon ennemi ? Il l'était même avant que nous eussions atteint l'âge d'homme ! Ne m'a-t-il pas ravi l'amour de la première femme que j'aie aimée, et n'a-t-il pas par-là empoisonné ma vie? Et, — dérision insultante, — celle qui' est cause de la haine ardente que je lui porte, cellelà même vient me demander sa grâce. .. Et, pour récompense, elle me promet dédain, mépris, aversion! Ah! si elle eût touché mon cœur au point sensible , qui sait si l'amour ne m'eût pas rendu capable de faire un miracle, de délivrer Bruno lui-même !

La mère, toujours agenouillée, se tourna vers la jeune fille, tendit les mains vers elle, et s'écria d'une voix suppliante :

— Geneviève! ô Geneviève! pour l'amour de Dieu, ayez pitié de moi ! Ah ! dites une bonne parole en faveur du pauvre martyr! Sa vie est dans vos mains.

Pâle et tremblante, mais avec une certaine dignité pourtant, Geneviève dit au chef :

— Simon, vous qui assurez qu'il y a dans votre cœur un sentiment d'amour pour moi , eh bien , prouvez-lemoi pour la première fois de votre vie. Faites une bonne action en mon nom !

IK CUERRE DES PAYSA.NS. 211

— Et si je le faisais, Geneviève? demanda le chef d'une voix radoucie,

La jeune fille reprit avec plus d'assurance :

— Est-ce mon affection que vous désirez? Jamais je fle vous m haï comme homme ; au contraire, je vous ai moi-même fait l'aveu qu'autrefois votre présence m'était agréable. Mais ce qui soulève contre vous mon cœur de chrétienne, mon âme de jeune fille, ce qui m'inspire de l'aversion pour vous, c'est que j'ai cru voir en vous un homme insensible, un Belge dégénéré qui demeure froid en présence des souffrances de ses frères. Oh ! prouvez-moi que je me suis trompée ; montrez-moi que sous la rude écorce qui semble recouvrir votre cœur, vit encore une générosité native. . . Si cette preuve m'était donnée, alors un sentiment de reconnaissance, et plus encore, un sentiment d'amitié et de sympathie pour vous pourrait encore naître dans mon cœur. Simon ^ vous pouvez choisir entre mon amitié reconnaissante et ma haine légitime; vous souvenir que vous êtes un homme et un chrétien ou persévérer dans votre cruauté et vous réjouir à la vue des mortelles douleurs de cette malheureuse mère, dont le sein vous a nourri, et des horribles angoisses de celle que vous dites aimer encore !

Ces paroles, dites avec une solennelle énergie et par moments aussi avec une mélancolique douceur, avaient fait une profonde impression sur Simon Brutus. 11 écoutait, pensif et silencieux, les accents enchanteurs de la voix de la jeune fille. Un sourire de joie avait chassé de «es traits l'expression dure et cruÊlle qui leur était habi-

242 œUVKES DE HENRI CONSCIENCE.

tuelle; en ce moment on eût pu le prendre pour un homme bon et sensible.

Sur le visage de la mère de Bruno se peignait aussi un radieux sourire d'espérance, tandis que sa poitrine se soulevait et s'abaissait dans l'anxieuse attente de la décision que prendrait Simon.

Cependant, le chef demeura quelques instants le regard fixé sur les yeux de Geneviève^ comme en proie à un rêve ou plongé dans une profonde préoccupation; Geneviève aussi s'aperçut que ses paroles l'avaient touché. Elle se laissa glisser sur les genoux, et s'écria avec une entière abnégation et les joues baignées de larmes:

— Ah! Simon, soyez homme! Voyez, moi aussi je m'agenouille devant vous, moi aussi je rampe à vos pieds ! Accordez-lui sa grâce, donnez-lui la vie î Je vous aurai une éternelle reconnaissance et vous aimerai à jamais pour ce bienfait !

Un instant encore Simon Brutus demeura immobile à la regarder fixement; puis, comme si une soudaine résolution l'eût arraché à sa rêverie, il courut à la jeune fille , lui tendit la main pour la relever, et lui dit d'une voix rapide et profondément troublée :

— Geneviève, son sort est entre vos mains. Vousmême allez décider s'il doit vivre ou mourir. Venez, je dois vous parler à vous seule...

Il l'emmena h l'autre bout de la chambre.

— Geneviève, dit-il à la jeune fille tremblante, vous avez versé dans mon cœur un bien doux espoir; mais je doute que vous sachiez bien ce que vous m'avez promis. Vous m'aimeriez donc si je délivrais Bruno, si je le sau-

vais? Mais le quitteriez-vous alors pour vous attacher à mon sort? Est-ce ainsi que vous l'entendez, ouestce seulement votre amour pour lui qui vous a inspiré ce que vous venez de dire? Vous ne répondez pas? Je vous vois trembler et pâlir; je me suis trompé, n'est-ce pas ? Eh bien, quoi qu'il en soit, je veux tout savoir. Voici quelles sont mes conditions : Geneviève , renonce à Bruno et consens à devenir ma femme; je fais surseoir à l'exécution de la sentence. Bruno me^suit partout où je vais; si Geneviève refuse de s'associer indissolublement à ma destinée, les balles frapperont Bruno où que nous puissions être; si elle devient ma femme, l'instant du mariage sera aussi celui de la délivrance de Bruno. Remplir cette promesse me sera difficile; mais j'ai rendu de grands services à la Répubhque française et à jiotre général; je ne demanderai en récompense que cette seule faveur. Quant à moi, je remplirai ponctuellement les conditions... Mais vous, Geneviève? la vie de Bruno vous est-elle assez chère pour que vous consentiez à ce que je demande de vous ?

La pauvre fille demeurait anéantie devant le chef qui l'écoutait avec im sourire plein d'amertume.

— Je vous l'ai dit, reprit-il , la vie de Bruno est dana vos mains; moi aussi j'en appelle à votre généro^té. Eh bien, le sauverez-vous ou le condamnerez-vous ? Parlez, mon temps est précieux.

La jeune fille leva les yeux au ciel, et s'écria d'une voix déchirante :

«— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! quelle épreuve !

— ■ Dieu, pour le moment, ne peut vous venir en aide,

dit Simon Brutus avec impatience ; c'est à vous seule à disposer du sort de Bruno. Parlez; que décidez-voua?

— 0 Simon, dit la jeune fille avec un accent navrant, je n'ose parler.

— Eh bien, il ne faut pas beaucoup de paroles; il suffit d'une seule : devenez-vous ma femme, oui ou non?

Geneviève se mit à trembler plus fort et resta muette. Comme le chef insistait presque avec colère pour obtenir une réponse positive, la jeune fille releva soudain la tête, et répondit :

— Ah ! Simon, si je repousse votre offre vous le ferez tuer demain, n'est-ce pas? Ses souffrances dureront un instant; il sera tombé pour sa foi et sa patrie; il recevra là-haut la glorieuse couronne des martyrs... Mais si je cédais à votre désir, il n'en mourrait pas moins; il mourrait lentement, tué par son amour et par les tortures qui déchireraient son âme. Il ne serait pas frappé par les balles étrangères; mais moi, sa bien-aimée, moi qu'il chérit plus que la vie, je lui aurais donné le coup mortel; ^'aurais plongé dans son sein le poignard meurtrier de la trahison ! Non, non, vous êtes un bourreau, vous pouvez le martyriser et le mettre à mort : c'est votre oflîce. Qu'il meure victime de votre cruauté et non de ma lâche infidélité. A de pareilles conditions je ne veux pas sa grâce : elle le ferait mourir et me déshonorerait!

Frémissant de colère et de honte, Simon Brutus s'écria d'une voix éclatante :

— Imprudente ! C'est donc ainsi que tu reconnais ma bonté? Je pourrais te faire arrêter, me venger de ton

insolente audace; mais il n'y a plus rien de commun entre noiis. Je ne te connais pas !

A ces mots, il repoussa Geneviève loin de lui; une expression terrible se peignit sur son visage; il se tourna vers la mère saisie d'épouvante, et dit :

— Allez, partez d'ici; je suis inexorable. Les balles puniront votre fils de son fanatisme. N'ayez plus d'espoir; car si c'était possible, et si cela dépendait de moi, il mourrait plutôt deux fois qu'une !

La pauvre mère poussa un cri horrible et tomba foudroyée sur le parquet. Tandis que Geneviève et la sœur se précipitaient vers elle pour lui donner des secours, Simon Brulus ouvrit une porte et quitta la chambre.

Aux cris de détresse de la rehgieuse entra le caporal qm, déjà de retour, avait repris son poste à la porte de la rue; il apporta de l'eau et du vinaigre, et donna tous ses soins à ces pauvres femmes éplorées.

A peine la mère de Bruno avait-elle rouvert les yeux qu'à la porte par où avait disparu Simon Brutus, parut un autre soldat qui apportait l'ordre de faire partir les trois femmes sur-le-champ et sans le moindre retard.

Il n'y avait aucun moyen de résister à cette injonction ; le caporal soutint la mère à demi morte jusqu'à la porte de la maison, et là lui dit un compatissant et sympathique adieu.

L'infortunée mère semblait complètement anéantie; elle s'appujait, muette et défaillante, sur le bras de Geneviève et sur l'épaule de la sœur, qui ia soutenaient de chaque côté. Les femmes désolées se traînaient en

216 œnVRES DE HENRI CONSCIENCE.

pleurant par les rues qui devaient les ramener au Béguinage.

Elles allaient atteindre celui-ci lorsque , pour la première fois, Geneviève prononçai quelques paroles. Elle dit d'une voix contenue à l'oreille de la mère de Bruno :

— Ne désespérez pas encore. Le scélérat a dit que la puissance de Dieu ne peut nous venir en aide : il blasphème ; c'est ce que nous verrons ! Puisse Jean découvrir nos amis et revenir à temps!... Puisse-t-il réussir dans ses efforts! Tout n'est pas encore perdu, mère bien-aimée. Peut-être parviendrai-je , moi, à faire ce miracle que le bourreau voulait nous vendre au prix de l'honneur et de la vie. Que le ciel éclaire mon esprit et qu'il fortifie mon cœur... Peut-être une faible jeune fille saura-t-elle sauver le pauvre martyr !

La mère affligée jeta un mourant regard sur Geneviève, et, comme si elle eût perdu tout sentiment, se laissa entraîner, sans répondre un mot, dans l'intérieur du Béguinage.

Non loin d'une des portes d'Hérenthals, qu'on nommait la Porte des Vaches, et qui a disparu aujourd'hui, les Français avaient pris possession d'une maison bourgeoise. On en avait donné la chambre de devant pour corps de garde à une trentaine de soldats chargés de surveiller cette entrée de la ville. Afin d'épargner les sentinelles, ou peut-être à défaut d'endroit plus convenable, on avait déposé sur des bottes de paille les

LA GUERRE DES PAYSiNS. UT

paysans blessés, dans l'arrière-salle de cette maison. La porte du milieu de cette dernière place s'ouvrait sur le corps de garde, de sorte que les soldats avaient constamment en vue leurs prisonniers.

Il faisait nuit, et une si profonde obscurité régnait dans les rues, qu'à quelques pas de distance on ne pouvait même apercevoir les maisons.

La plupart des soldats de garde dormaient sur des chaises ou étaient étendus par terre, le sac sous la tête. Cinq ou six d'entre eux, assis autour d'une table, jouaient aux cartes. Le sergent se tenait debout et se promenait à pas lents et de haut en bas dans la chambre. De temps en temps il allait recommander la vigilance à la sentinelle extérieure, ou s'approchait du gîte des prisonniers pour voir si tout y était tranquille et sûr.

Il n'y avait pas de lumière dans la salle où gisaient les paysans blessés; mais la lampe du corps de garde éclairait sa partie centrale d'une faible lueur qui permettait de distinguer les contours douteux des prisonniers.

Une douzaine d'hommes, ayant la tête, le bras ou la jambe enveloppés de linges sanglants, y étaient étendus sur la paille. Quelques-uns, à demi sur leur séant, tenaient la main sur les yeux , d'autres jetaient un regard fixe et hagard dans l'obscurité.

cin morne silence régnait parmi ces malheureux; on eût cru voir un amas de cadavres , si les cuisantes douleurs que leur causaient leurs blessures n'eussent arraché, par intervalles, à deux ou trois de ces pauvres gens, des plaintes déchirantes qui ne rompaient le

2i8 ŒUTBES DE HENRI CONSCIENCE.

silence que pour le faire paraître plus lugubre ensuite.

Bruno était assis dans le coin le plus retiré ; il était adossé à la muraille ; sa tête se penchait lourdement sur sa poitrine '^■t ses bras s'affaissaient sur ses genoux. On n'eût pu dire s'il veillait ou s'il dormait, car ses yeux, bien qu'à demi ouverts , étaient si immobiles et si opiniâtrément fixés sur la paille que rien ne venait trahit en lui un reste de connaissance ou de vie.

L'infortuné jeune homme était assis là depuis bien des heures sans avoir fait le moindre mouvement. A tout ce qui lui avait été dit , consolantes paroles ou insultantes menaces, il n'avait rien répondu, ou témoigné seulement par un languissant regard sou entière indifférence.

Tous les prisonniers, tant les blessés qui se trouvaient au corps de garde que les autres qui étaient enfermés aux environs du Marché, tous, disons-nous, se savaient condamnés à être fusillés au lever du soleil. Le jugement leur avait été lu sans qu'on leur fît grâce d'un seul de ses barbares considérants.

Sans doute, beaucoup d'entre les prisonniers passaient cette nuit suprême en proie à d'affreuses angoisses et à un terrible accablement; sans doute, ils songeaient avec tristesse à la jeunesse, au village natal, aux parents, aux amis, à la bieu-aimée qu'ils allaient quitter pour jamais. La crainte de la mort, quand elle s'approche lentement, mais sûrement, est un sentiment si naturel à rhomme que le plus courageux ne peut comprimer tout à fait l'instinct inné de sa propre conservation.

La certitude d'une mort imminente n'était néanmoins

pas la cause de l'abattement de Bruno. 11 avait oublié sa propre condamnation. Les plus cruels serpents déchiraient son cœur... Son père assassiné, sa mère et sa bien-aimée consumées par les flammes, sa patrio plongée dans les horreurs de l'esclavage, l'incroyance et l'impiété triomphantes ! Tout était donc perdu pour lui, — et il pouvait mourir; car on avait anéanti tout ce qu'il aimait sur la terre : il ne voyait plus rien au monde qu'il ne haït et ne détestât...

Dans l'excès de son malheur, il vidait, avec une amère volupté, le calice de douleur. Il s'était isolé de tout ce qui l'entourait, et on eût pu le croire frappé de démence. Mais tandis qu'il était assis contre le mur, silencieux, immobile, le regard fixe, son âme veillait et lui peignait de nouveau les affreuses catastrophes qui avaient frappé lui et les siens. Tout repassait sous ses yeux en scènes vivantes et animées, et cela aussi clairement, aussi distinctement que si les événements mêmes se fussent répétés

Ainsi il entendait les soldats faire feu dans le jardin de la maison paternelle, il voyait une grêle de balles percer le corps de son père; il voyait son sang couler à flots; il frémissait de rage et de désespoir en voyant précipiter le cadavre de son père dans un puits immonde. Tout à coup son imagination le ramenait à Hérenthals , et devant la maison où il avait laissé sa mère et Geneviève. Les flamme» serpentaient au-dessus des rues en s'élevant vers le ciel ; autour de lui ce n'était que craquements. Hurlements, lamentations; mais au milieu de tous ces bruits sinistres, au milieu de cette affreuse

25* CEXJVKES DE HENRI CONSCIENCÏ.

confusion de cris de détresse, il distinguait la voix de sa lûèue, la voix de Geneviève. Elles appelaient au secours et, comme un cri suprême , lançaient son nom vers le ciel, du n jlieu des flammes... et lui, lui, il pouvait voir, au milieu de ia maison en feu , sa mère et Geneviève courir, les cheveux épars, au milieu de l'araente fournaise, s'embrasser dans leur désespoir, et, l'œil fixé vers le ciel , disparaître enfin sous les débris fumants de la maison écroulée!... Telles étaient, et bien d'autres encore, les épouvantables scènes que son imagination cruellement surexcitée évoquait sous son regard troublé, en renouvelant sans cesse le spectacle de ses malheurs.

Les souffrances qu'éprouvait l'infortuné jeune homme devaient être indicibles; rien d'étonnant donc que cette navrante contemplation l'eût arraché au sentiment de la vie réelle , et le tînt comme pétrifié et en démence , plongé dans l'abîme des plus poignantes tortures.

Il voyait, gisant à ses pieds sur la paille, les cadavres consumés de sa mère et de sa bien-airnée; il était encore tout frissonnant et tout pâle, sous l'impression de cette vision lorsque le sergent entra dans la salle, une lampe à la main, et lui dit en français :

— Ah! çà, camarade, que vois-tu donc là dans la paille ? Le temps des revenants est passé : la Répubhque française les a chassés en Espagne. Montre du courage, mon garçon ; un peu plus tôt, un peu plus tard, il nous faut tous manger des balles.

Bruno jeta sur le sergent un regard languissant et

A 6UKKRE DES PAÏSAHS. 251

vague comme s'il ne l'eût pas compris, et ses yeux sV baissèrent de nouveau vers le sol.

— Pauvre garçon! murmura le sergent. N'est paa soldat qui veut. Il a peur : répouvante l'a rendu stupide et fou...

Un soldat entra dans la salle et dit à son chef :

— Citoyen sergent, il y a là deux femmes près de la sentinelle ; elles demandent la permission de visiter les prisonniers.

— Des femmes ! des femmes dans mon corps de garde î s'écria le sergent. Que diable le factionnaire a-t-il en tête? Qu'on renvoie ces femmes... et vite!

— Ce sont des religieuses, des sœurs hospitalières, fit observer le soldat; elles demandent à vous parler...

— Gela change un peu l'affaire , dit le sergent; mais, nonnette ou non, âme qui vive n'arrivera, sans l'ordre de mon chef, jusqu'à mes prisonniers. Voyons ce que c'est; fais entrer ces femmes... jusqu'à la porte, pas plus loin. -

Lui-même regagna la chambre de devant; mais lorsque la première religieuse apparut à ses yeux, il s'arrêta stupéfait, fit même \m pas en arrière, et murmura avec admiration :

— Oh ! oh ! si toutes les nonnes étaient comme celleci, je crois que je deviendrais un saint I

La première religieuse était vraiment d'une beauté saisissante; sa taille était élégante et svelte, son attitude imposante, son visage d'une angélique pureté et ses yeux pleins de feu.

Elle était suivie d'une sœur dont la physionomie était

m (EXIVRES DE HENRI CONSCIENCE.

douce, mais moins distinguée; celle-ci portait au bras un grand panier, contenant trois ou quatre bouteilles, du pain et de la viande, et des bandages pour panser les blessures,

A l'apparition des deux femmes , les soldats attablés avaient déposé leurs cartes; d'autres avaient quitté leur couche de paille. Tous fixaient silencieusement les yeux sur la noble jeune fille.

Avec une certaine affabilité et même avec respect , le sergent demanda à la première religieuse :

— Eh bien, ma charmante sœur, que désirez-vous î La religieuse répondit en bon français , et d'un ton

doux et simple :

— Nous sommes des soeurs qu'on a envoyées pour soulager et consoler les blessés. Nous avons déjà visité beaucoup de Français ; la charité, dont nous sommes les hmTibles servantes, nous ordonne de rendre visite aussi aux pauvres prisonniers. J'ose espérer, citoyen, que vous nous laisserez remplir cette mission.

— Je le voudrais bien, répondit le sergent, car en vérité il faudrait être un loup ou un tigre pour pouvoir vous refuser quelque chose; mais, ma chère sœur, je n'y 3uis rien. Les ordres sont formels et sévères : sans permission de l'état-maior, personne ne peut approcher ^>es prisonniers.

— J'ai une permission, répondit la religieuse en tiran* de sa poche un papier qu'elle tendit au sergent.

Celui-ci l'approcha de la lampe , et dit en se parlimt entre les dents :

— Un ordre du général d'introduire les sœurs hosp»-

taïiêres partout auprès des blessés , et de les laisser circuler librement partout oii elles, le voudront... C'est positif...

Il se tourna vers la sœur qui l'attendait^ et dit :

— C'est en règle ; mais je doute si le mot blessés ne s'applique pas seulement aux blessés français.

— Vous faites tort à votre nation., répondit la religieuse. Depuis quand les Français sont-ils cruels et sans pitié vis-à-vis d'un ennemi vaincu, et surtout vis-à-vis do malheureux blessés?

— En effet, dit le sergent en souriant avec un certain orgueil; je vois que vous nous connaissez ; terribles, à la guerre, bonp,„*nfants après la bataille, toujours prêts à rendre service aux femmes et aux malheureux; nous voilà. Le général ne peut l'avoir entendu autrement. Mais, mes sœurs, les horames qui sont là n'ont plus besoin de rien ; dans quelques heures ce sera fini d'eux. Je vais cependant vous conduire auprès d'eux, et même vous éclairer. Venez, suivez-moi , il ne fait pas gai dans ce tombeau-là; après cela, vous y êtes habituées, vous ne voyez rien autre...

Il prit la lampe et fit signe aux soldats de rester dans le corps de garde ; suivi des deux sœurs, il entra dans la salle des prisonniers , et tint la lampe élevée pour qu'elles pussent mieux y voir.

La première religieuse s'arrêta un instant à contem-" pler les prisonniers. Son cœur crut se briser quand elle aperçut l'infortuné Bruno affaissé dans un coin , la tête courbée presque sur les genoux, anéanti par la souffrance et comme pétrifié par la douleur; il parut même

insensible à la soudaine apparition de la lumière dans k sombre prison.

Elle réprima promptement son émotion, et alla vers les blessés qui se trouvaient le plus loin de Brune. A chacun d'eux elle adressa quelques paroles de consolation, mais si bas que le sergent ne put saisir qu'un murmure doux et étouffé. Elle réconforta les plus affirlblis par un verre de vin, donna à ceux qui avaient faim du pain et de la viande, et disposa mieux les bandages de quelques blessures.

Le sergent, qui s'était arrêté près de la porte avec V lampe, murmurait à part lui :

— Belle et généreuse fille ! Ça ferait un fameux chirurgien de bataillon... Comme elle y va avec les bandages et les linges.

A mesure que la charitable sœur approchait du coin où se trouvait Bruno, ses mouvements étaient plus précipités. Le sergent crut même remarquer qu'elle tremblait; et il lui sembla qu'à son entrée elle n'était pas aussi pâle que maintenant ; mais il attribua le premier fait à la compassion, et le second à la lueur jaunâtre de la lampe.

Comme elle faisait un pas pour se rapprocher de Bruno, le sergent lui dit :

— Ma sœur, laissez ce pauvre diable en paix. Il a le îerveau brûlé; il est fou, et ne vous comprendrait pas. De toute la journée il n'a ni mangé, ni bu, ni parié. Ce sera le plus heureux de tous ; il mourra sans s'en douter.

Mais la religieuse parut ne faire aucune attention à

cette remarque ; elle alla droit au jeune homme, se pencha vers lui, prit entre ses mains la tête du blessé, qui était enveloppée de linges, et lui dit quelques mots à l'oreille.

Bruno, comme frappé d'une secousse terrible, se dressa debout, tout frémissant, et s'écria avec égarement ;

— Geneviève ! Geneviève !

— Silence, silence! assieds-toi et tais-toi ! murmura la jeune fille d'une voix sourde et impérieuse... Silence, tu sauras tout...

Et avec une force irrésistible elle repoussa son bienaimé tout tremblant jusqu'à ce qu'il eût repris sa première attitude.

— Il paraît que ce pauvre fou vous connaît, dit le sergent. Vous vous appelez donc Geneviève? C'est un

! joli nom.

— Il se trompe, répondit la jeune fille; le malheureux garçon croit probablement que je suis sa sœur. Il me semble que ces linges qui entourent sa tête compriment trop sa blessure; cela enflamme son cerveau. Un nouveau bandage soulagera ses souffrances.

— Ma mère ! s'écria Bruno avec anxiété en la regardant fixement dans les yeux. Ma pauvre mère! parle î oh ! parle !

— Silence! répondit la jeune fille; je ne puis te connaître. Tais-toi, je te réjouirai par de bonnes nouvelles.

Tandis que Bruno, stupéfait et tremblant, attachait toujours sur elle des yeux interrogateurs , elle sè mit à défaire la bande qui entourait sa tète et échangea à

256 œrVRES DE HENRI CONSCIENCE.

haute voix avec lui plusieurs paroles insignifiantes : elle le faisait même souvent en français pour ôter au sergenî tout soupçon ; mais en même temps elle trouvait moyen de dire aussi des choses qui firent battre de bonheur le cœur du jeune homme, et amenèrent sur son visage m étrange et radieux sourire. Le sergent s'estima plus sûr qu'auparavant qu'il était un insensé.

Quand Bruno sut tout ce que Geneviève avait à lui dire, le nouveau linge se trouva fixé autour de sa fête. La jeune fille lui donna un ordre, il s'étendit sur la paille et la laissa s'éloigner sans le moindre témoignage de reconnaissance et même sans paraître encore jeter îes yeux sur la religieuse.

Arrivée dans le corps de garde, Geneviève dit au sergent :

— Citoyen, je dois sortir de la ville pour aller voir une pauvre femme qui est danger de mort. Ayez !a bonté de me faire ouvrir la porte.

Le visage du sergent s'assombrit et il parut réfléchir profondément :

— Nous avons l'ordre le plus sévère de n'ouvrir la porte pour personne, grommela-t-il; vous m'obligeriez beaucoup, ma sœur, si vous vouliez renoncer à cette course.

— Cela m'est impossible, citoyen; j'ai aussi des supérieures à qui je dois obéissance; et d'ailleurs l'ordre de votre général ne suffit-il pas? N'est-il pas assez formel? Tenez, veuillez le relire encore une fois, je vous en prie.

Le chef prit l'écrit^ considéra attentivement la signa-

ture et le cachet, et lut à haute voix en ayant l'air de consulter les soldats qui l'entouraient :

— Laisseront passer librement les citoyennes

sœurs de l'hôpital partout où elles se présenteront. Partout ! C'est par la porte aussi ! Eh bien, suivez-moi, je vous ouvrirai la porte. Resterez-vous longtemps dehors, ma sœur, et rentrerez-vous en ville de ce côté-ci? Je préviendrais mes hommes en ce cas , pour qu'ils ne vous fissent pas attendre inutilement.

— La pauvre femme que nous devons visiter demeure à près d'une Ueue d'ici, répondit Geneviève. Je pense que nous pourrons être de retour dans deux heures.

— Et vous osez vous risquer ainsi, seule avec votre compagne, dans la plus profonde obscurité et sur un chemin désert? J'admire votre courage, ma sœur; ne craignez-vous pas d'être attaquées par quelques-uns de ces brigands?

— Les brigands ne se hasarderont pas si près d'Hérenthals; et, quoi qu'il arrive. Dieu veillera sur nous parce que nous pratiquons la charité en son nom.

Voilà de belles paroles en vérité, remarqua le sergent, mais s'il s'y joignait une douzaine de fusils français, je m'y fierais davantage... Allons, bon voyage, ma sœur, je souhaite qu'il ne vous arrive pas malheur. A votre retour criez à la sentinelle : sœurs de charité; ce sera pour nous le mot d'ordre pour vous reconnaître.

Après quelques remerciements, Geneviève et sa cousine Catherine franchirent la porte de la ville et s'enfoncèrent d'un pas rapide dans les ténèbres.

Elles restèrent assez longtemps sans parler, et suivi-

rent le chemin avec une précipitation extraordinaire, jusqu'à ce que sœur Catherine, ne pouvant continuer, s'arrêtât en disant à Geneviève :

— Cousine, cousine, je n'en puis plus. Reposons-nous un peu... Vaas courez tellement que je puis à peine respirer !

— Ah, chère Catherine, dit Geneviève d'une voix suppliante, pour l'amour de Dieu, hâtons-nous; nous sommes en retard sur l'heure indiquée. Puisez force et courage dans la pensée que la vie de malheureux martyrs sera la récompense de nos fatigues.

— Oui, oui, répondit la rehgieuse tout hors d'haleine; personne ne peut faire l'impossible, dût-il par là gagner le ciel.

— Parlez plus bas, chère cousine, dit Geneviève, les arbres mêmes ne doivent pas savoir pourquoi nous sommes ici... Allons, je vous donnerai le bras et vous rendrai ainsi la marche plus facile.

Les deux femmes se remirent en route.

Un peu plus loin, sœur Catherine entendit tout à coup un frôlement de feuilles dans le taillis de chênes qui avoisinait le chemin. Elle s'arrêta aussitôt toute tremblante.

— Qu'aVez-vous, cousine? demanda Geneviève. Vous tremblez? Voyez-vous quelque chose?

— Ah ! qui pourrait y voir dans cette épouvantable obscurité ? dit sœur Catherine avec un profond soupir, J'entends bouger les branches, là, dans le taillis; je suis inquiète, j'ai peur...

— N'est-ce que cela? répondit Geneviève en enti'aî-

tA GUERRE DES PAYSANS. SSP

nant sa compagne... Venez, c'est le vent qui passe dans les arbres.

Elles marchèrent de nouveau pendant un certain temps jusqu'à ce que Catherine estimât le danger assez éloigné et pût respirer hbrement. Elle reprit alors :

— Vous n'avez donc peur de rien, vous, Geneviève? Si c'eût été un homme, un voleur de grand chemin?

— Eh bien, chère cousine, j'eusse défendu et vous et moi...

— Pensez-vous cela, vraiment? N'êtes-vous donc pas une femme comme les autres? Et que peuvent faire deux pauvres filles contre un homme armé?

— Voyez-vous, Catherine, je suis une femme comme les autres; mais l'œuvre que je me suis proposé d'accomplir demande l'habileté et le courage d'un homme. J'espère que Dieu m'accordera l'une et l'autre. Un homme seul ne me ferait pas trembler : je porte aussi des armes sur moi...

— Ciel ! s'écria sœur Catherine avec effroi, vous pourliez verser du sang? J'accepterais plutôt la mort pour moi-même...

— Ceux qui sont bons et faibles devraient donc toujours courber la tête sous le pied des méchants et des oppressem-s? s'écria Geneviève avec indignation; et cela sans se défendre, comme si l'esclavage et l'éternelle persécution étaient leur sort naturel ! Ah les hommes s<? vantent de leur courage, et vraiment Dieu les a doués de force d'âme et d'intrépidité; mais, cousine Catherine, si le nombre des lâches n'était pas plus grand que celui des courageux, la perversité pourrait-elle si souvent in-

860 œUVRES DE HKNKl CONSCIENCE.

sulter impunément à Dieu et fouler aux pieds l'humasiité? Oli si j'étais homme, et si les autres hommes me ressemblaient ! le sol où je suis née engloutirait ses oppresseurs!,.. Mais les hommes, Catherine! les hommes scmt la plupart avides et intéressés; tandis que les uns combattent le mal , les autres cherchent dans ce mal leur propre avantage ! . . .

Cette manière de raisonner parut à la sœur Catherine si étrange et si inconcevable qu'elle ne suscita de sa part aucune observation; suspendue au bras de sa compagne, elle continua à marcher silencieusement dans l'obscurité.

Au bout de quelque temps elle demanda :

— Mais, Geneviève, n'y sommes-nous pas encore ? Je tombe presque de fatigue.

— Vous devez le savoir mieux que moi, puisque c'est ^ous qui devez me conduire. Neerbuel est-il encore loin?

— Encore à quelques portées d'arbalète. S'il ne faisait pas si noir nous verrions déjà les premières maisons.

— Ah ! Et pourquoi ne me prévenez-vous pas? Je dois prendre- garde et faire attention. Nous allons marcher lentement à cette heure.

A peine avait-elle prononcé ces mots que sœur Catherine lui jeta les bras au cou et poussa un cri étouffé en montrant du doigt dans les ténèbres, sans dire mi mot.

— Que voyez-vous? demanda Geneviève troublée.

— Là, dans le fossé... une ombre noire qui bouge!... un homme !

Au même instant s'élevèrent du fossé les accents con-

S.A GUERRE DES PA.ySÂ.NS. 2«1

tenus d'une chanson populaire, comme si c'eût été un signal de reconnaissance. C'en était un en effet, car Geneviève dit à sa compagne :

— Rassurez-vous; cet homme attend ma venue. Suivez-moi, ils sont là.

La jeune fille chanta à son tour d'une voix contenue quelques notes de la chanson. L'homme sauta hors du fossé; Geneviève alla à sa rencontre, et lui serrant chaleureusement la main :

— Oh! Jean, dit-elle, mon bon ami, tout va bien. Je l'ai vu et je lui ai parlé; il est emprisonné près de la Porte-aux-Vaches ; le sergent de garde m'a laissée entrer. Si vous avez avec vous des hommes courageux, il est sauvé !

— A une portée d'arbalète d'ici, il y en a une cinquantaine qui sont cachés dans le taillis, répondit avec joie Jean le domestique. Oh ! Geneviève, puissions-nous réussir ! puissions-nous délivrer notre bon Bruno des mains de ces bourreaux !

— N'en doutez pas, dit la jeune fille avec une ferme confiance. Dieu est avec nous; il me l'a déjà bien évidemment prouvé ! Maintenant il nous faut, d'abord et avant tout, mettre ma cousine en sûreté ; ce n'est qu'à icette condition qu'elle a consenti à me suivre. Elle demandera ici l'hospitaUté chez un fermier de son couvent, et restera cachée chez lui... Bonne cousine, indiqueznous la ferme.

Sœur Catherine prit un sentier qui les conduisit bieTitôt devant une habitation de paysan à la porte de laquelle elle frappa. Après avoir échangé quelques pa-

rôles avec le fermier, qui avait paru à une fenêtre de l'étage, elle fut introduite et souhaita à sa cousine une heureuse réussite.

Dès que la porte fut refermée Jean prit à gauche de la ferme, saisit la main de Geneviève et lui dit :

— Venez vite, et dites-moi ce qu'il nous faut faire pour réussir dans notre tentative.

— J'ai songé à tout chemin faisant, répondit la jeune fille. La prison de Bruno touche presque à la porte, de sorte que nous n'aurons pas à pénétrer avant dans la ville. C'est Dieu même qui en a disposé ainsi. Je sais ce qu'il faut dire pour que la porte s'ouvre. Voici maintenant ce que vous avez à faire : vous approchez avec vos hommes jusqu'à quelques portées d'arbalète de la ville ; vous les faites ramper sur le sol dans l'obscurité jusqu'au pied des fortifications. Je vais seule en avant, je fais ouvrir la porte; mais vous ne bougez pas encore, car la porte pourrait se refermer avant que vous l'eussiez atteinte. Je ferai accroire au chef que quelque chose nous a fait peur et que ma sœur est encore en arrière. Pendant qu'il ira voir au-devant d'elle, j'appellerai : Sœur Anne! sœur Anne! Sur ce mot-là vous vous levez, vous franchissez la porte, vous vous emparez du corps de garde, et vous délivrez les prisonniers... Le reste dépend du courage de vos hommes.

— Votre -projet est bon, il est excellent, ma chère Geneviève, répondit le domestique; moi aussi je commence à espérer maintenant, une joyeuse attente fait battre mon cœur. Venez, hâtons-nous, et ayez confiance dans l'intrépide résolution de nos hommes: Kaiel du

Lion les a choisi» et rassemblés lui-même. Il y en a aussi cinq ou six d'Hérenthals qui connaissent parfaitement les chemins et les bois... Ils sont cachés, à une centaine de pas d'ici, dans le taillis. . .

Il porta deux doigts à sa bouche et fit entendre un son aigu et prolongé. A peine ce signal était-il donné que l'on entendit le feuillage s'agiter, et bientôt cinquante hommes, armés de fusils et de sabres, se trouvèrent autour du domestique.

Ceux qui étaient de Waldeghem , mais surtout Karel du Lion , serrèrent la main de la jeune fille d'une afiectueuse étreinte, et s'efforcèrent de la consoler en lui exprimant leur vif désir d'engager la lutte. Jean coupa court bientôt à cet entretien, et fit part à tous du projet de délivrance tel que Geneviève l'avait conçu.

Les jeunes gens d'Hérenthals furent placés à l'avantgarde afin d'indiquer la route à suivre à travers le bois et les buissons. On partit immédiatement dans la direo- ;ion de la ville.

Les amis de Bruno marchaient d'un pas rapide dans les ténèbres, en gardant le silence le plus absolu, et en se suivant de près les uns les autres, le long des haies et des fossés; ils dirigeaient leur marche de façon à ne rencontrer aucune route ni grand chemin.

Quand, après une bonne demi-heure de marche, ils approchèrent de la ville, leur marche se ralentit. Ou recommanda un silence plus profond encore; il fallut, en marchant , toucher le sol avec précaution et éviter, autant que possible, tout bruit de branches ou de fciiiiïes.

964 œUVUES DE HENRI CONSCIENCE.

Un peu. plus loin encore, tous se coucht'rent à plat ventre et se mirent à ramper comme des reptiles jusqu'au pied des fortifications.

Sur ces entrefaites, Geneviève avait gagné la grandroute, et elle se tint cachée quelques instants dans une sapinière, afin de laisser aux hommes qui la secondaient le. temps de se rapprocher de la ville. Bientôt elle se porta en avant, et, chemin faisant, elle vit les amis de Bruno étendus sur le sol, au bord du chemin, comme des ombres noires ou des cadavres inanimés ; pas un ne bougea sur son passage. Tout était donc prêt, chacun était à son poste.

Arrivée à quelques pas de la porte, la jeune fille cria d'une voix évidemment effrayée :

— Sœurs de charité ! sœurs de charité !

La sentinelle alla vers le sergent, qui s'était endormi la tête sur la table, et l'éveilla.

— Citoypn sergent, dit-il, les religieuses sont de retour. Elles demandent à rentrer.

— C'est bien , répondit le sergent en se frottant les yeux, nous allons voir.

— Elles sont pressées, fit observer le soldat; il me semble qu'elles ont peur.

Le sergent prit la clef et suivit la sentinelle jusqu'à la porte ; il mit la bouche contre le guichet, et demanda en s'adi'éssant au dehors :

— Qui est là?

— Sœurs de charité ! répondit-on,

— Est-ce vous, ma sœur ? demanda-t-il de nouveau.

— C est moi, moi qui suis sortie tout à l'heure par cette

porte; mais dépêchez-vous, citoyen, j'ai grand'peiir.

Le sergent ouvrit la porte, mais si peu que Geneviève eût à peine pu passer. Aussi resta-t-elle en dehors en disant avec une feinte frayeur :

— Oh I citoyen, attendez un peu, je vous en prie; ma sœur accourt là-bas dans l'obscurité. Deux hommes nous ont poursuivies jusqu'ici : nous nous sommes sauvées; ma sœur est encore en arrière, je l'entends : elle n'est plus loin.

Trompé par ces paroles, le sergent ouvrit la porte davantage, et rejoignit Geneviève au dehors. Il s'efforça de voir dans l'obscurité sur le chemin , et dit à la jeune fille :

— - Mais je n'entends rien. Votre sœur sera tombée dans les mains des brigands. Nous attraperons bien demain ces coquins-là.

— Non, non, elle vient, reprit la jeune fille; et élevant la voix, elle cria : Sœur Anne ! sœur Anne !

Et, tout en poussant ce cri, elle s'élança sur la route obscure.

— Qiie faites-vous? que faites-vous? s'écria le sergent; je ne puis rester ici...

Il n'eut pas le temps de finir la phrase. Ginquame hommes surgirent tout à coup dans les ténèbres ; tout en rampant ils s'étaient tellement rapprochés du sergent que celui-ci ne les aperçut qu'au moment où il était déjà entre leurs mains.

On le bâillonna, on lui tint bras et jambes pour l'empêcher de faire aucun mouvement, et on l'entraîna loin de la porte de l'autre côt^; du chemin, sans qu'il lui fût

Î6G ŒDVRES DE HENKI CONSCIENCE.

possir. le de donner le moindre éveil à ses camarades.

Aucun des paysans n'avait prononcé un mot ni fait le moindre bruit.

Tandis que cinq ou six d'entre eux tenaient le sergent étendu sur le sol, les autres, toujours silencieux, se précipitèrent à travers la porte, tombèrent sur le factionnaire et envahirent le corps de garde.'

Les soldats, qui avaient entendu quelque bruit à la porte de la maison, s'étaient jetés sur leurs armes et allaient s'élancer au dehors lorsque l'invasion des paysans vint les en empêcher.

On tira quelques coups de fusil ; une lutte s'engagea pendant quelques instants au sabre et à la baïonnette; mais, déconcertés par cette surprise et succombant sous le nombre des ennemis, les Français furent bientôt sabrés ou désarmés. Cependant, tout en combattant, dem ou trois soldats avaient gagné la rue et étaient allés donner l'alarme sur le Marché.

Les coups de fusil avaient déjà éveillé les soldats canspés près de l'Hôtel de Ville ; les tambours et les trom« pettes faisaient entendre le terrible appel aux armes, et une foule de soldats s'élançaient du Marché vers la porte.

Mais les paysans n'avaient pas non plus perdu leur temps; ils avaient emporté les captifs de leur prison et se précipitaient triomphalement à travers la porte au moment où les premières bandes de soldats apparaissaient au loin.

Geneviève attendait à quelque distance de la por e. Dès qu'elle entendit !a voix de Bruno, elle vola à sa

rencontre et se suspendit à son cou à demi morte de joie. Ses larmes coulèrent par torrents; elle lui prodigua paroles de bonheur et de tendresse , et remercia Dieu par une ardente prière...

BiOo allait à son tour témoigner à sa courageuse amie tout l'amour, toute la reconnaissance qui inondaient son cœur, lorsque une vingtaine de balles qui passèrent en siflant sur leurs têtes et les sauvages cris de vengeance des soldats leur firent comprendre qu'ils n'étaient pas encore hors de danger.

— Dans le bois ! dans le bois ! s'éma Karel du Lion, et tous s'élancèrent au bout du chemm dans le tailUs.

Avertis par ce cri, les soldats tirèrent dans la direction indiquée. Ils se déployèrent rapidement le long du chemin et pénétrèrent dans les taillis et dans le bois. Longtemps encore on entendit çà et là des coups de feu.

Enfin, après d'infructueuses recherches, les officiers ordonnèrent la retraite. Tambours et trompettes rallièrent les soldats; on rentra dans la ville, la porte fut fermée, et tout redevint au dehors calme et silencieux.

Le corps principal des paysans, ou, comme les Français le nommaient, la grande bande des brigands se trouvait, au lever du soleil, dans un lieu boisé, à deux lieues environ de la ville de Diest.

Bien qu'on n'aperçût en cet endroit que de rares pelo-

tons d'hommes armés qui, comm^i des sentinelles perdues, étaient placés aux coins des champs et au bord des haies, il était facile de deviner qu'une foule d'insurgés remplissait la forêt, car au-dessus des arbres planait un murmure sourd et confus comme le lointam mugissement d'une mer agitée.

Et en effet, à l'abri de la forêt, cinq mille hommes au moins étaient répandus dans les sentiers ou réunis dans les clairières.

Celui qui eût pénétré dans le bois, pour sonder d'un œil curieux ce qui s'y passait, se fût étonné à juste titre de l'aspect étrange de cette multitude de gens venus de tous les points du pays.

Il aurait vu d'abord, dans une plaine découverte, trois à quatre cents paysans chevaucher à la suite les uns des autres et, sous le commandement d'un officier, se réunir, tourner bride, trotter, tellement que la terre humide volait dans les airs.

C'étaient les cavaliers de l'armée des patriotes qui dressaient leurs chevaux de labour aux évolutions militaires.

Ce spectacle était passablement singulier : la plupart, à cheval sans selle et vêtus de la blouse bleue des campagnards, ces cavaliers eussent fait au spectateur l'effet de paysans qui s'amusaient à quelque kermesse, si le long sabre qui brillait dans leur main et les pibtolets passés à leur ceinture ne l'eussent averti qu'il s'agissait de choses plus sérieuses.

Un peu plus loin, au milieu d'une centaine d'hommes rangés comme une escorte, se trouvaient de nombreux

liA GUEKRE DES PAYSANS. 2S0

chariots déjà attelés et prêts à se mettre en marche. On pouvait en remarquer quelques-uns sur lesqnek flottait un petit drapeau avec cette inscription : Poudre; d'autres étaient chargés de fusils neufs et de sabres, si bien qu'on en pouvait conclure que les paysans avaient en abondance des munitions de guerre.

De cet endroit on entendait retentir, derrière un massif d'aunes, des clameurs extraordinaires qui, par moments, montaient bruyamment vers le ciel, puis cessaient pour recommencer, un instant après, avec une nouvelle énergie.

Il y avait là une espèce de prairie, couverte d'hommes de tout âge et de toute condition. Il y avait déjà quelque discipline dans cette multitude, on pouvait le reconnaître aux fusils disposés en faisceaux, de sorte qu'au premier appel, chaque drapeau pouvait retrouver son poste, chaque homme son arme. Quelques femmes et enfants, mais en petit nombre, se montraient aussi au loin à travers les taillis.

Le bruit qui retentissait par intervalles au milieu des arbres avait une cause particulière. Au milieu de la prairie, sur un chariot chargé de vivres, se tenait un homme qui, avec grand renfort de gestes, adressait une harangue à ceux qui l'entouraient. Ce qu'il disait devait réjouir la foule et l'enthousiasmer, car, chaque fois qu'il avait fini une phrase, les auditeurs battaient des mains et confirmaient ses paroles par mille exclamations diverses. Il leur parlait de la patrie et de la foi, des sansculottes et de l'impiété, de bataille et de triomphe, de délivrance et de liberté...

En entrant plus avant dans la forêt, on eût atteint Fendi'oit où les officiers d'état-major de l'armée étaient réunis en conseil de guerre.

Le général Constantin de Roumiroir, Bruxellois de distinction, assis au bord d'un fossé profond, tenait sur ses genoux une carte du pays ; les autres officiers étaient assis des deux côtés du fossé et écoutaient attentivement ce que leur disait le général.

On concertait la prise de la ville de Diest et l'on s'efforçait de calculer sur la carte de quel côté il serait le plus facile de surprendre cette place forte.

Les officiers paraissaient satisfaits et pleins d'espoir; ils saluaient souvent par d'enthousiastes acclamations les paroles du général de Roumiroir.

Plus avant encore, aussi loin que a'étendait la forêt avec ses nombreuses clairières, campaient, épars, des détachements de l'armée des patriotes.

Les habitants de Waldeghem s'étaient établis dans un champ bordé de chênes bas et rabougris. Ils étaient au moins trois fois aussi nombreux que lorsqu'ils avaient quitté le Zandberg, poursuivis par les Français.

La captivité de Bruno, sa miraculeuse délivrance et surtout son intrépidité au combat lui avaient fait une renommée. Un assez grand nombre de jeunes gens de -la Haute Gampine étaient venus se ranger sous ses ordres, si bien qu'autour de son drapeau se groupaient plus de deux cents hommes courageux auxquels il commandait comme capitaine.

Karel du Lion, nommé capitaine en second, était occupé en ce moment à «xercer ses hommes à charger

lA GVEKEE DES PAYSANS. 571

leurs armes. Depuis la veille seulement ils avaient reçu des cartouches confectionnées, et il fallait qu'on leur enseignât à s'en servir avec rapidité.

Karel avait aligné ses hommes; il commandait, courait, criait, rectifiait avec autant de gravité et de zèle que s'il n'eût jamais fait autre chose en sa vie. Chaque parole qu'il prononçait était un encouragement; il enflammait tellement la bravoure de ses compagnons par ses belliqueuses allocutions, que tous les veux rayonnaient d'espoir et d'ardeur.

Au milieu de cette troupe s'élevait un drapeau singulier. Il était fait d'un morceau de toile blanche, probablement la moitié d'un drap de lit. Sur ce drap était peinte en rouge de sang une grande croix avec cette inscription : Pour Dieu et pour la patrie! Il était facile de voir que ce drapeau n'était nullement l'œuvre d'un artiste. Karel l'avait fait à lui tout seul, et, à défaut de pinceaux, y avait appliqué la couleur avec la main; cependant, tel qu'il était, il avait une signification claire et saisissante, et sa vue jetait l'espoir et le courage dans le cœur des jeunes gens.

Geneviève était assise à l'une des extrémités du champ, à côté du vieux curé de Waldeghem.

La jeune fille avait quitté les vêtements religieux et repris le costume campinois.

Le curé lui parlait; mais elle semblait distraite par une pensée qui l'obsédait, et tournait sans cesse la tête du côté de la plaine où le terrain, s'élevant peu à peu, finissait par former une coUine.

A cinq ou six pas de Geneviève se trouvait le brasseur.

père de Simon, la tête penchée dans ses mains et immobile comme s'il eût été plongé dans un profond sommeil.

— Pauvre père! dit le curé en soupirant et en jetant sur le brasseur un regard de commisération. Sa douleur est inexprimable. Soyez-en sûre, Geneviève, le malheureux homme en mourra. Hier soir et pendant une partie de la nuit, j'ai fait et dit tout ce qui m'était possible pour le consoler... L'idée que son fils est un des chefs de nos persécuteurs est pour lui un affreux martyre ! et ce qui s'est passé à Hérenthals lui a percé le cœur plus cruellement encore...

— Et ce n'est pas sans raison, mon vénérable père, répondit la jeune fdle; il craint que son fils n'ait fait mettre à mort la mère de Bruno...

— Bruno paraît le redouter aussi, reprit le prêtre; mais toi, Geneviève, tu es bien sûre, n'est-ce pas, qu'elle se trouvait en sûreté avant que nos gens ne délivrassent leur malheureux ami ?

— Tout à fait sûre, mon père. Personne ne pouvait découvrir l'asile où on l'a conduite. Tout était calculé d'avance; on aurait imputé la faute tout entière à ma cousine Catherine, et d'ailleurs...

— Vous pâlissez, Geneviève! qu'est-ce qui vous fait peur?

— Rien, mon père; je croyais entendre la voix de Bruno.

— N'avez-vous pas dit tout cela à Bruno, qu'il est si inquiet et si alarmé?

"f- Je le lui ai dit, mon père; dans le premier moment

il m'a cru et s'est même réjoui des nouvelles que je lui annonçais. Ce n'est que depuis ce matin, à mesure que le jour est venu, que l'inquiétude s'est emparée de lui, parce que Jean ne revient pas. Moi-même je commence à craindre, et je dois faire effort sur moi pour maîtriser mon anxiété croissante.

— Au fait, Geneviève, l'inquiétude de Bruno n'est peut-être pas sans fondement. Les Français parcourent continuellement la Campine dans tous les sens. Il faut que Jean échappe à mille dangers avant d'arriver jusqu'ici ; ces soldats étrangers sont si cruels...

Geneviève laissa tomber la tête sur sa poitrine, pâlit, soupira, et reprit d'une voix tremblante d'émotion :

— Dieu sait si le pressentiment du brasseur ne nous annonce pas un nouveau malheur. 0 mon père, ce serait trop! Bruno n'a pas mérité cette affreuse destinée !

Le prêtre secoua tristement la tête :

■ — Mon enfant, dit-il, espérons dans la bonté de Dieu. La croix dont il a chargé nos épaules est lourde et pénible à porter. Cependant , Geneviève , courbons-nous humblement sous le poids de son bras. Quoi qu'il puisse arriver, que sa sainte volonté soit faite !

— Pauvre Bruno ! dit la jeune fille d'une voix plaintive. Depuis une heure, il court de tous côtés comme s'il était chassé par une mortelle anxiété. Il est, bien sûr, maintenant là-haut sur la colline à épier le retour de Jean. Je connais son cœur trop sensible; je pénètre sa douleur, son inquiétude...

A peine eut-elle dit ces mots qu'elle se leva vivement,

m ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

et sarsissant la main du prêtre elle le força de se lever aussi en s'écriant avec joie :

— Voyez, voyez là-bas sur la colline! Bruno nous appelle ! Les voilà ! les voilà !

Le brasseur parut s'éveiller et regarda la jeune fille d'un air interrogateur :

— Vite, vite, lui dit-elle; Bruno nous appelle: sa mère vient !

Cette nouvelle fit trembler d'émotion le brasseur; mais elle dut le réjouir profondément, car un radieux sourire éclaira son visage. Il s'élança à la suite du prêtre et de la jeune fille.

Lorsqu'ils atteignirent le sommet du coteau , ils virent au loin Bruno courir de toutes ses forces , et bientôt se jeter au cou d'une femme qui, en compagnie d'un homme âgé, arrivait sur la route.

— Sa mère ! sa mère ! s'écria Geneviève qui descendit la colline en courant.

Elle aussi jeta ses bras au cou de la vieille femme émue , en accompagnant ses caresses d'exclamations de joie. *

Bruno ne pouvait parler; égaré par le bonheur, il contemplait sa mère et baignait son sein de larmes ardentes.

Enfin, il recouvra la voix; il leva les bras et les yeux au ciel, et s'écria avec enthousiasme :

— Merci , merci , ô mon Dieu, de ce que vous m'avez du moins laissé ma mère ! Que votre nom soit béni pour ce bienfait !

Un nouvel embrassement coupa court à sa prière.

tA GUERRE DES PAYSANS. i75

— Brano, Bruno, dit la mère, ah! aotre sort est biea I amer ! J'ai souffert comme personne n'a peut-être jamais ' souifert. Mais je suis si heureuse maintenant ! Ah ! tu

allais mourir! déjà tu étais désigné pour le supplice... et ta mère te retrouve vivant et libre !

Elle se tourna vers Geneviève, lui saisit les deux mains , et s'écria avec l'accent d'une fervente recon- ' naissance :

— Geneviève, admirable fille, c'est à toi que nous devons ce bonheur. Ce que mes larmes de sang n'ont

; pu obtenir, ta prudence et ton courage l'ont accompli. ; Sois bénie; que Dieu reporte sur toi toutes mes prières. Puisses-fu, toi, du moins, trouver ici-bas la paix et la digne récompense de ta généreuse conduite !

Le curé et le brasseur arrivaient en ce moment auprès de Bruno et de sa mère ; le premier serra la main de la mère et du fils; le second contempla d'un œil attristé le ; spectacle de cette joie universelle, et courba la tête comme [. s'il eût éprouvé un sentiment de confusion. Le bonheui' ' qui rayonnait sur toutes les 'physionomies lui fit sentir plus vivement encore que son fils à lui était la cause de tout ce qu'avaient souff'ert ces pauvres gens; et bien qu'il se réjouît peut-être plus encore que les autres du retour de la mère de Bruno, la vue des effusions de l'amour du jeune homme lui brisa le cœur. Elle, du moins , avait un fils qui l'aimait et doQt le tendre attachement l'indemnisait de ses souffrances!...

Tous revinrent vers le camp. Un léger bandeau ceignait encore le front de Bruno sous son chapeau j mais sa blessures ne devait plus guère le faire souffrir, car la

joie la plus sereine brillait sur son visage, et tous ses mouvements étaient vifs et énergiques. Il marchait à côté de sa mère et pressait une de ses mains dans les siennes.

Le curé cheminait à côté du domestique. Celui-ci répondit à une question du prêtre ;

— Oh ! ma tâche n'était pas difficile. Il n'y a plus de sans-culottes à Hérenthals. J'ai trouvé la mère de Bruno à l'endroit que Geneviève m'avait indiqué. Après notre attaque de la prison, on a effectivement accusé les sœurs hospitahères; mais, comme sœur Catherine avait disparu, on a pu, avec une grande apparence de véritéi lui imputer le fait à elle seule. Voilà la chose ; le général a été très-fâché d'abord, mais cela en est resté là. . .

Le domestique se rapprocha du prêtre pour ne pas être entendu par le brasseur, et dit à voix basse :

— Simon Brutus a fait fouiller de fond en comble tout Hérenthals pour trouver la mère de Bruno ou quelqu'un de nous. Vous pouvez penser, mon révérend père, quel sort ce scélérat réservait à ceux qu'il eût découverts... Mais Dieu y a pourvu... Il ne faut pas vous étonner que je ne sois pas arrivé plus tôt ici... En route nous avons aperçu de loin une colonne mobile, et nous avons dù pendant plus de deux heures marcher péniblement dans le bois et au miUeu des taillis.

Le domestique échangea encore quelques paroles avec le vieux prêtre, jusqu'à ce qu'ils atteignissent l'endroit où étaient campés les hommes de Waldeghem. Bruno fit asseoir sa mère au bord du champ et entama avec elle, Geneviève et Jean une calme, mais émou-

vante conversation, que venaient interrompre par moments des démonstrations extérieures d'affection et de reconnaissance.

Oublieux du reste du monde, ils savouraient depuis quelque temps le bonheur inespéré de se revoir, quand un homme à cheval traversa la plaine au grand galop et vint s'arrêter devant Bruno en lui criant :

— Capitaine , les espions sont de retour ; tout est en règle. Tout à l'heure vous entendrez battre le tambour. A ce signal , vous conduirez vos hommes hors du bois et vous les rangerez sur la grand'route. Le général vous fait dire que vous ayez à tenir avec votre détachement un poste d'avant-garde.

Le cavalier éperonna son cheval et disparut comme une flèche derrière un massif de chênes.

Bruno prit congé en toute hâte de sa mère et de Geneviève , il donna aux domestiques quelques instructions nouvelles, et courut à ses hommes qui étaient encore occupés à s'exercer au maniement des armes sous le commandement de Karel.

Les deux femmes se levèrent, et Jean les guida dans les taillis

ha. joie, le courage, l'enthousiasme, rayonnaient sur e visage de Bruno. Aussi, dès que ses hommes l'aperçurent et lurent dans ses yeux l'espoir du succès j ils saluèrent son arrivée par de joyeuses acclamations.

Il s'approcha de Karel et, lui serrant la main :

— Oh , mon bon ami , lui dit-il , mon courage est revenu ! Maintenant mon cœur bat librement, le sang coule ardent dans mes veines ! Nous allons à la bataille

278 œuVHES DE HENRI CONSCIEiSCE.

Fenneffii saura que Bruno est heureux... Réunis nos honunes autour de moi...

Karei parcourut en courant la ligne de ses compa^ gnons, en donnant les marques d'une joie extraordinaire :

— Amis, ça y est! Nous partons, nous allons nous battre , les sans-culottes vont manger nos cartouches neuves ! Réunissez-vous autour du capitaine , il vous annoncera lui-même la bonne nouvelle.

Quand Bruno se vit entouré des rangs pressés de sa troupe il parla ainsi d'une voix fervente et inspirée :

— Frères , dans un instant le tambour va donner le signal du départ. Nous allons assaillir la ville de Diest et^ avec l'aide de Dieu, en chasser les sans-culottes. De cette attaque dépend le sort de la patrie. Le général nous a placés à l'avant-garde; c'est nous montrer assez qu'il a foi en notre courage ! Eh bien , il ne s'est pas trompé ! Ali ! compagnons , jusqu'ici nous avons lutté sans espoir; nous avons accepté une mort inévitable comme l'unique fin de nos efforts ! Aujourd'hui, le ciel s'est déclaré pour nous : nous sommes au nombre de cinq mille, nous sommes bien armés et bien pourvus de tout. Si nous avons avec bonheur versé notre sang pour la foi et la patrie alors que l'horizon était couvert d'ombres sinistres, quelle joie ne doit pas faire battis notre cœur maintenant que la délivrance de la patrie brille à nos yeux comme une radieuse étoile, maintenant que nous nous sentons assez forts pour écraser les étrangers qui nous oppriment ! Que vos coeurs s'élèvent à la hautem- de la sainte mission qui nous est imposée

par Dieu, et, si c'est possible, montrez-vous plus courageux et plus ardents que jamais dans la lutte. Ayete l'œil sur moi , je vous montrerai où vos balles et vos baïonnettes trouveront à moissonner. Que la croix rouge du drapeau de Waldeghem indique toujours à toute l'armée l'endroit où le sang ennemi coule par torrents...

On entendit le roulement lointain de quelques tambours.

— Ah ! ah ! s'écria Karel du Lion, j'entends le violon, la noce va commencer !

Bruno suspendit sa harangue et s'écria en brandissant son épée en l'air :

— Chacun à son rang ! En avant maintenant, en avant pour Dieu et pour la patrie !

— Pour Dieu et pour la patrie f errèrent d'une voix puissante ses hommes qui se hâtèrent de regagner chacun leur poste.

De tous les points de la forêt les divers détachements répondirent à ce cri de guerre qui retentit bientôt, tonnante acclamation, au-dessus de l'armée entière.

Bruno mena ses hommes sur la route à l'endroit qui lui fut indiqué par un officier à cheval. Les autres détacheuients se rangèrent aussi, avec beaucoup d'ordre, derrière les hommes de Waldeghem. La cavalerie se trouvait à peu près au centre de l'armée.

Quand tout le monde fut sorti du bois et eut pris position sur la route le général de Roumiroir , accompagné des officiers de son état-major, vint se placer derrière la troupe de Bruno , où s'étaient déjà réunis quelques tambours et quelques trompettes. Il ordoima à une

vingtaine de cavaliers qu'il avait fait appeler de prendre une afance de deux cents pas, pour reconnaître avec soin le pays et garantir la colonne de toute surprise.

Le signal du départ fut donné ; tambours et trompettes retentirent, l'armée se mit en marche.

Aussitôt des chants entraînants et Joyeux s'élevèrent du milieu de chaque corps, chants auxquels se mêlaient les cris et les exclamations d'une joie expansive. L'éclat des trompettes, le roulement des tambours, quelque puissants qu'ils fussent, se trouvèrent couverts par le gigantesque retentissement de milliers de voix. Cette foule ressemblait plutôt à des gens qui vont à une kermesse qu'à des soldats allant chercher sur un champ de bataille la mort ou la victoire.

Pendant quelque temps le général permit cette expansion qui inspirait l'espérance et le désir de combattre, mais il envoya néanmoins bientôt quelques officiers pour ordonner partout le plus profond silence, il fit même taire les trompettes et les tambours.

Le bruit diminua par degrés pour cesser tout à fait lorsque les officiers porteurs de l'ordre du général eurent atteint l'extrémité de la colonne.

On marcha d'un pas rapide pendant une demi-heure environ.

Soudain le peloton de cavalerie qui précédait l'armée s'arrêta. Le général s'en aperçut, et tout surpris fixa son regard dans cette direction.

Un des cavaliers revmt sur ses pas au grand galop , s'approcha du général et lui dit :

— Général, il y a là bas une grande plaine. On voit

dans le lointain fumer beaucoup de feux, et de nombreux soldats se presser. Il y a aussi des cavaliers ; c'est une colonne mobile ; peut-être même y en a-t-il plusieurs; car les soldats occupent bien deux bonniers de terrain.

Le général fit signe à Bruno de faire arrêter ses hommes, tous les détachements se rapprochèrent les uns des autres, mais suspendirent également leur marche.

Sur ces entrefaites, le général, accompagné de quelques officiers d'état-major et des cavaliers, s'avança pour aller reconnaître de ses propres yeux la position de l'ennemi.

Karel du Lion se frottait joyeusement les mains et murmurait entre ses dents des paroles de satisfaction, tout en courant çà et là sur le front de son détachement.

— Camarades , je flaire la poudre : ils sont là ! Nous sommes en avant, c'est à nous de commencer la danse. Une dizaine de sans-culottes ce n'est rien de trop pour moi; si chacun en prend autant, il n'en restera pas beaucoup....

Le général était parvenu à la lisière de la plaine et examinait l'ennemi avec une longue-vue.

— C'est une colonne mobile , dit-il aux officiers qui l'avaient suivi, probablement la même qui a brûlé Hérenthals, car je vois des chasseurs à cheval et des canons. Essaierons-nous de dépasser cette colonne, ou ne serait-il pas plus avantageux de lui livrer bataille?

— Je crois, mon général, répondit l'un des officiers, je cEois qu'il faut mettre à profit cette occasion. Nou«

282 CEUVRES DE HENEI CONSCIENCE.

leur sommes supérieurs en nombre ; pour la première fois nous combattrons en rase campagne, et si nous remportons la victoire, comme il y a lieu de le penser, ce triomphe sera pour nos hommes une inépuisable source de courage. Alors seulement ils seront soldats dans toute la force du mot. C'est une faveur évidente du ciel que nous rencontrions sur notre route la colonne mobile qui a commis de si épouvantables cruautés à Hérenthals Dieu lui-même livre les bourreaux à notre vengeance!

— Et vous , demanda le général aux autres officiers, quel est votre sentiment ? Faut-il éviter l'ennemi, ou le combattre ?

— Combattre ! livrer bataille ! répondirent-ils tous avec joie.

Un bruit de tambours retentit dans le lointain.

Le général porta de nouveau sa longue-vue à son œil, et dit aussitôt à ceux qui l'accompagnaient, en tournant bride et en regagnant la route :

— Venez , hâtons-nous ! L'ennemi doit nous avoir remarqués; ils courent aux armes. Il ne faut pas nous laisser surprendre dans cet étroit chemin. Courez à tous les détachements, prévenez les nôtres que l'on va se battre... Recommandez le silence, le calme, l'obéissance.

Les officiers éperonnèrent leurs chevaux et s'élancèrent vers les divers corps pour transmettre à chacun les ordres du général; mais, bien qu'ils ordonnassent le plus profond silence , à peine l'heureuse nouvelle futelle connue de quelques compagnies qu'un cri triomphal s'éleva tonnant dans les airs. Toute l'armée se mit à chanter et à pousser des acclamations de joie , on se

serrait mutuellement la main , on se jetait toutes sortes d'encouragements d'un peloton à l'autre , jusqu'à ce qu'enfin rumeurs et cris prenant une forme plus intelligible, se confondissent en un seul cri :

— En avant, en avant, pour Dieu et la patrie :

Une expression de mécontentement assombrit la figure du général quand il vit ses ordres méconnus; cependant il secoua bientôt la tête et sourit comme si les clameurs guerrières qui avaient jailli malgré lui du sein de ses soldats l'eussent consolé de leur oubli de la discipline.

Il se rapprocha de Bruno, et lui dit d'un ton profondément pénétré :

— Capitaine, nous allons livrer bataille en rase campagne. Si je vous confie l'avant-garde, c'est parce que je compte sur votre intrépidité. Vos hommes recevront les premières balles de l'ennemi. Si vous hésitez ou

reculez, tout est perdu ; de vous dépend la victoire

Ainsi, faites votre devoir !

Bruno resta muet, interrogeant la route d'un regard ardent; ses narines étaient largement dilatées, sa poitrine haletait, il froissait du poing avec une impatience fébrile la garde de son épée, et ne pouvait rester en place, tant il désirait vivement recevoir l'ordre de marcher en avant. Karel du Lion, tout courageux qu'il était lui-même, contemplait la figure de Bruno avec admiration.

Enfin le jeune capitaine répondit d'une voix sombre à la recommandation du général :

— Eh bien, laissez-nous marcher. La terre brûle sous mes pieds... Ne perdez pas de vue la croix rouge, géné-

rai. Là où vous la verrez, le sang coulera par torrents

Sur Tordre du général, les tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ.

Une nouvelle acclamation de l'armée entière salua ce signal ardemment désiré.

Dès le commencement , les Français avaient entendu les clameurs des patriotes. Eux aussi se réjouissaient de rencontrer l'ennemi à fimproviste, et s'étaient préparés en toute hâte au combat.

Avant que les paysans eussent atteint la plaine, les soldats de la République avaient déjà franchi la moitié de la distance qui les séparait d'abord de leurs adversaires.

Les deux armées n'étaient plus très-éloignées l'une de l'autre... Toutes deux s'avancèrent dans la plaine en déployant leurs compagnies , et bien qu'un boulet ou une balle même eussent peut-être pu atteindre les premiers rangs de l'ennemi, pas une détonatHrfi ne se fit entendre.

Les belliqueuses clameurs des patriotes avaient cessé : un morne silence, avant-coureur de la bataille imrninente, régnait dans la plaine.

Enfin le feu commença : tout en tirant avec un calme apparent, les deux armées se rapprochèrent encore, et mainte balle atteignit son but...

Tout à coup le centre de l'armée française s'ouvrit, et laissa voir quatre canons qui tonnèrent ensemble, et firent pleuvoir sur les patriotes une grêle de mitraille. Vingt liommes au moins de la bande de Bruno tom-

bôrent; le ravage ne fut pas moindre dans les autres compagnies.

Les paysans s'arrêtèrent et parurent hésiter; au même instant^ les canons lancèrent une seconde fois leur charge meurtrière.

Un éclat de mitraille avait abattu le cheval du général j hii-méme s'était grièvement blessé dans sa chute, et était tout étourdi.

Le moment était décisif ; quelques minutes encore, et la troisième décharge d'artillerie eût probablement mis en déroute l'armée entière des paysans,

— Bruno ! Bruno ! s'écria Karel du Lion.

Le capitaine comprit le en de détresse de son ami. Il s'élança à la tète de ses hommes, brandit son épôe en l'air, et s'écria d'une voix puissante :

— Croisez la baïonnette! En avant! en avant! pour Dieu et la patrie !

Le môme cri s'éleva dans toute l'armée des patriotes; toutes les compagnies s'élancèrent en avant et se jetèrent comme un torrent furieux sur l'ennemi.

Bientôt on n'entendit plus ni canons ni fusils; la baïonnette et le sabre faisaient seuls leur œuvre sanglante. C'était une affreuse mêlée dans laquelle chacun cherchait sa victime, et où plus d'un tomba frappé luimême au moment où il portait le coup mortel à son ennemi.

La croix rouge avait pénétré au plus épais des rangs français. Les hommes de Waldeghem combattaient comme des lions, et, bien qu'ils fussent cernés de toutes parts, ils demeuraient inébranlables et couchaient sur

3!8fl CEUVIiBS DE HENRI CONSCIENCE.

le sable autour d'eux tous ceux qui étaient à leur portée.

Le général français s'aperçut avec une colère mêlée de tristesse qu'il s'était trompé sur la force de l'ennemi, et qu'il allait subir peut-être une terrible défaite. Avant de se décider à la retraite, il rassembla en arrière de i'armée un fort détachement de cavalerie et toute l'infanterie qui était encore en état d'obéir à ses ordres. Il se plaça à la tête de cette division, et se précipita en avant pour tenter s'il ne pourrait, par un suprême effort, percer la ligne de bataille des paysans.

Bruno, en voyant de loin arriver le générât français, cria à ses hommes :

— En avant! en avant! A nous le général des saiis culottes!

Les Français ne purent soutenir le choc du corps de Waldeghem ; leur premier rang fut culbuté, et le général, séparé de son armée avec quelques cavaliers seulement, allait infailliblement tomber entre les mains de Bruno. Déjà les paysans avaient saisi la bride de son cheval et le sommaient de se rendre.

Mais, au même instant, un nouveau détachement de cavalerie se précipita avec un irrésistible élan au secours du général.

Une seule voix, une voix mâle et puissante, dominait le tumulte et enflammait le courage des cavaliers auxquels elle indiquait la délivrance du général pour but d'un héroïque effort.

— Oh! Simon Brutus! s'écria Bruno d'ine voix rauque et altérée de vengeance. C'est toi qu'il me faut; tu vas mourir, scélérat!

tA GUERRE DES PAYSANS. 281

Le jeune homme se précipita l'épée haute vers son ennemi; mais l'impulsion des chevaux et l'ondulation des combattants ne lui permirent pas d'atteindre Simon Brutus.

Quelque effort que fît la compagnie de Waldeghem, quelque acharnée que fiit son attaque contre la cavalerie, le général fut dégagé et échappa au péril qui le menaçait.

Après la délivrance du général français, le peloton de cavalerie avait tourné bride et gagné l'extrémité de la plaine.

Bruno chercha encore à retrouver son ennemi, mais vainement ; il avait disparu au milieu des cavaliers.

En ce moment, le général français fit donner à ses troupes l'ordre de la retraite.

Les soldats se retirèrent en assez bon ordre et tout en combattant jusqu'au bois, et disparurent peu à peu sous l'épaisse futaie.

Les paysans les poursuivirent pendant quelque temps et en abattirent encore un bon nombre ; mais, à l'appel des tambours et des trompettes qui se firent entendre dans leur armée, la plupart regagnèrent le champ de bataille, qui, bien que couvert de morts et de blessés, retentissait .déjà de toutes parts des cris de triomphe des patriotes.

Chacun était couvert de poussière et de sang; la sueur ruisselait des visages enflammés par le combat. Et cependant on s'embrassait les uns les autres, on proclamait la délivrance de la patrie, on chantait, on dansait transporté de joie et d'enthousiasme.

Î88 œBVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Le général de Roumiroir, à peu près remis de sa chute , montait un autre cheval.

Bien qu'il lui eût été facile , en poursuivant l'ennemi dans les bois, de lui faire essuyer une plus grande perte, il crut trop imprudent d'abandonner à elle-même son armée en désordre, et pensa que cela compromettrait peut-être l'assaut projeté contre la ville de Diest.

C'est pourquoi il fit sonner le rappel pour forcer chacun à venir se ranger sous son drapeau.

Dès que cet ordre fut en partie exécuté, il désigna quelques compagnies pour rester sous les armes, et envoya les autres sur le champ de bataille pour relever les blessés et les porter sur des chariots.

En même temps il fit annoncer qu'on ne séjournerait pas plus d'une heure en cet endroit.

La plus grande partie de l'armée s'était répandue sur le champ de bataille. Partout on voyait emporter et panser les blessés, et enterrer à la hâte ou, pour mieux dire, cacher en terre les morts.

Le général de Roumiroir et les officiers d'état-major galopaient parmi les travailleurs et les engageaient à se hâter le plus possible.

Enfin tout se trouva fait aussi bien qu'on le peut en pareille circonstance, et l'armée se retrouva rangée sur la route, ayant à sa tète la croix rouge de Waldeghem tournée vers Diest.

,^ Les tambours et les trompettes envoyèrent leurs sons belliqueux aux échos de la forêt, et l'on se remit en marche, en chantant et en poussant des acclamation» triomphaks.

Aucun incident ne vint troubler cette marche entnouslaste. L'armée des paysans arriva en vue des tours et des remparts de la ville de Diest sans avoir rencontré un seul ennemi.

Le général s'attendait de la part de ia garnison à une résistance obstinée. C'est pourquoi, sans suspendre la marche de l'armée, il réunit autour de lui les prmcipaux chefs, stimula leur courage par d'énergiques paroles, et leur donna toutes les instructions qu'il jugea nécessaires pour assurer l'heureuse issue de l'entreprise.

Toutes ces précautions étaient entièrement superflues. Un hasard particulier avait privé la ville de Diest de sa garnison. La veille, dans la commune de Herck, voisine de Diest, les habitants avaient abattu l'arbre de la liberté, et l'on y avait à peu près anéanti un détachement français qui s'y trouvait de passage. Le commandant de la ville, ne prévoyant aucun danger, était parti avec la garnison pour Herck , afin de tirer des méfaits commis une vengeance exemplaire. Il n'avait laissé qu'une centaine d'hommes dans la forteresse.

Quand, du haut des remparts, on vit s'avancer l'innombrable armée des patriotes, les soldats français résolurent de défendre la porte d'Anvers, qui paraissait spécialement menacée, jusqu'à ce que le dernier d'entre eux eût succombé. Ils envoyèrent en même temps des messagers à cheval dans la direction de Herck, avec l'espoir que leur chef arriverait encore à temps à leur secours.

Ils se rangèrent en bataille devant la porte même, et attendirent intrépidement l'ennemi.

290 CETIVRES DE HENEI CONSCIENCE.

Le général de Roumiroir fut très-étonné de voir hs remparts dégarnis de soldats et de ne pas apercevoir de troupes qui vinssent à sa rencontre, bien qu'il fût déjà arrivé à deux ou trois portées de fusil de la ville.

Craignant une embuscade, il envoya en avant Bruno el sa compagnie pour engager une escamiouche avec la garde de la porte, et attirer ainsi la garnison en rase campagne.

La croix rouge se mit en mouvement; les hommes de Waldeghem marchèrent vers la ville. Chemin faisant, ils échangèrent quelques coups de fusil avec l'ennemi.

Le feu des Français paraissait si peu nourri , Bru était encore si exalté par la joie de la victoire remportée, que tout à coup il répéta d'une voix tonnante son cri de guerre : — Croisez la baïonnette ! en avant ! Pour Dieu et la patrie, en avant !

Le combat en dehors de la porte ne dura pas longtemps. Au premier choc, les soldats français furent impitoyablement refoulés dans la ville, et se jetèrent dans les maisons voisines, d'où ils envoyèrent encore quelques rares balles aux assiégeants.

A la voix de Karel du Lion , tous les hommes de Waldeghem escaladèrent les remparts et se mirent à agiter leurs chapeaux et à annoncer leur victoire par d'énergiques clameurs.

A cette vue, l'armée , un instant arrêtée, envoya en réponse un puissant et formidable hourra,

— En avant ! en avant ! Ce cri retentit jusqu'à la ville.

Le général fit battre les tambours et donna le signal

LA GUERRE DES PAYSiNS. 291

désiré ; mais Tenthousiasme était trop grand : au lieu de s'avancer en bon ordre, toutes les compagnies se mirent à courir et, comme un torrent qui emporte tout, se précipitèrent dans la forteresse en poussant des cris de Irioraplie *.

Bien que. les patriotes, conti'e leur attente, eussent trouvé la ville de Diest dépourvue de tout approvisionnement, ils résolurent néanmoins d'en faire le centre de leurs opérations ultérieures et de la défendre avec vigueur contre les attaques des Français.

Déjà, quelques jours auparavant, on avait appris avec surprise à Bruxelles le soudain et menaçant accroissement de l'aimée des patriotes. Le général en chef 2olaud avait envoyé des ordres dans toutes les parties du pays et même à Paris pour obtenir en toute hâte de nombreuses troupes de renfort.

Dans les lettres officielles et dans les proclamations on parlait bien, selon l'habitude , avec une dédaigneuse pitié de la lâche poignée de brigands fanatiques ; mais, au fond, on n'était p^s si rassuré.

Le feu de l'insurrection pouvait s'étendre sur la Belgique entièrf ; et faire soulever les villes elles-nièmes ;

1 . iJruxeUeSs 25 brumaire. — Le 22 au matin, un nombreux corps d'insurgés ï'cst jeté sur la '^lle de Diest, tellement à Timproyiste qu*uu n'a pas eu le temps; de fiûr. La garnison, bien que forte seulement de 120 à 130 bommes, a résisté aTec bravoure aux insurgés et, bien que ceux-ci fussent en nombre de quelques milliers, s'est défendue avec énergie. Mais les rebelles ont forcé les portes et Pénétré âaajs k -vGle. {Gctiissfte i' Amers, 7 frimaire, an tii, h» IS),

les puissances coalisées et les émigrés pouvaient y voit un moyen d'attaquer la France par notre terriioire. A peine venait-on, à l'ouest, d'étouiFer dans des torrents de sang l'insurrection vendéeiine^ que dans te nord les royaliste,, naraissaient rassembler toutes leurs forces pour engager une lutte nouvelle et non moins opiniâtre, C'est pourquoi il fallait ^ selon le systènie adopté par la République française , réunir une puissance formidable afin d'écraser d'un seul coup l'insurrection sous l'irrésistible poids du nombre.

Les patriotes virent, dès le lendemain de leur entrée à Diest, des colonnes mobiles s'approcher de la ville pai différents côtés et s'établir à quelque distance dans des camps retranchés , avec l'intention évidente de cerner la ville et de lui couper toute communication avec le reste du pays.

Pour le moment, les Français n'entreprirent rien contre la forteresse; ils se ienaient tranquilles dans leurs retranchements et semblaient, dans un but mystérieux, demeurer dans une complète inaction. En attendant, ils interceptaient tout convoi de vivres ou de munitions de guerre et poursuivaient ou taillaient en pièces les petits ■"orps isolés qui se rendaient à Diest pour prêter aide aux paysans.

Cependant, quand un convoi annoncé ou une importante troupe auxiliaire se montrait dans le lointain , une partie de l'armée patriote sortait de la ville et passail de vive force à travers les colonnes mobiles pour aim ner dans la place provisions et auxiliaires.

Dans ces petits combats qui, tant du côté des Belges

que de celui des Français, n'avaient pas de but décisif, on perdait beaucoup de monde sans apparente utilité.

Le général de Roumiroir comprenait bien qu'il eût peut-être été plus avantageux d'entrer en campagne avec son armée entière et de tomber sur les colonnes mobiles avant que des renforts trop considérables leur lUTivassent; mais il s'arrêta, pour plus d'une raison, à la décision contraire.

Il voulut conserver la ville de Diest, quelques sacrifices qu'il fallût faire pour cela. Il ne doutait pas que la possession de cette place n'éveillât dans le pays un vif enthousiasme et ne décidât nombre de gens à prendre les armes contre les Français; il espérait aussi que la nouvelle de la victoire remportée et sa position dans une forteresse ferait accourir sous ses ordres tous les insurgés dispersés. D'ailleurs, l'attitude des Français lui semblait inexplicable; il se croyait en droit de penser que l'ennemi voulait l'attirer avec son armée en rase campagne pour pénétrer alors, par surprise, dans la ville.

Quoi que pussent lui dire plusieurs officiers , quelque haut que murmurassent les soldats, le général persista dans sa première résolution. On fit quelques petites sorties ; mais, comme Belges et Français semblaient éviter également un combat sérieux, il n'y eut guère que des escarmouches particulières sans grande importance.

Toute cette nuit-là Bruno , en qualité de capitaine, avait monté la garde à l'une des portes de la ville avec la moitié des hommes de sa compagnie. L'autre moitié devait participer à une sortie résolue pour le matin; aiaiSj comme le capitaine était très-fatigué, on avait

2M œUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

confié à son lieutenant Karel du Lion le commandement de cette demi-compagnie.

Bruno, relevé de garde, était retourné chez lui el s'était jeté sur un fauteuil pour prendre un peu de rp pos. C'était dans une grande salle d'une des principa habitations de Diest; le jeune homme avait la tête appuyée sur une table et paraissait dormir.

Non loin de lui, à une autre table , étaient assises sa mère et Geneviève, qui s'entretenaient à voix basse. Auj gestes et à la physionomie des deux femmes , on pouvait deviner la joie et l'espérance qui remplissaient leoï cœur.

Elles jetaient parfois ui? alfectueux regard sur Brun mais ne troublaient pas san repos.

Auprès d'elles, à quelques pas de distance^ était as le vieux curé de Waldeghem, tout absorbé par la lectr de son bréviaire.

A l'autre bout de la salle, Jean le domestique n toyait l'épée et les pistolets de son maître.

Bien que les femmes parlassent de manière à ût" entendues et que le domestique sifflât doucement un populaire, ces bruits assourdis et contenus ne troublai pas, en réalité, le silence de ce lieu.

Tout à coup une clameur désolée se fit entendre ù i porte. Chacun fut frappé d'une anxieuse stupéfaction; Bruno lui-même se leva brusquement réveillé en sursaut...

La porte s'ouvrit ; le vieux brasseur, père de Simon, 8e précipita dans la chambre et tomba en gémissant aux pieds de Bruno. Des larmes abondantes coulaient sur

les joues du vieillard; il leva des mains suppliantes vers Bruno ^ et voulut parler j mais il ne put balbutier qu'un mot .

— Au secours ! au secours !

Le jeune homme, surpris de l'attitude du brasseur ei profondément touché par la vue de sa douleur, le releva,, lui prit la main en la sen-ant d'une consolante étreinte , et demanda :

— Mon pauvre ami Meulemans. quel terrible malheur vous a donc frappé pour que vous soyez dans une tellè désolation?

— 0 Bruno, répondit le brasseur en gémissant, vous seul pouvez me venir en aide, me sauver. Mais vous rejetterez ma prière, n'est-ce pas? Il vous a fait tant de mal...

— Que voulez-vous dire? Ciel! de qui parlez-vous? s'écria Bruno avec un pressentiment plein d'anxiété.

— Mon fils, reprit le brasseur, mon fils est prisonnier; Karel l'a amené dans la ville. Le général l'a condamné à mort. Deux heures, deux heures encore, et les balles le frapperont... Oh ! grâce, grâce pour le seul enfant que Dieu m'ait donné !...

Bruno, tout tremblant, bondit en arrière. Sur son visage se dessina un sourire de satisfaction qui perça le cœur du brasseur et lui arracha ime douloureuse exclamation.

Jean le domestique, qui venait de se rapprocher, mit aussi, et disait d'une voix pleine de jubilation :

— Enfin, le serpent est pris! On va lui écraser la tête; il ne mordra plus personne...

Les autres personnes qui se trouvaient dans la sal s'étaient levées en même temps et contemplaient avec une émotion profonde ce triste spectacle.

— Ah ! Bruno , reprit le brasseur d'une voix suppliante, pardon, grâce, oubliez le mal qu'il vous fait!

— Mais que désirez-vous donc de moi? demanci;: Bruno d'un ton mécontent.

— Une seule parole, une seule parole, répondit ; brasseur. Karel demande la mort de Simon; il est impitoyable comme un homme sans cœur. Le général a condamné mon malheureux fils à être fusillé. Vous seul au monde pouvez me donner son salut. Et, Bruno, voyez combien je me fie à votre bonté : vous êtes celui qu'il a le plus haï et persécuté ; et pourtant son pauvre père est là, prosterné à vos pieds, et implore de vous sa délivrance. Soyez miséricordieux ! oh ! ne repoussez pas ma prière !

— Comment, s'écria Bruno avec une sorte d'horreur, vous me demandez que j'aille, moi, délivrer Simon Brutus, cet odieux tyran, ce lâche assassin? que je sauve la vie d'un monstre qui a trahi sa patrie et versé, avec une affreuse joie, le sang de ses frères ? Mais comment est-il possible, baes Meulemans, que vous osiez compter à ce point sur ma faiblesse ou sur ma' lâcheté?

— Ah ! je suis son père ! s'écria le brasseur avec un accent déchirant; c'est mon sang qui va couler !

Ce cri , perçant le cœur comme un poignard , émut profondément Bruno; deux larmes coulèrent sur se» joues, tandis qu'il disait d'une voix toujours sèche :

— Pauvre ami, votre douleur m'arrache des larmes, mais la destinée me force à rester inflexible. Pour Simon Brutus je ne fais pas un pas ; au contraire , si un mot de moi pouvait hâter sa mort, je prononcerais ce mot, je devrais le prononcer !

Le malheureux père se retourna et se traîna vers la mère de Bruno en levant les mains au ciel :

— Oh vous êtes mère ! dit-il d'une voix navrante, vous m'avez dit ce que vous avez souffert à Hérenthals lorsque votre lils était condamné à mourir. J'ai pleuré en vous entendant, car je sentais les cruelles douleurs qui ont brisé votre cœur maternel. Ah ! je souffre le même martyre, moi aussi j'endure mille morts. Oh, en souvenir de vos amères souffrances , aidez-moi ! aidezmoi !

Déjà le prêtre s'était approché de Bruno et s'efforçait par de paternelles exhortations de l'amener à des senliments de miséricorde; mais le jeune homme, l'œil fixé sur le sol, ne répondait que par ces impitoyables paroles :

— Je ne le puis... c'est impossible !....

Sa mère et Geneviève, profondément touchées de la douleur du brasseur, s'étaient aussi rapprochées de Bruno.

La mère lui saisit la main et lui dit, les yeux remplis de larmes :

— Mon fils, à Hérenthals, ta mère aussi a pleuré ta mort prochaine. Un chrétien ne peut faire endurer une semblable douleur, un pareil désespoir, d'aussi indicibles souffrances même aux ennemis da sa patrie. Baes

Meulemans est notre ami, il faut le délivrer de sa mortelle souffrance. Si Simon nous a fait du mal, ton pardon en sera d'autant plus méritoire au yeux de Dieu. Oh, je t'en supplie, n'écoute pas la voix de la vengeance, délivre ton ennemi, si c'est possible. Je te bénirai pour cette action, comme pour ia plus grande preuve de la bonté de ton âme !

— Cela ne se peut, ma mère ! répondit Brmio du ton d'une inflexible résolution.

— Non , non , pas de grâce ! cela ne se peut ! TépéU le domestique au grand étonnement de tous.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! vos cœurs sont-ils donc de pierre ? s'écria le brasseur, pour que vous soyez si cruels et si insensibles à ma douleur ?

Geneviève qui , frappée de stupéfaction , était restée jusque-là muette et tremblante, s'approcha davantag du jeune homme et dit :

— Bruno, je ne vous reconnais plus. Moi aussi j'eus, peut-être souhaité la mort de Simon Brutus alors qu'il était en plein pouvoir de satisfaire ses instincts pervers, alors qu'il pouvait nous menacer de nouveaux malheurs; mais maintenant il est vaincu, maintenant il ne peut plus nuire à personne ! Oh ! ne suivez pas l'exemple des cruels sans-culottes. Laissez la charité l'emporter sur la haine. Si vous ne voulez rien faire pour Simon lui-même, faites du moins quelque chose pour son malheureux père. Bruno, mon cher Bruno, écoutez ma voix, souvenez-vous que vous êtes chrétien et que vous devez être miséricordieux....

— Geneviève , Geneviève , pour l'amour de Dieu ,

taisez-vouSj répondit Bruno tout frémissant; ce que vous demandez est impossible !...

— Giell est-ce bien vous, vous, Bruno, qui parlez ainsi? s'écria Geneviève en fixant un regard sévère sur les yeux du jeune homme. Gomment ! un pauvre père se traîne à vos pieds, un prêtre à cheveux blancs vous demande grâce au nom de Dieu, votre mère, votre amie tendent vers vous des mains suppliantes... et vous demeurez insensible , implacable comme un boiu'reau !

Bruno, circonvenu par tous, assailli de supplications et de prières, paraissait sou&ir horriblement :

— Ma mère, Geneviève, dit-il d'une voix brève et rapide , en saisissant les deux femmes par la main et en leur indiquant la porte, partez, quittez cette place pour un instant, allez dans votre chambre ! je vous en prie, je vous en supplie , je l'exige , je le veux !

Sa voix était si impérieuse, eon trouble si profond que sa mère et Geneviève lui obiiirent avec une sorte de résignation passive, et probablement aussi avec l'espoir qu'en leur absence il se dévoilerait des mystères dont la révélation disposerait plus favorablement Bruno.

Lorsque le jeune homme rentra dans la chambre il était pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres. Il courut au brasseur, l'entraîna vivement dans un coin retiré de la salle, et dit d'une voix rauque et étranglée : v

— Ah ! vous me croyez cruel, inhumam ? Mais soyez vous-même juge entre votre fils et moi ! Jugez si Dieu me pardonnerait au cas où je deviendi^ais le sauveur du

plus lâche des assassins.... Votre fils? il a tué mon père... il a jeté son cadavre dans un bourbier !

Bruno, comme épuisé, laissa tomber sa tête sur une table placée devant lui :

— Oh , malheur ! malheur ! s'écria le brasseur en levant les mains au-dessus de sa tête et en courant éperdu vers la porte; et moij, misérable, qui venais demander grâce ici !

Il allait quitter la salle, mais le curé lui fit impérieusement signe de revenir. Le pauvre père se laissa tomber sur un siège en fondant en larmes.

Le vieux prêtre s'approchant de Bruno lui dit d'un ton calme et solennel :

— Bruno, Bruno, vous avez péché contre Dieu. Ainsi vous croyez que votre père mort , qui est là-haut dans le ciel, nourrit encore une pensée de vengeance et exige que le sang humain coule pour être satisfait... Pensées païennes , mon fils ! Si une âme qui se trouve dans le sein de Dieu était eiîcore capable de ressentir quelque douleur, votre conduite plongerait celle de votre père dans le deuil et la tristesse. Savez-vous ce que la loi de la charité vous ordonne ? Jésus lui-même l'a proclamé , lorsque, suspendu à sa croix sanglante, il a supplié son père de pardonner à ses ennemis, à ses meurtriers. C'est là le saint exemple qu'il vous faut suivre, si le salut de votre âme vous est cher. Parlez Bruno , écouterez-vous votre ressentiment, votre désir de vengeance, ou la voix du Sauveur, ?ous arrivant du haut de la croix à travers les âges, trouvera-t-elle un écho dans votre cœur ?

Le jemie homme , tout tremblante semblait en proie

à une violente lutte intérieure, il ne répondait pas... Le prêtre reprit d'un ton plus sévère.

— Quelque coupable qu'il soit, Simon est votre frère, il est homme comme vous. A ce titre vous devez lui pardonner. Je vous l'ordonne au nom de celui dont je suis le ministre !

Il saisit la m,iin du jeune homme et continua d'une voix adoucie :

— Bruno , mon fils bien-aimé . resterez-vous sourd à la voix de Dieu? Oh! élevez votre âme jusqu'à la générosité la plus subUme ; atteignez , atteignez la perfection chrétienne. Pardonnez ! et priez pour celui qui vous a accablé de douleurs et de maux !

— 0 mon Dieu, mon Dieu! s'écria le brasseur, la cloche ! Déjà une heure passée !

— Eh bien? demanda le prêtre au jeune homme tremblant.

Bruno se leva tout à coup, s'élança vers le brasseur, lui saisit la main, et dit en l'entraînant vers la porte :

— Eh bien, je cède... Dieu exige de moi un temble sacrifice... Venez, venez, je le sauverai, lui que mon pauvre père... Oh! hâtons-nous j vite, la force m'abandonnerait... Venez!

En disant ces mots il sortit de la salle avec le brasseur et disparut dans la rue...

Ce matin-là on avait fait une sortie assez vive et l'engagement avec les Français avait été plus sérieux que les précédents. Dans la lutte, le cheval de Simon Brutus avait été abattu, et comme il était tombé désarmé sur le

sol, Karel du Lion l'avait de sa propre main fait p;;sonnier.

La compagnie de Waldeghem avait traîné Simon Brutus au quartier général, et là avait demandé au général la mort immédiate du captif.

Les prisonniers que les paysans avaient faits ks jours précédents étaient enfermés au grand corps de garde. On les traitait avec bonté ^ et on leur prodiguait largement tous les soins qui pouvaient adoucir leur sort.

Il y avait donc lieu de penser que le général refuserait d'accueillir la demande de vengeance de Karel du Lm et de ses compagnons. Mais les accusations portées contre Simon Brutus étaient extrêmement graves; en outre il était belge, brabançon et campinois; il avait exercé contre ses propres compatriotes les plus cruelles persécutions, arrêté le vénérable curé, profané et pillé l'église... Mais ce qui parlait plus haut encore contre lui, c'était le sourire provocateur qui errait sur ses lèvres pendant que le général lui reprochait sa conduite si peu patriotique.

Quelques olBciers d'état-major se constituèrent immédiatement en conseil de guerre, et Simon Brutus fut condamné, par exception, à être passé par les armes. On lui avait accordé deux heures pom* se préparer à la mort.

On l'avait sur-le-champ enfermé dans un bâtiment isolé, et on lui avait donné pour gardes les hommes mêmes qui, à l'expiration des deux heures accordées, devaient le fusiller sur la place qui se trouvait derrière sa prison.

LA GTIERRE DES PATSAKS. 303

Tandis que le pauvre brasseur implorait sa grâce aux pieds de Bruno, Simon Brutus était assis, dans sa prison, sur le rebord en bois d'un lit de corps de garde. On ne pouvait lire sur son visage ni anxiété ni crainte, seulement la pensée d'une mort imminent^e semblait l'avoir plongé dans sérieuses réflexions. Son regard immobile était vaguement fixé dans l'espace , et par moments il secouait la tête avec dépit.

Puis il parut plus visiblement ému, et des sons à peine perceptibles s'échappèrent de sa poitrine. Ce n'étaient pas à proprement parler des paroles qui tombaient de ses lèvres, ce n'étaient que des pensées prenant une forme plus ou moins distincte et flottant sur ses lèvres, sans qu'il le sût, comme un vague murmure :

— Ces infâmes brigands , ils m'ont donc en leyr pouvoir ! Gomme ces tigres hurlaient pour avoir mon sang ! Comme leurs yeux s'enflammaient à la vue de leur proie ! Ainsi, c'en est fait de Simon Brutus : sa bobine est filée ! Mourir ! ce n'est pas le plus'beau moment de la vie. — Pour ces fanatiques superstitieux la mort doit être moins amère : on leur a fait accroire qu'il y aura encore quelque chose après ce monde-ci. Pour moi la balle , c'est la fin , l'anéantissement ! Allons, allons, à quoi bon songer à cela ? S'il n'y a plus de bien après, ii n'y aura plus de mal non plus. Et puis; nourquoi m. plaindrais-je ! La guillotine a dix fois ouvert sa gueui sanglante pour m'engloutir, — et chaque fois le sort m'a épargné , tandis que mille autres , — plus nobles^ plus courageux, plus intelligents que moi, — sont tombés dans l'insatiable gouffre... Maintenant, c'en est fait

pourtant; c'est fini pour tout de bon... Tous les rêves d'élévation, de puissance, de gloire, c'étaient des rêves... Je rêvais pour m'éveiller enfin dans l'immensité du néant!... Mais ce que j'ai aidé à fonder ne périra pas: la République française, l'affranchissement de l'humanité , la liberté , la lumière , la raison , tout cela durera à /'amais, — et peut-être, après ma mort, mon nom serat-il parfois prononcé avec respect... Vanité ! Que fait à celui qui est anéanti qu'on se souvienne de lui ? — Et pourtant cette pensée est consolante et douce... Il y a donc, dans l'âme de tout homme, une aspiration innée à continuer de vivre après la mort? Et si ce mystérieux désir pouvait être une vérité? Si en effet quelque chose d'impérissable que nous ne comprenons pas, vivait en nous?

Cette dernière réflexion parut susciter en lui toute une série de pensées saisissantes. Son regard se fixa sur le sol, et, au bout de quelque temps il murmura de nouveau :

— Oh! qu'il est horrible, ce sombre abîme qu'on nomme éternité ! Et ce serait là la fin de l'homme : mourir, disparaître comme un animal, comme une brute, comme un chien ! Pourquoi donc alors la conscience du néant qui l'attend ne lui est-elle pas ôtée, comme au chien? Pourquoi, s'il doit être anéanti, avoir versé dans son sein la soif de l'immortalité? C'est peut, être le fruit de notre première éducation, la suite des niaiseries qu'on nous a fait accroire... Mais la nature de l'homme se révolte à l'idée que tout , avec la mort du corps, soit anéanti en nous. Tous les peuples, les

sauvages même, espèrent une vie meilleure. Oh ! redoutable énigme!

Simon Brutus poursuivit quelque temps encore cette méditation. Son âme luttait évidemment contre les principes impies qu'il avait adoptés, et il s'efforçait de réveiller en lui l'idée d'un avenir au delà de cette vie. Cependant , quelque souvent que les réflexions du condamné le ramenassent à cette pensée, son orgueil la chassait chaque fois.

Enfin d'autres idées parurent s'emparer de lui; il reprit d'une voix calme :

— C'est étonnant ! comme la mort qui s'approche évoque tout distinctement sous nos yeux ! C'est un miroir dans lequel nous pouvons contempler et nous-mêmes et tout ce que nous aimons ou détestons, depuis le berceau jusqu'à la tombe qui nous attend! Mon pauvre père ! je ne lui ai causé que honte et chagrin !... Et lui, lui, eût sacrifié sa vie pour me voir heureux. Pleurerat-il ma mort ou se réjouira-t-il de la fin de celui qui a empoisonné son existence!... Geneviève, toi aussi, je t'ai fait souffrir; mon amour fut ton malheur. Ah! j'ai tout sacrifié à la grande œuvre... Mon inexorable devoir, ma profonde conviction a trouvé tout impuissant à contrebalancer l'affranchissement du monde et la réhabilitation de l'humanité déshéritée. Si cependant je pouvais voir encore une fois mon père, l'embrasser, lui dire qu'au fond de mon cœur il y a toujours eu pour lui im ardent sentiment d'affection.

n passa la main sur son front comme pour chasser des pensées plus tristes. Après quelques instants, il se

leva, et dit d'une voix plus haute et avec an amer sourire :

— Simon, Simon ! l'idée de la mort ferait-elle de toi un lâche? Toi qui, cent fois en ta vie, as bravé les balles et la guillotine sans la moindre crainte, tu irais plier et faiblir maintenant parce que tu sais positivement que tu vas mourir tout à l'heure ! Bah! bah ! ce qui est fait est fait; ce que le sort décide doit s'accomplir... Aujourd'hui ou demain, il faut toujours que la mort nous atteigne... J'eusse préféré finir sur un champ de bataille ; mais il paraît que j'ai tiré un mauvais numéro à la grande loterie. Eh bien! pas de faiblesse, Simon ; montrons encore une fois aux stupides ennemis de la République française que Simon Brutus sait mouiir comme il a vécu, sans peur et en se raillant de 1; mort!... Essayons si la dernière pipe nous paraîtr; bonne encore,..

Ce disant, il tira de sa poche une pipe garnie en argent, îa remplit de tabac, battit le briquet, s'assit, et se mit à lancer en l'air de grosses bouffées de fumée.

Plongé dans une profonde rêverie, il suivait de l'œi! les capricieux nuages qui s'échappaient de sa pipe en flocons bleuâtres, et les suivait dans leur ascension jusqu'à ce qu'ils se confondissent avec l'air et disparussent tout à fait.

— Et c'est là la vie? murmura-t-il en souriant amère^ ment; on le dit. Combien c'est faux! La vie est une lutte contre tout, un ardent et fiévreux désir de vaine gloire; une course folle vers un but incertain , une orageuse navigation sur l'océan du doute. Elle ne se déroute pas

si placidement, elle ne disparaît pas si insensiblement ; car, après la sanglante lutte qu'on nomme la vie, vient enfin la mort qui déchire et brise violemment tout dans l'homme... la mort, qui, pour torturer davantage encore sa victime, lui montre comme la fin, le but de tous ses efforts, un abîme sans fond, — un abîme dans les sombres profondeurs duquel une insoluble énigme grimace ironiquement.

En ce moment son attention fut éveillée tout à coup par le bruit d'une clef qui grinçait dans la serrure.

— Déjà ! s'écria-t-il ; je pensais vivre une heure encore... Soit; la pipe est fumée du moins...

Il fixa sur la porte un regard hautain et dédaigr.eux ; mais celle-ci s'était à peine ouverte qu'un cri s'échappa de son sein et qu'il s'élança, les bras ouverts, ens'éeriant :

— 0 mon père, mon père! je puis vous embrasser une fois encore avant de mourir !

Le vieillard, muet et fondant en larmes, se suspendit au co;! de son fils et faillit s'évanouir d'émotion sous l'ardent baiser que Simon imprimait sur ses lèvres.

Simon Brutus le conduisit vers le lit, et, pressant dans ses mains avec une fébrile tendresse les mains de son père, il lui dit d'une voix émue :

— Ah ! mon père, combien je suis heureux de te voir une fois encore ! Le seul vœu que formât mon cœur est accomph ! Sois courageux , mon père : la mort ne m'épouvante point. Les larmes qui s'échappent de mes yeux sont des larmes de regret, de ce que l'inflexible sort m'ait imposé le devoir de te faire souffrir. Oh ! je t'aime

308 CEUVEES DE HENKI CONSCIENCE.

bien pourtant. Au bord de la tombe déjà béante, ton image seule était sous mes yeux !

Le vieillard serra de nouveau son fils dans ses bras, e! répondit d'une voix alFectueuse :

— Tais-toi, cais-toi, Simon ! il y a encore de l'espoir. Dieu exaucera ma prière, on te fera grâce.

— Pauvre père ! reprit Simon Brutus en soupirant. Pourquoi te préparer de nouvelles douleurs? Acceptons la destinée telle qu'elle est...

— Non , Simon ; ne désespère pas, mon fils. Peut- ' être, en ce moment même, le général signe -t-il la

grâce?

Un sourire d'incrédulité erra sur le visag-B du condamné; il regarda son père avec compassion :

— Un millier de loups ont pris un lion ; tu crois que les loups laisseront échapper le lion? Non, ne nous faisons pas illusion : ils ont soif de mon sang, et, je l'avoue, je leur en ai donné bien des raisons.

— Simon , mon fils, tu ne sais ce qui se passe, dit le père avec joie; tu ne mourras pas. Bruno lui-même est allé se jeter aux pieds du général pour implorer ta grâce.

— Bruno? Bruno? dit Simon Brutus avec un ricanement plein de haine. Bruno me sauverait? Malheureux père, a-i-il été assez cruel pour te faire accroire cela^ Ah ! l'hypocrite 1 s'il pouvait arracher ma chair de mes os, lambeau par lambeau, il le ferait avec joie. Il est mon ennemi mortel depuis sa naissance ; je le hais depuis le premier jour oii je l'ai vu. Oh! on s'est affreusement raillé de toi, mon père! on a voulu se faire un jeu

de ta douleur, prolonger tes souffrances par ce vain espoir ! — Infâmes! lâches bourreaux!

Le vieillard mit la main sur la bouche de son fils, et dit avec horreur :

— Simon , tais-toi ! tu blasphèmes Dieu ! Tes paroles me font frémir. Je te le dis, et c'est bien vrai, j'ai moimême accompagné Bruno chez le général.

— Et as-tu entendu aussi ce que Bruno lui disait?

— Je ne suis pas entré, mon amour m'a irrésistiblement poussé vers mon fils...

— Et qui peut savoir, mon père, ce que dit et fait Bruno?

— Moi, Simon; il implore ta grâce, il fait valoir toutes ses souffrances, tous ses services, pour obtenir cette unique faveur.

— Mais c'est impossible ! J'ai fait fusiller son père, j'ai repoussé les prières de sa mère ! Bruiio doit savoir cela?

— Il le sait; et cependant il veut te sauver de la mort...

Le prisonnier, comme s'il se fût senti vaincu, laissa tomber la tête sur sa poitrine, et son regard se baissa vers le sol. Bientôt il se révolta contre cette conviction de la générosité de Bruno qui pénétrait dans son cœur.

— Cela ne se peut! murmura-t-il ; j'ài cherché la mort de Bruno comme un bonheur ardemment désiré; j^ai sacrifié son père à ma vengeance ; je l'ai accablé de douleur, et je le réservais encore à la persécution , à la souffrance et à la mort... Et il me sauverait? N'est-il donc pas homme comme moi?

Le père saisit la main de son fils, et dit d'une vois calme et solennelle :

— Simon , mon pauvre fils, tu as perdu dans ta vie terrible la plus belle fleur de ton âme. Ah ! l'incrédulité t'a ôté la force de comprendre une semblable générosité, un sacrifice aussi surhumain, n'est-ce pas? Et pourtant un seul mot suffit pour tout expliquer : Bruno est chrétien!

— Chrétien ! chrétien ! murmura Simon Brutus avec une amère ironie ; la conduite de mon ennemi n'est pas aussi désintéressée. Ah ! je comprends ce que c'est. Geneviève s'est souvenue qu'elle m'a aimé jadis; Geneviève le domine, elle veut me sauver.

— Tu te trompes, Simon, reprit le père; Geneviève a supplié Bruno en ta faveur; il a écouté ses supplications aussi peu que les miennes, aussi peu que celles de sa mère. Mais lorsque notre vieux curé lui a représenté Jésus crucifié demandant grâce pour ses persécuteurs, la voix de Dieu a touché Bruno, Le général restât-il inflexible, celui que tu nommes ton ennemi mortel en souffrirait comme si tu étais pour lui un frère chéri. Ainsi, mon bon Simon, ne calomnie plus s» bonté !

Pendant longtemps le prisonnier demeura plongé dans une profonde méditation ; il secouait par moments la tète d'un air d'hésitation, tandis que le mot ; chrétien ! s'échappait encore de sa bouche.

Le vieillard serra encore la main de son fils, et lui demanda avec une affectueuse tendresse :

— Simon , si on t'accordait ta grâce , refuserais-tu

LA GUERRE DES PAYSANS. 31t

donc d'adoucir l'amertume de ma vie? Ne tâcherais-tu pas de revenir à de meilleures idées?

— De meilleures idées ? répéta Simon ; rien au monde ne peut affaiblir mes convictions républicaines.

Le ton inflexible avec lequel ces paroles furent prononcées attrista visiblement le vieillard; cependant il parut maîtriser sa douleur^ et reprit :

— Soit donc ! . , mais tu abandonneras cette vie barbare et impie, n'est-ce pas? Tu donneras à ton pauvre père quelques jours de paix encore? Tu viendras demeurer avec lui, adoucir et consoler ses dernières années par fca présence ?

— Dans la Gampine? A Waldeghem? demanda Simon avec mécontentement.

— Oh! cela m'est indifférent, pourvu que tu sois avec moi, répondit le père. Je vendrai nos terres; nous irons demeurer dans un autre pays, fût-ce même en France. Partout où mes yeux pourront te voif je serai heureux. Et s'il pouvait se faire que notre calme et paisible existence ouvrît ton âme à la vérité , si cette âme pouvait recevoir un seuljrayon d'en haut, je remercierais Dieu, je bénirais mon enfant, et, plein d'espoir, je fermerais les yeux dans les bras d'un fils bien-aimé.

Deux larmes, les premières qu'il eût versées depuis qu'il était homme, coulèrent sur les joues de Simon. Il passa son bras autour du cou de son père et l'embrassa.

— 0 mon père, dit-il avec un soupir, comme ton amour est infini ! Ainsi tu laisserais dans mon âme sans les troubler mes convictions républicaines ? Merci donc ! Ce que tu me demandes est difficile. Celte guePre sera

bientôt terminée. Jusque-là je ne puis renoncer à la mission dont on m'a chargé... Mais après... après nous ferons ce que tu viens de dire... Et peut-être, ô mon père , peut-être ton plus doux espoir se réalisera-t-il en partie. Je le sens, il y a une place vide dans mon cœur, quelque chose qui me manque et qui m'effraie. Peut-être l'orgueil m'a t-il trompé... Ah! quoiqu'il en soit, je te sacrifierai tout; ma carrière, mon avenir, la gloire que j'avais rêvée. Puissé-je, au prix de tout cela, te faire oublier les souffrances que tu as éprouvées !

Du lit de camp le brasseur se laissa tomber à genoux sur le plancher , leva vers le ciel des mains suppliantes et s'écria avec une sorte d'égarement :

— Merci, ô mon Dieu, de ce que vous me rendez mon fils! Ah! achevez votre œuvre, éclairez son cœur, il n'est pas tout à ff\it perverti, il y reste encore de l'amour...

La porte de la prison s'ouvrit, le chef de la garde parut sur le seuil :

— Encore un quart d'heure ! dit-il. Préparez-vous. L'ordre est formel : sur le coup de onze heures l'arrêt doit être exécuté...

Le brasseur bondit en poussant un cri terrible. Il tira sa montre avec une fiévreuse anxiété et s'écria en fixant sur le cadran un œil égaré :

— Oh , c'est vrai ; nous perdions la tête. Encore un quart d'heure? Je cours, je vole , je reviens...

En disant ces mots il se précipita hors de la prison et traversant les gardes stupéfaits, s'élança dans la rue.

— Je l'avais bien pensé ! murmura Simon Brutus en

LA GUERRE DES PAYSANS. 3t3

s'asseyant sur le lit, il est impossible qu'ils m'épargnent. Pauvre père !

Le chef de la garde referma la prison.

Un profond silence régna pendant quelque temps dans la maison qui servait de corps de garde.

Simon Brutus était assis , immobile et la tête dans les mains. Les minutes qui s'écoulaient lui paraissaient des siècles.

Enfin il entendit un traînement de sabres et un bruit de fusils.

Le chef de la garde entra avec quatre hommes dans la prison et dit :

— L'heure va sonner. C'est bien malheureux , camarade. Nous avons pitié de vous ; mais c'est le sort de la guerre. Rendez du moins notre mission moins pénible en vous soumettant.

En disant ces mots^, il tendit au prisonnier un mouchoir blanc en lui faisant signe de se l'attacher sur les yeux.

Mais Simon Brutus le lui rendit avec un calme sourire, et répondit en se levant pour suivre ses gardes :

— Croyez-vous donc qu'un soldat de la République française n'ose regarder la mort en face ? Allons , je donnerai moi-même le signal du feu.

En ce moment le brasseur reparut dans la prison. Il se jeta en hurlant au cou de son fils et, comme insensé, cria aux gardes :

— Non, non, le général est au conseil de guerre... Restez , attendez, on délibère sur son sort. Attendez, on va venir; encwe quelques minutes...

— Avez-vous vu le général ? lui avez-vous parié '? demanda le chef.

— Mon Dieu, non! répondit le brasseur hors de lui, on ne peut lui parler; il délibère^ il va faire grâce... mais tout de suite... maintenant... à l'instant....

Le chef essuya une larme qui coulait sur sa joue, mais il paraissait bien décidé à rempUr impitoyablement sa nuission.

Il appela quelques hommes du corps de garde et leur fit signe d'emmener le vieillard hors de la prison.

Le brasseur, qui s'en était aperçu, se jeta en gémissant sur le sein de son fils. Ils échangèrent quelques baisi s fiévreux. Simon Brutus prononça le suprême adieu et murmura à l'oreille de son père quelques paroles de consolation. Puis lui-même se dégagea de ses bras et le remit aux mains de ceux qui devaient l'empêcher d'assister à l'atîreux spectacle de la mort de son fils.

Simon Brutus fut conduit sur la place où devait avoir lieu l'exécution. Son père infortuné sé tenait sur la porte du corps de garde et regardait , frémissant et trépignant, en proie à une douloureuse impatience , dans la rue qui menait à l'hôtel de ville.

Tout à coup il lui échappa un cri , cri étrange, cri joyeux pourtant et si perçant qu'il retentit jusqu'à la la place et frappa les gardes de stupéfaction.

Le brasseur s'était précipité, les bras levés, au-devant d'un homme qui accourait vers lui en pleine course et tout hors d'haleine.

— Bruno! Bruno i criait-il... vite! vite! ou il sera trop tard !

L\ GTJEaRF DES PAYSANS. 31!i

Mais Bruno passa rapidement devant lui, sans lu: adresser la parole , traversa le corps de garde , vola sur la place, et courut aux gardes qui , déjà en position n'attendaient plus que le commanc'.ement du ccJndamné iui-même pour lui envoyer dix balles dans la poifrine.

— Arrêtez ! arrêtez ! s'écria Bruno , le génépi lui fait grâce !

A ces mots il tendit au chef un ordre écrit ; mais au même instant son regard rencontra le regard de Simon Brutus.

Tous deux devinrent d'une pâleur mortelle. Bruno se détourna et s'enfuit à travers le corps de garde , dans la rue.

Le vieux brasseur apparaissait sur la place; il se jeta à demi-mort au cou de son fils.

Celui-ci , comme s'il eût été anéanti , s'appuya contre le mur ; il ne semblait pas remarquer la présence de son père , et en proie à une sorte de délire il se disait à luimême : — Bruno ! Bruno m'a sauvé !

C'était le lendemain , dans l'après-dinée.

Un morne silence planait sur la ville ; on n'entendait

que les retentissantes détonations du canon, le sifflement

des projectiles meurtriers et le bruit des vitjes brisées

par l'explosion des obus et des bombes.

On n'apercevait pas un bourgeois dans les rues, toutes

les portes étaient fermées. On pouvait présumer que les

habitants, saisis de terreur à l'approche d'un danger de mort, s'étaient cachés dans les caves, tant pour ne pas être atteints par les boulets que pour échapper à la vengeaftce des vainqueurs lorsque la lutte serait terminée.

A l'exception de quelques compagnies, les patriotes se tenaient sur les remparts pour faire face aux assauts de l'ennemi et les repousser. Us avaient creusé dans le sol des fosses profondes, et s'y tenaient à l'abri des boulets qui passaient sans cesse au-dessus de leurs têtes pour aller s'abattre dans la ville.

Comme ils ne possédaient pas d'artillerie, et que les Français se tenaient à dessein hors de la portée des fusils, les paysans ne pouvaient faire aucun mal à l'ennemi et se voyaient condamnés à la plus humiliante inaction.

Quand ils jetaient un regard à la dérobée sur les campagnes et les collines environnantes, la plupart frémissaient, dans la conviction qu'il ne restait plus d'espoir de triompher. Aussi loin en effet que pouvait porter le regard, tout était couvert d'une foule d'ennemis qui, disposés en masses compactes, descendaient dans les vallées, s'étendaient sur les plaines, gravissaient les jiauteurs, et enfermaient It ville dans un formidable mur de fer et d'acier.

Sur le Marché , le long des maisons que leur situation protégeait contre les coups de l'ennemi, se trouvaient quelques compagnies de l'armée des patriotes.

Bruno s'y promenait à pas lents; sa physionomie était triste et abattue. Par moments il murmurait en lui-même

et frappait du pied avec impatience , comme s'il eût été en proie à une irritation comprimée.

Auprès du détacliement de Waldeghem se tenait Karel du Lion, la tête affaissée sur la poitrine, l'œil fixé sur le sol , en proie à un profond découragement.

Le même sombre silence régnait parmi le millier d'hommes placés sur le Marché et dans les rues avoisinantes. Sauf quelques murmures contre l'incompréhensible inaction du général de Roumiroir on n'entendait que le piétinement des chevaux de quelques cavaliers qui se tenaient devant une auberge située sur le Marché, prêts à transmettre des nouvelles ou à recevoir des ordres.

De cette auberge sortirent en ce moment quelques officiers qui coururent en toute hâte aux divers corps.

Les capitaines quittèrent leurs compagnies avec la même précipitation, et de toutes les directions et s'acheminèrent vers l'auberge où se trouvait le général et sous !a porte cochère de laquelle ils disparurent tour à tour.

A l'intérieur, dans une cour découverte, se trouvait le général de Roumiroir. Son visage portait aussi le cachet de la tristesse et du découragement.

Par intervalles il hochait la tête d'un air désespéré en parcourant du regard une feuille de papier qui probablement contenait de mauvaises nouvelles.

Dès qu'il se vit entouré des capiiames qu'il avait fait appeler j il leur dit avec abattement;

— Amis, la cause de la patrie est en grand danger. Je ne sais que résoudre : je n'ose disposer seul de la vie de tant d'hommes courageux. Donnez-moi votre avis.

"Nous espérions avec raison que la possession d'une forteresse nous re-ndrait forts et soulèverait les villes mêmes •■ en faveur de l'indépendance nationale, mais l'ennemi, pénétrant trop tôt notre dessein , a réuni toutes ses * forces pour nous écraser avant que notre espoir puisse se réaliser. Deux jours lui ont suffi pour rassembler, autour de Diest, une formidable armée. A tout instant, de nouveaux corps viennent la renforcer : l'arrivée des troupes de toute arme et de munitions de guerre continue sans interruption. Nous ne pouvons plus compter siu- des sorties. Nous y perdrions inutilement nos plus inti'épides compagnons; et de plus l'ennemi est déjà tellement nombreux au dehors qu'il nous serait impossible de lui résister. D'un autre côté , je vous prie de prendre en considération que les vivres manquent complètement " à Diest ; il ne se passera pas deux jours sans que la faim nous pousse irrésistiblement hors de la ville. Enfin écoutez les nouvelles qui viennent de la capitale :

«Bruxelles, 14 brumaire.

«An vu de la République Française, une et indivisible, « Hier et avant-hier sont arrivés ici quelques escadrons « de hussards et différents corps d'infanterie. Nous atten- « dons encore les hussards de Ghamboran qui viennent «de Paris, de même qu'un régiment de chasseurs à « cheval de l'armée de Mayence. Nous apprenons aussi « que la route de Paris ici est couverte de troupes et « d'artillerie que le directoire fait marcher sur la Belgique « pour en finir de l'insurrection des Brigands, Nombre

LA GCSREE DES PATSANS. 313

a de détachements des gardes nationales de Lille, Douai « et autres villes de France voisines de notre pays, se s sont aussi portés sur nos frontières. »

Vous le voyez, amis, il nereste pas d'issue; la France entière semble vouloir tomber sur Diest pour nous écraser sous la supériorité du nombre. Je suis d'avis que nous devons quitter cette ville... et comme nous ne pouvons l'essayer pendant le jour, sans courir le risque d'être anéantis, le mieux serait, me semble-t-il, de tenter le soir ou la nuit, à la faveur des ténèbres, de nous frayer un passage à travers l'ennemi et de nous réfugier dans les bois. Si quelqu'un a un meilleur conseil à donner, je le recevrai avec reconnaissance.

Un souvà murmure de dépit et de colère comprimée s'éleva parmi les capitaines, mais aucun d'eux ne répondit directement à la question du général.

Bruno , les bras croisés sur la poitrine , tremblait comme s'il eût été saisi par la fièvre.

— Mon propre cœur me dit combien le sentiment de notre impuissance doit vous être pénible ! dit le général en soupirant. Si seulement nous avions quelques canons, peut-être y aurait-il encore quelque chance de gagner du temps et d'attendre des secours.

Bruno fit un pas en avant et dit d'une voix qu'altérait une vive émotion :

— Des canons, général? Il y a dix canons sur le Mont de tous les saints. Cette batterie domine toute la ville; depuis ce matin elle vomit sur nous la destruction et la mort; c'est le pivot sur lequel repose la force de l'en-

nemi. Eh bien, si nos fusils ne portent pas assez loin courons à l'ennemi et rapprochons-nous de lui assez près pour que les baïonnettes servent d'instruments à notre vengeance. Si nous osons être ce que nous étions il y a quatre jours encore, nous irons prendre les canons qui couronnent le Mont de tous les saints...,

— Oui, oui, il a raison ! s'écrièrent les assistants. 11 ne reste qu'à vaincre ou mourir, il faut combattre: 3'inaction nous tue !

— C'est une périlleuse entreprise , objecta le général ; elle exige beaucoup de courage et d'intrépidité. Je doute que dans la position où nous nous trouvons , nos hommes aient l'audace nécessaire pour courir au-devant d'une mort certaine. La moindre hésitation serait notre perte à tous.

— Général, s'écria Bruno avec une indignation à peine i contenue, la prudence peut, dans . certaines circonstances, faire plus de mal que la lâcheté. Pourquoi douter de notre courage? Depuis que vous nous commandez, vous avons-nous donné le droit de suspecter notre bravoure ? Gomment craindrions-nous la mort , puisqu'elle est inévitablement réservée à tous ceux qui survivront à la défaite ? Je ne vous accuse pas, mais vous vous êtes trompé assurément. Si, dès le commencement du siège , nous avions attaqué et battu une à une les colonnes ennemies à mesure qu'elles arrivaient, 'amais !es Français n'eussent pu nous cerner d'aussi près. Maintenant le mal est fait ; mais qui sait si, par une audacieuse tentative, nous ne pouvons faire tourner la chance en notre faveur ? Tandis que nos hommes sont là à

attendre, le désespoir au cœur, la fortune ne viendra pas à nous. Le proverbe a bien raison : Aide-toi, le ciel f aidera !

Les capitaines qui entouraient Bruno appuyèrent son discours hardi par des cris approbateurs et témoignèrent par leurs exclamations qu'eux aussi, comme lui, avaient soif d'agir et étaient prêts à rassembler tout leur courage pour tenter un effort décisif.

Le général demeura quelques instants les yeux baissés vers la terre. Puis il leva la tête et dit avec résolution :

— Je pourrais, comme homme et comme général, me ti'ouver blessé des paroles que le capitaine des hommes de Waldeghem vient dem'adresser; mais j'oublie volontiers ce qui peut s'y trouver d'insultant pour moi. Le temps n'est pas propre à se quereller sur la forme plus ou moins convenable de nos expressions. Et, au fond, ce qu'il a dit est la vérité. — Vous croyez donc, camarades, qu'il nous faut tenter une attaque décisive contre la batterie du Mont de tous les samts ? Eh bien qu'il soit fait selon votre courageux désir ! Je vous conduirai à l'assaut et vous montrerai que la bravoure personnelle ne me fait pas défaut. Comme général, je vais cependant prendre , en toute hâte , quelques mesures pour nous rendre la retraite possible si notre attaque ne réussissait pas. Promettez-moi , mes amis , que vous suivrez tidèiement mes ordres; la moindre confusion pourrait être fatale au plus haut point à notre entreprise. Vous , capitaine de Waldeghem , vous marcherez à la tête de la colonne avec votre compagnie; j'ai confiance dans votre bravoure éprouvée. Tandis que , suivi de toutes les

J22 OEDVKES DE EESàl CONSCIENCE.

compagnies de la Haute Campine vous gravirez le Mont de tous (es saints et attaquerez Tennemi^ les compagnies du petit Brabant avec les gens de Lierre et de Malines, occuperont les remparts en dedans de la porte, afin de faciliter au besoin votre retraite et de prévenir toute surprise. Retournez vers vos hommes, capitaines, élévez leur courage à la hauteur de cette audacieuse tentative; et amenez tous vos détachements de ce côté-ci du ' Marché !

Les capitaines firent volte-face, et, le sabre levé; rejoignirent leurs compagnies sur le Marché au pas de course et en poussant des cris de joie. A peine quelquesuns d'entre eux avaient-ils gagné l'endroit où se trouvaient leurs hommes que des acclamations enthousiastes s'élevèrent de tous les détachements et saluèrent triomphalement la bonne nouvelle. Les gens de Waldeghem,. Karel du Lion à leur tête, firent surtout retentir l'air de leurs belliqueuses clameurs.

Les compagnies s'ébranlèrent et vinrent se former en épaisse colonne , à l'entrée de la rue qui montait vers le 31onf de tous les saints.

Bientôt le général , accompagné de quelques officiers d'état-major, parut sur le Marché et alla au galop se placer derrière la compagnie de Waldeghem qui se trouvait à la tête de la colonne. Quelques cavaliers furent envoyés jusqu'aux derniers rangs de l'armée pour ordonner partout qu'on gardât le plus grand silence jusqu'au moment où les tambours et les clairons sonneraient la charge.

Quand toutes les rumeurs se furent apaisées et que le

général s'aperçut que ses ordres étaient exécutés, il donna à Bruno le signal de marcher en avant.

La croix rouge de Waldeghem se mit en mouvement; toute la colonne suivit d'un pas mesuré et dans le plus profond silence, la longue rue qui montait vers la porte.

Au haut du Mont de tous les saints se trouvait une assez grande chapelle , tout auprès de laquelle les Français avaient établi la redoutable batterie de dix canons de gros calibre. Cet endroit était extrêmement favorable pour cela, car les canonniers pouvant toujours s'abriter derrière la chapelle, il était impossible aux assiégés de les atteindre du haut des remparts.

A quelque distance, derrière la chapelle aussi, cinq ou six cents soldats étaient cachés dans un pli du terrain , prêts à protéger au besoin la batterie contre une attaque.

Cependant les paysans vinrent se masser tout près de la porte. Mais leur dessein fut éventé par l'ennemi, grâce à cette circonstance que l'absence de maisons permettait à l'œil de plonger du dehors sur cette partie de la ville.

On entendit au loin sonner l'alarme dans le camp français , et bientôt on put remarquer que l'ennemi concentrait en toute hâte ses troupes pour prêter secours à la batterie menacée.

Sur l'ordre du général les tambours et les clairons résonnèrent dans la colonne des patriotes et firent entendre le signal de l'assaut.

Une tonnante acclamation, un formidable cri de guerre éclata au sein de l'armée patriote; les paysans franchirent la porte et p^tvireat la colline au pas de charge.

Mais à peine la compagnie de Waldeghem était-elle hors de la ville que cinq cents Français se montrèrent sur la hauteur et firent pleuvoir une grêle de balles sur les patriotes.

Bruno s'aperçut avec effroi que ses hommes hésitaient et songeaient à riposter en tirant sur l'ennemi. Il n'y avait pas moyen de tenir en cet endroit , car déjà les canons mêlaient leur grondement au fracas de la fusillade, et la mitraille et les balles décimaient les compagnons de Bruno.

n se précipita en avant, et cria d'une voix forte à ses camarades .

— Oh! mes amis, encore un effort! Suivez-moi! croisez la baïonnette ! En avant , en avant pour Dieu et la patrie !

— En avant! en avant! s'écria Karel du Lion en s'élançant avec Bruno vers le haut de la colline , et en donnant par son exemple à ses compagnons le courage de le suivre.

Sous le feu meurtrier des Français , la compagnie de Waldeghemperditbeaucoup de monde. Cependant, quoique leurs rangs fussent bien éclaircis par la mitraille et les balles , les courageux paysans ne renoncèrent pas à l'assaut, et coururent avec une audace inouïe jusqu'au sommet de la colline oii les attendait un épais bataillon.

Là s'engagea, d'homme à homme, an combat désespéré où le sabre et la baïonnette jouaient seuls leur rôle. On hacha, on poussa, on frappa, on lutta pendant un ertain temps avec tant d'acharnement et de rage , que

lA GUERRE SES PAYSANS. 325

bientôt un monceau de cadavres fut entassé dans une mare de sang.

L'héroïque détachement de Waldeghem eût sans doute été anéanti en cet endroit jusqu'au dernier homme, — car le plus intrépide courage ne pouvait rien contre un si grand nombre d'ennemis, mais bientôt les autres compagnies des paysans apparurent sur îa hauteur, et les Français se trouvèrent cernés et assaillis de toutes parts.

Bruno et Karel, couverts de sang et de boue, combattaient comme des lions furieux, et poussaient sans cesse leurs hommes à la rencontre de l'ennemi. Celui-ci recula jusqu'aux canons, et fit des efforts inouïs pour protéger la batterie jusqu'à ce que les troupes françaises qui s'avançaient dans toutes les directions, drapeaox déployés, pussent lui prêter aide.

Bruno, remarquant cette intention et entraîné par la chaleur du combat jusqu'à une aveugle témérité, poussa de nouveau son cri de guerre et se précipita à la tête de ses hommes avec un si irrésistible élan sur les Français, que ceux-ci se virent forcés d'abandonner la cbapelle, et se replièrent lentement vers ceux qui venaient à leur secours.

Les hommes de Waldeghem poussèrent des cris de triomphe au milieu des pièces abandonnées j l'artillerie ennemie était en leur pouvoir!

Transporté de joie, Karel du Lion s'élança sur un canon , et agitant son chapeau au bout de son épée, il annonça par de joyeuses acclamations la victoire remportée.

S26 CETJVKES DE HEMBÎ CONSCIENCE.

Mais tout à coup un cri terrible lui échappa. Il porta la main à sa poitrine pour comprimer la blessure qu'il venait de recevoir; mais le sang jaillit comme un toirent à travers ses doigts. L'infortuné jeune homme s'affaissa et tomba sans force et mourant dans les bras de Bruno.

— Monaœi! Karel, mon cher Karel! s'écria Bruno en s'efforçant de déchirer les vêtements de son camarade j ah ! ne désespère pas ! Je vais étancher ton sang. Où est ta blessure? où est-elle?

Et, avec une précipitation fébrile, il mit en lambeaux l'habit de Karel pour lui découvrir la poitrine. Les balles volaient au-dessus de sa tête avec une nouvelle force ; mais, tout entier à sa douleur, il semblait ne plus savoir où il se trouvait. Le blessé était couché sur son bras, les yeux fermés, la pâleur de la mort sur le visage. Quand Bruno lui découvrit enfin la poitrine , il ouvrit encore ses yeux déjà éteints; un sourire parut sur ses traits, et il murmm'a d'ime voix expirante :

— Adieu... mon ami... ma mère... Pour Dieu... pour Dieu et pour la patrie!,..

Une légère convulsion contracta ses membres, il se raidit et resta tout à fait sans mouvement.

Un cri de saisissement et de désespoir s'échappa de la poitrine de Bruno. Pour ainsi dire privé de sentiment lui-même, il contempla d'im œil hagard les hommes qui étaient de ses br^s le cadavre de Karel pour l'emporter en ville.

Tout à coup, comme si le sentiment de la vengeance se fût allumé dans son sein avec un redoublement de

tA GUERRE DES PAYSANS.

rage , il bondit, saisit son épée et voulut courir à l'endroit où le combat continuait toujours, bien que lef deux armées n'échangeassent plus que des coups de fusil à distance.

De quelle triste stupeur le valeureux jeune homme ne fut-il pas frappé lorsqu'il vit que l'armée des patriotes reculait et semblait vouloir se rabattre sur la ville-

Transporté de colère, il courut vers quelques otBciers d'état-major réunis en groupe derrière la ligne de bataille, n allait donner carrière à son indignation et éclater en véhéments reproches, mais le spectacle qui frappa ses yeux arrêta les paroles sur ses lèvres.

Au milieu des officiers gisait le général de Roumiroir, la poitrine tout ensanglantée et la figure entièrement meurtrie. Un boulet lui avait enlevé la lèvre inférieure et une partie du menton

Bruno s'éloigna de cet endroit, et se dirigea vers l'aile droite de la ligne de bataille où il voyait flotter la croix rouge de WaWeghem. Chemin faisant, M rencontra un officier d'état-major qu'il connaissait.

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria -t-il. Pourquoi reciile-t-on? Qui a donné des ordres aussi lâches?

1. Dans le manuscrit d'un contemporain de ces éTénemenIs, mannicrit déjà oité par nous, se trouve, entre autres, la mention suivante ;

« Le même jour, les paysans firent une nouvelle sortie, et si vigoureuse (lus,. s'ils e^lS5ent eu un peu pUis d'eipérience de la guerre toute l*artillerie de l'ennemi serait tombée en leur pouvoir et qu'ils auraient mis les Français en fuite au moment oii ces derniers eurent abandonné leurs «anoas sur la montagne. Mais ils sont rentrés en ville. On dit que leur commaudan t ayant reçu une grave blessure à la lèvre inférieure, cette circonstance a diminué le courage âes pa- '«otes. et (jue c'est là la cause de leur retraite. •

Ces flots de sang ont-ils donc été versés inutilement?

— Silence, Bruno î répondit l'officier. Si nous ne nous hâtons de regagner la ville, tout est perdu. Regardez dans la campagne : cinq ou six mille ennemis, une nombreuse cavalerie, de l'artillerie légère, s'approchent du Mont de tous les Saints. 11 fait mauvais pour nous ici. La retraite est ordonnée; nous continuerons do combattre derrière les remparts si c'est nécessaire...

L'officier s'éloigna.

Déjà toute la ligne de bataille, dans sa lente retraite, s'était rapprochée de Bruno. Muet, il rejoignit la compagnie de Waldeghem, et la suivit la tête baissée, le cœur gonflé de tristesse, et comme s'il eût été complètement étranger à ce qui se passait.

Les paysans continuèrent lentement leur retraite en se défendant courageusement, rentrèrent en ville et se postèrent sur les remparts pour repousser l'ennemi dans le cas où il oserait tenter une attaque contre la porte.

Mais les Français se contentèrent de reprendre possession de leurs canons et de tirer vivement sur la ville, en ayant soin d'ailleurs de se tenir eux-mêmes hors d» portée des fusils.

Sans nul doute les généraux français étaient convaincus que m ville se rendrait d'elle-même et sans qu'il fût nécessaire de recourir à un sanglant assaut.

Pendant toute l'après-midi la situation resta la même. La ville fut canonnée jusqu'au soir avec un redoublement de violence; mais dès que les ténèbres se furent répandues sur la ville et sur la campagne, on cessa le

feu des deux côtés, afin de puiser dans un court repos des forces pour la lutte du lendemain

Il faisait nuit.

Les rues de la ville de Diest, plongées dans l'obscurité, étaient mornes et désertes. Pas un ôtre vivant ne venait troubler par sa présence le lugubre silence qui ftusait ressembler la forteresse assiégée à un immense tombeau. Comme si on eût voulu épaissir à dessein les ténèbres impénétrables, on avait éteint toutes les lumières sur le marché et dans les rues.

Ce funèbre silence , ce calme mystérieux , cette effrayante solitude, durèrent sans être troublés jusqu'à ce que les horloges des églises et des chapelles annonçassent par douze tintements plaintifs l'heure solennelle de minuit.

La scène changea soudain comme si le son des cloches eût réveillé d'un sommeil de mort une population entière. Un grand nombre de portes s'ouvrirent et se refermèrent avec précaution. En même temps apparurent de tous côtés de noires formes humaines, qui, d'un pas furtif et sans rompre le silence, se glissaient le long des maisons, comme si elles voulaient surprendre une proie ou commettre un crime.

On n'eût pu, dans l'obscurité complète qui régnait, reconnaître quels étaient ces hommes qui se pressaient, avec un profond mystère, dans les rues, si parfois une furtive étincelle ou un cli«uetis de fer n'eût révélé qu'ils étaient armés.

380 œuVRES DE HENKI CONSCIENCE.

Le nombre de ces promeneurs nocturnes croissait He plus en plus; bientôt des troupes entières descendireijt des remparts vers la partie inférieure de la ville; cettaines mes semblaient fourmiller d'hommes.. Cependant tous se taisaient et s'efforçaient d'étouffer le bruit de leurs pas et de leurs armes. Ils se glissaient avec précaution et en silence, suivaient tous la même direction et gagnaient ce côté de la ville où le Béguinage s'élève avec son église, non loin des remparts.

Autour de cet édifice et dans les rues voisines se trouvaient déjà des milliers d'hommes, les uns disposés en rang, les autres groupés au hasard, d'autres encore cherchant dans les ténèbres des aimis ou des compagnons.

Plus près du mur qui ceint le Béguinage se trouvaient une quantité de civières d'où s'échappaient fréquemment des plaintes douloureuses, mais contenues; c'étaient des blessés entourés d'amis qui s'efforçaient de les consoler et leur assuraient à voix basse qu'ils ne les abandonneraient pas.

Auprès des blessés se trouvaient aussi quelques femmes et quekpes jeunes filles.

Une foule aussi considérable ne pouvait cependant se tenir assez silencieuse pour qu'on n'entendît pas un certain murmure semblable au bruit lointain d'une eau courante ; mais ce murmure était si faible et si insaisissable, qu'il se confondait avec le vent de la nuit et se perdait inaperçu avec lui.

Au pied du rempart il y avait plus de mouvement, et parfois il s'y élevait des bruits plus accusés. On semblait

«ccupé à y construire une machine de guerre, car on y apportait de lourdes pièces de bois.

Les principaux chefs des patriotes se tenaient auprès des travailleurs. Le général de Roumiroir, malgré sa douloureuse blessure, les encourageait par sa présence; à côté de lui, et même mettant la main à l'œuvre, se trouvait Bruno, le vaillant capitaine de la compagnie de Waldegliem.

De temps en temps quelques officiers d'état-major venaient informer le général de l'état des choses dans les rues voisines et autour du Béguinage. Enfin, on lui annonça qu'il y avait lieu de croire que tout le monde était présent.

Le général fit un signe. Les travailleurs chargèrent les pièces de bois sur leurs épaules, et montèrent lentement et avec précaution sur le rempart.

Bruno s'éloigna à la hâte de cet endroit et dirigea ses pas vers le Béguinage. Il alla droit à un angle obscur du mur d'enceinte, saisit quelqu'un par la main, et dit d'une voix étouffée :

— Ma mère, Geneviève, venez, tout est prêt.

Les deux femmes lui obéirent en silence ; deux autres personnes encore les suivirent. Bruno se retourna, et dit tout en marchant :

— Jean, mon fidèle ami, rassemble, pour ce fatal instant, tout ton courage, toute ta prudence. J'ai m terrible pressentiment; je frémis et je tremble dans la crainte d'un afft-eux malheur. Protège notre pauvre pasteur pour qu'il ne lui arrive pas malheur dans les ténèbres.

— Mon sort est entre les mains de Dieu, murmura le vieux prêtre; ne vous inquiétez pas de moi.

— Bruno, demanda le domestique, qu'a-t-on décidé? Dites-le-nous, afin que nous sachions quel danger nous avons à éviter.

— On a jeté un pont sur l'eau, près de la grande écluse ; c'est par là qu'il nous faut quitter la ville. C'est le seul point qui ne soit pas occupé par l'ennemi. Ainsi, quand tu seras au delà du pont, va toujours droit devant toi sans jamais t'écarter de cette direction... Nous allons àHasselt...

— Mais, Bruno, le vieux brasseur n'est pas avec nous !...

— Il est avec son fils; j'ai mis Simon en liberté... Bruno passa son bras autour du cou de sa mère, et

dit d'une voix douce :

— Vous tremblez, ma mère? Vous pleurez dans l'obscurité ? Oh ! gardez votre courage. Je resterai avec vous, je vous défendrai; je vous protégerai contre tout danger... Et s'il était vrai que l'heure terrible fiît venue, eh bien, il y aurait encore un peu de bonheur dans notre destinée... Tu nous serreras, Geneviève et moi, dans tes bras, et tous ensemble , enfermés dans cette étreinte sacrée de l'amour, nous monterons vers Dieu qui nous aura donné la couronne du martyre...

En ce moment , ils arrivaient auprès du rempart de la ville.

Déjà ceux qui restaient de la compagnie de Waldeghem étaient disposés en rang; plus loin, du côté du Béguinage, et même plus avant dans la ville, les autres

compagnies s'étaient massées en une épaisse colonne. Quelques détachements qui avaient méconnu les ordres du général ou peut-être poussés par l'inquiétude, se pressaient de chaque côté du rempart intérieur pour gagner la tête de l'armée et passer avec les premiers sur le pont.

Jusque-là, néanmoins, tout s'était passé avec un ordre parfait et dans un profond silence.

Le général fit un signe à la compagnie de Waldeghem f celle-ci marcha en avant et monta sur le rempart.

Toute l'armée s'ébranla lentement ; mais les compagnies qui se trouvaient près des fortifications avaient tant de hâte de sortir de la ville qu'elles gravirent le rempart à cinq ou six endroits différents^ et vinrent se presser en foule contre le pont.

Soit que le projet de fuite des paysans eût été trahi . soit que les sentinelles françaises, postées sur les hauteurs qui font face à la porte d'Hérenthals, eussent entendu le bruit que le désordre des arrivants causait aux abords du pont, — en ce moment éclata un violent coup de canon dont le retentissement, semblable au tonnerre, s'étendit sur la ville et la campagne, comme un sinistre appel.

Ce terrible signal frappa les patriotes d'une indicible terreur ; les détachements qui se trouvaient à l'arrière poussèrent les premiers vers le rempart avec une irrésistible force : tous, même les plus intrépides, durent céder à cette pression.

Il s'éleva alors un épouvantable cri de détresse, une afireuse clameur qui frappa d'eflroi tous les cœurs. ' 91.

Bientôt tout le monde perdit le sentiment de la con' servation commune : chacun se précipita en avant : des troupes entières franchirent en courant le rempart, et s'élancèrent vers le pont comme un torrent déchaîné.

Un sinistre craquement se mêla au bruit du canon et au pétillement de la fusillade; le pont céda sous le poids des fugitifs et immédiatement s'abîma dans l'eau avec sa charge...

Ce désastre n'arrêta cependant pas l'élan de la foule. A travers l'impénétrable obscurité, aveuglés par la terreur,, ils accouraient incessamment du haut du rempart et tombaient pêle^-mêle dans le fossé, qui bientôt fut tout rempli de caiâavres. Les cris, les gémissements de leurs frères écrasés, au lieu de retenir ceux qui restaient, les excitaient au contraire à s'enfuir hors de la ville. Ce fut une si affreuse mêlée qu'il serait impossible d'en donner une idée.

Sur ces entrefaites, les détachements français qui étaient campés le plus proche avaient couru aux armes et s'étaient rangés en bataille non loin de la grande écluse. De là ils tiraient sans relâche vers l'endroit d'oii s'élevaient les cris de détresse.

Tandis que les patriotes s'étouffaient et s'écrasaient les uns les autres par centaines dans l'eau, les balles volaient au milieu d'eux comme' me grêle meurtrière, frappant les victimes qui avaient eu le bonheur de sortir vivantes du fossé.

Au bout d'une demi-heure, les sinistres clameurs cessèrent de se faire entendre; tout redevint silencieux...

LA GUERRE DES PAYSANS. jS5

Mais les ténèbres de la nuit cachaient dans hm sein cinq cents cadavres

xni

La nuit est encore obscure. Dans deux heures seuleaient les premiers rayons du soleil éclaireront la scène d'une affreuse catastrophe, et feront frémir les Français à la vue de cinq cents cadavres entassés jusqu'au-dessus des bords du fossé, étouifés dans le marais, foulés aux pieds et écrasés dans la vase, ou, — frappés par une balle, — étendus dans leur sang et disséminés dans les prairies le long du Démer...

Les patrioies qui avaient réussi à gagner la campagne, en passant sur le corps de leurs frères morts , s'étaient jetés à travers l'obscurité dans toutes les directions pour échapper au danger de mort qui les menaçait.

Cependant, quoi que ce qui restait de l'armée des paysans se fût dispersé, une notable partie de cette

i . « Les Révolutionnaires voyant que la ville n'était plus une position tenable, fu'il ne s'y trouvait pas de vivres en sufDsance, qu'ils étaient sur le point d'être tout à fait cernés, trouvèrent bon de quitter la ville, ce qu'ils firent sans que le militaire s'en aperçût. A minuit ils jetèrent un pont sur l'eau, entre les deni écluses le long du baLardeau, ou soit qu'ils voulussent passer trop vite, soi t qu'ilâ fussent égarés par la peur (on avait, dit-on, tiré) il s'en noya jusqu'à cinq cents; le plus grand nombre toutefois parvint à se sauver. »

[Manuscrit déjà citéjilusieiirs fois).

La Gazette à' Anvers dâ cette époque dit qu'il y eut cinq cents noyéSf et que deux cents avaient été tués dans les combats des joui's pT&eédentS.

armée s'était enfuie par un grand chemin de terre qui menait dans la Campine limbourgeoise.

A la tête de ces fugitifs se trouvait la compagnie de Waldeghem , qui avait peu souffert parce qu'elle avait passé le pont avant que sa chute fût le signal du plus terrible désastre.

Poussés par l'anxiété et la terreur, les paysans accélérèrent tellement leur marche que les plus affaiblis durent renoncer à les suivre, et se laissèrent tomber en foule sur le bord du chemin en poussant de tristes lamentations. Comme si ces malheureux eussent eu la conviction que cet abandon les livrait aux mains de leurs cruels ennemis, ils envoyaient encore de loin à leurs amis un suprême et déchirant adieu du fond des ténèbres.

Enfin , après trois heures de marche, les hommes de Waldeghem se trouvèrent eux-mêmes tellement épuisés par la fatigue que Bruno, en arrivant vis-à-vis d'un petit hameau jeté au bord du chemin, leur ordonna de s'arrêter et de se reposer en cet endroit jusqu'au lendemain.

Tous se dispersèrent dans le hameau à la recherche d'un gîte. On réveilla les habitants des rares maisons,, et quand les étables et les granges furent remplies d'hommes entassés, les autres se couchèrent sur le sol humide contre les murs et les haies.

Il arrivait sans cesse du côté de la ville de Diest de nombreux fugitifs qui n'avaient pu suivre les autres dans leur marche rapide. On leur dit au hameau qu'on ferait halte là jusqu'au matin.

Peu à peu une foule considérable s'amassa au milieu des maisons semées aux abords du chemin ; bientôt iî fut difficile de suivre les sentiers, parce que le sol était couvert de gens qui, dans l'obscurité, s'étaient étendus les uns auprès des autres à la première place qu'ils avaient rencontrée.

Un morne silence planait sur le hameau ; la plupart des paysans, brisés par la fatigue, étaient tombés dans un profond sommeil; le petit nombre de ceux qui restaient éveillés interrogeaient les ténèbres d'un œil hagard ou versaient des larmes amères en songeant à leur misérable sort.

Donc tout était silencieux dans le hameau; pas un mouvement , pas un soupir ne venait trahir la présence de ces infortunés. Ils gisaient dans l'obscurité, muets et immobiles comme des cadavres couchés dans un immense tombeau...

S'ils eussent su quel danger les menaçait, ils n'eussent pas donné ce court repos à leurs corps abattus ! Leurs implacables ennemis veillent animés par l'esprit de la destruction et du meurtre; ils se glissent en troupes nombreuses,^ à travers les ténèbres de la nuit, et recherchent avec une sanguinaire ardeur la proie qui leur a échappé...

A peine la catastrophe qui avait frappé les patriotes devant Diest était-elle connue avec quelque détail des généraux français, qu'ils avaient pris immédiatement des mesures pour en tirer tout l'avantage possible. Tandis qu'une forte division de l'armée prenait possession de la forteresse, les autres colonnes ainsi que la cava-

lerie recevaient Tordre de se répartir sur-le-champ dans tous les chemins qui menaient vers Hasselt;, et de marcher en avant jusqu'au matin. De cette façon on pourrait surprendre, dès le point du jour, les paysans dispersés et encore tout étourdis, et anéantir sans peine ce qui avait pu échapper de leur arméé. On devait leur donner la chasse comme à des bêtes fauves, et sabrer et tuer sans miséricorde tous ceux qu'on rencontrerait.

Conformément aux ordres reçus, les colonnes mobiles s'étaient mises en marche dans différentes directions; cependant, comme elles étaient parties plus d'une heure après la fuite des patriotes, elles n'en rencontrèrent aucun, sauf çà et là un blessé qui n'avait pu aller plus loin et était tombé en gémissait au bord du chemin. Mais ces malheureux ne pouvaient arrêter les soldats français, qui poursuivirent leur route sans obstacle.

Deux heures se sont écoulées. Les premières lueurs du malin commencent à empourprer l'orient; le jour va paraître.

Bien que tout soit encore enseveh dans une brume grisâtre et que l'œil ne découvre que des formes douteuses, les' patriotes ont déjà quitté leurs couches humides...

Dans le chemin qui traverse le hameau pour s'enfoncer au loin dans la campagne, des centaines d'hommes sont agenouillés. On dirait qu'un chef les a disposés, car leurs rangs réguliers forment une épaisse colonne , et tous tournent les yeux vers un même côté du hameau, où la bannière de Waldeghem s'élève et déroule la croix rouge au vent du matin.

Beaucoup tendent les bras au ciel et semblent implorer le secours de Dieu; quelques-uns font glisser entre leurs doigts les grains dfon ckapelet; d'autres, les mains jointes et la tête penchée, semblent absorbés dans une solennelle oraison.

La plupart ont le fusil au bras ou appuyé sur l'épaule; les baïonnettes s'élèvent au-dessus de leurs têtes et scintillent sous la lueur douteuse du jour qui se lève.

Pauvres gens i Leurs vêtements sont déchirés et souillés de boue ; plusieurs ont la tête ou le bras enveloppés de linges sanglants, tous sont affreusement meurtris : pâles, les cheveux en désordre, les yeux égarés, tremblants de froid, glacés par l'humidité de la nuit, et si découragés, si tristes, qu'on ne lit plus rien sur leur physionomie que le plus profond désespoir ou une passive résignation à l'horrible sort qui^ leur est réservé.

Ils savent bien qu'il n'y a plus d'issue possible, qu'il n'y a plus désormais de place dans leur patrie oîi ils puissent reposer un seul instant leur tête fatiguée sans qu'aussitôt une balle ennemie vienne les éveiller et les frapper... Et peut-être ce jour qui se lève si serein à l'orient est-il l'avant-coureur de leur entier anéantissement

A l'extrémité du chemin où ces malheurtax sont agenouillés se trouve une étable ouverte. Là résonne de temps en temps le son aigu d'une clochette. Alors, ces gens en prière s'inclinent plus profondément , font le signe de la croix et se frappent la poitrine à plusieurs reprises.

L'étable est toute remplie de gens qui, eux aussi, sont

310 CECVEKS DK HENRI CONSCIENCS.

agenonillés sur la paille dont on a jonché le sol. Deux femmes se trouvent au milieu des hommes armés; ce sont la mère de Bruno et Geneviève. Jean le domestique et son maître Bruno sont à côté d'elles.

Au fond de l'étable se trouve un prêtre aux cheveux blancs, dont la vieillesse fait trembler la voix et les mains. Il dit la messe ; il offre à Dieu le saint sacrifice avant que cette multitude épouvantée quitte son refuge de la nuit. Un jeune conscrit , le fusil sur le dos, sert la messe.

La crèche sert d'autel, un gobelet d'étain de calice; une lanterne est l'humble lampe allumée devant le Seigneur !

Cette solennité est , à la fois, sombre et touchante. Rien ne trouble le morne silence que la murmurante prière du prêtre et la réponse, à peine entendue, de l'acolyte improvisé... Et quand, par intervalles, le bruit aigu de la sonnette retentit soudain dans les ténèbres, tous les coeurs sont saisis d'anxiété et de terreur...

Quand le prêtre se retourne, la rouge lueur de la lanterne tombe sur son pâle visage; ses cheveux blancs scintillent comme une couronne d'argent; mais sa physionomie est tellement abattue, ses yeux sont si profondément enfoncés dans l'orbite, les rides de la décrépitude et de la souffrance se confondent si lugubrement sur son front et sur ses joues, qu'il ressemble à un fantôme sorti de la tombe pour assister à une sombre fête des morts.

Depuis quelques instants, le prêtre penche la tête au-dessus de la crèche; le murmure même de la prière

a cessé : le silence est plus profond encore, et tous les cœurs battent dans un religieux recueillement. L'ineffable mystère de l'autel va s'accomplir.

Mais quel affreux tumulte, ô ciel ! vient tout à coup interrompre la sainte cérémonie! Cent coups de fusil s'unissent en une seule détonation et répandent dans le hameau leur sinistre éclat, tandis que les balles traversent l'air en sifflant... Le jeune homme qui sert la messe jette un cri perçant et s'affaisse, blessé, dans les flots de son sang. Le cri : Aux armes ! aux armes ! se fait entendre au dehors.

Bruno bondit , lève son épée et crie d'une voix puissante :

— Debout, martyrs! Vengez votre Dieu!

Tous se précipitent en désordre hors de l'étable. Bruno court à sa mère, l'embrasse à la bâte, pose aussi ses lèvres frémissantes sur le front de Geneviève, murmure un douloureux adieu, et crie au domestique en saisissant un fusil :

— Jean... vite... ma mère, Geneviève... emmène-les ! sauve-les; je prierai pour toi là-haut! Ah! aujourd'hui encore je verrai mon père !

Et sans oser encore jeter un regard sur sa mère qui se traînait à genoux en lui tendant les bras comme si elle voulait le retenir, le jeune homme se précipita dans le chemin et courut rejoindre la compagnie de Waldeghem qui déjà s'était portée en avant et avait engagé avec l'ennemi une vive fusillade.

On eût dit que l'impression de la sombre cérémonie et. l'apparition soudaine des Français, dans un instant aussi

solennel, avait doué les paysans d'une étonnante intrépidité et les avait remplis d'une ardeur inaccoutumée; car ils marchaient hardiment sur l'ennemi, et sans doute ils se seraient jetés sur lui avec une rage aveugle et avec l'impétuosité d'un torrent, si Bruno ne leur eîit ordonné de se former en rangs réguliers.

Tandis que les balles se croisaient sans grand résultat, le vieux curé quitta le hameau et s'avança derrière la compagnie de Waldeghem. Bruno eut beau l'engager de loin du geste et de la voix à regagner le hameau, le vieux prêtre ne quitta pas les combattants. Pour seule réponse, il leva les mains et les yeux au ciel, comme s'il eût imploré de Dieu la couronne du martyre.

L'escarmouche dura quelque temps. Bruno faisait d'incroyables efforts pour empêcher ses hommes de se précipiter en avant; lui-même était stupéfait de leur inconcevable ardeur dé combattre, et sentait aussi sa poitrine se gonfler d'espoir et sa bravoure personnelle se surexciter à la vue de l'héroïque résolution de ses frères.

Les paysans se rapprochaient de plus en plus de l'ennemi, lentement, il est vrai, mais sans un moment d'arrêt.

Il sembla enfin que les Français ne s'étaient pas attendus à une résistance aussi opiniâtre et songeaient à battre en retraite^

Le feu faibhssait, en eiîet, de leur côté, et bientôt les patriotes s'aperçurent que l'ennemi s'éloignait de plus en plus du hameau, et même avec une certaine précipitation.

Alors la voix de Bruno devint impuissante à dominer les belliqueuses clameurs de ses hommes, qui s'écrièrent d'une voix tonnante :

— En avant! en avant! pour Dieu et pour la patrie!

Ne soupçonnant pas que la retraite des Français pouvait cacher une ruse de guerre, les paysans marchèrent au pas accéléré sur l'ennemi. Celui-ci ne les attendit pas, mais gagna avec la même hâte une vaste plaine , avec l'intention apparente d'atteindre le sommet de quelques collines sablonneuses pour s'y défendre avec plus d'avantage.

Au pied des hauteurs dont nom venons de parler et au moment où les patriotes, continuant à pousser des cris de triomphe, allaient les attaquer à la baïonnette, les Français firent volte-face et envoyèrent à leurs adversaires une décharge générale. ;

Beaucoup de paysans tombèrent; les autres, comme stupéfaits de cette perte, s'arrêtèrent et parurent vouloir répondre par des coups de fusil au feu de l'ennemi; mais la voix de Bruno parvint encore à se faire entendre au milieu du formidable bruit de la bataille :

— A l'assaut! Croisez la baïonnette ! s'écria l'héroïque jeune homme.

Et comme si sa parole eût versé un nouveau courage dans le cœur de ses frères et doublé leur ardeur, ils s'élancèrent en avant et tombèrent sur l'ennemi comme des lions furieux.

Les combattants étaient environnés de nuages de fumée; le bruit de la mousqueterie , les cris plaintifs des blessés, la voix des chefs, les clameurs guerrières

su ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

des deux années, tout cela se confondait en un affseux tumulte qui s'échappait de cette fumée, au sein de laquelle une horrible mêlée ondoyait sur la plaine semée de débris d'armes et rougie par des torrents de sang..

Tandis que, dans cette première rencontre, les deux troupes ennemies semaient mutuellement dans leurs rangs la aestruction et la mort, il se fit derrière les collines de sables un mouvement qui devait être on ne peut plus fatal pour les malheureux patriotes.

Les Français avaient attiré à dessein leurs adversaires en rase campagne, et dans ce but n'avaient mis en évidence qu'une faible partie de leurs forces.

Tout à coup, des deux côtés des hauteurs, une colonne de soldats déploya ses larges ailes sur la plaine. On eût dit les deux bras d'un géant qui s'ouvraient pour saisir leur proie et se refermaient peu à peu pour la broyer dans une forfiidable étreinte.

Une farouche cl imeur de joie, un effrayant cri de triomphe retenti' derrière les paysans... et cinq cents balles trouèrent leurs rangs.

— Amis! cria Bruno aux siens, nous sommes cernés! Voici l'heure de mourir! Passons à travers l'ennemi! Suivez-moi ! suivez-moi !

Et, se retournant tout à coup, il se précipita avec la vaillante et héroïque troupe de Waldeghem au miheii des rangs ennemis. Soit que le désespoir ou la certitude d'une mort imminente prêtât à ces pauvres gens une énergie surnaturelle, soit qu'ils eussent compris le dessein de Bruno, qui voulait se frayer une voie à travers Tennemi pour gagner le hameau, ils firent des miracles

de bravoure et traversèrent en effet l'aile gauche de Tennemi, en renversant tout ce qui voulut leur fermer le passage.

Mais tous n'avaient pas réussi à s'échapper du cercle meurtrier, qui s'était aussitôt refermé. Une centaine i'hommes seulement , Bruno à leur tête , se portèrent rapidement vers le hameau. Le vieux curé, saignant horriblement à la tête, fut soutenu ou plutôt traîné par deux hommes , tandis que beaucoup d'autres l'entouraient avec sollicitude comme pour le protéger contre la grêle de balles qui fendaient l'air au-dessus de leurs têtes...

Encore une portée d'arbalète, et la compagnie de Waldeghem atteignait les premières maisons du hameau pour y reprendre encore le feu et semer la mort dans rangs ennemis jusqu'à ce que le dernier homme fût couché sur la poussière...

Mais dans le hameau même apparaît tout à coup une nombreuse troupe de cavalerie qui se déploie, à l'instant même, à l'entrée de la plaine.

Un officier, qui se trouve à l'aile droite de la cavalerie française, aperçoit la croix rouge et reconnaît la compagnie de Waldeghem. Il pique des deux et se précipite au grand galop sur les patriotes. Ceux-ci dirigent leurs fusils vers lui et menacent de le tuer; mais l'officier saisit son épée par la pointe et en élève la poignée en l'air... Bruno le reconnaît, et s'écrie d'une voix tremblante de fureur et d'indignation :

— 0 Simon, Simon! Toi à qui j'ai donné la vie, toi iei!

— Bruno, Bruno, mon ami, vite! rends-toi piisonnier, répond Simon Brutus; je te sauverai! Je ve»,K te sauver ! ... Je venais. . .

Il ne peut achever; la parole meurt sur ses lèvres. Une des balles qui se croisent de toutes paris l'a frappé; il jette un cri , tombe en avant, et roule à bas de son cheval... ^

A cette vue , une furieuse clameur de vengeance s'élève parmi les cavaliers; l'ordre terrible : Chargez! fait lâcher la bride et enfoncer les éperons dans les flancs des chevaux.

L'escadron s'élance dans la plaine comme un ouragan, et tombe avec un formidable élan sur la troupe de Waldeghem. Celle-ci résiste un instant encore; la terre tremble sous le piétinement de la cavalerie, on entend le choc sinistre des fusils et des épées se mêler aux hennissements des chevaux et aux gémissements des blessés. Le sol est couvert de cadavres, le sang éclabousse les combattants. Tout est tué, foulé aux pieds, écrasé, anéanti...

La cavalerie pousse plus loin ; là on combat encore, on tire encore; là le cri de guerre monte encore vers le ciel dans la langue de la race condamnée !

Rien ne peut résister à l'élan des cavaliers; ils renversent tout sur leur passage et labourent de leurs longs sabres les déplorables restes de l'armée des patriotes.

Enfin ceux-ci reconnaissent que toute résistance est désormais inutile; la dernière étincelle de courage s'éteint en eux ; à la vue de ces nouveaux ennemis, ils sont saisis d'une mortelle épouvante... Ils aperçoivent dans

lie cercle de fer qui les entoure une trouée causée par l'arrivée de la cavalerie; ils jettent leurs fusils et s'enfuient en hurlant dans la campagne...

Mais cavaliers et fantassins s'élancent à leur suite , et frappent jusqu'à ce que leurs bras soient épuisés de fatigue. Pas un ne doit échapper! C'est une atroce boucherie humaine accompagnée d'horribles gémissements, de cris perçants^ d'affreuses malédictions, de déchirantes clameurs de détresse ; mais l'horrible mêlée s'éloigne de plus en plus, emportée par un formidable élan, et disparaît enfin à l'horizon... On n'entend plus qu'un indistinct murmure , un bruit faible et vague qui flotte dans l'air, et sur la plaine eirtière il ne reste plus que des monceaux de cadavres mutilés et de larges flaques de sang.....

Simon Brutus, frappé d'une halle dans le veatre, était étendu au milieu d'un monceau de morts, et la tête appuyée contre le corps d'un cheval sous le poids duquel son bras droit était, pour ainsi dire, écrasé.

Par-dessus le cheval pendait le cadavre d'un vieillard dont les cheveux blancs étaient divisés par une profonde blessure à la tête. Le sang qui coulait de cette aifreuse blessure tombait goutte à goutte sur le visage de Simon Brutus.

Bien que le commissaire de l'administration centrale fût mortellement blessé, la vie ne l'avait pas encore complètement abandonné. La cruelle douleur que le poids du cheval lui fit éprouver au bras le fit sortir de son évanouissement.

n ouvrit lentement les yeux, mais il les referma

aussitôt, tandis qu'un frisson pareil à celui de la fièvre parcourait son corps, et qu'il disait d'unevvoix suffoquée :

— Oh! mon Dieu! quelle expiation! Le curé! son sang sur moi !

Il tint ses yeux fermés avec effort; car il n'osait plus lever le regard sur le pâle visage du prêtre, penché audessus de sa tête comme si l'Ange , ministre des vengeances du Seigneur, l'avait placé là pour augmenter l'horreur de la mort de son persécuteur.

A deux pas de Simon Brutus gisait Bruno qui avait une jambe brisée : bien que la souffrance lui arrachât !» lui-même de douloureuses plaintes, il avait entendu le profond soupir de Simon et reconnu sa voix.

Avec des efforts surhumains, il rampa sur les mains, traînant après lui sa jambe broyée, jusque auprès de Simon.

n se releva sur un genou, pencha la tête au-dessus de son ennemi, essuya doucement le sang de son visage, et dit d'une voix compatissante :

— Simon, pauvre Simon !

Simon Brutus ouvrit les yeuxj un sourire indécis, mais non sans douceur, flotta sur son visage; il mur ' mura avec une joie visible :

— Bruno, mon ami, je vais mourir. Est-ce Dieu qui t'envoie? Ah! pardon, pardon !

— Je te pardonne tout, tout! répondit le jeune homme. Ce que tu as fait aujourd'hui m'a dit qu'un frère revenait à moi... — Mais, Simon , je vais essayer de dégag^er ton bras: peut-être...

— Non, non ! dit Simon Brutus en soupirant. Inutile... (;ne balle a déchiré mes entrailles. Je le sens, j'ai la mort en moi... mes membres se glacent.

Le ton mourant de ces paroles émut profondément Bruno; il fondit silencieusement en larmes, puis, au bout d'un instant, se courba de nouveau sur Simon

f Brutus, et lui dit d'une voix pleine d'une ardente affec-

' tion :

— Simon, mon frère, puisse Dieu aussi être miséri- ; cordieux envers toi ! Il y a une autre vie. Ah ! tu vas

■ I paraître devant le tribunal suprême. Grâce, grâce pour

ta pauvre âme ; ne la livre pas à l'éternelle vengeance!

— L'amour de la liberté... est-il un crime devant Dieu? demanda le mourant d'une voix presque éteinte.

— Oh! non, non! répondit Bruno; bien plus, cet amour est un devoir; le Sauveur lui-même l'a pro-

■ clamé.

:L — Liberté, affranchissement... murmura Simon Brur tus , — pas de crime... Ah! j'ai péché ; l'orgueil... Que ! Dieu ne soit miséricordieux! Bruno... la mort... elle I vient... Écoute. — Dans ma poche... im écrit, le prix ! de tout, le général... cette nuit... — Embrasse-moi... I mon frère! Ah! aime mon pauvre père... prie pour < moi... — Adieu... adieu!...

La tête de Bruno s'affaissa sur le corps inanimé de Simon, qu'il arrosa longtemps de ses larmes.

Enfin, soulagé par cet épanchement de pitié, il se souvint des mystérieuses paroles de Simon.

Il pensa que la bourse de cuir suspendue sur la poitrine du cadavre contenait les dernières volontés de son

compatriote, et que celui-ci l'avait prié de lesremetti.; entre les mains de son père.

Dans cette conviction, il déboucla la bourse, et y trouva en effet une feuille de papier ployée.

Mais combien ne fut-il pas étonné , combien ne trenibla-t-il pas d'émotion lorsqu'il déploya l'écrit et lut, e; balbutiant, les lignes suivantes écrites en français :

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