‹ La guerre des paysans [microforme]Chapitre 14 sur 22 · IMO · texte numérisé non relu

IMO

——— 241 a ments des démonstrations extérieures d’affection et de reconnaissance.

Oublieux du reste du monde, ils savouraient depuis quelque temps le

bonheur inespéré de se revoir, quand un homme à cheval traversa la plaine au grand galop et vint s’arrêter devant Bruno en lui criant:

—Capitaine, les espions sont de retour ; tout est.en règle. Tout à l’heure Vous entendrez battre le tambour. À ce signal, vous conduirez vos hommes hors du bois ct vous les rangerez sur la grand’route, Le général vous fait dire que vous ayez à teni- avec votre détachement A poste d'avant-garde. ,

Le cavalier éperonna son cheval et disparut comme ‘ne flèche derrière un massif de chênes.

Bruno prit congé en toute hâte de sa mère et de Ueneviève, il donna aux domestiques quelques instructions nouvelles, et courut à ses hommes qui étaient en- ‘ore occupés à s'exercer au maniement des armes sous lc commandement de Karel.

Les deux femmes se levèrent, et Jean les guida dans les taillis.

La joie, le Courage, l’enthousias.

le visage de Bruno.

> layonnaïent sur que ses hommes l’aperl'espoir du succès, ils saluèrent son arrivée par de joyeuses acclamations.

Karel parcourut en Courant la ligne de ses compa- L Snons, en donnant les marques d’une joie extraordiuaire :

—Amis, battre, les

Ça y est! Nous partons, nous allons nous sans-Cculottes vont manger nos cartouches

neuves! Réunissez-vous autour du capitaine, il vous #nnoncera lui-même la bonne nouvelle.

Quand Bruno se vit entouré des rangs pressés de s2 - troupe il parla ainsi d’une voix fervente et inspirée : —Frères, dans un instant .le tambour va donner Je signal du départ. Nous allons assaillir la ville de & Diest et, avec l’aide de Dieu, en chasser les sans-culottes. De cette attaque dépend le sort de la patrie. Le général nous a placés à l’avant-garde; c’est nous montrer assez qu’il a foi en notre courage! Eh bien, il ne s’est pas trompé! Ah! compagnons, jusqu'ici nous avons lutté sans espoir; nous avons accepté une mori inévitable comme lunique fin de nos efforts! Aujourd’hui, le ciel s’est déclaré Pour nous: nous sommes au nombre de cinq mille, nous sommes bien armés et bien pourvus de tout. Si nous avons avec bonheur versé notre sang pour la foi et la patrie alors que l'horizon était couvert d’ombres sinistres, quelle joie ne doit pas faire battre notre coeur maintenant que la délivrance de la patrie brille à nos yeux comme une radieuse étoile, maintenant que nous nous sentons assez forts pour écraser les étrangers qui nous oppriment ! Que vos coeurs s'élèvent à la hauteur de la sainte mission qui nous est imposée par Dieu, et, si c’est possible, montrez-vous plus courageux et plus ardents que jamais dans la lutte. Ayez l’oeil sur moi, je vous montrerai où vos balles et vos baïonnettes trouveront à moissonner. Que la croix rouge du drapeau de Waldeghem indique toujours à toute l’armée l'endroit où le sang ennemi coule par torrents...

On entendit le roulement lointain de quelques tambours.

—Ah! ah! s’écria Karel du Lion, j'entends le violon: la noce va commencer!

Bruno snependit sa harangue et s’écria en brandissant son épée en l'air:

LA

—Chacun à son rang

avant pour Dieu et Pour la patrie!

—Pour Dieu et

puissante ses homm

es qui se hâtèrent de regagner chacun leur poste,

position sur la route, le général de Roumiroir, pagné des officiers de Son état-major, vint se placer lerrière la troupe de Bruno, où s’étaient déjà réunis quelques tambours et quelques trompettes, na à une vingtaine de cavaliers qu’il avait fai

reconnaître avec soin le de toute surprise.

Le signal du départ fut donné ; tambours pettes retentirent, l’armée se mit en marche. : Aussitôt des chants entraînants et joyeux s’élevè- : chants auxquels ge mélaient les cris et les exclamations d’une joie expansive.

L’éclat des trompettes, le roulement des tambours, quelque puissants qu’ils fussent, se trouvà

et trom-

le général permit cette ex- Pansion qui inspirait l'espérance et le désir de com-

battre, mais il €NVOYa néanmoins bientôt quelques of-

l En avant Maintenant, en

Pour la patrie! crièrent d’une voix

RE ficiers pour ordonner partout le plus profond silen il fit même taire les trompettes et les tambours.

On marcha d’un Pas rapide pendant une demi-heure environ.

ce,

Soudain le peloton de cavalerie qui précédait l’armée s’arrêta. Le général s’en aperçut, et tout surpris fixa son regard dans cette direction.

Un des cavaliers revint sur ses pas au grand galop, * s'approcha du général et dit:

| 7-Général, il y a là-bas une grande plaine. On voit dans le lointain fumer beaucoup de feux, et de nombreux soldats se Presser. Il y a aussi des cavaliers ; c’est une colonne mobile ; peut-être même y en a-t-il plusieurs; car les soldats occupent bien deux bonniers de terrain. | |

Le général fit signe à Bruno de faire arrêter ses hommes, tous les détachements se rapprochèrent les un: des autres, mais suspendirent également leur marche.

Sur ces entrefaites, le général, accompagné de quelques officiers d'état-major et des cavaliers, s’avança

po’ - aller reconnoître de ses Propres Yeux la position de l'ennemi.

Karel du Lion se frottait * Murmurait entre ses dents des paroles de satisfaction. toui en courant Gà et là sur le front de son détachement. —Camarades, je flaire la poudre: ils sont là! Nous sommes en avant, c’est à nous de commencer la danse. Une dizaine de sans-eulottes ce n’est rien de trop pour moi; si chacun en prend autant, il n’en restera pas beaucoup...

Le général était parvenu à la lisière de la plaine et examinait l’ennemi avec un elongue-vue, —C’est une colonne mobile, dit-il aux officiers qui l'avaient suivi, probablement la même qui-a brûlé H4renthals, car je vois des chasseurs à cheva et des ca-

joyeusement les mains ct

nons. Essaierons-nous serait-il pas plus avan

qui a commis d Hérenthals. Dieu lui-m tre vengeance!

Et vous, demanda le général aux quel est votre sentiment? Faut-il évit

autres officiers, “2

er l'ennemi, ou combattre ?

—Combattre! livrer bataille! répondirent-ils tous : avec joie.

Un bruit de tambour retentit Le général

—Venez, hâtons-nous ! L’ennemi doit nous avoir remarqués ; ils courent Aux Axmes. Il ne faut pas nous laisser surprendre dans cet étroit chemin.

tous les détachements, prévenez les se battre... Recommandez le silence sance.

Les officiers éperonnèrent leurs chevaux et s’élancèrent vers les divers groupes pour transmettre à chaun les ordres du général ; maïs, bien qu’ils ordonnassent le plus profond silence, à peine l’heureuse nouvelle

omphal s’éleva tonnant dans le se mit à chanter et à pousser d

pour Dieu et la patrie

ne expression de mécontentement assombrit la fi. vit ses ordres méconnus ; cea tête et sourit comme si les vaient jailli malgré lui du t consolé de leur oubli de ja

Il se rapprocha dé Bruno, et lui dit d’un ton profondément pénétré :

—Capitaine, nous allons livrer bataille en rase can)- Pagne. Si je vous confie l'avant-garde, c’est parce que je compte sur votre intrépidité. Vos hommes recevront les premières balles de lPennemi. Si vous hésitez ou reculez, tout est perdu; de vous dépend la victoire... Ainsi, faites votre devoir !

Bruno resta muet, interrogeant la route d’ ardent; ses narines étaient largement dilatées, sa poitrine haletait, il froissait du poing avec une impatience

fébrile la garde de son épée, et ne pouvait rester en place,

tant il désirait vivement: recevoir l’ordre de maru Lion, tout Courageux qu’il lait la figure de Bruno avec

un regaril

Enfin le jeune Capitaine répondit d’une voix sombre à la recommandation du général :

—Eh bien, laissez-nous marcher.

mes pieds... Ne perdez pas de vue néral. LA où vous la verrez, le sa rénts..,

Sur l’ordre du général, les tambou donnèrent le signal du départ.

La terre brûle sou:

la croix rouge, géng Coulera par tor-

rs et les trompettes

toutes usqu'à us in-

la fi.

S, Cesi les ui du de la

ofon-

can- > que ront U re-

garil poience en narqu’il vec

bre OU gé-

tes

He 7 ee

Une nouvelle acclamation de l’armée entière salua ce signal ardemment désiré,

le commencement, les Français avaient entendu les clameurs des patriotes, Eux aussi se réjouissaient de rencontrer l'ennemi à l’improviste, et s'étaient préparés en toute hâte au combat,

Avant que les Paÿsans eussent atteint la plaine, les soldats de la République avaient déjà franchi la moitié de la distance qui les séparait d’abord de leurs adversaires.

Les deux armées n'étaient plus très éloignées l’une de autre... Toutes deux s’avancèrent dans la plaine Pagnies, et bien qu’un boulet ou

entendre,

Les belliqueuses clameurs des patriotes avaient cessé: un morne silen

tout en tirant avec une cal.

"1€ apparent, les deux armées se rapprochèrent encore, el mainte balle atteignit son but.

Tout à Coup le centre de

bèrent ; le Tavage n’en fut pas moindre dans les autres compagnies,

Les paysans s’arrêtèrent et Parurent hésiter: au mé-

me instant, les canons lancèrent une seconde fois leur charge meurtrière.

Un éclat de mitraille avait abattu le scheval du gé-

ral; lui-même s’était grièvement blessé dans sa chute, et était tout étourdi.

Le moment était décisif ; quelques minutes encore,

et la troisième décharge d’artillerie eût probablement mis en déroute l’armée entière des paysans, > —Bruno! Bruno! s’écria Karel du Lion.

Le capitaine comprit le cri de détresse de Il s’élança à la tête de ses hommes, brandit sor Pair, et s’écria d’une voix puissante :

—Croisez la baionnette! En avant! en avant! pour . Dieu et la patrie!

même cri s’éleva dans toute l’armée des patriotes ; toutes les Compagnies s’élancèrent en avant ct se jetè- Fent comme une torrent furieux sur l'ennemi.

Bientôt on n’entendit plus ni canons ni fusils; | baionnette et le sabre faisaient seuls leur oeuvre glante. C'était une affreuse mêlée dans laquelle cha- Cun cherchait sa victi me, et plu

d’un tomba frappé luimême au moment où il portait le coup fatal à son ennomi.

son at.

1 épée en

a san-

La croix rouge avait pénétré au plu français. Les hommes de comme des lions, et, bien quils fussent cernés de toutes Parts, ils demeuraient inébranlables et couchaient sur le sable autour d’eux tous ceux qui étaient à leur portée.

Le général français s’aperçut avec une colère mêlée de tristesse qu’il s’était trompé sur la force de l’enne-

subir peut-être une terrible dé

S épais des rangs Waldeghem combattaient

on, et se précipita en par un suprême ef-

es paysans.

r de loin le général français,

avant pour tenter s’il ne pourrait, fort, percer la ligne de bataille d

Bruno, en voyant arrive cria à ses hommes :

—En avant! en avant! À nous le général des sansculottes !

N Les Français ne purent soutenir le choc du corps de

ment dll:

e en )Ou

tes ; etè-

- Cnnemi; mais l'impulsion des che des combattants ne lui permirent

of en abattirent

Waldeghem ; leur premier rang fut culbuté, et Je géné. ral, séparé de son armée avec quelqu ’aliers seulement, allait infailliblement tomber entre jes mains de Bruno. Déjà les Paÿsans avaient saisi Ja brida.de son cheval et le sommaient de se rendre.

Mais, au même instant, un nouveau détachement de cavalerie se Précipita avec un irrésistible élan au secours du général.

Une seule Voix, une voix mâle le tumulte et enflammait le quels elle indiquait la délivr d’un hérc: 1e effort.

—Oh! Simon Brutus! s’écria Bruno d’une voix rauque et altérée de v fance, C’est toi qu’il me faut ; (u vas mourir, scélérat !

jeune homme ge précipita

et puissante, dominait Courage des cavaliers auxance du général pour but

épée haute vers son Vaux et l’ondulation Pas d'atteindre Si-

Bruno chercha encore à retrouver son ennemi, mais vainement ; il avait disparu au milieu des cavaliers.

En ce moment, le général français fit donner à ses troupes l’ordre de la retraite,

Les soldats se retirèrent en assez hon ordr combattant jusqu’au bo sous l’épaisse futaie.

Les paysans les Poursuivirent pendant nelqne temps

e et tout en is, et disparurent peu à peu

dans leur armée, la plupart regagnèrent le champ de bataille, qui, bien que couvert de morts et de blessés, retentissait déjà de toutes parts des cris de triomphe des petriotes.

Chacun était couvert de poussière et de sang; la sueur ruisselait des visages enflammés Par le combat. Et cependant on s’embrassait les uns les autres, on proclamait la délivrance de la patrie, on chantait, on dansait transporté de joie et d’enthousiasme.

Le général de Roumiroir, à peu près remis de sa chute, montait un autre cheval.

Bien qui] lui eût été facile, en poursuivant l’ennenii dans les bois, de lui faire ‘ssuyer une plus grande perte

trait peut-être l’assaut projeté contre la ville de Diest

C’est pourquoi il fit sonner le rappel pour forcer chacun à venir se ranger sous son drapeau.

Dès que cet ordre fut en partie exécuté, il désigna quelques Compagnies pour rester sous les armes, et envoya les autres sur le champ de bataille pour relever les blessés et les porter sur des chariots.

En même temps il fit annoncer qu’on ne Séjournerait pas plus d’une heure en cet endroit.

La plus grande partie de la’rmée s'était répandue sur le champ de bataille. Partout on voyait emporter et panser les blessés, et enterrer à la hâte ou, pour mieux dire, cacher en terre les morts,

Le général de Roumiroir et les officiers d'état-major galopaient parmi les travailleurs et les engagaient À se hâter Je plus possible.

Enfin tout se tronva fait aussi bien qu’on le peut en Pareille circonstañce, et l'armée se retrouva rangée sur la route, ayant à sa tête la croix rouge de Wedelghem tournée vers Diest.

Les tambours et les trompettes envoyèrent leurs sons

belliqueux aux éch marche, en chantant triomphales,

ne vengeance exemplaire, I] n’a-

vait laissé qu’une centaine d’hommes dans la forteresse.

Quand, du haut des rem nOmbrable armée des Ï

Ils se rangèrent en bataille devant Ja attendirent intrépidement l'ennemi,

Le général de Roumiroir fut très étonné de voir les 'amparts dégarnis de soldats et de ne Pas apercevoir de

porte même, et

troupes qui vinssent à sa rencontre, bien qu’il fût déjà arrivé à deux ou trois portées de fusils de la ville.

Craignant une embuscade, il envoya en avant Bruno et sa compagnie pour engager une escarmouche avec la garde de la porte, et attirer ainsi la garnison en rase campagne. :

La croix rouge se mit en mouvement ; les hommes de Waldeghem marchèrent vers la ville. Chemin faisant. ils échangèrent quelques coups de fusils avec l'ennemi.

Le feu des Français paraissait si peu nourri, Bruno était encore si exalté par la joie de la victoire remportée, que tout à coup il répéta d’une voix tonnante son cri de guerre :—Croisez la baionnette! en avant! pour Dieu et la patrie, en avant!

Le combat en dehots de la porte ne dura pas longtemps. Au premier choc, les soldats français furent in:pitoyablement refoulés dans la ville, et se jetèrent dans les maisons voisines, d’où ils envoyèrent encore quelques rares balles aux assiégeants.

A la voix de Karel du Lion, tous les hommes de Waldeghem escaladèrent les remparts et se mirent à agiter leurs chapeaux et à annoncer leur victoire par d’énergiques clameurs.

A cette vue, l’armée un instant arrêtée, envoya en réponse un puissant et énergique haurra.

—En avant! en avant! Ce cri retentit jusqu’à la vil-

le.

Le général fit battre les tambours et donna le signal désiré; mais l’enthousiasme était trop grand: au lieu de s’avancer en bon ordre, toutes les compagnies se mirent à courir et, comme un torrent qui emporte tout, se

précipitèrent dans la forteresse. poussant des cris de triomphe.

attaques des Français, Déjà, quelques jours auparavant, on avait appris avec surprise à Bruxelle

le soudain et menaçant accroissement de l’armée des

patriotes. Le général en chef Colaud avait envoyé des ordres dans toutes les parties du Pays et même à Paris pour obtenir en toute hâte de nombreuses troupes de renfort.

Dans les lettres officielles et dans les proclamations on parlait bien, selon l’habitude, avec uŸ dédaigneuse pitié de la lâche poignée de brigands fanatiques; mais au fond, on n’était Pas si rassuré.

Le feu de l'insurrection pouvait s’étendre sur la Belgique entière et faisait soulever les villes elles-mêmes ; les puissances coalisées et les émigrés p un moyen d'attaquer la France peine venait-on, à l’ouest, d’étouffer dans des torrents | de sang l'insurrection vendéenne, qe dans le nord les royalistes paraissaient rassembler joutes leurs forces Pour engager une lutte nouvelle et non moins opiniitre. C’est pourquoi il fallait, selon le système adopté

par la République française, réunir une puissance formidable afin d’écraser d’un seul coup l'insurrection sous lirrésistible poids du nombre, = Les patriotes virent, dès le lendemain de leur entrée

ouvaient y voir par notre territoire. A

Fe

Se

hé

à Diest, des colonnes mobiles s’approcher de la ville par différents côtés et s'établir à quelque distance dans des Camps retranchés, avec l’intention évidente de cerner la ville et de lui couper toute communication avec le reste du pays.

Pour le moment, les Français n’entreprirent rien contre la forteresse; ils se tenaient tranquilles dans leurs retranchements et semblaient, dans un but mystérieux, demeurer dans une complète inactior. En attendant, ils interceptaient tout convoi de vivres ou de munitions de guerre et poursuivaient ou taillaient en pièces les petits corps isolée qui se rendaient à Diest pour prêter aide aux paysans.

Cependant, quard un convoi annoncé ou une importante troupe auxiliaire se montrait dans le lointain, une partie de l’armée patriote sortait de la ville et passait de vive force à travers les colonnes mobiles pour amener dans la place provisions et auxiliaires.

Dans ces petits combats qui, tant du côté des Belge que de celui, des Français, n’avaient pas de but décisif. on perdait beaucoup de monde sans apparente utilité. Le général de Roumiroir comprenait bien qu’il eût peut-être été plus avantageux d’entrer en campagne avec son armée entière et de tomber sur les colonne: mobiles avant que des renforts trop considérables leur arrivassent; mais il s’arrêta, pour plus d’une raison. à la décision contraire.

Il voulut conserver la ville de Diest, quelques sacrifices qu’il fallût faire pour cela. Il ne doutait pas que la possession de cette place r’éveillât dans le pays un vif enthousiasme et ne décidât nombre de gens à prendre les armes contre les Français; il espérait auesi que la nouvelle de la victoire remportée et sa position dan: une forteresse ferait accourir sous ses ordres tous es insuroés dispersés. D'ailleurs, l'attitude des Français lui semblait inexplicable: il se croyait en droit de pen-

: — 255 — ser que l’ennemi voulauit attirer avec son armée en

rasé Campagne pour pénétrer alors, par surprise, dans la ville,

haut que urmurassent les soldats, le général persisf

On fit quelques petites .

et Français semblaient rieux, il n’y eut guère

que des escarmouches particulières sans grande impor-

tance.

Toute cette nuit-là avait monté la garde À la moitié des hommes de sa compagnie, L'autre moitié devait Participer à une sortie résolue pour le matin; mais, comme ‘le capitaine était très fatigué, on avait confié à son lieutenant Karel du Lion le commandement de cette demi-compagnie.

Bruno, relevé de garde, était retourné chez lui et s'était jeté sur un fauteuil pour prendre un peu de re- Pos. C'était dans une grande salle d’une des principa-

iest; le jeune homme avait la tête appuyée sur une table et Paraissait dormir.

Non loin de lui, à une autre table, étaient assises sa mère et Geneviève, qui s’entretenaien geste et à la physionomie des deux fe vait deviner Ja joie et l leur coeur.

* Elles jetaient parfois un affectueux regard sur Bru- RO, Mais ne troublaient Pas son repos.

Auprès d’elles, à quelques pas de distance, était as-

sis le vieux curé de Waldeghem, tout absorbé par la lecture de son bréviaire. %

À l’autre bout de Ja salle, Jean le domestique nettoyait l’épée et les pistolets de son maître.

Bten que les femmes parlassent de snumière à être entendues et que le domestique sifflât doucement un

mmes, On pouespérance qui remplissaient

air populaire, ces bruits assourdis et contenus ne troublaient pas, en réalité, le silence de ce lieu. .

Tout à coup une clameur désolée se fit entendre à la porte. Chacun fut frappé d’une anxieuse stupéfac- “ion; Bruno lui-même se leva brusquement réveillé en sursaut...

La porte s’ouvrit: le vieux brasseur, père de Simon, se précipita dans la chambre et tomba en gémissant aux pieds de Bruno. Des larmes abondantes coulaient sur les joues da vieillard; il leva des mains suppliantes vers Bruno, et voulut parler; mais il ne put balbutier qu’un mot.

Le jeune homme, surpris de l'attitude du brasseur + profondément touché par la vue de sa douleur, le releva, lui prit la main en la’ serrant d’une consolante étreinte, et demanda :

—Mon pauvre ami Meulemans, quel terrible malheur vous a donc frappé pour que vous soyez dans une telle désolation ?

= —0 Bruno, répondit le brasseur en gémissant, vous seul pouvez me venir en aide, me sauver, Mais vous rejetterez ma prière, n’est-ce pas ? Il vous a fait tant de mal...

—Que voulez-vous dire? Ciel! de qui parlez-vous ? s’écria Bruno avec un pressentiment plein d’anxiété.

—Mon fils, reprit le brasseur, mon fils est prisonniér; Karel l’a amené dans la ville. Le général l’a condamné à mort. Deux heures, deux heures encore. et les balles le frapperont... Oh! grâce, grâce pour le seul enfant que Dieu m’ait donné!...

Bruno, tout tremblant, bondit en arrière. Sur son visage se dessina un sourŸe de satisfaction qui perça le coeur du brasseur et lui arracha une douloureuse exclamation.

Jean le domestique, qui venait de ge rapprôcher. riait aussi, et disait d’une voix pleine de jubilation:

oi. 0, Aie AT à HAL

—Enfin, le serpent est pris! On va lui écraser la tête; il ne mordra plus personne. .

Les autres personnes qui se trouvaient dans la salle

s'étaient levées en même temps et contemplaient avec

une émotion profonde ce triste spectacle.

<—Abh ! Bruno, reprit le brasseur d’une voix suppliante, Pardon, grâce, oubliez le mal qu’il vous a fait !

—Mais que désirez-vous donc de moi? demanda Bruno d’un ton Mmécontent.

—Une seule parole, une seule Parole, répondit Je brasseur, Karel demande la mort de Simon; il est impitoyable comme un homme sans coeur. Le général à

VOUS sa délivrance. Soyez miséricordieux! oh! ne re- FOussez pas ma prière ! £

—Comment, s’écria Bruno avec une sorte d’horreur,

—Ah! je suis son père! s’écria le brässeur avec un iccent déchirant ; c’est mOn &ang qui va couler!

Ce cri, perçant le coeur comme un poignard, émut vrofondément Bruno; deux larmes coulèrent sur ses joues, tandis qu’il disait d’une voix toujours sèche :

—Pauvre ami, votre douleur m’arrache des larmes, Mais la destinée me force à rester inflexible, Pour Si.

un pas: an fontraire, si um

La

mot de moi pouvait hâter sa mort, je prononcerais ce mot, je devrais le prononcer! |

Le malheureux père se retourna et se traîna vers la mère de Bruno ên levant les mains au ciel :

—Oh vous êtes mère! dit-il d’une voix navrante, vous m'avez dit ce que vous avez souffert à Hérenthals lorsque votre fils était condamné à mourir. J'ai pleuré en vous entendant, car je sentais les cruelle: douleurs qui ont brisé votre coeur maternel. Ah! je souffre le même martyr, moi aussi j'endure mille morts. Oh, en souvenir de vos amères souffrances, aidez-moi ! aidez-moi !

Déjà le prêtre s’était approché de Bruno et s’efforçait par de paternelles exhortations de lPamener à des sentiments de miséricorde; mais le jeune homme, l’ocil fixé sur le sol, ne réjjondait que par ces impitoyables paroles :

—Je ne le puis... c’est impossible!

Sa mère et Geneviève, profondément touchées de la douleur du brasseur, s'étaient aussi ra brochées de Bruno. |

La mère lui saisit la main et lui dit ; les yeux remplis de larmes:

—Mon fils, à Hérenthals, ta mère aussi a pleuré ta mort prochaine. Un chrétien ne peut faire endurer ‘üne semblable douleur, un pareil désespoir, d’aussi indicibles souffrances même aux ennemis de sa patrie. Baes Meulemans est notre ami, il faut le délivrer de sa mortelle souffrance. Si Simon nous a fait du mal, ton pardon en sera d’autant plus méritoire aux yeux de Dieu. Oh, je t’en supplie, n’écoute pas la voix de la vengeance, délivre ton ennemi, si c’est possible. Je te bénirai pour cette action, comme pour la plus grande preuve de la bonté de ton âme!

—Cela ne se peut, ma mère! répondit Bruno du ton d’une infexible résolution.

pierre ? s’écria le brasseur, pour que vous soyez si cruels et si insensibles à ma douleur ?

Geneviève qui, frappée’ de stupéfaction, était restée jusque-là muette et tremblante, s’approcha davantage du jeune homme et dit :

—Brung; je ne vous reconnais plus. Moi aussi j'eusse peut-être souhaité Ja mort de Simon Brutus alors qu’il était en plei” pouvoir de satisfaire ses instincts

l'emporter sur la haine. Si vous ne voulez rien faire

ct que vous devez être miséricordieux. .

—Geneviève, Geneviève, pour l’amour de Dieu, tai- S2Z-VOus, répondit Bruno tout frémissant ; Ce que vous

—Ciel! est-ce bien Vous, vous ainsi ? s’écria Geneviève en fixant un regard sévère sur les yeux du jeune homme. Comment! un Pauvre père

se traîne à vos pieds, un prêtre à cheveux blancs vous demande grâce au nom de Di

un instant, allez dans votre chambre! jé vous en pris. je vous en suppli, je l'exige, je le veux!

Sa voix était si impérieuse, son trouble si profon! que sa mère et Geneviève lui obéirent avec une sorte 1: résignation passive, et probablement aussi avec l'espo: qu’en leur absence il se dévoilerait des mystères doi:

. lu révélation disposerait plus favorablement Bruno.

Lorsque le jeune homme rentra dans la chambre :! était pâle comme un mort et tremblait de tous «: membres. Il courut au brasseur, l’entraîna vivement dans un coin retiré de la salle, et Rt d’une voix rauque et étranglée:

—Ah! vous me croyez cruel, inhumain? Mais soye vous-même juge entre, votre fils et moi! Jugez si Dicu me pardonnerait au cas où je deviendrais le sauveur (|: plus lâche des assassins... Votre fils? il a tué mon père... il a jeté son cadavre dans un bourbier!

Bruno, comme épuisé, laissa tomber se tête sur une table placée devant lui:

—Oh, malheur! malheur! s’écria le brasseur en 1.vant les mains au-dessus de sa tête et en courant éperdu vers la porte; et moi, misérable. qui venais demarder grâce ici!

Il allait quitter la salle, mais le curé lui fit impi-rieusement signe de revenir. Le pauvre père se laissa

tomber sur un siège en fondant en larmes.

Le vieux prêtre s’approchant de Bruno lui dit d’un ton calme et solennel:

—Bruno, Bruno, vous avez péché contre Dien. Ain: vous croyez que votre père mort, qui est là-haut dan: le ciel, nourrit encore une pensée de vengeance et exise que le sang humain coule pour être satisfait... Pensées païennes, mon fils! Si une âme qui se trouve dans le sein de Dieu était encore capable de ressentir quelque douleur, votre conduite plongerait celle de votre

. père dans le deuil et la tristesse. Savez-vous ce que la

ï0i de la charité vous proclamé, lorsque, supplié son père meurtriers, (C’est là 1 suivre, si le salut de Bruno, écouterez-vous v de vVengtance, ou la voix haut de la croix à trave écho dans votre coeur ?

jeune homme, à une violente lutte prêtre repri' —Quelque

suspendu à sa

sévère,

comme vous, Pardonner, Je vous l'ordonn suis le ministre !

1 saisit Ja main \oix adoucie:

—Bruno, mon fils bien-aimé, la voix de Dieu ? Oh! éle nérosité la plus sublime ; tion chrétienne. Pardonnez !

'OUS a accablé de douleurs et - VU mon Dieu, mon Dieu

éjà une heure passée !

du jeune vez votre âme

de maux !

lui saisit la Main, —Eh bien, je cède...

sacrifice... Y enez, venez

Pauvre père... Oh ! bandonnerait . Ée

En disant ces “ur et disparut

vite, la

Mots il sortit de la sall dans Ja rue,

ordonne? Jésus de pardonner à ses enne

e saint exemple votre âme vous es

il ne répond

€ au nom de ce

homme et Continua d’

qu'il vous faut votre désir arrivant du era-t-elle un t en proie ait pas...

vous devez Jui

lui dont je

une

resterez-vous sourd à

jusqu’à a géatteignez, atteignez ]

€ priez pour

a perfeccelui qui

que mon force m’a-

€ avec le bras-

lui-même la croix sanglante, il a

mis, à ses

Ce matin-là on avait fait une sortie assez vive et l'en. gagement avec les Français avait été plus sérieux que les précédents. Dans la lutte, le cheval de Simon Bru-

tus avait été abattu, et comme il était tombé désarm sur Je sol, Karel du Lion l'avait de sa propre main fit prisonnier.

La compagnie de Waldeghem avait traîné Simon Brutus au quartier général, et là avait demandé au général la mort immédiate du captif.

Les prisonniers que les paysans avaient faits les jours précédents étaient enfermés au grand corps de garde. On les traitait avec bonté, et on leur prodiguait largement tous les soins qui pouvaient adouer leur sort.

T1 y avait donc lieu de penser que le général refuserait d’accueillir la demande de vengeance de Karel du Lion et de ses compagnons. Mais les accusations portées contre Simon Brutus étaient extrêmement graves; en outre il était belge, brabançon et campinois ; il avait exercé contre ses propres compatriotes les plus cruelles persécutions, arrêté le vénérable curé, profané et pillé l’église... Mais ce qui parlait plus haut encore con-

tre lui, c'était le sourire provocateur qui errait sur ses |

lèvres pendant que le général lui reprochait sa conduite si peu patriotique.

Quelques officiers d’état-major se constituèrent im- |

médiatement en conseil de guerre, et Simon Brutus fut condamné, par exception, à être passé par les armes. On lui avait accordé deux henres pour se préparer À la mort.

On l’avait sur-le-champ enfermé dans un bâtiment isolé, et on lui avait donné pour gardes les hommes mêmes qui, à l’expiration des deux heures accordées, devaient le fusiller sur la place qui se trouvait derrière sa prison.

Tandis que le pauvre brasseur implorait sa grâce aux

l’immensité du néant!.

der ne périra Pas : la Républi s‘ment de l'humanité, la liberté, la ] liout cæla durera à jamaie

pieds de Bruno, Simon Brutus étai SOn, sur le rebord en bois d’un lit

sur $0n visage ni ée d’une mort

t assis, dans sa pride corps de garde, anxiété ni crainte, :mminente semblait réflexions. Son re.

Par moments il secouait la tête avé Puis il parut plus visible.cnt ému, et des sons à peine perceptibles s’échaphori de “1 poitrine. (Ce n'étaient Pas à propremer, les qui tombaient de ses lèvres, ce ; : ‘I nensées prenant une forme plus 65 in: dis 7 flottant syr es lèvres, sans qu’il le «ût "ape murmure:

-—Ces infâmes brigi us, ‘donc en leur pou- ‘ir! Comme ces tigres lus nt our avoir mon sang! Comme leurs JEUX senfliinaient à la vue de leur proie Ainsi, c’en est fais de Simon Brutus: sa

‘ ce n’est pas Je plus beau mcment de la vie. —Pour ces fanatiques Superstitieux la

mort doit être moins amère: on leur à fait accroire qu'il y aura encore quelque chose après ce monde-ci. Pour moi Ja balle, c’est la fin, l’anéantissement ! Al-

1 ger à cela? S'il n’y a plus de ien après, il n’y aura plus de mal non plus. Et puis, Pourquoi me Plaindrais-je ! La guillotine à dix fois ouvert sû gueule sanglante p

{) ll

gouffre... Maintenant, est fini pour tout de bon...

l'ous les rêves d’élév

tient des rêves. € rêvais pour m'évèiller enfin dans

»—et peut-être, après “ma

Le

mort, mon nom sera-t-il parfois prononcé avec respect, Vanité! Que fait à celui qui est anéanti qu’on se souvienne de lui?—Et pourtant cette pensée est consolante et douce... Il y a donc, dans l’âme de #cat homnre. une aspiration innée à continuer de vivre après la mort? Et si ce mystérieux désir pouvait être une vcrité? Si en effet quelque chose d’impérissable que noi; ne comprenons pas, vivait en nous?

Cette dernière réflexion parut susciter en lui toute une série de pensées saisissantes. Son regard se fixa sur le sol, et, au bout de quelque temps il murmura de nouveau :

—Oh! qu’il est horrible, ce sombre abîme qu'on nomme éternité! Et ce serait là la fin de l’homnw: mourir, disparaître comme un animal, comme une brute, comme un chien! Pourquoi donc alors la conscience du néant qui l’attend ne lui est-elle pas ôtée, comme au chien? Pourquoi, s’il doit être anéanti, avoir versé dans son sein la soif de l’immortalité? C’est peutêtre le fruit de notre première éducation, la suite des niaiseries qu’on nous a fait accroire... Mais la nature de l’homme se révolte à l’idée que tout, avec la mort du corps, soit anéanti en nous. Tous les peuples, les sauvages même, espèrent une vie meilleure. Oh! re- | doutable énigme!

Simon Brutus poursuivit quelque temps enêôre cette méditation. Son âme luttait évidemment contre les principes impies qu’il avait adoptés, et il s’efforçait de réveiller en lui l’idée d’un avenir au-delà de gette vie. Cependant, quelque souvent que les réflexions du condamné le ramenassent à cette pensée, son orgueil la chassait chaque fois.

Enfin d’autres idées parurent s'emparer de Jui; il reprit d’une voix calme:

—{’est étonnant! comme la mort qui s’approche évoque tout distinctement sous nos yeux! C’est un miroir

ceau jusqu’à la tombe qi père! je ne lui ai causé que honte ui, lui, eût sacrifié sa vie pour me voir heureux, Pleuréra-t-il ma mort ou se réjouira-t-il de la fin de celui qui a empoisonné son existence {. .. Geneviève, toi aussi, je lai fait souffrir; mon amour fu ton malheur, se Aù! j'ai tout sacrifié à la grande oeuvre. … Mon inexcrable devoir, ma profonde conviction a trouvé tout im. Puissant à Contrebalancer l’affranchissement du monde ct la réhabilitation de l'humanité déshéritée, Si cepen- 7 D dant je fouvais voir encore une fois mon père, l’embrasser, lui dire qu’au fond de mon Coeur il y a toujours eu pour lui ‘un ardent sentiment d'affection.

Il passa la main sur son front comme pour chasser des pensées plus tristes, Après quelques instants, i! sa

levä, et dit d’une voix plus haute et avec un amer sourire :

wa

Où demain, il faut toujours que

là mort nous atteigne... J’eusse préféré finir sur un champ de bataille 5 Mais il paraît que j'ai tiré un man- Yais numéro à la grance loterie, Eh bien !

Micsse, Simon :

Le

ux stupides

Çaise que Simon Brutus

sait mourir comme il a vécu, sans peur et en se raillant

l'A. la mort!... Essayons si Ja dernière pipe nous paraîtra bonne encore. …

Ce disant, il tira de sa poche une pipe garnie en ar-

gent, la remplit de tabac, battit le briquet, s’assit, et se mit à lancer en l'air de grosses bouffées de fumée.

Plongé dans une profonde réverie, il suivait de l’oci| les capricieux nuages qui s’échappaient de sa pipe er flocons bleuâtres, et les suivait dans leur ascension ju:qu’à ce qu’ils se confondissent avec l'air et disparussen: tout à fait.

—Et c’est là la vie? murmura--il en souriant amnèrement ; on le dit. Combien c’est faux! La vie est uno lutte contre tout, un ardent et fiévreux désir de vaine gloire, une course folle vers un but incertain, une or:geuse navigation sur l’océan du doute. Elle ne se d' roule pas si placidement, elle ne disparaît pas si inser

/siblement; car, après la sanglante lutte qu’on nomn la vie, vient enfin la mort qui déchire et brise violer ment tout dans l’homme. ..la mort, qui, pour torturer davantage encore sa victime, lui montre comme la fin, le but de tous ses efforts, un abîme sans fond,—un a!me dans les sombres profondeurs duquel une insoluh!: énigme grimace ironiquement.

\ En ce moment son attention fut éveillée tout à cou par le bruit d’une clef qui grinçait dans la serrure.

—Déjà! s’écria-t-il; je pensais vivre une heüre encore... Soit; la pipe est fumée du moins...

I] fixa sur la porte un regard hautain et dédaigneu: mais celle-ci s'était à peine ouverte qu’un cri s8’échaipa de son sein et qu’il s’élança, les bras ouverts, en s ‘criant : :

—0O mon père, mon père! je puis vous embrasser une fois encore avant de mourir !

Le vieillard, muet et fondant en larmes, se suspendit au cou de son fils et faillit s’évanouir d’émot: sous lardent baiser que Simon imprimait sur ses vres.

Simon Brutus le conduisit vers le lit, et, pres:

dans ses mains avec une son père, il lui dit d’une

—Ah! mon pére, combien je suis heureux de te voir une fois encore! Le seul voeu que formât mon coeur est accompli! Sois courageux, mon père: la mort ne m‘é- Pouvante point. Les larmes qui s’échappent de mes Yeux sont des larmes de regret, de ce que l’inflexible sort -m’ait imposé le devoir de te faire souffrir, Oh!

Au bord de Ja tombe déjà béante, ton image seule était sous mes yeux!

Uveau son fils oix affectueuse :

—Tais-toi, tais-toi, Simon ! il y a encore de ? leu exaucera ma Prière, on te fera grâce, —Pauvre père! reprit Simon Brutus en Soupirant, Pourquoi te Prénarer de Nouvelles douleurs ? Acceptons la destinée elle qu’elle est... |

—Non, Simon ; ne désespère Pas, mon fils. Pentêtre, en ce moment même, le général signe-t-i] ta grâce ?

fébrile tendre

sse les mains de Voix émue :

ans ses bras,

espoir.

isage du conson père avec COM passion :

; tu crois que On, ne nous fai.

sang, et, je l’a-

» fu ne sais ce qui se le; tu ne mOurras pas,

eds du général

Passe, dit le Bruno lui-même

Pour implorer ta grâce.

—Bruno? Bruno ? dit Si ment plein de haïne. Bruno me Sauvera père, a-t-il été assez cruel pour te faire accroire cela ?

Ah! Phypocrite ! s’il pouvait arracher ma chair de mes 8, lambeau par lambean, il Je ferait avec joie. Il est nOn ennemi mortel depuis sa Déissnnee. 4 hais de-

mon Brutus avec un ricane-

it? Malheureux

puis le premier jour où je l'ai vu. Oh! on s’est affreusement raillé de toi, mon père! on a voulu s faire un jeu de ta douleur, prolonger tes souffrances par ce vain espoir !—Infâmes! lâches bourreaux !

Le vieillard mit la main sur la bouche de son fils, et dit avec horreur :

—Simon, tais-toi! tu blasphèmes Dieu! Tes paroles me font frémir. Je te le dis, et c’est bien vrai, j’ai moimême accompagné Bruno chez le général].

—Et as-tu entendu aussi ce que Bruno lui disait ?

—Je ne suis pas entré, mon amour m’a irrésistible. ment poussé vers mon fils... à

—Et qui peut savoir, mon père, ce que dit et fai! Bruno ?

—Moi, Simon ; il implore ta grâce, il fait valoir tou tes ses souffrances, tous ses services, pour obtenir cett: unique faveur.

—Mais c’est impossible! J’ai fait fusiller son père. j'ai repoussé les prières dé sa mère! Bruno doit savoir cela ?

—1 le sait ; et cependant il veut te sauver de la mort.

Le prisonnier, comme sil se fût senti vaincu, laiss: toraber la tête sur sa poitrine, et son regard se baiss: vers le sol. Bientôt il se révolta contre cette conviction de la générosité de Bruno qui pénétrait dans son coeur.

—Cela ne se peut! murmura-t-il ; j'ai cherché la mor de Bruno comme un bonheur ardemmént désiré: j': sacrifié son père à ma vengeance ; je l’ai accablé de douleur, et je le réservais encore à la persécution, à la souf france et à la mort... Et il me sauverait ? N’est-il don: pas homme comme moi ?

Le père saisit la main de son fils, et dit d’une voi: calme et solennelle :

—Simon, mon pauvre fils, tu as perdu dans ta vie terrible la plus belle fleur de ton âme. Ah! lincrédulii‘ t’a ôté la force de comprendre une semblable générosit!,

un sacrifice aussi surhumain, n’est-ce pas? Et pourtant un seul mot suffit pour tout expliquer: Bruno est chrétien !

—Chrétien! chrétien! urmura Simon Brutus avec une amère ironie; la conduite de son ennemi n’est pas aussi désintéressée, Ah! je comprends ce que c’est. Geneviève s’est souvenue qu’elle m’a aimé jadis ; Geneviève le domine, elle vent me sauver.

—Tu te tromnes, Simon, reprit le père: Geneviève a Supplié Bruno en ta faveur; ila écouté ses supplications aussi peu que les mieñnes, aussi Peu que celles de sa mère, Mais lorsque notre vieux curé lui a représenté Jé. sus Crucifié demandant grâce pour ses persécuteurs, la voix de Dieu a touché Bruno. Le général restât-i] inflexible, celui que tu nommes ton ennemi mortel en souffrirait comme si tu étais pour lui un frère chéri. Ainsi, mon bon Simon, ne calomnie plus sa bonté!

Pendant longtemps le prisonnier demeura plongé dans une profonde méditation ; il secouait Par moments la tête d’un air d’hésitation, tandis que le mot : chrétien ! s’échappait encore de sa bouche.

Le vieillard Serra encore la main de son fils, et lui demanda avec une affectueuse tendresse :

—Simon, si on t’accordait ta grâce; retuserais-tu donc d’adoucir l’amertume de ma vie? Ne tâcherais-tu pas de

visiblem Parut maîtriser sa douleur, et reprit :

—Soit donc! mais tu abandonneras cette vie barbare et impie, n'est-ce pas? Tu donneras à ton pauvre

père quelques jours de paix encore ? Tu viendras demeu-

rer avec Jui, adoucir et consoler ses dernières ta présence ?

—Dans la Campine? A Waldeghem ? demanda Simon avec mécontentement,

—Oh! cela m’est indifférent, pourvu que tu sois avec moi, répondit le père. Je vendrai nos terres ; nous irons demeurer dans un autre pays, fût-ce même en France. Partout où mes Jeux pourront te voir je serai heureux. Et s’il pouvait se faire que notre calme et paisible existence ouvrit ton âme à la vérité, si cette âme pouvait recevoir un seul rayon d’en haut, je remercierais Dieu, je bénirais mon enfant, et, plein d’espoir, je fermerais les yeux dans les bras d’un fils bien-aimé.

Deux lîrmes, les premières qu’il eût versées depuis qu’il était homme, coulèrent sur les joues de Simon. 11 Passa son bras autour du cou de son père et l’embrassa.

—O mon père dit-il avee un soupir, comme ton amour est infini! Ainsi tu laisserais dans mon âme sans les troubler mes convictions républicaines ? Merci donc ! Ce que tu me demandes est difficile. Cette guerre ser: bientôt terminée, J usque-là je ne puis renoncer à la mission dont on m’a chargé... Mais après... après nous ferons ce que tu viens de dire... . Et peut-être, 6 mon père, peut-être ton plus doux espoir se réalisera-t-il en partie. Je le sens, il y a une place vide dans mon ‘ eur, quelque chose qui me manque et qui m’effraie. F cut-être l’orgueil m’a-t-il trompé... Ah! quoi qu’il en set, je te sacrifierai tout; ma carrière, mon avenir, la gloire que j'avais rêvée. Puissé-je au prix de tout cela, te faire oublier les souffrances que tu as éprouvées !

Du lit de camp le brasseur se laissa tomber à genoux sur le plancher, leva vers le ciel des mains suppliantes et s’écria avec une sorte d’égarement : :

—Merci, ô mon Dieu, de ce que vous me rendez mon fils ! Ah ! achevez votre oeuvre, éclairez son coeur, il n’est Pas tout à fait perverti, il y reste encore de l'amour...

La porte de la prison s’ouvrit, le chef de la garde parut sur le seuil :

t être exécuté. : = brasseur bondit en po

st vrai; nous Perdions la tête. Encore un {uart d’heure ? Je Cours, je vole, je reviens...

de la prison et traversant Jeg gardes stupéfaits, s'élança dans la

! murmura Simon B » il est impossible qu’ils m Pauvre père!

Le chef de la

2 profond silence ré quelque temps dans 1 ait de corps de garde,

rutus en ’épargnent.

18, Immobile et la tête dans Jés Mains Minutes qui s écoylaient Jui Paraissaient des siècles, Enfin il entendii un traînement de sabres et un bruit de fusils.

Le chef de la &arde entra avec quatre hommes dans la Prison et dit: — —L'heure va sonner, (C’est

rade. Nous AVOns pitié de VOUS; mais c’est Je sort de la &uerre, Rendez du moins notre mi

© Mission moins Pénible en vous soumettant.

bien malheureux, cama-

SSUT parut dans Je Prison, ]]j

se jeta en hurlant au cou de son fils et, comme insens(, cria aux gardes:

—Non, non, le général est au conseil de guerre... Res. . tez, attendez, on délibère sur son sort. Attendez, on va venir ; encore quelques minutes...

—Avez-vous vu le général? lui avez-vous parlé? demanda le chef. 2

—Mon Dieu, non! répondit le brasseur hors de lui, on ne peut lui parler; il délibère, il va faire grâce... Mais tout de suite... maintenant... à l'instant...

Le chef essuya une larme qui coulait sur sa joue, mai: il paraissait bien décidé à remplir impitoyablement sa

mission.

Il appela quelques hommes du corps de garde et leur fit signe d'emmener le vieillard hors de la: prison.

Le brasseur, qui s’en était aperçu, se jeta en gémissant sur le sein de son fils. Ils échangèrent quelque: baisers fiévreux. Simon Brutus prononça le suprême adieu et murmura à l'oreille de son père quelques paroles de consolation. Puis lui-même se dégagea de ses bras et le remit aux mains de ceux qui devaient l’empicher d’assister à l’affreux spectacle de la mort de son fils.

Simon Brutus fut conduit sur la place où devait avoir lieu l’exécution. Son père infortuné se tenait gur la porte du corps de garde et regardait, frémissant et trépignant, en proie à une douloureuse impatience, dans la rue qui menait à l’hôtel de ville.

Tout à coup il lui échappa un cri, cri étrange, cri joyeux pourtant et si perçant qu’il retentit jusqu’à la place et frappa les gardes de stupéfaction.

Le brasseur s’était précipité, les bras levés, au-devant d’un homme qui accourait vers lui en pleine course ei tout hors d’haleine, : =

—Bruno! Bruno! criait-il... vite! vite! ou il sera

trop tard!

nd

Mais Bruno Passa ra

pidement devant lui, sans Jui adresser ja Parole, traversa le

Corps de garde, vola sur la place, et Courut aux gardes qui

dans la poitrine.

—Arrêtez ! arrêtez! s’écria Bru ! …—

; ais au méme instant son regard rencontra Je regard de Simon rutus, Tous de

UX devinrent d’une Pâleur mortelle. Bruno ge détourna et S’enfuit à tra

vers le corps de garde, dans la

Le vieux brasseur apparaissait sur ]a demi-mort an cou de son fils.

Place ; il se jeta .

lui-ei, comme gi]

C’était le lendemain, dans l’après-dînée.

Un morne silence planait sur la ville; on n’entendait que les retentissantes détonations du canon, le sifflement des projectiles meurtriers et le bruit des vitres brisées par l'explosion des obus et des bombes.

On n’apercevait pas un bourgeois dans les rues, toutes ‘les portes étaient fermées, On pouvait présumer que les habitants, saisis de terreur à l’approche d’un danger de mort, s'étaient cachés les caves, tant pour ne pas être atteints par les boulets que pour échapper à la vengeance des vainqueurs lorsque la lutte serait terminée,

A lexception de quelques compagnies, les patriotes se tenaient sur les remparts pour faire face aux assaut: de l’ennemi et les repousser. Ils avaient creusé dans le 80] des fosses profondes, et s’y tenaient à l’abri des boulets qui passaient sans cesse au-dessus de leurs têtes pour aller s’abattre dane la ville.

Comme ils ne possédaient pas d’artillerie, et que le+ Français se tenaient à dessein hors de la portée des fusils, les paysans ne pouvaient faire aucun mal à l’ennemi et se voyaient condargnés à la plus humiliante inaction.

Quand ils jetaient un regard à la dérobée sur les campagnes et ies collines environnantes, la plupart frémissaient, daas la conviction qu'il ne restait plus d’espoir de triompher. Aussi loiren effet que pouvait porter le regard, tout était couvert d’une foule d’ennemis qui, disposés en masses compactes, descendaient dans les vallées, s’étendaient sur les plaines, gravissaient les hau-

MICRDCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)

Page 1