‹ La guerre du Nizam (volume 2)Chapitre 3 sur 9 · HO · texte numérisé non relu

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de fureur sur mon ami, et ils s'apprêtaient à le sacrifier comme un coq pour apaiser la divinité outragée, lorsqu'un bruit de cymbales annonça l'arrivée du chef dé la tribu. Louis Bergaz ne riait plus, et, dans cet extrême danger, il eut recours à une hypocrisie bien excusable; il se prosterna devant le dieu et manifesta le plus vif repentii\

Le grand prêtre de Bergaz reçut le chef de la tribu à la porte du temple et lui fît son rapport sur le sacrilège de l'Européen. Le chef bondit de rage, et, saisissant un cinc malais, il courut sur l'infâme profanateur.

Mon ami se retourna vivement au bruit des pas du chef : deux cris ae surprise éclatèrent. L'arme tomba des mains noires qui la brandissaient; le chef était aux pieds de mon ami Bergaz. Le grand prêtre faisait une pantomime qui signifiait : Quel est donc ce mystère? et les chœurs répétaient la pantomime comme dans un ballet.

Louis Bergaz releva le chef roulé dans la poussière, et, désignant la statue, il Tinterrogea par son geste. Tirant de sa poitrine un soupir énergique, le chef s'écria : Na pa Bergaz moim (lié? Eh! Bergaz n'est-il pas mon dieu? — Ce bon Neptune! dit mon ami. Et il serra les mains de l'ex-cuisinier. Cependant, ainsi que l'exigeaient les convenances religieuses du pays, et sur la prière de Neptune, mon ami Bergaz, avant de quitter le temple, se prosterna dévotement devant sa statue; il s'adora quelques instants, et sortit avec Neptune qui l'avait invité à dîner à son palais.

Chemin faisant, Neptune conta son histoire en deux mots à Bergaz. Le puissant Badan, souverain de Madagascar, avait enfin conclu son traité de paix avec son implacable ennemi Bené, ce corsaire qui désolait l'île. Bené avait une femme de génie qui fut nommée reine des Ovas par un édit de Badan, et

cette reine était sœur de Neptune, l'ex-cuisinier de VErahle. Assise sur le trône des Ovas, elle avait retiré son frère de la domesticité et lui avait donné le commandement absolu de la petite province de Simpaï. Investi de cette dignité, Neptune éleva un temple à mon ami Bergaz; ce fut son premier acte de souveraineté. La reconnaissance est une vertu noire, comme l'ingratitude est un vice blanc.

Je remerciai vivement mon ami de son histoire, et il me dit :

— Croyez que j'ai ri longtemps de cette aventure, et que, dans mes nombreux voyages sur la mer indienne, j'ai souvent excité une gaieté folle quand je la racontais dans des veillées du bord. Aujourd'hui, je ne sais pourquoi ce souvenir ne me paraît pas aussi plaisant. Quand je me promène sur le rivage de la mer, je me laisse involontairement attendrir à l'idée que je suis adoré comme im

dieu de l'autre côté de ces eaux, à l'autre bout du monde, dans une ile qui tue les Européens. Il me semble parfois que les vagues m'apportent le refrain du cantique entonné en mon honneur :

0 Bergaz ! écarte le serpent et le tigre, Et donne-nous une bonne moisson de riz !

Alors j'écoute et je fais des vœux pour que les vœux de ces pauvres gens soient exaucés. Quant au serpent et au tigre, je suis fort tranquille; on n'en a jamais vu à Madagascar, et probablement il n'y en aura jamais : je ne m'inquiète que de la récolte du riz. Ce qui me fait rire quelquefois, c'est de me voû" prendre ainsi, par distraction, ma divinité au sérieux. Lorsqu'il m'arrive un de ces intolérables malheurs qui troublent l'existence du riche, lorsque ma pendule s'arrête dans la nuit, lorsque mon habit neuf reçoit une

tache, lorsque le vernis de ma botte s'écaille; III. 8

lorsque je perds la clef de mon secrétaire, lorsque les voisins parlent à mon oreille au quatrième acte des Huguenots , lorsque Eugène Sue me dit : La suite à demain, pour m'apprendre ce que devient Mathilde; enfin, lorsque je me considère comme le plus infortuné des hommes heureux, je me console en tournant mes yeux vers l'hémisphère où hrille la croix du sud. Je vois ma statue adorée par les fidèles sectateurs du culte bergazien; j'écoute la prière qu'ils m'adressent, et même, seul dans ma chambre, je me surprends dans l'attitude de l'idole, telle que je l'ai vue sur son piédestal de bambous. 0 vanité !

Je serrai la main de mon ami et je lui chantai le refrain : 0 Bergaz! écarte le serpent, sur un air inconnu.

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