‹ La guerre du NizamChapitre 4 sur 6 · LA. ODERRB DD NIZAM 2S · texte numérisé non relu

LA. ODERRB DD NIZAM 2S

— Parbleu! nous sommes du même Age, monsieur Tower.

— Croyez-vous?... C'est possible'.... Vos cheveux août tout noirs ; il est vrai que les miens étaient gris & fingt-denians....

— Cela encadre bien un front politique, monsieur Tower.

— Très-bien! Deux dames m'ont dit la mSme chose aux bains deBrighion.... Vous saurez donc, sir Edward, que ce matin j'ai reçu une lettre de ST" Araaiia.

— Oh ! oh! vous êtes en correspondance avec votre pupille, dans la maison, monsieur Tower I

— Parlons sérieusement, sir Edward, la chose en vaut la peine.... Ha pupille n'a pas eu ie courage de me parler, ce matin; elle m'a écrïl.

— Monsieur Tower, vous piquez ma curiosité d'une façon singulière.

— Si je vous fais cette confidence, sir Edward, c'est qu'enéchange, j'exige un conseil. Le cas est scabreux.

— Je vous promets un conseil.

— Eh bien! voici la lettre; lisez-la. Vous allez être confondu de slupéGaction.... Il est vrai qu'avec les lemmes, il faut s'attendre à tout. Nous les connaissons.

— A qui le dites-vous, monsieur Tower I Voyons la

— Permettez que je vous la lise, sir Edward.... parce que je crois qu'il y a cinq ou six lignes.... un peu trop hasardées.... Monsieur et cher titteur,

— Cher tuteur! eh!

— Une formule de piriitesse, sir Edward....

< Cher tuteur, la solitude inspire la réflexion. J'ai f donc beaucoup réfléchi. H m'a semblé que j'étais née < libre, n'est-ce pas? Mon père est mort en Grèce pour « la liberté; mon protecteur, tord Byron, a eu la même

« floire. On veut pourtant me traiter en esclave, moi ! a Cela est absurde, injuste et cruel. On veut me marier c malgré ma volonté ; on veut empoisonner ma vie, on «veut me tuer longtemps. Eh bien! je me révolte, on a ne me tuera pasl » Voyez ce petit démon! sirËdwardI

— C'est une Grecque, pur sang Périclès.

— Poursuivons.... « Mon cher tuteur, les femmes a n'ont qu'une affaire importante dans leur yie, c'est le a mariage, et lorsqu'elles veulent s'en mêler un peu, < on leur dit que cela ne les regarde pas. Ëb bieni a moi, je veux me mêler de mon mariage, ou je ue me f marierai pas. C'est irrévocablement décidé. Je sais a bien que l'on peut me reprocher d'avoir donné mon c consentement à cette affaire.... » Écoutez ceci, sir Edward.... « et de m'étre embarquée, à Smjrne, avec « une certaine joie , pour la terminer aux Indes; il a y a tout le globe, et on peut changer d'avis en chea min. J'ai changé d'avis. Si l'on fait violence à ma réa solution. Je vous promets un beau dénomment. Pour a tout héritage, mon père m'a légué son poignard; le a pommeau scellera cette lettre, et la pointe prendra un a autre chemin.

« Votre bien dévouée, etc., etc., etc.

Il If eut un moment de silence. H. Tower serra pompeusemenl la lettre dans son portefeuille, en donnant à sa figure et à son torse quelque chose de triomphant et de modeste à la fois; mais il fallait la une perception de sir Edward pour saisir une idée extravagante dans le mmtien et le regard de M. Tower.

a Voilà de l'inattendu 1 dit sir Edward.

— De l'inattendu, répéta Tower avec la stupidiM d'un écho.

LA GUBRRB DU NIZÂM 229

— Con^it'On une pareille folie, monsieur Tower? » Tower serra les lëwes, ferma les yeux, inclinais tête,

arrondit ses bras comme deux anses el se tut.

c Elle part joyeuse de Smyrne , poursuivit Edward avec l'intention malice d'exciter Tower à dire toute son iDcroyablepensée*,elleacceple le mariage; elle arrive à ce que j'appellerai le port de l'hymBu....

— Le port de l'hymen, c'est le mot, sir Edward.

— Et elle refuse en arrivant. Ceci m'absorbe, monsieur Tower.

-Ah!

— S'est-il passé quelque chose dans la traversée? monsieur Tower, parlez-moi franchement.

— Hais, sir Edward, dans la traversée, il n'y a rien eu d'extraordinaire.... absolument rien. Notre jeune et belle passagère m'a paru heureuse et satisliEUte. Nous causions souvent ensemble sur le pont.... des entreliens toujours gais.... Je lui ai raconté une foule de petites historiettes assez divertissantes. Elle raffi>le de ces choses-là....

— Aviez-vous à bord quelques jeunes officiers dangereux, monsieur Tower?

— Tous vieux et stùpides, ah I stupides comme il n'est pas possible de croire I des loups de mer.

— Et ici, à Boudjah, aurait-elle....

— Oh! sir Edward, à Roudjah, elle n'a vu personne.... Un instant, ce petit comte Élona.... un loupfarou. Je connais les hommes ; celui-là n'est pas dangereux. Comme je me suis trompé sur son compte! j'ù même écrit au colonel une lettre à ce sujet. En mieux observant le comte Ëlona, je l'ai mieux deviné. An reste, Amalia et lui ne se sont rencontrés qu'une seule fois et en ma présence.

— Alors, monsieur Tower, je n'y conçois rien, vraiment.

D,nl,ii"invG00<^[c

330 LA. OOEaKB DU NIZAU

— L'a?eiiir nons instruira, sir Edward. •

Tower «roîsa les bras, baissa la ttte comme pour dissimuler un sourire, et Ëredonna un air qui n'esiste pas.

t Monsieur Tower, dit Edward, swtant d'une rêverie feinte, m'auloriseE-voiia à oommusiquer tout cela au colonel Douglas?

— Hais, dit Tower, en allongeimt ce maù en vingt syllabes, je n'y vois pas d'mconvénieiit.

— Ce pauvre colonel Douglas 1

— Ob 1 un militaire I on se console .... on t des di8>

tractions vous concevez, sir Edward, qu'il serait îm-

(MudMit de poussa' à bout une jeune fille.... Celle-là se tuerait, comme elle le dit ; je connais les femmes.

— Je préparerû le colonel Douglas , monsieur Tower , dit Edward en se levant pour prendre congé.

— Oui, préparez-le, préparez-le, sir Edward , avec prudence, avec précaution ; il y a une manière délicate de ménager ces cboees-là.... Que diable! je suis tuteur, mais tuteur jusqu'à nn c^lain point; je n'outre-passerai pas les limites de mon devoir. S'il fallait obl^er ma pupille k se marier contre son goât, je donnerais ma démission ; je la donnerîus.

— Très-bien! monsieur Tower. Vous paries en bonnéte homme.... D'ailleurs Amatia , votre pupille, a douze mille livres de dot ; au bout de cette somme, il y a toujours nn époux.

— Et un époux de cboix.

— Tous complétez ma pensée, monsieur Tower. » Après quelques paroles insignifiantes échangées entre

eui, ils se séparèrent comme deux anciens amis.

Seul, sur l'escalier, Edward réfléchit un instant, et se

I dit : ( Tout est clairement expliqué ; Elona et la pupille

, s'entendent à mervelle. J'ai voulu, dans un accès de

jalousie maladroite, enlever le comte Elona et l'éloigner

de la comtesse Oclavie. Mon action avait un côté dé-

loyal qui me répugnait. Cette action est maintenant iautîle. Me voilà soulagé. Elona restera ici. Je partirai seul, et j'aurai tant de plaisir à annoncer une bonne nouvelle au colonel Douglas, que j'oublierai un instant mon propre malheur. >

Edvard se reposa quelques heures, et vers la fin du jour il rejoignit le comte Ëluna, déjà prêt à monter à cheval.

( Cher comte, lui dit-il en serrant sa main, oubliez tout ce que je vous ai dit; j'ai voulu essayer ta portée de votre dévouement, cela me suffit, Ëlona. Dieu me garde de faire violence à vos habitudes I restez à Boudjab. Restez. Nous sommes assez de monde à Nerbudda pour faire face à l'ennemi. Vous êtes prêt à partir, c'est bien. Vous ne ferez rien de plus, à mes yeux, en parlant. >

Edward accompagna ces paroles d'un geste et d'un accent pleins de vérité amicale.

t Ohl dit Elona d'un ton résolu, si vous voulez restety sir Ëdwatd, je partirai seul.

— Hais c'«Et inutile, comte Elona, inutile....

— n n'est jamais inutile de faire son devoir.... Sir Edward, pas nik mot de plus, je vous prie, pas un sedt mot, je suis à vos ordres.

— Pour restera

— Pour partir. >

Edward s'inclina de résignation et fit ses préparatifs. A la nuit tombée, deux cavaliers, suivis de douze soldats anglais, marchaient silencieusement sur la roUIe de l'h^itation de Nerbudda.

■v,Qo(v^[c

Là aUERRB DU NIZAM

I FantAmes des noits-

' Proad reeedcml

yodamphaBtamalal

(Hpine de TÏpres.)

Une bonne nouvelle n'arrive jamais trop tôt. Aussi Edward s'é(ait-il fait devancer de plusieurs heures par un billet qui devait compléter le bonheur du colonel Douglas. En quillant M. Tower, et avant de se livrer à un repos bien mérité, Edward avait écrit ces lignes :

a£BER COLONEL DOU&LAS,

< Le facteur indien agite ses plaques de laiton sons les fenêtres de l'hfitel. Il va partir à cbevaj et traverser Nerbudda; je l'arrête au vol, et je lui donne un billet pour vous. Bondissez de joie. Amalta, la femme forte, a donné son ultimatum à Tower, l'homme faible. Voici la copie, écrite de souvenir , de la lettre de notre Grecque Spartiate, {Suit celte copie.) Ceci vous sauve. Nous enverrons l'ultimatum au ministre qui veut obstinément vous croiser avec le sang de Fériclès, malgré les destins. Nous ne craignons pas le suicide d'Amalia, en ce sens que le remède au coup de poignard est heureusement à notre disposition. D'après ce que je vois, ce que j'entrevois, et ce que je devine, à travers la stupidité colossale de M. Tower, type des tuteurs aveugles, le comte Elona n'attend qu'une occasion honnête pomr épouser Amalia. Si le Vulcain magistrat de Grellna-

LA. QUERRK DU HIZAM 233

Green avait son enclume d'état civil dans le Bengale, ce mariage serait déjà forgé. Ainsi, mon cher Douglas, faites cesser toutes vos inquiétudes, tous vos scrupules; TOUS êtes sauvé, selon vos désirs. Cela me rend si henreux qne j'oublis mes propres souffrances. Mon infortune s'efface devant votre bonheur.

( Adieu. Ce soir, à la nuit close, je vons amènerai les douze sous-oniciers. Nous arriverons toujours au mo> ment du péril, s'il y en a. Comptez sur moi, cette nuil, comme tonjours. < ËDvrAiiD. »

Lorsque Edward et le comte Ëlona se mirent en route, cette lettre était depuis longtemps entre les mains du colonel Douglas.

Il fant suivre maintenant dans leur promenade aventureose nos dens jeunes cavaliers, qui se dirigent vers l'habitation de Nerbudda, et qu'escortent douze soldats snr un terrain où la sécurité pent à chaque instant se changer en péril.

L'heure est solennelle. Personne ne parle; on dirait que chacun veut sonder les dispositions amies ou ennemies de la campagne avant de hasarder quelque propos.

Rien ne peut donner une idée de ces étranges solitudes, lorsque la nnit tombe avec sa tristesse éloilée. Ce n'est ni le désert nu et sablonneux, ni la forêt massive. C'est une grande route, bien pavée et sans ornières; i. droite et à gauche, des jardins cultivés, mêlés à des bouquets d'arbres sauvages, et coupés de ravins, où des torrents invisibles roulent et grondent. Des champs ' de riz çà et là, jalonnés de groupes de palmiers ressemblant à des géants qui conspirent dans les ténèbres; des plateaux immenses, chargés, comme des corbeilles, de ces fleurs superbes qui se ferment aux étoiles pour dormir, et qui se rouvrent au soleil poiv aimer et vivre.

Et jamais un toit de Terme avec sa fumée domestiqne; un éclair de lumière svr des vitres joyeases; ua Ain de cloche, un parfum de village, un champ de laboureor, un bruit de roues, un hennissement sorti de l'étnbte; jamais un seul de ces incidents qui, dans nos campagnes d'Europe, donnent tant de charme et de rêverie douce i la nuit.

La moitié du chemin était déjà parcourue; le comte Élona se rapprocha d'Edward et Ini dit & voix basse :

t J'ai nn pressentiment, su- Edward; je crains d'ani* ver trop tard.

-~ N'ayez pas cette crainte, mon cher Élona, dit Edward avec un oi^ane qu'il s'était composé pour ces situations nocturnes, et qui, ne s'élevant pas plus haal que le soufBe, arrivait directement à l'oreille d'un interlocuteur; n'ayez pas cette crainte. Les Tangs ont les mœurs des fautâmes , ils attendent le - coup de minuiL

— Sans forfanterie, sir Edward, je suis curieux de voir ces animaux Indiens de près.

— Ab ! cela vaut la peine. Hs n'ont pas été classés par Saavers et H. de ButTon.

— Qui donc a engendré ces monstres-là, sir Edward?

— Ils sont nés de trois mères : la politique, la kUgîon et la stupidité. Les chefs savent ce qu'Us font et ce qu'ils veulent; la tourbe vile obéit aux chefs et à son hideux fanatisme ; elle tue tout ce qu'elle rencontre ^ Anglais ou Indien. Il y a des fakirs abominables qUl croient gagner le paradis en étranglant un Européen sur l'autel de Deera ou de Dourga. Ainsi, malheur aui prisonniers, aux Anglais surtout I

— Sir Edwwd, cette histoire est bien sombre...

— A qui le dites-TOUsf Je regarde Haml6t et Ofhelli» comme des farces maintenant. J'éclaterais de Hre ao visage de lady Macbedi ; je souperdis avec le spectre

lA aCBRRE DD NIZ&H 235

Banoo; je *alBwais avec tmtes tM ntriëres de notre gnud William. Aussi, qaand on a passé pkr les émo- I0ID8 des Taugs, on trouve la vie fade. Comte Ëlona, TOUS connaissez mon brave Nizam, puisque vous avez voyagé avec lui.- Cet Indien a failli mourir du apleen, parce que les Taugs manquaient à son bonheur : depuis soo arrivée à Hydrabad, il court les bois, les vallons, les montagnes; il s'est nommé inspecteur des Taugs. Nizam nous donne un avis, une instruction, un conseil, et il disparatl comme l'oiseati ; c'est sa vie. Quand nous aurons anéanli ces monstres, Nizam mourra d'ennui.... Comte Ëloaa, il me semble que votre cheval t de l'inquiétnde....

— Oui.... ses mouvements ne sont pas réguliers comme tout à l'heure.... Il a été piqué an pied peutêtre.... Le serpent cobra-capell est engourdi à cette hewe, n'est-ce pas, Edward?

— n y a contagion, Ëlona.... Mon cheval a peur stHsi.... Cette touffe d'arbres de là-bas les a effrayés.... Il y a ime source et un petit bois charmant... . au soleil.... C'est là que Nizam a vu, l'autre jour, un fakir qni demandait l'aumAne à un arbre.

— C'était un vœu qu'il avait fait ?

— C'était une ruse. Mais Nizam n'est pas dnpe des rases des Taugs.... Hon cher coiçte, je vous annonce une bonne nouvelle : nous ne sommes plus qu'à un mille de l'habitation de Nerbudda.

— Comment 1 sir Edward , les Taugs ne crùgnent pas de se montrer ainsi pendant le jour, presque AUX postes de Nerbudda?

— Pas en troupe, pas en corps. C'est un f^ir, un laboureur, un jardinier j que voulez-vous que l'on dise à ces gens-là? On a l'air de les ignorer.... Vous ne sauriez croire tous les ménagements que nous sommes obligés d'avoir envers les Taugs. 11 y a, ,en Angleterre,

23b LA GUBERB DD NIZAM

un club philanthropique qui nous observe avec on soin édiliaat. Lorsque les nôtres sont égorgés, le clab trouve cela fort naturel, et il ne dit rien ; nous sommes ici pour être égorgés. Hais si nous pendons le moindre Taug, c'est autre ch(fse : le club r^nasse le Taug, imprime son oraison funèbre, et voue ses juges à l'exécration de la postérité indienne. Cela nous resserre dans une grande circonspection, comme vous pensez bien.... Cependant, si ces espionnages isolés continuent du c6té de cette source, nous saisirons les fakirs et les faux laboureurs. >

A ce dernier mot, on vit se lever lentement, snr le bord de la roule, un corps humain grêle et difforme, qui agitait des bras démesurés, à quelques pas des chevaux.

Les soldats s'arrêtèrent en regardai^t sir Edward, comme pour attendre un ordre.

< C'est le fakir en question, dit Edward avec le plus grandsang-froid,celuiquidemandel'aumAneaux arbres.» Et il igouta en Indien : « Sahib^ fakir, veux-tu nous faire place aux étoiles, ou je vais t'en donner une chez les esprits des mauvaises nuits ? p

Le fakir ^la sa tète comme si elle eût tourné sur un pivot, et fit onduler ses bras longs el maigres comme des serpentu.

< A la troisième sommation, je fais ieu,>dit Edward.

— Emparons-nous de lui, dit Élona,

— De lui ! au premier mouvemenlîl dispahitl comme un éclair; il n'y a que les balles de plomb qui stiient plus agites que ces animaux.

— Hais que fait-il donc là ainsi posé sur notre pa9sa{;e, Edward ?

— Il nous maudit; ce qui d'ailleurs nous est bien égal, n'est-ce pas "i Hais cette malédiction est un peu longue....

< Sahib est en indien l'équivalent de Hr,

Sahib Takir, veux-tu donc aller nous maudire plus loin? Non.... Tu veux nous élrangler?.. Oui.... Il est deboune foi, ce Taug. >

Edward prit on pistolet et fit Teu. Le fakir tomba. Au même instant, sur les deux bords du chemin, cent spectres noirs se levèrent, comme des vampires vomis par des tombeaux.

« Que chacun fasse son devoiri > s'écria Edward.

C'est le cri suprême et national des grands dangers.

Le petit détachement fut enveloppé sans peine par la meute des bandits indiens. Les soldats, armés seulement de dirksei de pistolets, repoussèrent vaillamment le pre mier choc. Le comte Élona fit feu quatre fois, coup sur coupi à la quatrième, son bras, heurté violemment par un bras ennemi, égara la dernière balle dans la tête de son cheval. L'intrépide cavalier tenta des eDbrts surhumains pour soutenir, dans l'étau de ses genoux, l'animal blessé qui s'écroulait sous lui. Edward, après avoir épuisé son arsenal équestre, avait deux luttes à soutenir, celle des Taugs et celle de son cheval qui se révoltait de terreur contre l'éperon. Courbé sur la crinière, armé à chaque main d'un pistolet d'argon, comme d'une massne de cuivre, il imprimait à ses bras robustes une furie de rotation si vive, qu'il s'était, pour ^nsi dire, retranché dans le cercle inaccessible d'un donjon improvisé an désert. Un cri désolant traversa l'air :« À moi, Edward!... > Élona venait d'être saisi par les Taugs. Edward déchira les flancs^e son cheval, mordît sa crinière, s'incarna comme un centaure dans le cou du quadrupède, afin de s'envoler avec lui au secours d'Élona; mais le rebelle animal, ajant fait quelques bonds en se cabrant, recula tout frissonnant devant le cadavre de son frère, et se donnant les ailes de la terreur folle, il franchit les ravins, les haies vives, les arbustes, les ruisseaux, et emporta •on cavalier dans le domaine de l'inconnu.

S38 hk GUERRE DU NIZAM

Trois sous-flfticiers anglais avaient été étoulFéa sur place; les autres furent garrottés, comme des victimes de sacrifice, et emportés sur les épaules de leurs bourreaux avec une agilité merveilleuse. A la tête de ce convoi funèbre , quatre bandits cbauves traioaîait le comte Élona.

Tout celafut accompli en quelques instants.

La rigidité de cette course, qui était un vol d'hippogriffe, ne permit pas àEdward d'estimer l'espace dévwé. Quand lecbeval, épuisé par son accès de folie, tomba comme anéanti, les qarines contre terre, le cavalier se trouva aux prises avec un nouveau danger. Tourte trace de sentier humain ou sauvage avait disparu. Le désert éc^elé de verdure et d'aridité laissait voir, à ses horizons étroits, des rochers ou des arbres sombres, qui reesçmblaieDl aux murailles d'un cirque en ruines. Edward s'orienta aisément avec la boussole des étoiles ; mais en hii indiquant la direction demandée, les étoiles se taisaient sur la distance; Labore et Ceytan ont à leur zénith à la même heure, les mêmes constellations. Cbaque hémisphère de notre planète est couvert par un seul point lumineux de son firmament.

Edward abandonna le cheval aux bétea fauves, bien sûr que ce lai^e festin, généreusement servi an désert, devait attirer de sanguinaires convives, qui, du moins à cause de cette heureuse diversion, ne le généraient pas dans sa marcbe ; et après avoir lancé au ciel un dernier r^ard d'astronome et de chrétien, il se précipita an paa de course sur la route du nord.

On saura bientôt quelle idée le poussait de ce c6té.

Les hommes qui ont l'habitude de l'observation, et qui ont étudié les secrets, les bizarreries et les caprices de la nature, ont remarqué partout que la campagne, en se déroulant à l'infini, d'horizon en horizon, se revêt, à de longs intervalles, d'une couche uniforme de terrains al

L& GUERRE DU NIZ&H 339

d'arbres, et que chaque couche, en s'approchant de sa Umite, commence àperdre sa physionomie pour se fondre avec rauU% qui lui succède. Ce b-avail d'imitation graduée se révèle surtout au centre des grands continents vierges, où la nature n'a pas encore cédé à l'homme ses antiques droits, où la dévastation n'a pas encore pris le nom d'embellissement.

Edward observa que les accidents de terrain subitement découverts, à l'issue d'un vallon, avaient quelques Ugnes de ressemblance avec la campagne de Roudjah, de même qu'on remarque des ligues de filiation sur la figure des descendants d'une famille patriarcale. Les hommes puissamment oi^anisés savent conserver, même dans les circonstances extrêmes, une grande logique de conduite et de réflexion. Edward oublia tout, même le sort terrible da comte Éloua, il oublia ses amis, son amour, il s'oublia hii-métne, pour concontrer exclusivement sa pensée sur la découverte du village de Roudjah. C'était l'unique et impérieuse exigence du moment. Roudjah trouvé, les autres soucis seraient soumis, àleur tour, à de nouvelles combinaisons de salut. On ne sera donc pas étonné qu'Edward éprouv&t une certaine joie relative, en apercevant des traces de la filiation lointaine des campagnes de Roudjah.

Cette idée attacha des Eûles àses pieds et à ses bras; il ressemblait plutôt à un homme qui fuit devant un péril de mort qu'à celui qui cherche un village.

Une petite rivière, profondément encaissée et fort rapide, arrêta son vol. La franchir en dix élans était chose facile, mais Edward, en considérant la ligne de collines qui bordait l'autre côté de l'eau, en reconnaissant les familles d'arbres et la nuance des berges, admit tout de suite que cette rivière, à la fin de son cours, côtoyait d'assez près le village de Roudjah. Il se souvint alors de ces twiniming-currers qui descendent si lestan)^ kai^-

vières de l'Inde en portant des lettres, et son parti fat btentdtpris i.

I) s'élança dans la rivière, prit le courant du milieu et s'abandonna au ûl de l'eau, se dirigeant avec un imperceptible mouvement des mains. Les courriers nageurs de l'Inde, avec des rivières, se sont fait des chemins de fer pour leur usage. La rapidité de ces voyages tient du merveilleux.

Insensiblement, les deux rives perdaient leur caractère sauvage, et elles permirent enfin de voir, à travers les haies d'arbres, une terre cultivée par la main de l'homme. Lorsque, dans un désert, on découvre ces premiers vestiges de la charrue, on peut se dire que le village n'est pas éloigné.

Edward gagna la rive droite , et il se trouva bientôt en pays de connaissance. La camp^ne était devenue un jardin; les haies vives, les vergers, les petits parcs capri* cieux, les cottages, les chemins bordés de gazon et de fleurs, tout ce luxe de la fantaisie rurale pouvait laisser croire que l'on voyageait de Londres à Oxford, et que, chemin faisant, on rencontrait les jardins des villages de Wycombe ou de Wostook, avec cette différence toutefois qu'uu silence morne régnait autour de Roudjah, et que le conquérant, malgré sa puissance, n'avait pas encore donné à ces charmantes imitations la sécurité des nuits. Trois heures seulement s'étaient écoulées depuis le malheureux départ de Roudjah, le comte Élona et Edvrard ayant quitté ce village au coucher du soleil, c'est-à-dire â l'approche des ténèbres. Dans ces contrées privées da la transition du crépuscule, le jour s'éteint à six heures,

■ Jsoiea Atkinson, dans son ouvrage intitulé : The expt^ tùm in to Affghamttan, parle avec détail de ces eourriert' nageurs. Huïnboldt dit que ces courriers sont aussi connut dans les anciennes poseeseions portugaiaea de l'Océamc^ souB te nom de Correo gve nadà.

U aUBRRB DU NIZAH 241

el laisse encore à la veillée un espace de tempa fort long.

Edward se fit reconnaître par les soldats qui gardaient la porte du Midi; il entra dans Roudjah. H ressemblait  un marin échappé d'une bataille et d'un naufrage.

f)n l'absence du capitaine Hoss, la place était commandée par le lieutenant Stephenson. Voilà ce que les premiers renseignements apprirent^ Edward.

n courut à la maison du capitaine Moss, gardée par un poste nombreux, et, dans ses préoccupations mortelles, il ne donna pas même une pensée à la femme qui avait pris un asile dans cette même maison.

Edward, à force d'énergie morale, dissimulait encore assez bien, dans sa voix, ses gestes et son visage, i'hor^ rible état de son esprit ; mais l'étrangeté délatrice de son costume causa une grande rumeur parmi les soldats, el détruisit le bon effet produit par son calme et son assurance héroïques. On se livrait, dans les groupes, à de sinistres conjectures, et les propos ne s'éloignaient pas trop de la vérité.

On indiqua la mmsoa dn lieutenant Stephenson i Edward. ËÙe était en face de la terrasse du capitaine Hoss.

Là, les choses suivantes furent dites :

< Lieutenant Stephenson, dît Edward, me reconnaissez-vous ?

— Oui, sir Edward ; vous étiez avec nous quand nous nous sommes battus contre les Taugs du fakir Souniacy.

— Avez-vous deux cents hommes sous la main ?

— Oui, sir Edward.

— Beste-t-ildes hommes en assez grand nombre pour garder le village?

— Oh I le village ne craint rien. >

Alors Edward raconta au lieutenant Stephenson la rencontre de la source du bois.

U OUERRI DU niIAM. M

%tS U aUERRB DU NIZAM

« Lieutenant Slepheiuon, ajoula-t'il, ce qui noas est arrivé sera révoqué en doute par le colonel Douglas : il ne pourra jamais croire qu'un peti après le coucber du soleil, nous avons été attaqués par une bande de Taugs, dans le voisinage de Neiiiudda. C'est en dehors de toutes les habitudes de ce^ bandits. Au reste, il est inutile de chercher le mot de cette énigme. Parlons du point important. Le comte Ëlona et neuf soldats anglais sont prisonniers; du moins, notre devoir est de croire qu'ils Ba aoni que pnBonaiers, qu'ils vivent encore, el qu'on lea destine à un horrible sacrifice. Dans certains cas, connus d'eux seuls, les Taugs n'étranglent pas surplace; iis ont des dettes de sang à payer à leurs divinités infâmes. 11 faut donc partie et voler au secours de ces soldats et de notre ami : tout instant perdu est irréparable.

— Ce que vous demandei est juste, sir Edward; si ces nwUienreui ont été tués, notre devoir nous ordonne d'aller à la conquête de leurs cadavres et de les inhumer glorieusement. Mais voici la difficulté : connaissez-vons le repaire de ces monstres? Savez-vous quel chemin vous indiquerei à nos soldats ! Les Taugs ont des retraites....

— J'ai prévu l'objection, lieutenant Stephensoo, et si je lie l'avais pas prévue, je ne serais pas ici. Dans noire lutte avec les Taugs, je puis vous affirmer que j'aireconnu oerlainei figures. Ce sont les mêmes de l'autre nuit. Ce sont les séides du fakir Souniacy. Peut-être même rêdent ils aux environs de Nerbudda dans l'espoir d'enlever leur fakir prisonnier,.. , Où avei-vous relégué le Sonniacy 1

— Dans la prison voisine, celle qui est contiguë & la maison du capitaine Hoss.

— Vis-à-vis ?

— Oui, sir Edward.

— Vonlei-vous me laisser diriger cette a&ire, lieutenant Stephenson ? Je vous réponds sur ma lête et sur

mon honneur qUe mon amiDouglas sanclionnera toatee que nous aurons fait.

— Je le ctois, el je vous obéirai, sir Edward, comme à un ordre de votre ami le colonel Douglas. Je connais toute la confiance qu'il a en vous.

— Allons Voir le fakir dans sa prison.

— Allons, sir Edvard.

— Lieutenant Stephenson, vous me permettrez ensuite de refaire ma toilette chez vous, avec vos bons offices. C'est que je dois encore être rendu à Nerbudda avant minuit. Hoss est là avec ses hommes. Douglas m'y attend aussi^ chaque nuit, on redoute une attaque. Si je ne parais pas avant minuit, Douglas me croira mort ou déshonoré.... aurez-vous un bon cheval ?

— Oui, sirËdvaid.

— Un cheval qui a vu les Taugsl

— Qui les flahï et ne les craint pas.

— Bien I... Allons voir notre fakir. »

Us sortirent en disant ces mots.

Ces jours-là, aux mêmes heures, depuis le coucher dn soleil, d'antres choses se passaient simultanément, et se liaient à notre histoire.

H. Tower, précédé d'un porte-flambeau, se rendait à la maison du capitaine Hoss. Il se fil ouvrir la grille do jardin, et mettant le pied dans le vestibule, il recula trois pas devant une robe blanche, fièrement portée, et qui, certainement, ne couvrait pas le squelette d'un faatAme; anssi la frajeur de H. Tower était inexcusable.

Au grincement de la grille, cette gracieuse robe s'avança vers le seuil, et un visage divin fut éclairé dans tons ses contours par le flambeau de H. Tower.

€ Ehl c'est notre belle comtesse Oclavie, s'écria-t-il en jo^nant ses mùns. Voilà, certes, nue surprise des mieux conditionnées I

— Vous ici, à cette heure, notre cher tuteur ! dll la

344 LA GUERRB DU N1Z4U

comtesse en dissimulant son dépit j et que venez-voDS chercher dans cette maison ?

— Vous! dit le tuteur avec un éclat de rire stupide. Ah 1 cela vous étonne t eh 1

— Ne pldsantons pas, monsieur Tower; je n'ai pas l'humeur au badinage, ce soir.... Vous me vojez en colère..., je suis furieuse contre mesfemmes^de service', je viens de les perdre, je les cherche : elles ont déjà trouvé des voisins pour faire des commérages, en pantomime, sans doute, car elles ne savent pas un mot des langues du

pays Vous demandez sans doute le capitaine Moss,

monsieur Tower?

— Oui, madame, vous l'avez deviné dn premier coup

— U. Moss est absent. On m'a dit qu'il a été invité i un bal, chez des Hollandais, dans le voisinage.

— C'est très-juste ; quand les guerres sont finies, les jeunes officiers dansent pour se marier.

— n faut bien repeupler le monde quand on l'a détruit.

— Ah I voilà une belle réflexion, madame l Hais je suis désolé de ne pas rencontrer H. Moss.

— Voulez-vous vous reposer ua instant chez moi, monsieur Tower?

— Un instant, car j'ai quitté mon hAtel en très^^rande bâte.... Eh bieni ma belle transfuge, dit Tower en s'assepnt avec une pesanteur mal dissimulée par la légèreté d'un embonpoint de soixante ans, nous vous avons donc fait bien du mal à notre insu, puisque vous nous avez

' quittés si brusquement 1

' — Oh l ne parlons pas de cela aujourd'hui^ mon»eur

, Tower.... >

' M. Tower arrondit ses bras, ferma les yeux et s'inclina.

f Votre visite au capiliûne Moss est un mystère, sans doute 1 poursuivit Oclavie snr un ton d'indifférence Irôsmarqué.

LA QUBRRB DU NIZAH 34S

— Madame, je n'ai de mystères pour personne, à plus forte raison pour vous. Je voulus savoir si M. Moss pouvait me donnA des nouvelles du comte Elona.

— Du comte Elona? dit Oclavie avec une émotion qu'elle n'eut pas le temps de dissimuler.

— Oui, madame, ce jeune homme ne me donne que des inquiétudes.... Je le surveille de pris, parce que.... vojez-vous.... ou ne sail ce qui peut arriver.... Cest un Français de Varsovie, comme on a dit.... Je crains un coup de tête.... Au fond, je ne sais pas trop bien ce que je crains, mais mon devoir est de tout surveiller chez

~ Je vais vous donner de l'air; la chaleur est étouftoute, n'est-ce pas, monsieur Tower? dit la comtesse en se levant pour ouvrir les persiennes. Monsieur Tower, veuillez bien continuer. »

La jeune femme avait dans sa parole un trouble que H. Tower ne remarqua pas, selon sou nsage.

( Nous prenons ordinairement notre repas du soir ensemble, dit Tower, le comte Elonaetmoi, entéte-à-téte, comme deux amis. Nous causons. Il est triste ; je l'égaje, je lui conle des historiettes, je lui donne des leçons de stratégie eo amour. Enfm nous faisons notre veillée le plus plaisamment que nous pouvons, dans ce pays de loups. Ce soir , mon petit jeune homme n'a pas paru à l'heure ordinaire. Je l'ai cherché dans tout l'hôtel, dans la rue, au quinconce des mimosas, a/i parc des belles Indiennes : point de comte Elooal Enfin, on vient de me dire qu'après le coucher du soleil on l'a vu sortir, plus triste que de coutume, avec sir Edward. Us ont pris tous deux le chemin de la campagne , et ils ont disparu derrière les premiers arbres, sans se dire un seul mot....

— C'est un duetl s'écria la comtesse, les mains sur le front et la p&leur sur le visage.

— Nous avons eu la même idée, madame, dit froide-

346 LA. aOOa&E DD NIZAM

ment Tawer. C'est uo duel, ai-je dit anssi, moi.... Pois, en réfléchissant, j'ai ajouté : Hais pourquoi sir Edward se battrait-il avec Ëlona? quelle raison....

— C'est un duel, tous dis-je! répéta la comtesse Octavie en se promenant à grands pas, les bras croisés sur sa poitrine. Un duel ! un duel pour son compte ou pour le compte du colonel Douglas, ou pour les deux à la fois.... Le colonel s^t probablement tout : il ne se mariera pas tant que le jeune comte vivra.... et puis.... oui, c'est cela.... sir Edward d'une balle fait denx coups. >

Tower écoutait d'un air ébahi.

( Ohl vous ne comprenez rien i ces choses, vous, mousieur Tower, poursuivit la comtesse. Vous n'êtes pas tuteur pour comprendre. Hais je devise tout, moi!.... c'est infâmel.... Avec sa théorie des conjectures, il croît m'endormir!.... Quel homme épouvantable! il ment comme un bonze; il court les bois avec les bohémiennes du Halabar 1 il lue ses rivaux et les rivaux de ses amis ! . . . . Exécrable sir Edward I.... Oh! à Smyme, mon premier instinct ne m'avait pas trompél.... Je voudrais avoir au cœur toute la provision de haine qui bout dans l'enfer contre Dieu, pour la donner à cet homme en ce moment!....

— Hoiquile croyùs si bon enfant, cet Edward) dit Tower au comble de la surprise.

— Taisez-vous , monsieur Tower I vous Aies stupidi* comme deux tuteurs anglaisl.... Mais vousnem'avOKpas dit ce que vous veniez faire chez le capitaine Hoss 1

— Madame, dit Tower avec ce ton de dignité théâtrale que prend un sut qui se croit blessé dons son importance, madame, c'est bien simple, je venais raconter la chose à H. Hoss, et lui demander des nouvelles de l'un ou de l'autre. Il m'est impossible de passer la suit avec un souci comme celui-là.

LA eUBRRE DU MZAH 347

— Oni. . . ilest terrible, son souci ! . .. Toui les horames sont fous ou infâmes!... Il me semble que la rue fait beaucoup de bruit, à cette heure, dit Octayie en prêtant l'oreille devant la fenêtre. Oh! c'est la catastropha qui nous arrive t.... Quelque chose d'affireux qui circule, et cause déjà de la rumeur!... >

Elle jeta un regard d'aplomb sur la rua, et recula d'épouvante; elle avait distingué sir Edward, malgré l'horrible délabrement qui rendùt notre héros méconnaissable. Les femmes reconnaîtraient entre mitia , dans la plus noire des nuits, l'homme qu'elles aiment oq qu'elles abborreat. Elles ont deux yeux da plus que nous.

Prisonnier d'une femme.

La comtesse Octavia, voilée par une persienne, se pencha sur le balcon, pour suivre tous les mouvements d'Edward avec une curiosité haletante.

Edvrard, et le lieutenant Stephenson entrèrent dans la maison du capitaine Hoss et traversèrent le vestibule pour se rendre i la prisou.

Dans un de ces moments de délire où la circonspection •st éteinte, Octavie se pencha sur la rampe de l'escalier intérieur, et elle appela sir Edward, avec une mi% qua l'intention voulait rendre impérieuse, et que le trouble voila subitement.

Edward Uessaillit en reconnaissant cette voix, et il attendit un second appel pour obéir.

■v,Go(v^[c

ft Lieutenant Stephenson, dit-il avec ane tranquillité feinte, je vous prie de m'attendra un instant dans le jardin. J'ai une commission du capitaine Hoss à remplir, lA-haut.

— Hàtez-Tous, au moins, m Edward, dit Stephenson ; vous savez que le moment nous brûle.

— Je le sais. »

Edward entra dans les appartements supérieurs, et ne fut pas peu surpris de voir U. Tower dans le salon d'Octavie. On se donna des saluts froids et réservés, puis la jeune femme ferma la porte à double tour, mit la clef entre deux étoffes inabordables, et raidissant son bras droit dans toute sa longueur, et posant la main sur la poitrine nue d'Edward :

( Vous ne sortirez d'ici, monsieur, dit-elle d'une voix contenue, mais orageuse, vous ne sortirez d'ici, monsieur, qu'après satisfaisante et légitime satisfaction.

— Madame, dit Edward d'un ton calme, et qui paraissait bien naturel s'il était faux, madame, avant tout, je TOUS prie de m'excuser si je me présente devant vous dans ce désordre de toilette....

— Je vous ai appelé, monsieur, dit Octavie en coupant la pbrase d'Edward , vous n'avez point d'excuses à m'offrit.... du moins pour cela.... Sir Edward, ajouta-telleen lançant de ses yeux une fusée d'étincelles, je vous dirai ce qui a été dit à Caïn : Qu'avez-vous fait de votre frère? Oii est le comte Eloua? »

Cette demande avait en elle toutes les conditions requises pour écraser un homme dans la position d'Edward. Hais ce qu'elle portait de plus désespérant aux oreilles et à r&me da malheureux interrogé, c'était l'accent non équivoque d'une femme furieuse , qui prononce le nom de l'homme dmé.

Edward fit un effort au-dessus de la puissance humaine pour s'élever à la hauteur de cette épouvantable situation,

LA QUBRRE DU NIZ&M 249

et se prouver à lui-même qu'il n'y a pas de grandes crises pour les grands cœurs. « Madame, dil-il,je vous affirme sur riionneur que j'ignore....

— N'achevez pas d'affirmer ;arrëtez-vou8 au milieu de voire parjure, monsieur. Vous vous files battu avec le comte Elona, je le sais.

— Oh ! madame, quelle horrible idée !

— Vous ne vous Êtes pas battu ? Alors, monsieur, vous avez fut moins que cela....

— Hou Dien l qu'ai-je fait pour m'attirer cette horrible scène?

— Vous l'avez assassiné!.... Voyez, voyez, son crime parle du haut de sa tête à ses talons 1 Quelle lutte formidable i) a soutenue avec l'infortuné jeune homme I Ses cheveux et sa poitrine distillent et suent le sang! Son visage est dévasté par les ongles d'un désespoir à l'ago nie ! Jetez ainsi, à cette heure, avec nos témoignages écrasants, un pareil homme à la barre du tribunal , et il montera sur l'échafaud demain.

— Cela est vrai , madame , dit Edward avec un calme sublime.

— Il dit : « Cela est vrai 1 > Vous n'ajoutez rien de pins, monùeur, pour votre justification?

— Rien de plus, madame. La colère n'écoute pas. J'attends le calme pour parler.

— Monsieur Tower, dit la comtesse, eu se toamant vers le tuteur à demi mort ; monsieur Tower, rendez-moi un service, laissez-nous seuls.... entrez dans l'apparlementvoisin.... »

Tower n'attendait que cette invitation ; il obéit sur-le champ. Mais il obéit beaucoup plus que la comtesse ne l'avait supposé.

< Sir Edward, poursuivit la comtesse, vous pouvez parier en toute liberté; nous sommes seuls , et je suis calme ; voyez, je suis cahne.

fiSO LA GUERRE DU NIZAM

— Au nom de DJenl madame , laisaez-mbitw)rtir , dît Edward avec un oT^ane déchirant ; laissei-moi sortir ; ja suis attendu....

— Par le fossoyeur, n'est-ce pasî... Il veut sortir!... mais tout prisonnier retenu pour un crime de sang veat sortir aussi!...

— Madame , dit Edward , toujours avec ce respect et cette urbanité qu'aucune injustice, aucun outrage ne pouvaient affaiblir en présence d'une femme ; madame, si j'étais criminel, votre bras serut trop faible pour m'arrëter ici et me retenir. Cette fenêtre ou cette porte seriûent déjà franchies en moins de temps qu'il ne m'en faut pour prononcer votre nom.

— Eh bien t essayez de sortir , monsîenr , essayes. Je vous promets ud scandale digne de votre audace.... Voyons, essayez de sortir.

— Ma position est horrible!... Oh 1 si vous saviez.... ~- Dites, monsieur, et je saurai.

— > Ab t chaque minute perdue est un crime , madame.... Je vous le répète, ma position est affreuse 1 ie ne puis ni rester, ni sortir, ni parler. Si je reËte, je ma déshonore devant un ami ; si je sors sans m'expliquer, je me déshonore devant vous, madame ; si je parler, je me déshonore devant tous. Comtesse Octavie, un homme fier est à vos genoux, ayez pitié de lui I

— Avez- vous eu pitié du comte Elona, vous? Dîtes I Mais répondez, répondez.... de quelles veines est sorti la sang dont vous êtes couvert?... Hais voua n'avez donc pas eu le temps de jeter un coup d'œil sur vous-même 1 Regardei-vouB un instant, là , devant ce miroir.... Vous n'osez pas?.... L'odeur et les tnaces du meurtre et de l'assassinat vous enveloppent comme un vêtement hidenil >

A ces mots, Edward ne put retenir on cri sourd, mais déchirant.

c Ohl je le reconnais! poursuivit la jeune femme; Toilà le cri du remords! ce cri est comme un écho da l'enfer. Que Dieu tous pardonne! moi, je ne tous pardonne pas!

— Madame! s'écria Edward, si tous saviez ce que TOUS faites en ce moment! si tous le saviez! >

Et il fiïppa le sol avec son pied, et son fhint BTec sa main.

Un coup Tiolent ébranla la porte de la ssdie. Une Toix du dehors criait :

c OuTrez-moil ouvrez-moi! »

Cette Toix était connue, mds presque oubliée; elle retentit trois fois dans l'escalier, en élevant à chaque reprise son intonation.

Edward ne prit pas la peine de s'émouvoir d'un accident aussi vulgaire : s'il lui était interdit de sortir, peti lui importait que l'uniTers entrât.

Octarie, aprâs quelque hésitation, marcha lentement vers le fond de la salle pour ouvrir. Edward la suivit avec un geste suppliant, vingt fois répété en vingt pas. Octavie répondit par tia autre geste, un geste de reine à esclave, un mouvement superbe du bras et de la main, qui repoussait Edward et semblait l'exiler pour toujours ■ à l'autre extrémité de la salle.

La porte s'ouvrit, et Amalia entra. L'amitié se réveilla subitement au cœur des deux jeunes femmes; elles s'embrassèrent avec une vivacité touchante; elles confondirent leurs caresses, leurs sanglots, leurs voix, leurs lèTres, leurs chevelures, dans une longue étreinte, pure comme l'Ame avant l'asgociation du corps.

Amalia se dégagea la première, et, croisant ses mains, les élevant au-dessus du front, les laissant retomber de toute la longueur des bras, elle dit d'une voix sourde :

c n est mort! il est mort I

— Oui, dit Oclavie, en essuyant ses larmes avec las

boucles de ses cheveux; oui, Amalia, et voilà son assassin. >'

Un regard de pythonisse sur soa trépied tomba éa visage ardent de la jeune Grecque sur le froat d'Edward.

( Qhl dit-elle avec lenteur, comme il ressemble bien à un assassinl comme le crime change un homme l... Je sus tout... Quelques lignes de H. Tower, glissées à présent sous ma porte, m'ont tout appris. M. Tower m'a accompagnée ici.

— Stupide Tower t dit Edward, comme s'il se fût parlé à lui-même.

— Quelle audace de damné! dit la comtesse. Oui, le coupable, c'est H. Tower!

— Maintenant, au moins, je suis â mon aise, dit Amalia en sanglotant. Oui, pauvre orpheline! si mon père et ma mère... morts tous deux... m'avaient présenté un époux de leur choix, Dieu le sait, je me serais soumise sans murmure à leur volonté sainte... Mais, après eux, personne n'a le droit de me faire violence... Cependant, je m'étais résignée à mon sort... j'avais accepté l'autre... l'Anglais.. Maintenant, je dis à haute voix le secret de mon Ame... j'aimais le comte Élonal... >

Elle se laissa tomber sur une natte, les coudes sur ses genoux, le visage dans ses mains, et elle pleura.

« Je le savais, Amalia, dit la comtesse en se baissant pour l'embrasser. Oui, je le savais... et moi, j'avais quitté Nerbudda hier; j'étais venue ici pour y passer une nuit, et partir demain avec le convoi, sans le dire adieu... Nous partirons ensemble, Amalia.

— Ëh 1 puis-je partir, moi? dit la jeune fille en relevant sa tête. Ne dois-je pas remplir mon devoir jusqu'à la fin?... Ce pauvre Élonal il est mort, et jamais ma bouche, trop réservée, ne lui a dit une seule fois : c Je c vous aimet > Il est mort sans avoir eu cette consolation... Maintenant, si le colonel Douglas réclame encore

M victime, je suis pr6(a,.. Dreseei l'aulel. On peut me sacrifier. . . on épousera un cadavre couronné de fleurs. >

En ce moment, la voix du lieutenant Stephenson se fit entendre dans ]e jardin.

Edward se réveilla comme en sursaut d'un sommeil de tombe. Une crise pareille brise l'ftme la plus forte. On peut lutter en dépensant une grande provision d'énergie, mais à la fin il faut succomber. Celui qui résisterait toujours ne tiendrait par aucun point à l'humanité : il serait ange ou démon.

Les deux jeunes amies, enlacées l'une à l'autre, avaient épubé les paroles et les larmes. Le désespoir donne aux femmes un caractère de beauté louchant et sublime, parce qu'il met en relief, sur la grâce de la figure, les divines tendresses du cœur,

Edward s'avança, avec une dignité calme, vers ce gronpe charmant et désolé. Une détermination extrême venait d'être prise par lui.

c Écoutei-moi, écoutez-moi, dit-il avec une voix de lannes contenues, je suis innocent, mais pour vous, je vais me faire criminel... Comtesse Octavie, vous exigez que je parle, je vais parler. *

Octavie se souleva à demi, et regarda Edward.

( Écoutez, madame, poursuivit-il; demain, au lever du soleil, vous partirez avec une escorte, et vous verrez, en approchant de Herbudda, tm terrain ensanglanté largement, jonché de vingt cadavres ou souillé de leurs traces, s'ils ont été enlevés. Le comte Elona n'est pas au nombre des morts, je le jure sur l'honneur et les cendres de ma mère, et sur la terre qui sera mon tombeau! Il m'est impossible d'en dire davantage; j'en ai même trop dit. I^s secrets des autres ne sont pas les miens, et rien au monde ne me les ferait trahir, pas même votre mort, qui serait ma mort, romlesse Octavie...

— Dérision de Satan I dit la jeune femme avec un sou-

2S4 liA aUBRRB DU HIZÂ.U

rirefotal : ma mort serait sa mort!.,. Cette deiuiëre parole me garantit la vérité de la première... Oui, monsienr, achevez votre œuvre d'hjpocrisie... osez me parler de votre amour... misérable!

— Madame, le lieutenant Stephenson m'appelle...

— C'eBt votre bohémiejme qui vous appelle I c'est votre danseuse de carrefour ! s'écria la comtesse avec une voii folle. Allez, allez è. vos amours infimeg, assaisonnés de sang humain 1 ce sont des voluptés dignes de vousl Âprèa le crime, le crime; les caresses honteuses après les coups de poignard I

— Ohl mon Dieul mon Dieu! s'écria Edward, les mains dans ses cheveux; quel horrible rêve! mon Dieul réveillea-moi !

— Un rêve t dites-vous ; un rêve I . . . Ah I le soleil était levé, mes yeux étaient ouverts quand j'ai fait ce ttm, moi; c'était une atroce réalité!

— Alors, madame, expliquei-voos...

— Si je m'explique, l8 rougeur teindra votre front nieux que )e sang versé I

— Expliquez- vous, expliquez-vous, madame...

— L'œil de la femme est comme le rayon du soleil : il percé les feuilles des arbres quand elles voilent un crime... Je vous ai vu hier, quand votre brahmanesse suspendsùt son bras jaune à votre bras... Voilà ce que Je ne voultds pas vous dire; voilà ce que je vous dis. Je Stlts même enchantée de vous l'avoir dit avant mon départ. Il ne faut jamais laisser croire aux hommes qu'une fbmme est dupe de leurs menteuses protestations. >

Ce fut un tr^t de lumière qui rayonna dans l'àme de sir Edward. Cela lui expliquait tout, le changement dans la parole et l'humeur d'Octavie, son dépari précipité de Iferbudda, et aussi ce luxe de malédiction et de colère qui avait éclaté à la première occasion; comme si la femme jalouse, n'osant découvrir le fond de Bd pensée,

LA OUERRB DU NIZAH 255

eût saisi au vol tin incideflt étranger pour écraser l'amoureux pris en flagrant délit de trahison,

« Madame, vous me cofnbleï de j'oie, dit Edward avec UQ accent de mélodie suave ; je béuis cette horrible scène , puisqu'elle vous a conduite à cette explicatlnft. Madame, excusez-moi, si, pour la première fois, je vous parle de cette douce et horrible nuit que nous avons passée aux étoiles, dans le domaine desbètes fauves. En souvenir de celte nuit, je vous conjure de différer votre départ, et d'attendre que le silleîl de demain vous apporte ma complète jusli fi nation. Je vous le jure, Vous aérez contente de moi. Si j'étais criminel, je sortirais d'ici malgré vous, malgré le scandale dont vous me menacez. Non, je ne ferai pas une seule chose qui puisse vous déplaire. Je vous demande, à genoux, la permission d'aller accomplir un devoir, trop retardé peul-étre, mais par des circonstances indépendantes de ma volonté, i

La vérité, comme l'innocence, a un accent inimitable. Ces paroles dernières donnèrent une émotion de pitié à Octavie. Elle regarda l'attitude suppliante d'Edward avec des yeux oà la colère semblait insensiblement s'éteindre. Âmalia était toujours eifrayante à voir dans son immobilité de statue funèbre renversée sur un tombeau.

« Vous me demandei un jour, dit Octavie. Au surplus, monsieur, je ne suis pas votre juge, votre tribunal... Si tous êtes coupable, le châtiment saura bien vous découvrir... Vous me demandez un jour... un jour! c'est beaucoup dans ce dratne brûlant qui nous entraîne avec son tourbillon de feu . . . Eh bien 1 je vous accorde ce jour. ..

— Cestlavle que vous accordez à moi... et à un autre peut-être. Merci, madame, mercil

— Demain, au coucher du soleil, vous serez donc, sir Edward, absous ou déshonoré à mes yeux.

— J'accepte avec joie et sans peur. Adieu, madame, adieu I >

Edward bondît de joie et franchit l'escalier c< une seule marche.

« Point de demande, point de reproche, dit-il au lieutenant StephensoQ : c'est une demi-heure de perdue, voilà tout... Allons à la prison du fakir; brûlons le terrain et le moment. »

La prison ouverte, quatre soldats saisirent le Takir Souniacy, et le conduisireut, les bras liés derrière le dos, d^js un petit bois, au midi de Roudjah. Les armes furent chargées en sa présence, et le misérable Indien, voyant approcher l'instant du supplice, ne montra pas le courte assez commua, dit-on, parmi ceux de sa profession.

Tout son corps était agité de frissons convulsifs; l'heure et le lieu influaient sans doute aussi sur l'appauvrissement de son énei^ie.

Edward, qui dirigeait toutes ces opérations, avait demandé à Stephenson le plus agile coureur cipaye. Le coureur, muni d'instmctions spéciales, était aposté secrètement derrière les arbres où l'on préparait le supplice de Souniacy.

Les soldats se placèrent à six pas du fakir, et abattirent leurs carabines presque à bout portant pour faire feu. #

Âussitdt Edward accourut, suivi de Stephenson et de quelques officiers en uniforme.

Il fit relever les carabines des soldais, et dit en indien au fakir :

«c Mon ami, tes compatriotes ont demandé (a mort; mais les Anglais, qui sont bons, t'accordent ta vie. Je vais couper les liens et te rendre ta liberté. >

Une pareille action peut attendrir le cœur du plus sauvage. Le fakir Souniacy poussa un râle de joie, en se voyant libre.

« Pars, lui dit Edward, et va dire à tes frères d'être bons comme nous. >

Le fakir secoua ses jambes engourdies par les liens et la captivité, regarda les étoiles, et se perdit sous les arbres dans la direction des montagnes.

Le coureur le suivit de loin, mais sans le perdre de vue un instant.

a Voilà tout ce que nous pouvons (kire hnmiûnement pour le pauvre comte Élona, dit Edvrard, en reoirant avec précipitation au village pour refaire sa toilette et prendre le cheval préparé. Lieutenant Stephenson, ceci, comme vous voyez, a un double but. Si notre malheureux Ëlona est encore, vivant, au pouvoir des Taugs, choso possible, car les sacrifices humaiua ne se font chez eux qu'à la lune nouvelle, quand, ils n'ont pas étranglé sur la place; si Ëlona n'est pas mort, il est probable que le fakir Souniacy lui accordera la liberté. Et pois, votre coureur, qui Tait trois milles en cinq minutes, vous rapportera des indices positifs, qui vous mettront sur le véritable chemin du quartier général des Taugs. Aussitôt vous partirez, lieutenant Stephenson, et vous agirez s,elon votre prudence et les inspirations du moment.

— Sir Edward, dit Stephenson, je m'incline devant votre sagesse. Oui, tout ce que vous pouviez humainement faire, vous l'avez fait.

— Le reste est à la Providence; elle aide toujours ceux qui méritent d'être aidés.,.. Ha journée est à peu près accomplie; il ne me reste plus qu'une obligaUon.... Où es-tu, oiï es-tu, mon brave Nizam? »

Quelques instants après, l'infatigable Edward reprenait, au vo) de son cbeval, la roule de l'habitation de Nerbudda. En courant comme le vent sur. la lisière du champ du combat, il salua les morts, et jeta le nom d'Élona aux échos de ce lieu maudit. Cette fois les spectres, s'il en restait, ne se levèrent pas. Edward arriva sur la terrasse de l'habîtadon bien avant le milieu de la nuit.

Le colonel Douglas, 1» nalKtb et sa fllle avaient entmdu le galop du cheval, et ils attendaient Edward derrière la porte, légèrement entr'ouverte par pr^cantion. Un dcmiestique, aposté dans l'allée, s'empara du cheral, et le cavalier s'élança dans le vestibule, au miHeu d'un triple hourra d'allégresse. La citadelle fiit barricadée aa même instant.

c Savez-vous, sir Edward, que vous nous fUles dt belles peurs? dit Arinda en joignant les mûns. Obi nous TOUS aurions attendu jusqu'au jour } Le colonel nom a ordonné vingt fois de nous retirer, mais mon père et moi nous avons désobéi,... Qui donc vous a retenu si lard? Ah ! méchant, vous avez quelque conuabsancel... C'est bon ! tout se découvrira, monsieur. . . . C'est égal, je vous pardonne, à cause du billet que vous avez écrit ce matin au colonel Dongtas! Le colonel Douglas ne nous a pas montré ce billet, parce que vous y parlez nn peu trop de vos affaires secrètes, a-t-il dit ; et il parait, en effe^ qu'elles sont Fort secrètes, mauvais sujet ! Hais le colonel a sauté de joie après l'avoir tu, et tout de suite, sans perdre un instant, il a envoyé des domestiques aux (a* milles voisines, pour leur dire que notre mariage avait ' été devancé, et que notre bal aura Keu dans trois jours. 9

Les quatre personnages de cette scène venaient de s'aa seoir. Le colonel Douglas laissait parler Arinda pour deviner les pensées d'Edward sm- son visage. Edward, de son cAté, feignait d'écouter )a jeune Indienne avec ud sourire calme, et se donnait ainsi le temps d'éteindre l'agitation haletante qui grondait en hii.

( Puisque votre gracieuse bonté me pardonne, uiiss Arinda, dit Edward en inclinant une figure joyeuse, et la relevant lugubre vers Douglas, je ne prends plus la peine d'excuser mon relard. Un pardon de vous, miss Annda, ne fût pas regretter d'avoir été coupable.... Aioâ donf^

LA OCBKRB DU NIZAH 350

BOUS danserons dans trois jours. Qm je sois ravi de mon billet ! comme il est venu à propos 1

— Voyous, sir Edward, dit Arinda, tous pK'aîssez soufirant de faim et de soîT; que mslei-veas qae je tous ofce?...

— Mille remerctments, mademoiselle, je ne ven qu'on peu de sommeil.

— n est 1«1 tard, en eSfat, dit Donglas «ne iite langneur somnolente....

— Et y est enc(»fi plus lard pour moi, ajonta Edvard. Rtms «Tons poussé notre chasse fort loin aujourd'hui....

•^ Oh!... eausom encore im peo, messieurs, dit la jeme Indienne aree me minasdnie chômante, j'rime tant faire la veillée à la campagne I le jour 9 feit trop dnaé pour parler.... Tous sanret, sir Edward, que Totre làllet de ce matin m'a procwé nn cadean snperbe de notre bon père.... Reprd«x ce Aananl. Comment te

— Dme paraît magnifique, miss Arinda; mais la nuit ne bit pas valoir les disnants, J'anrai im plâsir infini à le revoir demain an ^rud jonr.

— Avant votre fritte, str Edward, mon père el le eokme) Deoehs ont sontena une lo^ne discossioii snr les

— KoosIr eonHonerons denahi, fespër», dit lecoto- Ml en ae levant dans l'attitude eipnssive d'un hwnme accablé de sommeil.

— Gn^eiMen fDe'vousavea tort, eolonri, dîlle vieux mhtk.

— Peut-être, dit le colone).

— Certainenenl, il a lertt dit Edward en se levant.

— VoHà sir Edward qui donne tort à mon ^re, s'écria Arinda amc na grand éclat de rire, et il ne conitalt pas le sujet de notre discussion I Asseyez-vMs donc, sir Ëdvwl. Nom verrMi ai tbus pouvei Mr* jnge dais cette

affaire.... Venez tous asseoir à mon cAté.... Bien I..,. Connaîssez-Tous la valeur dn diamant de Pitt (le Régent)?

— Cest on diamant de cent trente-sept carats, répondit Edward avec un léger bJillement dissimulé avec

- Croyez-vous, comme le colonel, poursuivit Ariada, qu'il n'y a pas de plus gros diamant au monde?

— Je le crois.

— Eh bien 1 vous êtes un ignorant, monsieur. Le diamaot que l'empereur Bâber prit à Agra en 1526 pèse deux cent vingt-quatre rutfeea, ou six cent soixante-douze carats, et le fameux diamant d'Âureng-Zeb est de neuf cents carats.

— Dans le tarif des Mille etune Nuits, miss Arinda?

— Voilà justement ce qu'a dit le colonel I Est-ce que vous avez la prétention, messieurs, de mieux connaître les diamants que mou père, qui en a briqué toute aa vie pour lesAnglaisI

— Nous nous rendons à celte raison, le colonel et moi, dit Edward; je vais faire, grâce à vous, des rêves de diamants, cette nuit, des rêves de neuf cents carats.

— Colonel, dit Arinda à Douglas, qui prélait l'oreille aux murmures extérieurs de la nuit, en dissimulant mal son inquiétude, colonel Douglas, vous abandonnez la dis- cussion.... Que faites-vous là devant les croisées? Entendez-vous quelque chose ?...

— Hoi, belle Arinda, je me promène au hasard pour me tenir éveillé. ... je regardais la partition de Robin des Bois ouverte sur votre piano.

— Connaissez- vous l'ouverture de Weber, sir Edward?... que cela doit être beau la nuit 1 Si mon accop- . deur indien était venu aujourd'hui, je vous la joueraÎB. 11 est fort inexact, cet accordeur.

— Probablement il a été fort occupé aiûonrd'bui,dit

LA. fiUBRRB DU NIZAM 261

Edvard en regardant le colonel.... Au reste, cette oufertnre est effrayante à cette heure.

— Hoil dit Arinda, je n'ai peur de rien, quand je suis avec des gens de guerre. Les femmes de l'Inde ont du cœur, elles sont nées pour Stre soldats. Connaissei- Tous l'histoire de Noor-Jehan, sir Edward?

— Quel plaisir j'aunu de ta connaître demain à mon révùt I

— Alors, il faut tous l'apprendre aujourd'hui, > dit Arinda en croisant ses bras sur la table dans une belle attitude de narration.

Douglas jeta un regard significatif et rapide à sir Edward. Ce regard disait : c Résignons-nous et écoutons l'histoire.

— Voyons l'histoire de Noor-Jehan ! dit Edward en appuyant son coude droit sur la table et son menton sur sa main. >

Le nabab dormait.

( Noor-Jehan, dit Arinda, joyeuse comme toute jeune fille qui se fait écouter, élail la femme favorite de Jehangire, souverùp des Cinq-Rivières, en 1646. Elle causa bien des cbagrinsà son mari en voulant donner à son fils Sbariar la Euccessionau trône, au préjudice des atnés des autres femmes. Ce fut la cause de la grande rébellion qui coûta tant de sang et de deuil; car le plus brave et te plus habile des fils déshérités, Shad-Jehan, se fit un parti nombreux, et soutint ses prétentions par les armes contre son père. Enfin l'empereur Jehangire se trouva en grand péril et bloqué dans Lahore par son ministre rebelle Hohabet. Noor-Jehan était avec son frère Asiph- Kan; iU apprirent le malheur du souverain, et résolurent de le délivrer. Une grande rivière les séparait de l'armée de Hobabet. Noor-Jeban monta sur son éléphant, tenant son jeune fils & la main, et elle entra la première dans l'eau. Sa petite armée, excitée par l'héroïsme de ceUe

9S8 lA ouBaRB ou NIZUI

îeauaê, poutna des cris d'ftatiaousiasme et la soiiit à la nage. Noor -Jehan attaqua les ennemis et épuisa les flèches de cinq carquoi*. Trois guides d'élépbants furent tués i ses cAtés, «t sou jeune fils fut bleeaé ui bras. EU» remporta une mtoke couiplàte et délivra sou épwo.

— Miss Arindo, dit Edward en se levant pour la traisièinefois, votre hûloire est magnifique; elle a iBéme le bonheur de n'être pas longue. Quelle femme I Je laia rêva* de Noor-Jdian cette nuit, si j'en ai le temps.

— Vous crojef , sir Edward, dit Ariada aa l'obligeuit à reprendre sa place, vous croyez que c'est la seule femiae d'Asie qui soU une hértuoe t Mous aa avens des milliers comme celle-là.... Voulei-vous que je vous raconte l'histoire des femmes de l'émir Lodi ! »

Douglas fit UD mouvemeot d'impatience qui fut éclipsé avec adresse par Edward.

cUais, miss Arinda, dit-il en riant, gardei-noui quelque chose pour la veillée de demain. Les femmes de l'émir Lodi troubleraient mon sommeil; Hoor-iehan me suffit t.

— Alors, sir Edward, dit Arinda en se levant, il est instilede vous souhaiter une bonne nuit....

— Je crois bien, miss Arinda ; j'ai la tète pleine de diamants, d'h^ïnes indiennes et de sommeil.

— Colonel Douglas, dit Aiinda, vous êtes bien distrait ce soir....

— Je songeais à nous, ma belle miss Arinda, et je pensais à vous; cela vous explique mon indifféreoce pour let autres femmes et les autres diamants.

■ L*hlfltoire de Jehanpre est une sârie de drames unglsnta d'un intérât merveilleux. Lea femmes de l'tetlr Lodi se tuèrent toutes pour échapper au déshonaeiir; exemples de vertus héroïques très-communs dans l'Inde. On peut lire oea admirables traditions dans Bistorieat and deacriptUte accounl of BritUh Inda, by Eugk lfiirr«y, etc.

LA aUBRKB DU NIZUI 363

— Ah t dit Edward, le eoloiHl est galftnt «omme ua nari avant le mariage I

— Est-il méchant, ca sir Edward, dît Arinda. Le cooael m'« promis d'être («ujoun après coiBiae avant.

— Alan, j« me lais, miss Ahnda, et, poar prouver que je ne Vous garde point taocuoe de vos épigramn»», je TOUS accompagne, yn fkunbeau k la main, jusque sur le seuil de votre chambre de lit. Vos temmes vous attendent an bas de l'escalier. Me permettrei-vous d'ouvrir la marche?

— Je ne vous (û jUnais vu (naaionné pour le sommeil comme ce soir....

— Vous Kppelei cela ce soir, miss Arinda I nous 8om< mes à demain.

— Allons, veiwt, vieux euftint, et réveillée mon père, qnidert partout, lui.... Révaillei votre beaa-pére, colonel Doutas.

— Oui, ma chère femme, rëpewlit le cdoBel.

— Vous voilà mariés, dit Edward; que Dieu vous bénisse, et montons.

— n nM SMuble, dit Arinda en s'arrf tant sur la première marche de l'escalier, il me semble qu'on pourrait l^en supprimer ces deux espèces de sentinelles qui dorment debout derrière la porte.

— Vraiment, mis* Arinda, dit Edward en continuant de monter, te soir je ne vous reconnaia plus. Ce soir fous êtes Courageuse comme Noor^Jehan.

— Dites donc à ces sentinelles d'aller dwinir dans leur chambre, poursuivit Arinda; est-ce que vous cndfnes que les tigres ouvreut la porte avec une fausse clef?

' — Vous avez raison, belle Arinda, dit le colonel ; c'est une précaution de luxe ; je vais envoyer ces deux dormeurs au lit. 1

On ifl sépara bientèt après. Douglas et Edward se trouvèrent enfin seuls et face à face.

264 lA aUBRRB DU NIZAH

< Quel jour t quelle nnh I dit Edward.

— Je sais tout, dit Douglas.

— Vous ne savez rien, mon colonel.

— Vous êtes tombés dans une embuscade, à la source du petit bois. Moss a entendu dans le lointain un bruit sourd d'armes âfeu, et qui n'a duré qu'un insfant. Cent hommes sont pards au vol ; ils n'ont trouvé que vingt cadavres. Angliûs et Taugs, tout a été enseveli. On ne saura rien demain.

— Vous ignorez tout. En cinq minutes, je vais vous raconter ce que trois heures peuvent entasser d'événements. 9

Douglas écouta le récit d'Edward avec une émotion focile à comprendre ; puis :

( Mon cher Edward, dit-il, dans tout cela jl y a une chose horrible pour nous tous, et désolante pour moi en particulier : c'est la catastrophe du pauvre Élona. Si Dieu n'a pas fait un miracle, Élona n'existe plus en ce moment. »

Quelques larmes mouillèrent furtivement les yeux des deux amis. Chez beaucoup d'hommes, la sensibilité a aussi sa pudeur.

« Et s'il est mort, dit Edward après une courte pause, s'il est mort, votre mariage avec miss Arinda....

— Soyons à notre devoir, à cette heure, mon ami ; pensons aux choses sérieuses, Edward.... Avez-vous réfléchi à cetle embuscade de Taugs '! Ces monstres-là sortent de leurs habitudes. Que faisaient-ils là dans le bois, en si peOt nombre, quatre heures avant le lever de leur étoile, à deux pas du grand chemin, d^ns un champ de riz ?... Cela me parait bien mystérieux I... Ils ont même oublié d'enterrer les morts, selon leur usage.

— Cest qu'ils comptaient sur les tigres.

— Oui, peut-être.... n'importe, cette attaque est étrange!... Mes rapports reçus aujourd'hui sont assez -

favorables. Oa sait, par des espioas, qu'il y a du découragemenl parmi les Taugs; le prosâljtisme n'est pas en faveur. Les adeptes manquent, les vieux se retirent épuisés. Les ennemis qui nous restent n'en sont que plus redoutables, parce que leur fanatisme a tout surmonté. Il faut donc frapper un grand coup-, nous le frapperons. Je suis prël.

— Si le stratagème du fakir Souniacy a le succès attendu, dit Edward , nous avons quelque espoir pour Élona.

— Espoir bien faible, mon ami! N'importe, le stratagème est bon, et j'approuve tout ce que vous avez fait à Roudjab.

— Vous concevez, Douglas, que je n'ai pas voulu venir vous demander des soldats ici, Â vous; il ne fallait pas dégarnir l'habitation de Nerbudda, menacée cbaque nuit. . .

— Vous avez raisonné juste, mon cher Edward... Maintenant, tout nous porte à croire que nous ne serons pas attaqués cette nuit... Cependant, il faut être sur nos gardes... Je vus m'esquiver par la voie ordinaire, pour achever la nuit au milieu de mes soldats; vous, Edward, prenez du repos, votre colonel vous l'ordonne. Donnez l'œil ouvert, et les mains aux pommeaux de vos armes. Votre poste est plus honorable et plus périlleux que le mien ; vous gardez la maison du vieux n^>ab et le sommeil de miss Arinda.

— J'obéis à mon colonel, dit Edward ^n serrant les mains de Douglas.

— Nous parlerons d'Octavie demain. Adieu, Edward.

— Adieu, Douglas... N'est-il pas étrange que l'amour se mêle à toutes les affaires sérieuses de ce monde? Nous ne sommes que trois dans ce désert; trois : l'un voudrait donner le bonheur à fa Pologne, vous à votre Sengale, moi à notre genre humain; et ces trois gêné-

966 lA OUBRKB DU NIZ&U

noses pensées ruaient dans bob Utes avec des noms de femmes et toutei les distaiMstieiw âAvreasea de la jaloude et de l'aiBOiir.

— Hélas I dit le colonel, peut-être es ce momest ces (nus hemmea ne aoat pins que deux au désertl >

le temple de Doumar-Lejna '.

h d'iintn ■□! l'élrna (u»icoa; II toi pOian âiisripita; lise, agitant ae> [nu[iitFaa,

De grandi famlUBas nni, «ortant it^eiitri Dei maDatna an'on prerulrût pour d» r Partant snr le> paroiE du moma maonoie Qaoltfua eiioas d'aAeai ranpa ooataÊàmi Et c«IuL (mi parcourt oe dédale djffarmei Camms eU était pria par un p«lfpe tior

Par des sentiers connue d'eux seuls, les étrangleurs indiens conduisirent leurs prieonniers vers 1» chaîne de montagnes qui se plonge à l'horlzoa derrière le village de Roudjab. Lorsque le jeune Ëlona et ses neur compag;Dons d'infurtuiie se virent lier les pieds et les mains par leurs sauvages vainqueurs, presque toujours habitués à égorger sur place, ils comprirent que le lanatisme religieux leur réservait on autre genre de mort, et que le victimure les attendait sur l'autel de la déesse Deera,

> D y a dans l'Inde deux temples de ce nom.

LÀ «UmiRB DU NIZUI 367

Daos une gongs déserte du mont Sëreh, une large et. symétrique excavation, taillée comme un pylône égyptien, sert de portique au temple de Doomar-Leyna. 11 y a, aux enviroos de ce parvis lugubre, un si prodigieux amaaderodiesaaioncelées^qne les Indiens de la contrée eux-mêmes ne pourraient le découvrir, sans avoir pour guide un de ces fiJûrs pèlerins qui se croient obligés de suivre les cryptes anciennes, où leurs aïeux adorèrent la trinil^ du culte indou. La date de leur inauguration a été oubliée par les histoires. Quelles sont las puissantes mains d'architectes et de sculpteurs qui ont enseveli ces merveilles dans les continents et les archipels? C'est le secret de l'Inde. H a fallu tant de aiëcles et de générations pour labourer ainsi les 4atraille& ds la terre, et faire pousser dessus et dessous cette végétation infinie de colonnes et de monstres géants, qu'il semble que les soixaate siècle* écoulés n'o«t pu suffire à ce travail, et que notre planète est sortie des mains de Dieu avec cette inconcevable architecture , pour exercer les disputes des sages et fave dire k U science un mensonge éternel.

Ls temple de Doumar-Leyna n'est pas un chef-d'œuvre de grâce et d'éléganJe solidité, comme le temple de Boro- Bodor à Java. Toute pierre destinée à monter an grand soleil, vers le ârmameot bleu, fut ciselée avec amour et complaisance par l'architecte indien; la pierre souterraine et ténélnreuse garde le caractj^e effrayant des muivais rêves de la nuit. 1.6 sculpteur qui a pétri les entrailles de la montagne Donmar-Lejna en fit jaillir d'épouvantables ar^sques, pour matérialiser au fond de ce puits les caprices du malin génie dont le nom est Hyhassor.

11 créa, un peuple d'animaux symboliques, et les fit ramper ou s'accroupir, comme des piédestaux vivants, sous les colonnades, et les fît saillir, avec leurs faces monstrueuses, aux comîclies des plafonds. Tous les mau-

S68 LA. aUBRRB DU NIZAM

vais esprits de la lhâ(%onie indienne semblent sortir, nains ou géants, des parois des rocs souterrains, en agitant leurs chevelures de couleuvres et leurs bras armés de haches ou de poignards. Lorsque, dans une fête de (àkirs, ce vieux temple s'illumine aux flammes de Bengale, et que ks adorateurs, plus hideux encore que leurs dieux, tourbillonnent dans ce labyrinthe de colonnades inânies, on croirait que les statues des démons, les tètes des taureaux, des lions, des éléphants, les groupes gigantesques des bas reliefs, s'agitent dans une lueur verdàtre et confuse, et que les échos intérieurs de ta montagne sont les mugissements joyeux de ce peuple de monstres qui remercient les adorateurs.

Dans la nef la plus reculée de ce lugubre édifice, les Taugs tiennent leurs conseils et célèbrent leurs rites. L'informe statue de Deera se dresse sur un piédestal de rocher gluant. A droite et à gauche de l'autel, on distingue confusément deux bas-reliefs à figures gigantesques : l'un représente le combat de Doui^ el de Hyhassor, l'autre le supplice du ravisseur de Sila, dont notre histoire a déjà parlé. Deux lampes sépulcrales, enlrele- Dues par un suif fétide, brûlent et fument dans ce sanc* (naire; on croirait toujours qu'elles vont s'éteindre sous le poids des ténèbres massives suspendues aux voûtes humides du roc, et la lueur intermittente qu'elles donnent est plus horrible que la plus sombre nuit. Le miirmure continuel des eaux invisibles, et des touffes d'herbe agitées par de ténébreuses familles d'insectes et d'oiseaux, est la seule chose qui rappelle la vie extérieure dans ce temple où se réjoui! la mort.

Les fakirs, prêtres du sacrifice, arrivèrent les premiers, avec une gravité religieuse qui annonçait le respect dont ils étaient saisis en posant un pied profane dans ce sanctuaire de leurs plus redoutables divinités. La bande des Taugs suivait les fakirs en imitant leur dé-

LA. aUBRRB DU NIZAM 269

marche. Les prisonniers, dégagés de leurs liens pour fitre sacriSés comme des victimes libres, s'avançaient la tète haute, et la face empreinte du sublime orgueil de ce courage qui veut, à l'agQoie, jeter l'insulle au front des assassins. Le jeune Élona, les bras croisés sur sa . poitrine nue, se distinguait encore au milieu de ses compagnons par un dédain superbe et la noble insouciance de son regard. On aurait cru voir un voyageur artiste entrant avec ses guides dans le templa de Doumar-Lejna, et prodiguant des saluts d'admiration à cet immense rêve .pélrilié, bâti par les architectes de l'enfer.

La pensée qu'exprimait l'attitude de l'héroïque jeune homme était celle-ci : a Avant de mourir, je suis toujours bien aise d'avoir vu cela. >

En pareille circonstance, Edward aurait dessiné les bas- reliefs.

L'honneur de la vie, c'est le mépris de la mort.

Les sauvages indiens entonnèrent l'hymne à la déesse Deefa sur un ton dolent et monotone, qui est la mélopée de tous les cultes d'Orient. A chaque verset, les fakirs se prosternaient devant la statue informe, et, en se relevant, ils prenaient des poses d'extase, comme s'ils venaient d'élre initiés à la béatitude du céleste jardin de Handana.

L'hymne terminée, deux bourreaux saisirent un prisonnier et le conduisirent devant l'autel de la déesse. CTétait une victime d'élite, un jeune homme de vingt ans, couronné de boucles de cheveux blonds, et dont le frais visage contrastait avec les faces livides, vertes, osseuses, des sacriQcateurs. Il présenta hardiment sa tète au lacet de soie tenu devaat lui pour s'arrondir autour de son cou. Chaque victimaire appuya une main sur l'épaule du malheureux, et, allongeant l'autre bras qui tenait fortement l'un des bouts du lacet fatal, il jeta sur le pavé un premier cadavre étouffé avec une infernale dext&ité.

I, .;■--< IV, GotV^lc

2T& LA. GDBRRB DO mZkU

Les prêtres levant les yeux tersles terribles ijrviiritia des bas-relief, comme pour découTrir snr lenrs hces de pierre on sotirire d'approbation ; car la fuMe, qui est ifiistmre religieuse de ces dévots indiens, affirme ^e la statœ dlndr^ s'agita mi jonr sons Son mangnier, parmi les sralptra^s des deux portiques de Dan-Tali, pour saluer è son passage le ^orieux arehttecte des temples d'Étora.

■ les astres prisonniers, en Tojant étrangler leur frëre, Touliirenl Intter d'insensibilité arec les bomreanx, les prêtres et les satrw^es spectateurs de cette sctee. Dès m moment, dans une excitation d'amour-propre sublime, ils résolurent tom de tomber dans mre mftle attitude; d'ailleurs ils rendaient, en mourant avec noblesse, no denuer service k leor pays ; Pe#e( moral rejaillissait sur toute l'armée; ils semblaient dire à leurs ennemis : < Cest à vous de tremblerF voilà comme nous soimnes toosl n

Viàèe était grande, mais elle a'MTait ptts â stm but, svee cette horde de Tanatiques et dUTuminSs qui, à leur tour, auraient tous rené volontiers la dernière g;ontte de lear sang sur le cadavre du dernier Ângtats vaincu.

Le suppliée des prisonniers s'accomplissait avec une lenteur solennelle. Les prStres semblaient vouloir prolonger l'atroce volupté de la cérémonie; et, après ane exécution, ils retardaient la suivante, afin de donner le temps à toute l'armée des Taugs, disséminée dans les montagnes, de venir prendre sa part de ce festin de cadavres. A chaqne instant des bandes nouvelles arrivaient à Doumar-Leyna, et se glissaient, comme des ombresmtemales, à travers les colonnades de llmmense sonlerran ; ceux qui, vhhis trop tard, ne pouvaient voir ni l'autel ni le sacrifice, escaladaient les portiques en ruines, pour se suspendre aux corniebes, et mSler leurs mufles mouvants anx tâtes immobiles des sphmX, des tigres ' et des taureaux. La clarté des lampes courait sens les

Là flrOBRRR DU NIZAM VU

ToAtes, et lustât luire tous les yeuT àé ces Tn<KeD9i]iav09, enlacés aux colossales arabesques des plafonds.

On avait égorgé neuf prisonniers, el leurs etdawes, couvrant la base de l'autel, semblaient être le piédestal de la déesse. Restait le jeune Ëlona. Les prMres camprenaient que celui-ci n'était pas un prisonnier vnlgaire, et qu'il fallait hii accorder les honneurs d'une agonie plus lot^e et d'un supplice plus affireux.

L'héroîquç jeune bonune sortit des ténèbres qni le rotlûent, el s'avan (a devant les lampes de l'autel pourmenrir.

Il prit trois lois dans sa main un peu de terre, et la jeta sur les cadavres, en priant.

Puis il croisa les bras sur sa poitrine, et attendit les bourreaui.

Le reflet des lampes ne trahisse, snr sa. noMe figure, d'autre sentiment que la pitié ponr ses compagnons morts ftvant lui.

Les mains des sacrificateurs tombèrent sur ses épaules, et il ne tressaîltît pas.

Tout à coup, un horrible sifflement sortit des basreliefs dn ravisseur de Sita; les statues des Typhons indiens s'agitèrent au flanc de la montagne, et une image de pierre, avec des yeux vivants, étendit ses bras vers les sacrificateurs.

Une voix foudroyante fit entendre ces paroles :

a: Prêtres de Siva, enfïints du Lion de Dieu, senriteors de MyhassoT, suspendez le sacrifice I Cette dernière victime appartient au dieu Soupramany-Samy, le second fils de Siva, qui a longtemps habité ce temple sons b' forme d'un serpent. Sortei tous et taisseï ici ce vivant pro&ne. Le serpent Ananta demuide son sang et sa diair. Enfents du Lien de ZKen, demain vous rentrerez tous ici, elvtuE passerez la nuit dans la prière et la conlemplaUon. >

Après aCoir dit ces paroles, le simulacre de pierre re-

S72 LA aUBRRB DU NIZUC

ferma ses yeux, roidît ses bras et sqq corps en reprenant son immobilité de bas-relief.

Les prêtres, les fakirs, les sacrificateurs, tous les Indiens témoins de ce prodige, souvent cité dans leur histoire, tombèrent la face contre terre. Élona seul resta debout, les yeux fixés sur les statues du bas-relief, et les considérant avec une attention minutieuse et tranquille, pour deviner le sens naturel de ce prodige inouï. La sculpture colossale garda son secret.

La foule se retira lentement, précédée par les bourreaux et les prêtres, et tous, saisis d'une sainte terreur, traversaient les colonnades tête basse et les mains levées, murmurant les paroles mystiques qni apaisent la culère de Mybassor.

Le temple devint désert.

Ëlona, échappé à la mort par un inconcevable prodige, comprit que dans sa position désespérée il n'y avait pas d'imprudence possible, et que tout moyen était bon, avec l'aide de la Providence, pour chercher une issue de fuite et de salut. Le lacet des Taugs était tombé à ses pieds, en effleurant son cou ; mais le labyrinthe de Doumar- Leyna l'élouffait dans ses inextricables étreintes de granit et l'ensevelissait vivant auprès des cadavres de l'autel. Avant de se hasarder dans le dédale indien, il voulut examiner de près le bas-relief sauveur, et surtout la statue, qui ne montrait en ce moment qu'un torse immobile et des yeux éteints, mais qui, tout à l'heure, s'agitùt avec des contorsions effrayantes et lançait des regards de flamme aux prêtres de Deera.

Il fit trois pas en avant -et il s'arrêta.

a Oh ! se dit-il à lui-même, ceci est un rêve affreux ! Je crois veiller et je dors! oQ bien, tout ce que l'on raconte des magiciens de l'Inde est vrai. > «

La statue avait ouvert les yeux, et sa main faisait le signe qui vent dire : c Avancez encore. »

LA GUIfRRB DU NIZAV 273

Une voix légère sortit des lèvres du simulacre de pierre, et dit :

c Comte Élona, éteignez les deux lampes. >

Élona, saisi d'un effroi nerveux, hésitait et n'obéis- *sait pas.

c Éteignez les deux lampes, comte Élona, > répéta la statue.

Élona fit une réflexion fort naturelle et rapide comme la pensés :

a Même avec le secours de ces lampes, se dit -il, j'aurai de la peine à me guider dans ce labyrinthe j que devieadraî-je si je les éteins?

— Alors, dit la statue, puisque vous refusez de vivre, il Ikut que je sois imprudente comme vous. »

Ayant dit cela d'un ton sec, la statue s'élança lestement par-dessus les figures du bas-relief, lomha sur les lampes et les éteignit.

Au même instant, une main vigoureuse saisit le bras d'Ëlona, et une voix lui dit à l'oreille :

< Laissez-vous guider et suivez-moi. >

Les ténëbres de la nuit sont la clarté du jour, auprès de l'obscurité qui plombait alors le souterrain de Doumar-Leyaa.

Élona suivit son étrange guide, marchant avec ses pieds et n'osant ni résbler, ni penser, ni parler; il lui semblait qu'il venait de rendre le dernier soupir, et qu'un démon le traînait aux enfers.

Le guide mystérieux marchait avec assurance et n'hésitait jamais, au milieu des ténèbres opaques qu'il fallait percer comme une montagne d'ébène, sans l'ombre d'un seul rayon.

Enfin, un pdnt lumineux scintilla dans le lointain e) s'agrandit insensiblement; des groupes d'étoiles semblaient se lever sur les lèvres d'un gouffre noir, taillé avec symétrie, comme la porte d'un tombeau.

Lt auuu BO nUAM. 1)

374 LA. aUERRB DU HfZ&H

Le guide dit à Ëlona : k Restez là, immobile, et attendez-moi; > et il s'élança dans le corridor du temple avec uae agilité peu commune chez les statues de bas-rèlieî.

Élona le suivit des jeux et vit, dans un lointain vs^oreusement éloilé, son ombre encadrée par la porte, se haussant et se courbant avec une souplesse féline, comme pour regarder ce qui se passait aux environs.

Quelques instants après, ils étaient tous deux hors du temple et sur une montagne voilée d'arbres, hors de l'atteinte des Taugs.

€ Hespirons un peu ici, dit le guide. Haîntenftnt, comte Éluna, me reconnaissez-vous t

— Non, dit Ëlona stupéfait, en examinant cet être incompréhensible qui gardait encore la teinte du basrelief, et qui ressemblait toujours A une statue ambulante, douée du regard et de la voix, par quelque artifice infernal.

— Âb! vous ne me reconnsdssez pasl dit la statue; comme...

— Oui, oui, maintenant votre voix vous fait reconnaître, dit Élona en serrant les mains de son guide; vous êtes notre brave Nizam!... Et pourquoi n'avons-nous pas été tous sauvés par vous?

— Abl pourquoi?... Certes, si j'eusse prévu que lout irait aussi bien, je n'aurais pas attendu votre tour de sacrifice pour épouvanter les bourreaux. Hais j'avais de grandes craintes; il me fallait une expérience comme celle-là pour me prouver que ces Indiens sont aussi stupides que leurs pères du temps d'Aureng-Zeb. Obi lorsque je vous ai reconnu devant l'autel, lorsque j'ai vu la main du bourreau se lever sur le noble ami de mon noblesir Edward, j'à mis la prudence en oubli, j'ai joué le tout pour le tout, comme dit le Français,

— Hais par quel miracle vous trouviez-vous là, mon brave Nizam ?

LA aUERRB DU NlZàU 975

— n n'y B pas de miracle; je suis presque toujours là dans les moments graves, et ila sont trës-graves, comte Ëlona. L'habitation est menacée. Les Taugs s'imagineiit qae Nerbiidda renferme tous les chefs de l'armée anglaise et des Indiens renégats. H faut vous dire que, depuis quinze ans, c'est toujours de l'habitation de Nerbudda que sont [tarlis de grands coups. Aujourd'hui j'étais à mo» poste de bas-relief pour l'heure du conseil et, mes renseignements pris, j'allais chanter ma chanson d'alarme sur un arbre de la terrasse de Nerbudda, ainsi que cela est convenu avec sir Edward. Plus ma chanson sera tendre, plus le péril sera grand. Comment cette attaque se fera-t-elle? Quelles sont les forces et les ruses qui menacent l'habitation ? Voilà ce que j'îgnore et ce que je veux savoir. Hier, le vieux Sing avait convoqué mille hommes pour un grand coup de main, et tout de suite après il a donné contre-ordre. Savez-vous pourquoi? C'est une superstition de Taugs. Le vieux Sing a vu courir un lièvre *.

— C'est un animaJ de mauvais augure, Nizam.-

— Pour les Taugs, comte Ëlona. Les mille hommes ont été réduits k centpour VexpédUionordinaire, a dit le vieux Sing, Je sais que de nombreux soldats et de braves officiers veillent autour de Nerbudda, et ils n'ont rien à redouter de cette expédition ordinaire donlj'ignore encore le but, et qui est confiée à cent hommes toutes les nuits.

— Ce sont pourtant ceux-là qui nous ont pris, et presque aux portes de Nerbudda,

— Sir Edward était-il avec vous?

— Oui» Hizam.

> A hare ero«$ing the roaA U a bad omen for mahometana, Thug» of India and Highiander. t Un lièvre traversant un chemin est un mauvais augure pour les mabométana, les Taugs de l'Inde'et les montagnards écossais. >>

(Lettff* on JSgypt, etc., bj lord Liodea;. Vol. U, p. S.)

S76 LA OUBREB DU NIZAH '

— Ohl lai s'échapperait des grifles du diablel

— Nizam, sir Edward a élé Eublime.

— Cela ne m'étonne point, comte Élona.

— Sir Edward pouvait s'échapper; son cheval ne demandait pas mieux. L'intrépide cavalier m*a vu tomber dans les Taugs, et il a enlevé, pour ainsi dire, son cheval avec ses genoux, ses pieds, ses mains, ses dents, pour venir à mon secours. J'ai vu là, en un clin d' œil, tout ce qu'un homme peut faire de surhumain : t Je suis  vous I « je suis à vous 1 Élona 1 tenez bon! > s'écria-t-il d'une voix de tonnerre. Mon cheval est Lombé mort, celui d'Edward est arrivé au délire de la peur, et il a sauvé son maître, malgré lui, en l'emportant vers le bois.

— Alors tout va bien, conote Élona. Vojons, où vou~ lez-vous aller maintenant?

— Toujours à l'aubei^e où sir Edward m'a exilé, à Rxiudjah.

— Je vais vous mettre sur votre chemin. Nous allons glisser comme le vent, là-bas, au bout de la crête, du haut de la montagne dans la plaine; deux heures après, vous serez au village, en suivant mes indications.... Uettez-vous dans mes pieds, comte Élona. Venez. Ea traversant le fleuve, j'y laisserai ma teinte de bas-relief, et BOUS trouverons des vêtements dans mon cottage de Roudjah, où quatre cipayes adroits doivent me faire cinq cents costumes en cinq jours.

— En cinq jours, cinq cents costumes 1

— Ne riez pas, comte Élona ; en temps et lieu, vous verrez. Mes ateliers travaillent nuit et jour.

— El maintenant, mon brave Nizam, pour acquitter ma dette de reconnaissance, que ferai-je?

— C'est bien simple, voas ne ferez rien. »

Nizam allongea le pas sur la crête de la montagne, et le comte Élona le suivit.

Aux mimes heures où ce drame étrange et funèbre

Là OUERRB DU NIZAU 277

remplissait de ses horreurs le souterrain de Doarnar- Lejna, les bataillons de Roudjab, conduits par le lieulenant Stepbeason, marchaient vers la retraite des Taugs. L'habile coureur qui avait suivi à la piste le fakir Sountacy, s'était arrêté au bas d'un toirent desséché qui s'éleTail, en serpentant, jusqu'au sommet de la nioittagne, et ressemblait, dans les ténèbres, à un sentier taillé par la main da6 hommes, et conduisant à des repaires de bandits. L'espion avait laissé perdre le fakir dans les détours de ce chemin aérien, et persuadé qu'il était inutile d'aller plus loin, et supposant avec raison que les Taugs de ce canton vivaient dans quelque autre désert du versant opposé, il retourna sur ses pas et rejoignit dans les bois le lieutenant Stephenson.

AussitAt \es soldats s'élancèrent vers la r^ion de la montagne,' précédés par le guide coureur. Quand ils arrivaient au bas du torrent desséché, sentier naturel, ils auraient dû voir, si le soleil eftt été levé, Nizam et le comte Élona, courant sur les corniches de la crële, vers ta dernière pente inclinée à l'horizon du couchant.

Le torrent sans eau, voilé d'arbres, couvrit l'ascension des soldais jusqu'au sommet. Arrivé sur le plateau culminant, le lieutenant Stephenson n'aperçut autour de lui qu'une' nature bouleversée, horrible à voir à la clarté des étoiles; une terre morte et sombre sous un ciel plein d'une vie radieuse et sereine; d'innombrables quartiers de rocbes se détachaient sur ce versant jusqu'au tond des abîmes; chacun de ces blocs, entouré de ténèbres à sa base, avait à son sommet un point lumineux tombé des astres. On aurait cru voir les douze mille Maldives, ces petites Iles, séparées par le détroit d'Un ruisseau, et qui, la nuit, brillent comme une constellation terrestre dans l'îmmensilé de l'océan Indien.

Au milieu des ombres nocturnes, dans les zones torrides, le moindre bruit de la plaine monte, sans rien

ÏT8 U. aUBRRB DU HIZAM

p«rdre de bod aoceot, jusqu'tn lommet de la montagne. | Le liflutenanl StepbenBOQ cmt entendre d'abord le mur- ' mxttë sourd d'un toirent ou d'mie cataracte; mais en examinant, autant que robscuriti pouvait le permettre, la nature et ta configuration des terrains, al la nudité anguleuse des montagnes, il rejeta l'idée que ce bruit provenait d'un grand caurant d'eau inférieur. 11 prAta l'oreille avec pins d'întell^nce, et cette foie, il distingua UB cbaat monotone exécuté par des vois nombreuses et ressemblant assea à la mélopée lento de l'hymne de Lather. Par intervalles, le mnnnure cessait. Le torrent et la cataracte ne pouvaient donc plus être admis, eus qiU cbantent toujours. Point de doute : c'était un concert de voix humaines, entonné dans les nefs de ces abtmes. Lea vieux soldats indiens, rangés en cercla autour de Stephenson, regardaient leur lieutenant et lui adressaient une pantomime significative qui voulait dira : c Ce sont las T^igB qui cbantent U-bas. s Les plue jeunes des cipayes rampaient avec une prudente souplesge, sans remuer un caillou, et, «'avançant jusque sur le bord d'une iBoutagQe taillée à pic, ils mêlaient leurs cbeveux aux saxifrages flottantes des coroiches, et hasardaient un regard perpendiculaire pour découvrir les ennemis et reconnaître leur nombre et leur position.

Le tieutanaat Stepbenson avait à peine avec lui cent cinquante hommes, et l'ordre de marcher n'émanant pas directement du colonel Douglas, il comprenait toute l'étendue de sa responsabilité, et voulait scrupuleusement sonder le terrain, avant de «e précipiter sur les Taugs et d'engager avec eut un combat sur un terrain mouvant et anguleux, sur des pointes d'abtmes, où le désavanlage serait pour les assaillants, surtout si l'ennemi avait encore la supériorité du nombre en sa laveur.

Un jeune cipaye de quinte ans, créature frêle et vive, qui passait comme un lézard dans les crevasses des ro-

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chas, s'enlaçait aui ramsanx saillants des arbnslei ei flottait aiec eux dans la gueule d'un précipice, vint déposer Bon rapport du bout de ses lèvrea à l'oreille ds StepbenBoa. L'enfant avait va et compté les enaeniig : ils étaient plus de mille, tous réunis sur un plateau entouré d'abîmes, et ils psalmodiaient l'bjmne à leufs dilinilée, sans doute pour demander leur assistuice avant une grande eipédllion.

Stepbenson ne pouvait prendre conseil qne de luimême; il résolut donc d'envoyer trois messagers à Nerbndda pour insiruire le colonel Douglas, en lui deman* dant des ordres et des secours. En attendant, il crut devoir garder sa position, qui était bonne et pouvait sa combiner avec un plan d'attaque, dans les éventualités d'un très-procham avenûr.

En Hsuit celte bistoire, on sera peul-élre étonné du petit nombre de soldats que cette guerre mettût en jeu des deux cétés. Aussi nous devons fûre observer, en forme d'épisode, que la guerre du Niiam ne ressemble point aux opérations militaires de notre Europe, et qne rartillerie, la fusillade, les cbai^es de cavaliers, les évolutions savantes, étaient exclus comme inutiles avec d'invisibles adversaires qui avaient mis l'assassinat non pas A l'ordre du jour, mais k l'ordre de la nuit. Nous ajonlerons encore que nous mentionnons seulement ici les rencontres sanglantes liées à notre drame domestique. Bien d'autres luttes ténébnuses étaient lontenues aux mêmes heures, dans d'autres lieux, avec d'antres noms. Lee étran^eurs étaient partout et nulle part ; et les forces partielles dirigées contre eux, presque toujours insuffisantes, ne pouvaient amener que bien tard an beureux résultat général et décisif.

Iiorsque les fakirs, lei prêtres, les sacrificateurs, sortirent du ten^le de Doumar-Leyna, en entendant la voix de la statue du bte-relief, ils se réunirent tons sur

S80 LA âUBRRB DU NIZAU

UQ plateau inabordable oiï le vieux Sing, leur chef, avait choisi Ba retraite dans un lai^e tronc d'arbre mort. Tous gardaient un silence relii^eui, commandé par le prodige dont ils venaient d'être les heureux témoins. Un nouvel incident mit le comble à leur faoalieme et justifia l'audacieuse Intarventioa de Nizam. Le fakir Souniacy, tai>* regretté par les Taugs, et qui avait été déjà mis au rang des martyrs et des saints, reparut tout â coup au milieu d'eux. Les prêtres crojaient et publiaient que le fakir était mort sacrifié par les barbares sur l'autel du dieu des chrétiens, et qu'en expiation de ce sacrilège il fallait immoler i Deera quelques prisonniers ennemis. £n retrouvant Souniacj, ces prêtres ne manquèrent pas d'attribuer le miracle de cette espèce de résurrection au récent holocauste de Doumar-Lejna ; et le fakir se garda bien de les détromper, de peur d'être obligé de donner des éloges à la générosité de ses ennemis, qui venaient de le rendre libre au moment fatal de l'exécution.

L'hymne que psalmodiaient les prêtres et les Taugt était une action de grâces rendue À Deera, qui, satisfaite de l'holocauste, leur avait rendu le sùnt fakir Souniacy.

Les trois messagers du lieutenant Stepfaenson étaient pulis pour Nerbudda, non pas ensemble, mais l'un après - l'autre, et par des chemins différents, comme on fait en écrivant une lettre par Iriplicata des Indes en Europe, à cause des dangers ou des erreurs de la nuit; on supposait qu'un des trois émissaires arriverait sain et sauf i sa deistination.

Ainsi le lieutenant Stephenson avait renoncé à l'espoir de sauver les neuf prisonniers et le jeune Élona. Il se consolait en quelque sorte, pourtant, de n'avoir rien pu faire pour ces malheureux, en songeant que le but de sa mission ne serait pas complètement manqué, puisqu'il occupait une position avantageuse, dont le colonel Doutas profiterait sans doute le lendemain.

An coucher des dernières étoiles, le lieutenant Slephenson caserna ses soldats dans les anfractuosités de la montagne, pour les dérober, par luxe de prÉcaution, aux yeux infaillibles des Taugs. Le soleil, à son lever, découvrit, vers un horizon inconnu, une terre aride et désolée, comme le domaine de la mort. C'était une succession infinie de roches aiguës, ressemblant à une mer battue par l'ouragan, et dont les vagues auraient été subitement glacées par un froid polaire, en conservant leurs formes, dans une subite immobilité. De loin en loin, oa distinguait les mines superbes de quelque vieux temple sans nom et sans dieu, élevé aux âges inconnus, par des architectes qui bâtissaient des rocs sur des rocs, etchan^eatenl la /'orme des nionta{rn«s,pournous servir encore, en finissant, d'un vers du divin poète qui a tout écrit et tout chanté.

Le lendemain.

Après une nuit de larmes, de silence morne et de désespoir, Octavie et Âmalia virent se lever une journée pleine d'incertitudes désolantes et de deuil. Elles étaient descendues dans le jardin de la maison, qui depuis la veille leur servait d'hôtellerie, et, assises sur le même banc de gazon, elles prêtaient l'oreille à tous les bruits que fait, en se réveillant, un village de soldats, de colons et de fermiers. A tout moment, elles s'attendaient à voir entrer sir Edward avec une nouvelle consolante ou fatale. Octavie, en s'interrogeuit, oe trouvait en elle que trou-

ble, ténèbres et contradiction; qoelgnefois mSme elle entrerojait nne pensée horrible dont elle s'indignait comme d'nn crime, et qui la révoltait contre elle-roème. Au fond de la douleur que ressentait OcUtvle en songeant à la mort violente de ce jeune comte Elona, proscrit et malbeureuxen tout pays, elle découvrait une honteuse et coupable consolation qu'elle s'obstinait à chasser bien loin et qui revenait toujours. Cette pensée se résumait en ces mots :

< L'amour d'Ëlona et d'Amalia, qnl a causé tant de tourments à ma fierté de femme, et peut-être aussi A une naissante affection, cet amour qui tenait comme suspendu sur ma tête un mariage désolant pour moi, cet amour est brisé par la mort I >

Un instant, un seul instant, Octavie avait cm se délivrer de son passé : elle avait été séduite d'admiration et de reconnaissance devant la grâce et le courage de sir Edward; elle avait entrevu dans l'avenir une existence renouvelée et des jours pleins de tendresse et de charmes, des jours à jamais liés au souvenir d'une sublime et chaste nuit; mais ce tieau rêve s'était évanoui comme le mir^e du désert; ce splendide palais de cristal, bâti dans un instant, devait être renversé dans un instant. Une catastrophe mystérieuse avait rendu au comte Ëlona cet intérêt ardent et généreux que la noble femme se hâta de prodiguer au jeune proscrit k ses premiers pas sur la terre d'Orient; et maintenant, après la mort d'Élona, elle entrait dans une phase inconnue; séparée pour toujours de sir Edward, dont l'amour opérait une diversion puissante et favorahle, elle se débattait honteusement contre la pensée criminelle de trouver une sorte de eonsolation dans un dénoAment (kla).

La lueur d'espérance qu'Edward avait laissée â Octarie, la veille, en parlant, s'effaçait d'heure en heure, i mesure que la matinée courait yen midi. L'impatience

dooMiit le temps écoulé. Sir Eclward était déjà eriroinel décidément, puisqu'il n'ipportaît pas la justification pn^ mise, a Ohl disait Octavie, ma bonté aveugle me fait dupe une seconde fois de cet homme. Il a tous tes masques i la disposition de son visage, toutes les gammas i la disposition de sa voix. Il a craint un scandais hier soir, et il a profité d'un éclair d'attendrissement sur mon visage pour m'échapper.... Je ne lo reverrai plui; mata la justice humaine le reverra ! i

Avant toutes choses, cependant, Octavie avait à cosar de purifier son àme de la coupable pensée toujours renaissante comme un remords, et après avoir échangé avec Amaliaune foule de ces mososjllabes ts-efs et aigua comme des soupirs, et qui sont l'entretien des douleurs extrêmes, elle dit à Âmalia, avec l'accent et l'intention de l'humble pénttenie qui s'agenouille pour demander an pr6tre son pardon et se mettra en repoa avec sa eou-

t Ha cbère Amalia, j'ù été bien injuste entera toi.... oui, tu ne sais pas combien j'ai éli injuste l Ne mets pas ta main sur ma bouche, mon anee.... laisse^moi parler.... Amalia, tu le vois.... les heures a'écoulent.... l'autre ne vient pas.... il ne viendra pasl.... On nous trompe ai foeilement, nous I... Écoute, Amalia, il faut de pareils momenta pour découvrir ce qu'il y a de bon et de pur au fond de nos imas. Comme toni sentiment d'injustice et de vanité s'eSace devant nue mort ! Tu ne me comprends pas bien, mon amie, n'est-ce pasl... Que veux-tu?... ma télelûrûle.... lesmotss'arrôtent sur mes lèvres.... Amalia, tu l'aimais donebien, ce noble et jeune exilé 1... Oui, turaimùsbien..., tu te serais poignardée avant d'être l'épousa d'un autre ... Je devine ton geste et tes pleurs.... S'il vivut encore, Amalia !.. . si tu le revoyais encore ici, avec cette fierté charmante et sombre qui le distinguait entre tous las jeunes gens....

S84 lA GUBRRB DU NIZàH

— Il est mortt il est mortl Octavie.... Nons sommes an milieu du jour.... rienl... J'ai reconnu son noble sang Eur les habits de sir Edward.... li est mortl

— Laisse-moi finir ce que je voulais te dire, chère Amalia,...

— Voili H. Tower qui revient de l'auberge où nous l'avons envoyé. ... Impossible de rien deviner sur la figure de cet homme.

— "Mesdames, dît M. Tower en saluant à dix pas, je viens de l'hOtellerie pour la troisième fois. H. le comte Ëlona n'est pas rentré.

— Cest bien, dit la comtesse avec un geste qui tenait M. Tower à l'écart; c'est bien; nous voulons être seules encore quelques instants.

— Il n'est pasrentré, dit Amalia.... Est-ce clair maintenant?... lui qui m'envoyait tous les soirs et tous les matins les plus belles fleurs du Bengale !.,.

~- Dieu est grand, ma chère Amali«. dit Octavie en jetant ses bras autour du cou de la jeune fille. Ëcoule, mon ange, j'ai besoin de te dire ceci avec le cœur : les lèvres mentent quelquefois, le cœur est sincère.... Si Dieu nous rendait le comte Élona, je le r^arderais comme mon frère d'adoption, et j'irais dire au colonel Douglas : < Oubliez tout ce que je vous ai écrit ; Âmalia

< ne sera jamais votre femme; elle est fiancée à un

< autre. Colonel, vous êtes rendu à votre liberté, Âmac lia est rendue à la sienne. Toutes les erigencea de c l'honneur et du monde seront satisfaites. l'écrirai c moi-même au ministre et h quelques amis de Smyrue, c qu'Âmalia et le comte Ëlona sont mariés, ce qui arf range tout et met un terme à tont.... >

— Octavie, dit Âmalia d'une voix lente et triste, tout cela n'çH plus qu'un bean rêve.... Ce n'est pas même une consolation. A quoi bon supposer l'impossible? 11 me semble que la réalité sufïU pour m'accabler.

LA. âUBRRB DD'NIZAH 285

— Amalia, dit OctaTÎe, je me trouve on pea soulagée après t'avoir dit cela; auesi je regrette moias de te l'avoir dit.

— Et point de nouvelles 1 point de nouvelles I . . . personnel Octavie.... C'est désespérant!... Oh! il m'est affreux et intolérable de vivre dans cette incertitude!... Si je reste ua jour de plus dans ce village, je meurs ! n Amalia fit signe à H. Tower d'approcher.

« Monsieur Tower, dit^ile, aves-vous jeté un coup d'œil, à l'auberge, sur le tableau des navires en parlance?

— Oui, mademoiselle, selon vos ordres.

— A qui des deux tenez-vous à plaire , monsieur Tower, au ministre ou & moi?

— Cette demande, mademoiselle, dit H. Tower avec de grandes inflexions de torse, cette demande m'bofiore beaucoup....

— Je ne vous demande pas si elle vous honore. Répondez-moi par un seul mol.

— Le ministre est fort loin d'ici, et probablement il nous a oubliés. J'ai plein pouvoir de....

— On vous demande un seul mot, monsieur Tower, dit Amalia en étendant et agitant les mains vers liû.

— Je veux plaire à vous, mademoiselle Amalia.

— Très-bien, quoique trop long. Y a-t-il un navire BOUS charge pour France, à la minute 1

— Dans les ports du Malabar, on attend les moussons.

— Au diable les moussons !

— Au Coromandel , on annonce le départ du trois m&ts le Dragonnier pour Bordeaux.

— Oui, mais il faut traverser la moitié de la presqu'île en palanquin pour aller à....

— A Tranquebar, mademoiselle.

— - Eb bien l s'il )e faut, nous irons nous embarquer à Tranquebar. Il parait qu'à Tranquebar on n'attend pas

S88 L& aUBRRS DD NIZA.M

les moasBons. Octavie, ta ne me quittes point, J'éspire, n'est-ce pus ? .

— Hon Dienl que ferais-je ici, mon ange? Ensemble nous sommes venues, ensemble nous repartirons.... Mais il me semble, Amalia, <]ue ce départ est encore subordonné..,.

— Sans doute, Octavie, il but que je boive la coupe jusqu'à l'amerlume. Que me coùte-t-il à présent de faire mon devoir? Je le ferai. Nous verrons les dispositions du colonel Douglas.... Si le colonel méprise mon denU» ou m'accorde le sursis que l'on accorde aux condamnéB» je me résigne, je me sacriAe, je reste. Je ne veux pas que le monde exploite contre moi la mort d'Ëlona, et invente encore quelque monstrueuse histoire, pour achever mon déshonneur. Si le colonel est généreux, comme je l'espère, ou insouciant, comme il en a l'air, tout est fini pour moi au Bengale; demain nous montons en palanquin, et nous partons pour la France ou tout autre pajs : il me serait impossible de vivre un jour de plus dans celte maison.... Octaviet Octavie! ajouta la jeune demoiselle en secouant mélancoliquement la télé, tu le vois.... personne ne lient.... on dirait que tout est mort autour de nous I »

Elle se leva, comme violemment excitée pur une idée soudaine qu'elle allait mettre à exécution.

( Monsieur Tower, dit-elle, nous ne sommes qa'ftu milieu du jour , et vous pouvet être de retour encore ce soir bien avant le coucher du soleil.... Vous aveB plein pouvoir ici.... vous n'avei qu'A demander des gnides ou des escortes pour être obéi. Il faut partir sar-le-champ et voir le colonel Douglas k Nerbudda.

— Vous l'exigez, mademoiselle? dit Tower d'un air humble.

— Belle question I dit Amalia en haussant les épaules ; certainement je l'exige,

lA OUBRRE DD NIZAM 287

— J'irai voir le colonel DongtoB, après?

— Vous lui parlerei en particulier, et vous lui àomanderei une explication nette et catégorique sur cette affaire qu'oo appelle un mariage. Vous connaissez mes intentions, imonsieur Tower; eh bieni il est juste que mon tuteur connaisse les intentions du colonel Douglas.

— C'est on ne peut pins juste, mademoiselle....

— Ne cachez rien au colonel, monsieur Tower, Je TOUS donne carte blanche pour les indiscrétions. Laissez dire à votre bouche tout ce qu'elle voudra; peu m'importel.... Il doit connaître la mort du comte Ëlona; il tù-era de votre démarche les conséquences... L'essentiel est de connaître les dispositions du colonel. Vous agissez pour votre propre compte, eatendei-vous, monsieur Tower? vous faites une visite de tuteur.

— Uademoiselle, dit Tower, vous allez être obéie ù * l'instanl.,.. Ne vous «Hligei pas ainsi comme vous

Mtes.... les consolaUons'ne vous manqueront pas.... et j'espère que mes soins, mon zèle, ma....

— Monsieur Tower, songez que je suis sur des charbons ardents, et que j'attends votre retour. >

H. Tower s'inclina respectueusement, et sortit du jardin pour exécuter les ordres de sa pupille, qui était sa tutrice depuis l'arrivée à Roudjsh.

Nous Idsserons nos deux héroïnes dans leur isolement et leurs angoisses muettes, pour suivre M. Tower sur la roule de Nerbudda.

H. Tower, qui rapportait tout à lui-même, selon l'usage de son amour-propre, s'acquittait avec plaisir de cette mission. Ce désespoir témoigné par deux femmes , i la nouvelle vraie ou fausse de la mort d'Ëlona, était tout simplement causé par un vif intérêt amical. Le len- 'demain, ce désespoir aurait fait sou cours, se disait H. Tower. Quant au colonel Douglas, M, Tower ne doutait pas de sa répugnance invincible pour ce mariage.

388 lA GUERRE DD NIZÀH

n se pro|>osait donc d'obliger moUemest Douglas i le térmîDâr, afin de lui laisser une porte ouverte pour s'écbappeif du pied de l'autel. Ensuite se déroulait un lung vuyage sur mer, un tète-à-tâte de trois mille lieues, où les choses devaient nëcessairenienl prendre une tournure favorable à H. Tower, dont l'ascendant était irrésistible sur une jeune remme accablée des ennuis d'une longue navigation. Le dénoùment de ces aventures était facile à prévoir. On débarquerait dans un port de France, hors des atteintes et des rancuaes du Foreign-Office , et il y aurait un mariage d'amour, coté à douze mille livres de dot, au bénéfice de H. Tower.

Les tuteurs de la chancellerie expédiés aux Indes ont inventé cette nouvelle branche de commerce, et ils l'exploitent ordinairement avec plus ou moins de succès. On nolîse une pupille comme un trois-mMs. Le ministre de 'Wbite-Hall a bien autre chose dans la t£te que les pupilles et les tuteurs.

H. Tower avait pris trois cavaliers cipayes, trois de '' ceux qui lui faisaient escorte à son arrivée à Koudjah, et il s'avançait rapidement vers l'habitation pour terminer son affaire avec promptitude et regagner bientôt le village avant les dangers de la nuit, car la campgnequi s'étendait à sa droite et à sa gauche était effrayante à voir, même en plein soleil.

Le nabab Sourab-Berdar entendit un galop de chevaux dans son avenue, et il quitta sa natte pour aller au-devant de ceux qu il attendait avec une vive impatience.

En vojant des inconnus descendre sur sa terrasse, il témoigna par un geste de mauvaise humeur que cette nsite ne lui était pas agréable.

Tower, qui ne regardât jamais que lui, ne remarqua pas cette pantomime; il s'avança vers le nabab avec la démarche pompeuse d'un ambassadeur, et fit, dun ton

lA GUBRRE DU NIZAH 289

imposant, cette demande : c Je voudrais avoir l'hoiineiir de parler au colonel Douglas.

— Le colonel est absent ; il est en chasse depus ce malin, répondit le nabab, i moitié endormi sur l'ambre de son houka.

— Absentl dit Tower, en caressant de sa main sa boncbe et son menton. Ceci ne fait pas mon affaire. Beviendra-t-il bientôt de la chasse'!

— Je ne saurais vous le dire, monsieur.

— Sabib nabab, dit Tower avec une dignité parodiée, je suis H. Tower, agent de la Grande-Bretagne; j'ai un caractère ofSciel pour parler à M. le colonel Douglas.

— Je le crois, monsieur Tower, mais le colonel est absent. Si vous voulez l'attendre, entrez dans l'habitation et demandez tout ce qui vous sera nécessaire. >

La mauvEÙse humeur du nabab ne pouvait lui faire oublier les devoirs de l'hospitalité.

a II m'est impossible d'attendre , sahib nabab ; je n'avais que cinq minutes d'entretien à demander au colonel Douglas. Il faut que je rentre à Boudjah de très-bonne heure. La nuit n'est pas amusante dans ce désert.

— Vous la passerez ici, monsieur Tower...

— Ob! impossible 1 ma présence est indispensable k Roudjah, ce soir.... J'ai des vaisseaux à fréter.... j'ai des dames à voir.... le soleil commence à descendre, et lorsqu'il descend, il est vile là-bas. Je reviendrai demain.... ce n'est pas ma faute si te colonel est absent.... Nous allons remonter à cheval.... Demain j'aurai loute une bonne journée à moi. Je n'aurai pas de crainte pour la nuit. Le ministre m'arecommandé d'être très-prudent au Bengale après le coucher du soleil. Je suis votre bien dévoué, sabib nabab.

-~ Vous ne voulez donc pas vous reposer un instant?

990 lA QUESAS DO NIZAM

— Sahih «ibib, ù W oolooel devait airiver bientAt, j'attendrais; mais dans le doute, j'aime mieux renvoïw rentrelien è. demain. ■

A us deniers moti , H. Tower était ramouté & cbeval.

« HuasÎAur Tower, dit le iu^»b, puisque ions êtes nn compatriote, voui devez avoir reçu une invitation du colonel î

— Je n'ai poiot raeu d'iaviutîoa, dit Tower avec des ytBX ébahis.

— Alors «MU la recevrei demùn, moasieur Tower, et vos dames la recevront aussi.

— Le colonel Douglas donne une fSie , sahib nabab 1

— Hieux i)ua cela, il se. marie dans quelques jours. Vous voyes les domestiques occupés aux préparatifs du bal.

— Ah 1 il H marie 1 c'est décidé 1 dit Tower au comble de la stupéfaction.

— C'est décidé depuis longtemps , monsieur Tower ; ce sont des affaires particulières qui ont fait retarder nn peu ce mariage. . . .

— Très-bien I dit Tower du ton sec d'un homme qui veut couper court à l'entretien , parce qu'il sait tout ce qu'il a voulu savoir, et qu'il est pressé de partir ; trèsbien, sahib nabab 1 Dites au colonel que H. Tower est venu le voir : il comprendra le but de mavisite,etU sera content. Vous ajoulerei que nous sommes prêts pour ce mariage, et que nous attendons sa visite de futur époux à notre auberge de Roudjah. C'est un malheur 1 ajouta-t-il •n Ini-méme : attire manquée '. il faut alors s'exécuter de bonne grâce commejefais. Soyons diplomate en toute chose et partout. Il me reste la comtesse Octavie. Elle est jeune, belle et riche comme un Crësus. >

I^ petite cavalcade reprit aussiiAt le chemia de fiou4)âb.

Dinliis-invGoOJ^Ie

LA. pUERRB DU NIZAH 201

Cheaiio fusant, Tower organisa des plans infoillibles. H résolut de se fixer, après le mariage, dans le voisinag» des deux époux, et de concentrer toutes s«8 ressources de faBÙnalion sur les deux femmes. C'était un avenir délicieux qni adoucissait la contrariété présente , et qui déjà excilait en lui une pitié hautaine pour, ce malheureux Donglas , assez imprudent pour épouser une jeune femme par TÏolence, et préparer ainsi un triomphe trop facile à un redoutable rival.

£n montant l'escalier de l'appartement où les deux femmes l'attendaient , Tower composa sa figure , essaya des tons de voix et arrondit quelques débuts de phrases ■droites pour engager l'entretien. La porte s'ouvrit comme d'elle-même ; car le retour de Tower étût épié à la p^siuMe, et Amalia l'inteirogea na^M sur le seuil.

f Mademoiselle , dit Tower en jm^anl ses mains sous le menton, nous vous appellerons daas quelques )ourB vadame Douglas Stafford. On prépare votre bal de noces à Nerbudda. J'ai vu les domestiques occupés de ce travail. Nous sommes invités, madame la comtesse Octavie et moi.

— C'est bien I dit Amalia dans un long senpir ; c'est ce que j'attendais d'ùlleurs.... Monsieur Tower, je vous remercie....

— J'ai exécuté vos ordres, mademoiselle....

— Mon Dieu 1 je le sais bien ; ce n'est pas votre faute dje me marie....

— Obi vous pouveE bien le croire, madanoiselle, dit TowM* en levant la main droite et lançant un regard d'une expression stupide , mais il faut se résigner au destin. ]'ai exécuté vos ordres. J'ai dit : « Nous sommes t prêts pour ce mariage. > Youâ recevrez la visite du c^nel demain.

— Demain , je pars, moi , dit Octavie en se levant pour se promener à gvjmde pas ; je ne veux pas reVMf

S92 LA. GUERRB DU NIZàH

le colonel Douglas. Hais , dans tout ceci , que devient cet infïme sir Edward^... Il n'y a donc pas de justice humaioe dans ce pays!.,. Pardon, monsieur Tower, ayez la bonté de nous laisser seules.... cela ne doit pas nous amuser beaucoup.... Comment! le comte Ëlona disparaît. Nous accusons sir Edward. 11 ne peut se justifier; il ne peut expliquer le simg qui le souille, le désordre qui bouleverse sa figure el ses vêtements.... Caïn ne peut pas nous dire oà est Abel , et pour un tel bomme, pour un tel crime , il y aura une rêToltante ~ impunité 1

— Oclavie, Octavie l dit Amalia en se suspendant aa bras de la jeune femme, tu ne m'abandonneras pas; non : j'ai besoin de toi , Octane ; il me faut au moins une amie, cumme toi, pour me plaindre , pour me consoler, pour me soutenir....

— Y songes-tu bien, Âmalîa? je rentrerais à Nerbudda, moil Obi impossible! J'en suis sortie pour toujours. Je sais tont ce que m'a coûté d'amertume le moment de repos que j'ai pris dans celte habitation.

— Tu venx donc m'ôler tout espoir, Octavie? Tu veux que je meure victime de mon devoir et de ta fausse amitié ! >

Amalia s'assit lourdement et pleura.

e Le jour va finir, dit Octavie d'une voix sombre, et le misérable ne s'est pas montré 1... Oh ! que je fus bien inspirée, lorsqu'un soir je lui dis, à Smyme : Vous aurez ma haine , ma haine implacable jusqu'à ma mort ! L'amour d'une femme peut s'éteindre ; sa haine, jamais. >

En ce moment, l'escalier de la maison trembla soiis l'élan d'une ascension furieuse , et trois coups légers furent frappés à la porte de la salle, comme si le respect e&l soudainement retenu , dans sa brûlante excitation, celai qui demandait à 4tre introdait.

LA GUBBRK DU NlZi.H 293

' Les deui jeunes femmes échangèrent un regard, et, tnalgré leur désespoir , elles jetèrent aussi un rapide coup d'œil sur le désordre de leur toilette , avec un mouvementnatureld'babilude qui pouvait très-bien s'accommoder avec leur extrême douleur.

c Entrez, > dit Oclavie d'une voix épaïsée qui semblait exhaler son dernier mot.

La porte s'ouvrit, et le comte Élona parut dans la salle.

Deux cris éclatèrent dans ta poibine des deux femmes et moururent sur leurs lèvres. Tout ce qui rayonne de vie ou se voile de mort sur des figures pleines de charme et de grâce illumina et assombrit à la fois le visage d'Àmalia et de sa noble amie ; leurs jeux exprimèrent mille pensées en un instant.

Le comte Ëlona était arrivé le matin de ce jour, et bien avant le lever du soleil, au cottage, où Nizam avait établi son mystérieux atelier. Les portes de Roudjah étant , à cette heure , encore fermées , Élona , épuisé d'émotions et de fatigues , avait dépassé la limite ordinaire de son sommeil de soldat. Le soleil touchait le zénilh lorsqu'il se réveilla sur sa nade de campagne. Nizam, l'infatigable serviteur , ne s'était arrêté qu'une heure pour donner ses derniers ordres à ses travailleurs et ses instructions à Élona; mystère qui s'éclaicira bientôt.

En arrivant à l'aubei^e des Douiea-Heures, Élona fut fort surpris de ne trouver ni H. Tower , ni Amalia , ni les gens de service. Personne ne put lui indiquer ce qu'ils étaient devenus, n répara le désordre de sa toilette avec un soin minutieux, de peur d'éveiller le moindre soupçon, et il attendit.

H. Tower, en sortant de l'appartement de nos deux héroïnes, comme on vient de le voir , se promenait au hasard dans le village, et s'étant rencontré avec Élona,

il y eut nne explication courte et vire qui devait amener l'incident dont nous allons parler.

« Mesdames, dit le jeune comte avec un sourire triste, je viens vous remercier de l'intérfit que vous avez bien voulu témoigner à un pauvre proscrit. Je béuis le motif de mon absence, puisqu'il m'a donné l'occasioQ de connaître mes véritables ennemis.

— Comte Élona, dit Octavie en faisaut un suprême effort pour trouver des idées et des mots, cet intérêt est fort naturel.... Nous sommes ici tous si éloignés de notre pays.... que nous nous regardons comme des compatriotes , comme des frères , comme des sœurs.... Une absence îneiplicable, mystérieuse, accompagnée de circonstances au moins singulières, peut justement alarmer une famille, cbt nous formons ui^ famille dans ce désert

— C'est bien lui I dît Amalia, qui semblait revivre après UQ coup de foudre ; mais comme il est p&le 1 . .. n'est-ce pas, Octavie?

— Le comte Élona, dit Octavie en essayant un son- rire avorté sur ses lèvres, doit nous trouver aussi bien changées....

~~ Mais, non , madame , dit Élona en s'asseyant avec le calme d'un bomme qui n'a aucune préoccupation, et se dispose à passer la siûrée en famille.

— Nous avons eu pourtant nne bien cruelle nuit 1 dit Amalia. Ah I vous êtes bien coupalile, monsieur le comte 1 ajouta-t-elle avec une douceur qui corrigeait l'accusation.

— Coupable! dit Élona en riant sérieusement ; mais il y ades moments où l'on ne sait pas refuser.... Vous connaissez le caractère entraînant désir Edward.... Il m'a pris à l'improviste.,.. il m'a forcé de l'accompagner à la chasse....

— Comte Élona, dit Octavie, dont la tête en ce mo-

hk GUBRRB DD IVIZAH 395

ment entntenùt ane foule de pensées contradictoires, ' nous avons supposé que sir Edward tous avait enlevé.... Vous ne TOUS méfiez pas de sir Ëdvrard, vous, candide jeune homme Y

— Moi, madame, me méfier de sir Edward!... Les yeax fermés, Je le suivrais au bout du monde.

— An premier pas, monsieur le comte, vous OHvririei les yeux.

— Comleste Octavie, dit Élona d'un ton de chaude amitié, je ue connaia pas lin cœur plus noble que le cœur de sir Edward. >

Dans les vives organisations, le moindre incident peut soudainement bouleverser toutes les idées. Octavie qui, depuis l'entrée du comte, s'efi'orçait en vain d'imposer silence à tant de sensations diveries pour reprendre son sang-froid habituel, se trouva tout à coup à son aise en écoutant les derniers mots d'Élona. Une maligne expression ranima ses beaux yeux.

f Certes, dit-elle, je ne m'attendais pas à voir le comte Élona défendre sir Edward avec cette chaleur. Je coa(ois cela.... ces deux messieurs ont chassé ensemble.... la nuit dernière..» Une chasse de nuit , ce doit être fort curieux.

— Haduile, dit Ëlons, trop novice dans l'art de dissimuler un embarras, madame.... on fait la veille an soir pour chasser le lendemain au jour.

— Moi, je trouve cette explication fort naturelle, dit Amalia , qui s'effrayait du changement subit opéré dans le maintien et le ton de la comtesse Octavie.

— Fort naturelle, dit Octavie en aiguisant chaque syllabe comme un stylet, fort naturelle,... Je ne dis pas autre chose.

— Hais il me semble... murmura Élona poar dire quelque chose, et sans intention d'aller plus loin.

— Oui, cela vous semble ainsi, comte Élona, dit

396 LA. aUBRRE DU NIZAM

Oclavie. Vods êtes parti hier au soir un peu clandestîuement, je crois ; lous »ez passé la nuit à flerbudda, et ce matin vous avez chassé.

— Madame , je ne vois là rien de surpreBant, dit Élona.

— Eh 1 dil«s-moi, monsieur le comte, comment vous est venue subitement cette passion pour la chasse ? A Sm^rne , où l'on ne craint pas de devenir gibier soimSme, vous avez toujours professé le plus grand dédain pour la chasse et pour les chasseurs ; ici, au Bengale, où les tigres chassent aux hommes, vous partez un beau soir, pour trancher du Robin des bois : un seul mot de sir Edward fait éclater en vous cette passion après le coucher du soleil.... Vous riez, comte Elona 1... moi je ris aussi,... voyez I Après une mauvaise nuit, il faut bien nous égayer par quelques plaisanteries.... Ici, toutes les fois que nos messieurs sont obligés de discuter

. un alibi, ils disent : s Nous étions en chasse. » Cela répond à tout.... Hier , sir Edward m'a payée de cette raison, et je n'ai pas accepté cette raison, croyes-le bien....

— Octavie , dit Amalia au comble de l'étonnemeat, Oclavie, je ne te comprends pas.. . . Vraiment, on dû-ait que tu es lïchée de revoir H. le comte Ëlona vivant, après avoir partagé ma douleur cette nuit...,

— Amalia, je me comprends, moi,... je me comprends.... et le comte Élona, en lui-même , me rend plus de justice que toi....

— Madame la comtesse, dit Élona, je vous jure que je ne devine pas le sens de vos dernières paroles,.., >

Sa phrase fut coupée par un regard d'Octavie. Le jeune comte baissa la tête, et, dans une réflexion instantanée, il admit qu'Oclavie éuil instruite des horribles scènes de la nuit dernière , et il résolut de borner là

' lA GUBRRB DU NIZUf 397

cet entretien, de peur de proToqner nna dangereuse indîscrélion.

n ; eut un long silence. Octavie se promenait i grands pas, en secouant la tète, appuyant par inlerfaites fortement ses pieds sur le plancher. Amalîa regardait son amie avec des jeux qui, à force de tout exprimer, n'exprimaient qu'une vague et douloureuse inquiétude.

Ëlona, qui avait des soucis sérieux, et qui, ajant promis de se rendre à un rendez-vous inéiitable, voyait avec efiroi k nuit s'avancer, fit quelques pas vers la porte, puis se retourna vers les fenêtres, comme s'S . eût voulu préparer les deux femmes & son départ obligé.

Octavie devina cette intention.

( Monsieur le comte, dît-elle avec une politesse glaciale , cela n'empêche pas que nous ne soyons trèsreconnaissantes de votre visite. Dans ce pays, od la nuit est on danger continuel et inrisible pour les voyageurs imprudents , nous avons été alarmées de votre absence. Vous nous avei rassurées, voilà l'essentiel. Haintenant, si vos allaires ou vos plaisirs vous appellent ailleurs, nous ne voulons pas vous retenir. Agissez, monsieur le comte, en toute liberté. »

Ëlona murmura quelques syllabes qui voulaient commencer des mots et ne les achevaient pas; et le noble jeune bomme, ne voyant autour d'une phrase complète que recueil du mensonge, salua profondément Amalia ébahie et muette, puis la comtesse, et sortit en frappant son front avec sa main.

( Hainlenanl, dit Octavie avec un accent de fureur contenue, maintenant je livre mes cheveux à qui voudra les gagner, si je me trompe dans ma prévision.... Amalia, ce jeane bomme sortira du village an tomber de la nuit.

D,nl,ii"invG00<^[c

B98 LA. aOERRB HV NIZAM

— Oclavie, dit ibnaliâ, nùment, depuis quelques instants, tu es une énigme vivante pour moi : je roulais parler en faveur....

— Amalia, mun ange, tu es une enfant!... tu n'as rien dit, tu as bien fait.... Amalia, lu sors du cornent, et je suis.nne femme, moi, entends-tn? Gela ne t'a point frappée, toi, de voir Élona défendre avec chaleur sir Edward?

— Quoi d'extraordinaire, Octavie? Ëlona est l'ami de sir Edvard.

— n est son complice t Cest clair comme le jour indien; ce serait évident pour tout le monde, excepté pour toi, pauvre petite!... Veux-tu que je m'explique?

— C'est ce que j'attends, Octavie.

— Amalia, je vais te briser le cœur, je vais brûler la racine de tes cheveux et glacer ton sang.... Ta ne recules past Eh bienl Je te dis que sir Edward a toutes les nuits des rendei-vous infâmes avec les bohémiennes de ce pays , et qa'il a entraîné ton Élona dans cette horrible société.

— Ce n'est pas possible 1 ce n'est pas possible t s'écria Amalia le visage en feu, le coipte Élona est un noble gentilbomme qui n'est pas venu au Bengale pour se déshonorer !

— Amalia, mon enfant, sir Edward aussi est un noble gentilhoibme. Ces messieurs ne croient pas du tout se déshonorer avec des intaroies qui ne sont, &

' leurs yeux, que des gentillesses, que des passe-temps de voyageurs ennuyés. Les hommes sont ainsi faits, ils traitent l'amour avec une légèreté charmante. Pour eux, les femmes ne sont que des colifichets de luxe et d'amour-propre. Ce n'est pas nous qui avons inventé les sérails, je crois.

— Calme-toi, Octavie, calme-toi, tu perds ta rai-

■v,Go(v^[c

— Je laretroam, Amalûl... Toatce que je te dis, mon ange, c'est poar t'éclaïrer.... Que m'importe k mai ce que fait le comte Ëlona ou ce que fait sir Edward) je ne suis jalouse ni de l'im nf de l'antre.

— Peut-être 1

^Peut-être, dis-tul... Vraiment, Amalia, tu choisis bien ton temps pour faire de la malice. Écoute.... fi penses-tu que le comte Ëlona passera la nuit?

— A l'auberge de Roudjab; ohtj'eB suis bien sûre, moi!

— Novice! veux-ta donc que j'arrache violemment la bandeau qui couvre tes yeux?

— Oui.

— Très-bien, Amalia! tu seras contente.... Et que penses-tu de sir Edward, qui devait venir aujourd'hui sons peine d'être déshonoré à mes yeux?

— Cela ne me regarde point, je n'ai rien à démélw' avec sir Edvrard.

— Amalia, mon ange, mon enfant, ma sœuri dit la comtesse avec un accent de sensibilité émouvante, ce que noos fusons à présent est horrible. Ce matin noBS avons pleuré ensemble; nous avons fait de nos donlenrs un seul désespoir, et maintenant nue ûgreur honteuse se mêle à nos paroles. Embrasse-moi, Amalia; nous sommes malbenreuses toutes deux!... Il y a U, dans mon front, une idée qui me tuel... C'est à rendre une femme folle.... Lorsqu'on a le nudheur d'être femme, on est exposé à voir les préférences d'un homme tomber à eêté de vous sur une antre femme, une femme habillée en femme et qui parle avec une voix douce et une langue chrétienne.... Ici, on vous donne pour rivale quelque monstre , avec des verroteries de sauvage au col, des griffes jaunes au bout des mains et des rugissements dans la voixl... Amalia, voici la nuit, M. Tower est là tout près, sans doute.

300 Là QUBKRB DU NIZ&H

NouB allons l'appeler, il ira demander à l'aobei^e des

nuuTelles du comte Ëlona.

— Ohl je suis bien tranquille, OctaWe. Fais celte expérience pour ton compte, je n'en ai pas besoin, moi. a

Oclavie se tut, et, quelques instants après, H. Tower était parti pour remplir celte commission avec toute la promptitude possible.

Quand H. Tower renb-a dans la maison du capitaine Hos3, les étoiles luisaient, il était fort tard.

U. Tower resta sur le seuil de la porte, dans l'attitude d'un homme qui s'apprële à sortir après avoir fait tout ce qui est attendu de lui.

< Madame la comtesse, dit-il, le comte Ëlona Brodzinski a quitté l'auberge au coucher du soleil. Le landlord lui a demandé s'il passerait la nuit à Sweet-Eours- ' Inn, f Je ne crois pas, » a-t il répondu; et il a ajouté : c Voici une lettre qne je viens de recevoir de Nerbudda. c je la mets dans une enveloppe adressée à H. Tower, c Remettez ce pli à H. Tower dès qu'il rentrera. > La lettre incluse est à votre adresse, madame; la voici.

— C'est bon! dit Oclavie en donnant nn léger signe de remerchnent et de congé à H. Tower, je reconnais l'écrilure.... Oui, c'est un billet de sir Edward.... Eh bien 1 Amalia, que dis-tu du jeune comt«1 ajouta-l-elle avec un sourire accablant. He suis-je trompée? répoDds.

— Voyons le billet de sir Edward, dit Amalia d'nne voix tremblante : le billet expliquera peut-être..,.

— Le billet n'expliquera rien, Amalia; tu vas voir :

Sir Edward à la comtesse Octavie.

€ Madame, dans ce monde, on est toujours à la veille de mourir , la preuve c'est qu'on meurt toujours un endemain.

Dinliis-invGoOJ^Ie

LA. aUBRRB DU N1Z&H 301

■ n n'est pas impossible que je meure avant le lever du soleil.

f Hais puisque nous sommes tous mortels à la minute, je ue voudrais pas mourir déshonoré. Le comte Élona vous remettra cette lettre, et vous me rendrez votre estime en échange; j'y compte, madame, comme sur la justice de Dieu.... Personne n'a tué le comte Élona.

■ Heureux sont ceux que vous honorez de vos larmes quand ils meurent un jour, et qui ressuscitent le lendemain pour recevoir vos sourires.

< Je ne suis pas au nombre de ces heureux, du moins pour les sourires ; je compte sur les larmes à tout événement.

c Vous voyez, madame, que mon étoile nuptiale continue d'avoir raison.

f Votre bien dévoué jusqu'à demain,

< Edward. >

« Jusqu'à demain! murmura Octavie; jusqu'à demain! voilà un étrange billet.... n'est-ce pas, Amalia?

— Obi je n'ai rien entendu! dit Amalia. d'un ton d'inquiétude déchirante, absolument rien.... A chacun sa part de douleur.... Quelle horrible nuit commence encore pour nous !

— Amalia, veux-tu que je relise ce billefî

. — Octavie, l'amitié est souvent bien imprudente.... Si j'avais un bandeau sur les jeux, pourquoi me l'arracher? Quel odieux luxe de complaisance!

— C'est toi, Amalia, qui as poussé ma maia sur too bandeau 1 Ce billet me donne des frissons, je ne sais pourquoi....

j — Mon Dieu, Octavie, comme lu changes de raisonlement ou de folie à chaque heure I... Te voilà maintenant réconciliée avec sir Edward par un billet vol-

908 U. aUBRRB DU NIZAU

gaire d'amoureux mentenr.... Vaute-moi ton expérience, à présent, Octavie! Sir Edward fait le semblant de t'aimer, et il te menace de se tuer, si tu ne l'aimeG pasi Toilà le sens de son billet, je crois....

— Et tu ue l'as pas écouté, ce billet?

^ — Tous ces billets se ressemblent! A Smyme, on m'en a montré cent dans le monde.... Aimez~moi ou je me tuel disent-ils tous; on ne les aime pas, et ils vivent cent ans.

— Oui, Amalia.... H^s sir Edwardl...

— Sa bobémienue le consolera.

— Hon Dieul s'écria la comtesse, supprimez la nuit, ei donnez-nous notre lendemain ! >

Les deux femmes s'abîmèrent dans leurs réflexions, et an milieu de la nuit elles s'endormirent de ce sommeil agité qui arrive quand l'&me et le corps sont épuisés par les émotions.

Le vallon des îauBs.

Il* comte Élc«a étût sorti du viUage afvàs le eoucher du soleil, et, en arrivant au cottage de Itiaaa, il trouva deux cents cipayes, armés à la légère, ^/à atteadaient les instructions dont il était cbargé par le colonel Douglas.

C'était dans ce cottage que le jeune comte avait troBvé un abri, après les fotigues de la nuit dernière. Hiiam »» s'y arrêta qu'uns beive; ensuite il r^wit It TOnle de la noiUague pour continuer un Hnio» i»-

LA OUBBRB DU NIZAU 303

lontaire. Ce luxe de dévouement faillit lui èHe fatal. Comme il rampait em la cime de la crête qui domine â pic le temple de Doumar-Leyia, il fut arrêté par las soldats embusqués du lieuteuant Stephenson, dont pas un seul n'étfdt connu de lui. Il essaya de parler pour se tirer d'affaire, mais on lui ferma la bouche, et on le mesaça de l'étrangler s'il proBoaçait un a«il mot.

Les soldats incrustés dans les crevasses de la moB- (agae se communiquèrent l'un à l'autre, par signes expressifs, la nouvelle de la capture d'un Taug, afin qu'elle fdt transmise au lieutenant Stephenson. Celui-ci donna ordre de garder le prisonnier, de ne lui faire aucun mal. Nizam, qui avait le génie des gestes, essaja une nomelle explication en pantomime. Oa le menaça de lui lier les bras, s'il continuait.

A l'approche du jour, le lieutenant Stephenson fit embusquer sa petits toonpe dans un angle sombre et boisé de la mohlagne, et il doniu ordre d'amener le prétendu prisonirïer taug.

Mizam n'attendit pas d'être internée pour parler.

< Lieutenant Stephenson, dit-il avec un accent de vérité inouï, je suis Tauly, mon surnom est Nizam : je suis le plus dévoué serviteur du colonel Douglas , le chef de ce cantonnement. Laissez-moi libre. Si le jour qui va commence est un jour perdu, il ne sera pas facile de le réparer; et il sera perdu si je ne parle pas au cobael.... Vous vous méfiez encore de mol, lieutenant Stephenson? Eh bien! donnei-moi de quoi écrire aa colonel Douglas, et j'attendrai sa réponse ici. Quand j'aurai fini ma lettre, vous la lirez avant de l'envoyer, et TOUS verrez, après l'avoir lue, que je suis votre ami et votre allié Qdèle. >

Stephenson étùt un jeune et novice ofScier, qui avait le mérite, fort estimé en pareille guenOi de a'«-

O04 LA ODBRRB DU NIZAU

gir qu'avec Une extrême circonspection. H réfléchit quelque temps, et, sur de uouvelles instances empreintes de sincérité, il consentit à ce que demandait Nisam.

I) est inutile de rapporter ici la lettre fort développée que Mixam écrivit au colonel Douglas. Elle révélait beaucoup de choses que nous savons déjà, entre autres, les tragiques scènes du temple sontfirrain, et elle esquissait un plan d'attaque, dont l'intelligence du colonel devait tirer un parti victorieux en le complétant. Nous pourrions nous dispenser d'ajouter qu'au retour du messager, la liberté avait été rendue au brave serviteur de sir Edward.

Fendant cette journée, le colonel Douglas et sir Edward, instruits par la lettre de Nizam, visitèrent tous les postes de cipayes, éparpillés dans les massifs ténébreui des deux forêts voisines de l'habitation. C'est ce qui explique leur absence, lorsque H. Tower arriva chez le natûib , qu'il trouva seul devant Merbudda. Quoique Niiam eût prévu dans sa lettre que les Taugs n'attaqueraient point la maison du nabab la nuit suivante, cependant, par luxe de précaution, le colonel laissa deux cents hommes d'élite, commandés par le capitaine Hoss, pour garder de tcès-prës l'habitation de miss Arinda. Sir Edward, d'après l'avis de Douglas, envoya un messager à Roudjah, pour donner au comte Ëtona des instructions relatives au cottage. Dans la soirée de ce jour, nos deux amis firent leur veillée habituelle avec le nabab et sa fille, et la gravité de la circonstance n'altéra nullement la gaieté de leur entretien, comme on peut en juger par les dernières paroles qui furent échangées au moment où les domestiques attendaient, les flambeaux à la main, mies Arinda et le ' nabab dans le vestibule pour les reconduire dana leurs appartements •

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