‹ La guerre du NizamChapitre 5 sur 6 · I,;-MV,G0(V^[C · texte numérisé non relu

I,;-MV,G0(V^[C

LÀ aUBRRB DU NIZAH 305

t Oni, messieurs, disait Arinda, fai arrêté ma toilette de bal, el j'espère qae mon colonel me fera des compli' ments sur mon goût. Mes femmes m'ont essayé aujourd'hui une rébe crêpe de Chine, couleur tendre, dont je suis folle. C'est nn amour de robe. Vos dames de Londres la payeraient cinq cents livres chez Bverlngton, le fournisseur de miss Sidonia. Je serai coillée , comme la déesse Lachmi, avec deni bandeans ondoyants sur chaque tempe, et des masses de cheveux, à petites tresses, tombant derrière la tête, mêlées à des fleurs de stanopéas, de l'ivoire le plus pur. Vous connaissez la fleur de slanopéa, sir Edward?

— Si je la connais, miss Arinda t j'ai failli l'inventer, dit Edward, en agaçant deux aras sur leur perchoir; la stanopéa est le plus charmant caprice de la nature indienne. On dirait que la Flore du Bengale a voulu copier en miniature une tête d'éléphant, et la ciseler en ivoire. Les larges oreilles flottantes et les défenses surtout sont exquises d'imitation. Vous voyez, miss Arinda, que je connais la stanopea oculata, c'est son nom.

— Il la connaît, dit la jeune indienne avec surprise. Hùs où prenez'vons votre temps, ^ir Edward, pour étudier tant de choses f

— J'étudie pendant la nuit, miss Arinda, dit Edward avec une gravité pleine de modestie. Maintenant , par exemple, je vais vous quitter. Je monte à ma chambre, j'ouvre mes in-folio, mes cartes , mes albums, et je vais étudier jusqu'à deux ou trois heures du matin. Essayet de venir frapper à ma porte , entre deus et trois , tous me trouverez courbé sur mes livres. Demandez au colonel Douglas....

— Oh! il le fïtit comme il le dit, répondit le colonel.

— Et cela me rappelle, miss Arinda , dit Edward en effilant avec ses deux doigts l'arc d'ébène de sa moustache, cela me rappelle que nous avons à traduire, cette

.806 LA GUBRRB DU NIZÂM

BOit, Bvec la colonel , un panioun tnalaiê fort diffîdle. La flociété savanle de Bombay nous le demande , et le télinga part demain.. ..Vous devez connaître cepanfoun, miss Arinda ! G'esl celui qui commence ainsi : Alors^ l'iUuttre monarque dit à sa gracieitse épouse 1.

— Oui , je le coureùs , bîf Edward. Le roi ra à la Aham, cl sa femme lui dit : Amène-moi un jeune faonK

— C'est fort dîilBcils à traduire eu anglais, dit le colonel Douglas.

— Horriblement difficile I dit Edward avec un flegme et un sérieux admirables , à cause de la panvreté ocGi< dentale de notre langue.

— Nous allons vous laiiser ft votre travail, messieurs, dit Arinda.,.. A propos, mon cher colonel, ajouta-t-elle •D se frappant le front , j'oubliais le plus essentiel. Ne numquei pas demain d'envojer une invitation à un oompatriole.... Voua saves, celui dont mon père vous a parlé....

— H. Towerl dit tranquillement Edward.

— Précisément , poursuivit Arinda ; n'onblîez pas de lui adresser une invitation, à lui, et à ses deux dames.... U. Walles a va ces deux dames : on dit qu'elles sont assez bien, mais un peu trop blanches. Deux dames de plus pour notre bal ! C'est fort important !

— Noua inviterons les deux dames et M. Tower, dit |« colonel .

— Vous êtes charmant, mon Douglas. Serrons-nous lea mains, et bonne nuit I

■^ Elle sera bonne, chère Arinda , je vous en réponds. >

Après la séparation , Edward et Douglas gagnèrent la campagne par le chemin ordinaire, el cette foisafec une

■v,Go(v.^[c

LA aDBRRE DU NIZAM 307

ardeur qui. annonçait ane violente délermination. Tout en conrani l'un à cAlé de l'autre, ils échangeaient quelques paroles.

< Edward, nous Arapperons un coup décisif.

— -Octavie aime le comteÉlona, mon cher Douglas....

— Vous me l'avez déjà répété vingt fois, cher Edward.

— Si vous aviez va comme moi son désespoir 1... ses larmes!...

— Soyez homme, Edward, soyez fort.

— Cette unit n'a pas de lendemain pour moi , cher Douglas.

— Cette nuit, Edward, il faut faire son devoir.

— Douglas, je le ferai trop ; vous verrez.

— Tout sera-t-il prêt au cottage de Nizam?

— Oui, je vous l'îd déjà répété vingt fois, Douglas, ilona est averti.

— Élona doit-il nous joindre ensuite â Doamar-Leyna?

— Om, Douglas, et j'espère bien que nous ; périrons Ions deux.

— Qu'avez-vous donc fait de votre générosité, mon cher Edward 1 Vous désirez la mort d'un homme !

— Et la mienne aussi, Douglas ; je le traite comme je me traite moi-même.. . .

— Et si vous le voyiez en péril de mort, vous loi porteriez encore votre secours, Edward.

— C'est vrai, Douglas.

— Edward, vous êtes fou.

— C'est encore plus vrai.

— Vous ètesinjoste....

— Douglas, lorsqu'on est amonreui, on est tout, excepté boînme.

— Songeons A l'heure présente , Edward I les Tangs de mon district nous sont livrés. Je prodigue mon sang et ma vie; je fi*appéuu coup de tonnerre ; et , si je sors vivant de cet enfer, j'envoie ma démission ati ministre et

j'épouse Armda. J'aurai satisfait ainsi à trois pboses sacrées : à mon cœur, à mon honneur, à mon devoir.

— Quelle étrange vie nous menons, cher Douglas I... Hiss Arinda va s'endormir tranquille en faisant des châteaux en Espagne, au Bengale. Pauvre fille 1 elle peut se réveiller veuve demain, la veille de ses noces !

' — Mon Dieu t que puis-je faire , Edward 1 il faut que je la trompe continuellement jusqu'au jour de la vérité. C'est une terrible obligation : je la subis. Je joue au jeu de hasard. On gagne quand on est heureux.

— Moi, j'ai perdu!

— Edward, vous pensez que deux cents hommes sont suffisants pour défendre, en cas d'attaque, la mùson de mon Ârinda, cette nuiti

— Il n'y aura pas d'attaque, comme nous l'écrilNizam. Les Taugs s'imaginaient que leur fakir Souniacj était prisonnier à l'habitation de Nerbudda, et voilà pourquoi ils voulaient faire un effort extravagant de surprise pour délivrer leur féUche; aujourd'hui ils ont retrouvé ce fakir, et ils ne songent plus à leur attaque nocturne : c'est évident t

— Je le crois ainsi, Edward : et j'ai besoin de le croire pour être loul entier à mes soldats.... Pas nn mot de plus. Nous voici aux avanl-postes. Le geste va supprimer la parole. Adieu aux femmes jusqu'à demain.

— Jusqu'à toujours, peut-être t > dit Edward d'une voix sombre, dont le timbre semblait résonner à l'oreille d'un ami pour la première fois....

Lorsque les soldats qui arrivaient avec le comte Élona du cottage de Nizam furent réunis à ceux du colonel Douglas, ils formèrent un faible détachement de trois cents hommes environ. Nizam les joignit au pied de la montagne Serieh , et , d'après ses infaillibles calculs, le nombre des ennemis assemblés pieusement àcette heure, dans le temple de Doumar-Leyoa, devait s'élever & doue

cents. En bataille rangée , les Tangs n'auraient pas défendu le terrain un seul instant ; mais leur tactique, leur force , leur courage , leur adresse , les rendaient redoutables dans les pusitions et les moments qu'ils savaient se choisir. Agresseurs ou attaqués, ils s'élançùenl au cou de leurs ennemis , s'enlaçaient corps à corps avec eux pour neutraliser l'emploi des armes , aussi heureux de tuer que d'être tués : car la mort ne peut inspirer aucune crainte à de fonatiques sauvages, qui sont persuadés qu'après leur vie ils vonlenlendre des airs mélodieux du Sitar, à c6té du Dieu-Bleu, dans le jardin de Mandana.

Nizam, qui connaissait les localités, marchait à la tète de la petite colonne , â c6té du colonel Douglas. On traversa une forêt profonde , qui s'élevait de la plaine et venait expirer sur la base de la montagne, et l'on se perdit dans un vallon ténébreux qui conduisait àdes sites arides et désolés , dont la nuit augmentait encore l'épouvante. Nizam n'hésitait jamais sur le choix du chemin: lorsque, par intervalles , les rochers croisaient leurs pics et leurs abîmes, et semblaient jeterleurs barrieresinsurraontahles devant l'audace des pieds humains , Nizam se frayait un chemin à travers un sillon de crevasses, et tous se glissaient, après lui , comme d'énormes reptiles , avec la même souplesse et la même agilité.

Après trois heures de marche brûlante, Nixam s'arrêta sur la crSte d'un vallon qui barrait le chemin, comme un lit de fleuve sans eau. La nature avait épuisé ses horreurs dans le paysage que les étoiles éclairaient en ce moment. A droite, un amas prodigieux de roches éboulées servait comme de piédestal en ruine à l'immense muraille d'une montagne à pic.

I^izam se plaça devant le colonel , et dans une pantomine aussi expressive que la parole^ il lui parla ainsi :

c A votre droite, là-haut, entre ces roches bouleversées el le pied de U montagne à pic, on trouve l'ouver-

310 hk OUBRRB DD NIZAU

tnre du temple de DAumar-Leyna , rempli de Tangs 1 cette heure. A l'aube, les Taugs descendront de ces hanleurs înacceBsibles pour se répandre dans la campagne et reprendre leurs profesaioas de cultivateurs, de jardiniers, de bergers, de lutteurs de riz ou de mendiants. Hais ils doivent tous, avant de se séparer , passer par ce vallon, que j'ai nommé le vallon desTaugs. Examinez ce vallon, autant qae la nuit peut vous le permettre ; il est formé par deux petites collines qui ne sont que deux longs amas énormes de roches grises suspendues  droite et à gauche sur un déSlé profond. Vous allez voir maintenant comment j'ai usé de la permission que vous m'avez donnée auprès du capitaine Hoss. Le stratagème travfùllé dans l'atelier du cottage nous assnre le succès, sans trop de présomption, je crois. >

AussitAI les soldats quittèrent leurs habits et ne gardèrent que leurs arme*. La troupe se divisa en deux détachements : l'un descendit dans le vallon et remonta sur la colline opposée, mais sans trop s'écarter du défilé que suivaient toujours les Tauga ; l'autre descendit pour s'établir an même niveau. Les terrains choisis étaient hérissés de quartiers derocbesanguleuses, comme si une double avalanche de granit, tombée du sommet des deox collines et brisée dans sa chute en des milliers de fîragmentfl, se fût arrêtée à la double lisière de l'étroit chemin. Ensuite, onjdistribua aux soldats des lambeaux de toile grossière, anguleuse, parfumée d'aromates et peinte à la nuance des roches voisines ; c'était le stratagème inventé et préparé, au cottage de Nizam, avec une habileté infinie d'imitation, chose commune chez les Indiens et les Chinois. Lorsque, des deux cAtés, les o^ciers et les soldats eurent pris cet étrange costume de campagne, le colonel Douglas, Edward et Ëlona, restés debout nn in» Btant, se témo^èrent par un échange de regards la satii&dionque leur causait la nouvelle ruse de guon.

LA. GUÉRItB un KIZAH 311

Boches vivantes ou mortes, toutes appartenaieat i U même espèce géolo^que. L'œil ne pouvait, sans douM, an lever du jour, distinguer le terrain ];Kurasite du (emdn naturel.

Avant de prendre sa place comme les autrai, Ëlou remit à Edward une lettre, largement écrite au crayon, en le priant de la lire & la première lueur de l'aube. Cette lettre était ainsi conçue :

c Mon cher Edward, me voici en présence d'un eonemi qui n'est pas le mien et qu'il me répugne de cAm^ battre, car il m'est impossible de lui garder uns rancune de vengeance. Si les Taugs ont voulu m'égorger A Doamar-Leyna, c'est qu'ils me regardaient comme un des vAIres : ils étaient dans leur droit.

c Ces sauvages, en attaquant les Anglais et leurs sJlié« indiens, défendent lenr pays. Ils ne m'ont fait aucun mal; je ne puis, en conscience, faire cause commune avec vous en cette occasion. Cette manière d'envisager votre guerre est sans doute, à vos yeus, injuste ou my. surde ; il doit pourtant m'élre permis de l'exprimer. Mes principes sont Invariables, et je ne les sacrifierai paa aujourd'hui, en alléguant l'excuse que nous nous btltone avec des barbares, exclus du droit des gens.

< D'un autre calé, vous avez fait un appel à mon dévouement, mon cher Edward ; je garde bon souvenir des services que vous m'avez rendus; je tous suis surtout bien reconnaisêant du courage incroyable avec lequel vous vous êtes précipité à mon secours l'aubre nuit. En ce moment, vous êtes en péril de mort, j'ai donc un devait à remplir, et je le remplh^. Il faut iuiBii que je suive le colonel Douglas dans le terrible combat qui va s'engager à l'aurore; en voici la raison morale ; je sais que le colonel Douglas est obligé, par des motifs de politique et de haute convenance, d'épouser M'" Amdia. Ainri, mon devoir est de garder la vie du colonel, parce qu'il

9t3 LA. aUBR RE DD NIZAH

est mon rival, parce qu'i] doit détruire à jamais mon bonheur en consommant ce mariage. Je ne veux pas qu'il Boit dit que je pouvais sauver la vie du colonel en combattant auprès de lui, et que j'ai mieux aimé, par on odieux calcul de rivalité jalouse, me tenir à l'écart, et spéculer amoureusement sur sa mort.

a Voici donc à quelles conditions je suis engagé dans cette affaire : moi, le comte Élona, je suis l'ami du colonel Douglas et de sir Edward, et, de plus, je suis leur obligé. Je traverse avec eux un défilé du Bengale ; mes amis sont attaqués par des étrangleurs de profession, je mels les mains sur mes armes, et je défends mes amis. Si, comme on l'afGrme, bon nombre de Taugs. dén^eant à leurs anciens usages, sont armés celle nuit d'armes i fen et de poignards malais, le péril en sera plus grand, et mon devoir d'assistance plus impérieux. En tout élat de choses, je ne ferai jamais feu le premier. L'attaque m'est interdi^, la défense est dans mon droit. Il est inutile de vous dire : « Boa courage, » à vous, Edward; seulement j'aurais dû vous dire que demain vous aurez deux bras de plus attachés à votre corps, ce seront les

n Élona. »

La petite armée des Taugs qui s'était établie dans le district de Nerbudda, et qui obéissait au vieux Sing et an fakir Souniacy, était la plus rusée des bandes du Ben> fraie. Le colonel Douglas et Nizam avaient bien compris qu'il fallait démoraliser el décourager les étrangleurs du vieux Sing en se montrant beaucoup plus taugs qu'euxmêmes, c'est-à-dire en les surpassant en tromperies, puisque leur nom signifie trompeura. Pour atteindre ce résullat vicbrieui, il fallait prendre l'initiative des ruses, et les battre avec leurs propres armes. Jusqu'à ce mo-

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meot, on lesr avait laissé le privilège des attaques nocturnes et des embuscades adroilement combinées; il fallait donc les élonner en leur apprenant qu'en dépit de leurs mystérieuses retraites, des pièges mortels pouvaient être tendus sous leurs pas, et qu'ils allaient enfin, à leur tour, tomber victimes des embuscades intelligentes de leurs ennemis.

Cette idée avait inspiré la tactique nouvelle que nous trions voir à l'œuvre dans les abîmes de Doumar-Leyna.

Au coucher des dernières étoiles, un concert de voix monotones descendit de la montagne et courut d'écbos en échos jusqu'au fond des précipices, comme si chaque rocher eût répété à son tour le refrain de l'hymne religieux. Les Taugs chantaient, en sortant du temple, des strophes du poëme sacré de Ramaïana. Quelques pierres détachées du parvis annoncèrent que la bande se mettait en marche 6n se servant des innombrables assises amoncelées comme d'un escalier, et puis toutes les voix s'éteignirent, et l'on n'entendit plus que le bruit des pas dans les derniers moments du silence de la nuit.

Les montagnes de l'horizon de l'aurore resplendissaient à leurs sommets en laissant encore au fond des abîmes une clarté douteuse, lorsque les Taugs entrèrent dans le défilé, qui était leur chemin accoutumé, pour gagner la plaine. Au moment opportun, un siiHement ugu retentit dans cette épouvantable solitude, et toutes les roches du vallon roulèrent sur la colonne des Taugs, et firent éclater & l'instant une traînée de coups de foudre à leurs pieds.

Les derniers rangs des étrangleurs, épouvantés par ce prodige, el l'attribuant à la- puissance divine, rebondirent de roche en roche, comme des éperviers surpris par desa^;leg, jusque sur le parvis du temple, pour se mettre sons la protection de leurs dieux. Ce mouvement

914 lA GUERRE DD NIZAM

avait M pr<vu. Les soldats indiens de Stephénson étaient déjà descendus du haut des crêtes, ea s'aidant des pierres saillantes, des touffes d'herbe, des crevasses de rocs, des racines tortueuses ; et, favorisés par le terrain, ils repoussèrent les Taugs fugitifs, et les précipitèrent morts ou vivants dans les abîmes, au moment où leurs pieds mal affermis chancelaient au bord des gouffres. Dans la vallon, le combat s'acharnait sur nu sillon de cadavres, entre les soldats de Douglas et les plus intrépides étrui> gleurs. De part et d'autre le bruit des armes avait cessé. La lutte était corps k corps : les mains et les orteils se crispaient dans les chairs vives, quand les poignards ge brisaient sur les os. Un râle étouffé d'agonie, de doulenr et de rage, courait sur toute la ligne avec un bruit de torrent. Les Taugs se laissaient tomber comme blessés & mort, et couchés sur le sol,ils brisaient avec des pierres aiguës les pieds nus de leurs ennemis, et tes étranglaient avant de se relever pour mourir.

Niiam, blessé à la tête, fut saisi d'un accès de folie furieuse qui donna au combat un nouveau CMnctére d'horreur. Il s'arma de deux criks malais, et poussa d'une voix de tonnerre le formidable cri, amokl le en si connu et redouté même au Bengale, et que les Iles de la Sonde ont renvoyé an continent. L'amok, grinçant des dente, l'écume ani lèvres, les jeux horriblea de sang et de flamme, Nlzam bondissait avec tes ùles d'oc démon et l'agilité d'un jongleur sur les rangs compactes des Taugs, et prodiguait les' coups de poignard et les malédictionsindiennes. Les soldats de Douglas poussèrent le même cri et se ruèrent avec cette fureur infernale que leur donnent leur «ang et leur soleil, sdT les élraaglenrs saisis d'effroi ; tandis que les cipayes de Slepben- Bon, descendus de l'autre c6té, achevèrent la défaite en «'emparant du vieux Sing et de son escorte de prêtres et delÛirs.

Dinliii-invGoOt^le

LA dUBRRB DO NIZAM 315

L*hislMre dit que deux cents Taugs seulement échappèrent au massacre de Doumar-Leyna. On fit un grand nombre de prisonniers, et les oiseaux de proie et les bËtes buves du désert se réjouirent longtemps de cette bataille. Les honneurs de la sépulture ne furent accordés qu'aux soldats anglo-indiens.

Douglas, Edward et le jeune Élona n'étûent plus reeonnaissables, même aux premiers rayons du soleil levant. Ils avaient combattu au fort de la mêlée, et il étai( difScile de reconnaître si le sang qui ruisselait sur eux sortait de leurs veines ou des veines de l'ennemi.

Élona n'avait pas quitté le colonel : il s'était fiiît Bon gardien, et cette assistance fraternelle et vigilante avait épai^é sans doute plus d'un coup fatal à Douglas, lequel, en sa qualité de chef, devait naturellement veiller sur ses soldats et fort peu sur lui.

c Comte Élona, dit Douglas en serrant les mains du jeune homme, je vous remercie : vous Êtes un excellent garde-corps. 11 est fôcheux que je ne puisse rien faire pour vous. Je n'ai point de grade & vous donner. Dans cette affaire, celui qui a joué le plus noble rAle, c'est vous.

— Mon cher colonel, dit Elona, j'ai fait bien peu, mais j'exige ponrlant que vous fassiez quelque chose pour moi.... Il j a là-haut, par-dessus ces abîmes que je reconnais bien, il y a neuf cadavres étendus au pied d'un infâme autel; notre devoir est de les ensevelir. >

Le colonel fit un geste de satisfaction, et se retournant vers Mizam, qui arrivait avec le groupe de prisonniers :

< Niiam, dit-il, croyez-vous que les cadavres de nos malheureux soldats soient encore là-haut dans le temple?

— Non, mon colonel, dit Nisam d'une voix encore houleuse, pour ainsi dire, après la tempête de son amok, non, les cadavres ont été enlevés, selon l'usage de ces banditt.

316 Lk QUBREB DU NIZAH

— Le vieux Sing doit connaître l'endroit où ils ont éta déposés.

— Certainement, mon colonel, le vieux Sing connaît cet endroit, et les autres aussi le connaissent.... Mais, ajouté Nizam, je regarde de tous côtés, et je ne vois pas sir Edward I II est trop adroit pour se faire tuer par ces animaux, lui ! Où est sir Edward 1

— Ne vous inquiétez pas, Nizam, dit Élona. Je vieuB de serrer las mains de sir Edward; il s'est battu probablement, selon son usage, de l'air d'un homme qui a un mépris souverain pour ses ennemis et qui ne vent pas leur faire l'honneur de se laisser tuer par eux.... Regardez, voilà sir Edward qui nous arrive. >

Edward, immédiatement après le combat, s'était mis en devoir de découvrir us ruisseau, dans ce désert aride, en étudiant la nuance des roches, et les espèces de petites plantes clair-semées aux corniches des montagnes et aux soubassements des pics. Le ruisseau trouvé, notre gracieux gentilhomme s'était purifié des souillures de la bataille, et il se dirigeait vers Le groupe de ses amis, avec un dan d;fsme superbe, empreint peut-être d'une certaine affeetatioD, très- excusable d'ailleurs; car la fatuité n'est permise que sur un champ de bataille, ainsi que l'a remarqué un moraliste du siècle dernier '.

( Mes amis, dit Edward, la mort est une chose fort difficile à trouver; ue meurt pas qui veut. Le Hanfred de Bjron dit : il est facile de mourir.... Pas si iacile, milord !

— Vous avez donc essayé de mourir, Edward ? dit Élona, effrayé du sourire triste de son ami.

— Pas précisément, moncherÉlona....il y a des moments de mélancolie mortelle.... Vous savez cela mieux qu'un autre, mon jeune comte,... des moments où l'on

1 Mannontel, Seweutement, oonte moral, immoral.

LA OUBRRX DU NIZAH 917

donnerait sa vie pour la première fantaisie d'enfant.... pour une femme.... Mes amis, je Tiens de découvrir là-bas, derrière ce bastion de roches, un ruisseau charmant..., une eau vierge, c'est un boudoir de toilette délicieux....

— C'est cela même! B'écria Nizam.... oui, je connais ce ruisseau.... il n'y a que celui-là auxenvirons,

— Un ruisseau égaré, dit Edward; il semble que l'ariditédu site a oublié ce ruisseau par distraction, et qu'elle va le boire au premier moment de soif. Ainsi, hâtez-vous, si vous êtes bien aise d'en jouir.

— Colonel Douglas, voulez-vous ensevelir les cadavres "! dit Nizam.

— Je vous comprends, Nizam, dit le colonel avec

— Suivez-moi, mon colonel.

— Dois-je vous accompagner, Douglas ? dit Edward.

— Il le faut, Edward, mon ami; il le faut.

— Mais je connais le ruisseau; c'est moi qui l'ai découvert.

— Yenez toujours; vous découvrirez autre chose. » Douglas, Ëlona, Nizam et Edward s'acheminèrent vers

le ruisseau, et, lorsqu'ils eurent fait quelques pas dans cette direction, le colonel parla bas à l'oreille de Nizam, qui fit un signe affirmalif, et retourna vers le défilé du combat, où le lieutenant Stephenson surveillait les inhu mations.

< Colonel Douglas, dit Élona, cet épisode mystérieux vous afiût oublier ma demande.

— Je n'ai rien oublié, comte Ëlona.

— Il me semble, colonel, poursuivît Élona, que notre premier devoir est de songer aux malheureux prisonniers égorgés devant moi, et,,,.

— Votre empressement est louable, dît le colonel en interrompant; mais attendez an peu, vous serez satisfait. »

848 LA aDEARB DD NIZAM

Nicam anÎTa, sam d'une escouade de cipaycs, et on continua de marcber vers le ruisseau.

Arrivés sur les bords, Nizam examina le terrain sur une longueur de cinq cents pas; il arracha les plantes fluviales pour examiner les racines, il fouilla profondément la terre avec ses doigts, et remarquant enfin que le niis- ^seaufaisaitunecourbepeunaturelle, entre deux bordures de petites fleurs artiflciellement posées sur les rives, il firappa son front, et dit : Ceat làt

Âussitét les intelligents cipayes creuEàrent, snec une ' dextérité merveilleuse, un petit lit de ruisseau à cAté de l'autre; ce travail fait, ils détournèrent sur ce point l'ean courante, et mirent le premier lit à sec. On découvrit alors une terre Iraichement remuée et dépouillée de cette mousse et de ces couches d'herbe que l'humidité eulretient au fond des ruisseaux. Les solcûts creusèrent encore 80US l'indication du doigt de Nizam, et l'on découvrit neuf cadavres.

Élona les reconnut et pleura.

Cest ainsi que les Taugs ensevelissent leurs victimes pour dérober aux plus minutieuses recherches les traces des assassinats religieux. Ils détournent, sur un point, le cours d'un ruisseau, et lui donnent un lit nouveau, qui est une tombe.

' Le colonel Douglas fit appeler tous les soldats, pour rendre les honneurs militaires anx morts de Doumar- Lejna ; on leur creusa des fosses profondes, et on roula sur les terrains funèbres des quartiers de roche, pour défendre les cadavres contre les hyènes el les oiseaux qui fouillent les sépullures aux heures de la faim.

Ce pieux devoir rempli, le colonel Douglas donna le B^al du départ, et le détachement abandonna ce versant de la montagne, pour rentrer dans des domaines plus sereins. Les soldats de Stephenson reçurent l'ordre de ne se montrer & Roudjah que le soir, après le coucbw du se-

LA aUBRRB DD NfZÂM 319

lei), à moins que les circonstances ne fissent prendre d'autres dispositions. Le caffitaine Hoss reprit ses postes dans les forSls de Nerbudda. , ^

« C'est un Inie de précaution, dit Ilizam, car J« crois que nos Taugs d'ici ne bougeront plus, après cette leçon de ce matin. Cependant, cela ne nuit pas de veiller toujours. »

Le tuteur Towar.

Ce même jour, à l'heure où le sang coulait dans le Talion des Taugs, devant le pic de Doumar-Leyna, miss Aiinda, levée avec l'aurore, donnait ses ordres pour le bal du lendemain, et la comtesse Oclavie et Amalia rentraient avec M. Towêr à l'auberge des Douces-Heures, après une dernière et orageuse nuit passée dans la maison du capitaine Moss.

Les deux femmes avaient épuisé tout entretien possible sur Edward et le jeune Élona Elles étaient arrivées à un silence morne, jalonné par intervalles de quelques syllabes sourdes; à ce silence qui semble dire que tous les soupçons viennent enfin d'être reconnus légitimes, et qu'il est inutile de pousser plus loin cette aveugle complûsance de l'amitié ou de l'amour, qui veut se tromper elle-même pour justifier des absents trop évidemment criminels.

Cétail donc pour les deux femmes un fait accompli et reconnu. Edward et le comte Élona, ces natures d'élite, mentaient à leur honorable réputation ; ils ressemblaient & une foule d'autres hommes; ils emplovai^nt leurs joivs

390 LA. aUBRRB DU M1ZA.H

k tromper les aKeclions de leurs nuits, et leurs nuits à tromper les affections de leurs jours. Chose désolante, mais incontestable.

Par intervalles, H. Tower hasardait quelques timides e[ courtes apparitions, espérant toujours que l'attrait de sa présence donnerait enfin une nouvelle tournure à cette crise domestique, el que l'ancien état de choses allait renaître à la première occasion. M. Toirer traversait la salle d'un pas tantôt grave, tantôt léger; il ne demandait rien, mais il alfichait la prétention de deviner ce que l'on ne demandait pas : il soulevait une persienne; il éclipsait, avec un pan de rideau, des rayons qui se glissaient si^jr le mur; il corrigeait un vice de symétrie dans deux vases de fleurs; il ménageait un courant d'air favo< rable et supprimait celui qui pouvait être dangereux ; il posait des éventails sur un guéridon, dans le voisinage des femmes ; il ouvrait la porte eu feignant de trouver de la résistance, et il chassait, du bout du pied, un obstacle absent : puis il exhalait une sourde aspiration, en lùssant supposer qu'il avùt cru entendre une voix qui l'appelait au moment de sortir. Toutes ces ruses vulgaires, que Tower regardait comme l'élixir de la diplomatie domestique, n'eurent pendant quelques heures aucun résultat. Enfin, il se hasarda, sur le seuil de la porte, à remplacer le soupir d'interrogation par une phrase clairement articulée :

< Comtesse Octavie, dit-il en encadrant sa figure avec les deux battants, il me semble que vous m'avei appelé?

— Ah I c'est vous, monsieur Tovper t dit Octavie avec le ton de la distraction, et en relevant sa tête, qui depuis longtemps s'appuyait sur la main droite. Non, je ne vous ai pas appelé.... n'importe, venez ici.... Vous êtes bien heureux, vous, monsieurTower,volre[êle est..., libre..,.

— Ne croyez pas cela, madame, ne croyei pas cela, dit

D,nl,ii"invG00<^[c

LA. eUBRRB DU NIZAU 321

Tower, en s'appujant contre le mur, à cAlé d'Oclafie, et entr'ouTrant son jabot pour appuyer sa main droite, ma tète est libre, en ce sens que je sais dompter mes passions, et que je médis: « Tu n'iras que là, pas plus loin, c et tu t'arrêteras. > Hais, ajouta-t-il en posant sa jambe droite sur la gauche et en la balançant sur la pointe du pied, mais on n'a pas la tSte tout à fait libre pour cela.... je connais les femmes, et j'ai un principe avec elles : je neleurrends jam^squela moitié de ce qu'elles me donnent; de cette manière, lorsque nous réglons nos comptes, elles dépendent de moi.

— C'est un beau principe que vous avez là, mon' sieur Tower, dit Octavie avec cette négligence de paroles qui annonce que Ton tient fort peu à poursuivre ou à terminer un entretien.

— Je m'en trouve bien, dit Tower, très-bien.

— Avez-vonseu, monsieur Tower, une vie orageuse ? dit Octavie, en regardant le plafond.

— Ahl... ah t... madame! »

Tower ouvrit démesurément ses yeux ternes et seooua la tète, en agitant sa main dans le jabot.

< Votre teint est pourtant d'une fraîcheur, monsieur Tower I...

-^ Hon père était Ëcoss^s, madame. C'est un teint de famille; je pourrais vous montrer, dans ma petite maison de Bond-Street, les portraits de mon père et de mon ifeul. A soixante ans, ils avalent des faces de chérubin, et vous saurez, madame, que mon aïeul a été un des hommes les plus courus de l'Ecosse; il avait été désigné pour être page. Son prénom était Valentin. Walter Scott l'a désigné clairement dans la Jolie fiUe de Perth. A Londres, on ne parlait que de Valentin Tower. Georges IV voulut le voir, et il se le fit présenter à Hampton-Ckiurt, A soixante-cinq ans, madame, il paria cent livres de monter au sommet d'Arthur-Seet, et d'y écrire son nom;

322 LA QUBRRB DU NIZAU

c'éUit jiiBtement le jour de la Saint- ValenUn, grande fête à Edimbourg, comme vous savez. 11 gagna le pari ; mais il commit l'imprudence de boire de l'eau glacée. Surviat une pleurésie. On le saigna, mais on le saigna trop tard, malheureusement. U mourut deua jours après. On peut dire qu'Edimboni^ a porté le deuil de Valentin Tower... . un colosse !

— Comme c'est intéressant ce qu'il nous raconte là, ce monsiearl murmura sourdement Âmalia en se levant pour s'appuyer au balcon, derrière .la persienne.^

— Voules-vous, mesdames, que je sonne pour le thé ? dit Tower avec sa plus douce voix.

— Sonnez, monsieur Tower, dit ôctavie. Il faut bien tuer les heures de quelque manière.... Hon Dieu ! si je pouvais partir demain.... 11 faudrait pouvoir demander Un vaisseau comme on demande un thé. > ' ,

Tower poussa un de ces éclats de rire stupides qai désolent un salon. .:. .

<r HiÛB ça se peut, maduse, dit-il en éteignant le rire avec une difficulté feinte, fa se peut très-bien.

— Monsieur Tower, puis-je compter sur voua, si je veux retourner en Europe? »

Tower se redressa fièrement, prit son m»ntien de bel homme,se jeta un rapide coup d'oc^du menton aoxpieds, «I dit :

( Vous savez, madame, que j'ai un devdr k remplir, UD devoir saeré. Ce devoir rempli, je me mets à votre -dispogilioD pour tout ce que vous exigerez de moi.

— Dans leur jargon de tuteur, dît Âmalia loujoure încUnéâ au balcon, ils appellent cela un devoir sacré à remplir..,. Marier une pauvre orpheline malgré ellSj avec un colonel malgré lui 1

— Mademoiselle, dit Tower, ne sachant ce qu'il allait dire, mademoiselle, vous savez que mes ÏDstnictiona....

— Cest bien 1 dit Amalia eu fraisant le plancher iTec vivacité.

— Honsienr Tower, dit Octavie, admettons que vous avez rempli ce devoir sacré, rien ne vous relient plus au Bengale ?

— Hais.... rien.... oui.... il me semble.... A moins que M"° Amalia ne veuille....

— Hoil dit Amalia toujours sans se retourner; quand on m'aura sacriliée, vous êtes bien le maître, monsieur, d'aller où bon vous semblera, s

Le visage de Tower se contracta par l'expression de cette idée : f Voilà de la jalousie bien évidente, ou je ne m'y connais pas. >

■ Vous pouvez donc me reconduire en France, monsieur 'Tower? dit Octavie.

— Oui, madame ; et j'ai même des raisons personnelles pour aborder en France.... On ne sait ce quipeat arriver.... En France, je pourrai, par mes amis, souder les intentions du ministre à mon égard-

— Je TOUS comprends, monsieur Tower. >

Tower se promena dans la salle pour se livrer tout

entier, avec tous ses avantages, à Vadmiration d'Octavîe.

c Aimez-vous la France, monsieur Tower? ajouta la

— La France? belle comtesse.... J'arne assez la France.... mais je vous avoue que j'ai une certaine répugnance pour les Français.... Ce n'est pas par antipathie nationale, du moins, croyez-le bien.... Le Français me parait Irop léger, trop frivole.... il a un amourpropre de démon... il se croit aimé de toutes les femmes. Il perdra volontiers une mallresse pour une indiscrétion, et un ami pour un calembour.... J'ai eu deux aOkires d'honneur à Paris.... D s'agissait de deux dani«8 (iittnçEuses de ma connaissance.... intime.... sur lès mœurs desquelles on se permit des propos lëisles....

324 LA. GOBRRB DU NIZAU

ealoiniiieux, pour trancher le mot. Je demandai satislïctioa....e11e me fut accordée.... Ohl quanta cela, le Françab est brave. Je le maintiens brave.

— Comme c'est heureux pour le Français ! dit Amalia.

— Oh ! poursuivit Tower, ces deux duels ont Fait bruit à Paris.... C'était en mil huit cent vingt et.... et.... avant 1830.... Voilà mon opinion sur les Français.... Quant aux Françaises, ajouta-t-il en mettant une douceur fade dans sa voix et sur sa figure, quant aux Françaises, c'est autre chose.... La Française est vive, spirituelle, sensible, charmante...; en la voyant, il faut tomber à ses fenoux.... Au reste, qu'est-il besoin de

.Taire l'éloge des Françaises ?n'ai-je pas sous les yeux en ce moment le plus par(kit,...

— Il suffit, monsieur Tower, interrompit la comtesse; je tenais à savoir si je pouvais compter sur vous.

— Oui, oui, madame, dit Tower avec une émotion sanguine qui empourprait son visage et gSnait sa respiration; oui, comptez sur moi.. .. lorsque le devoir sacré... .

— Allons, dit Amalia, voilà le devoir sacré qui revientl... Octavie, approche-toi.... viens regarder là-bas, dans la rue, il se passe quelque chose d'extraordiiiaire> je crois,... »

Octavie vint se placer au balcon à cAté d' Amalia.

Tower se promenait d'un pas triomphant, et sa figure traduisait le monologue intérieur qui n'arrivait pas aux lèvres, c Voilà bien les femmes ! comme ce dépit d' Amalia est mal joué 1 mainlenant elle entraîne Octavie à la fenéire I quelle ruse gauche 1 Au reste, je suis enchanté de moi, la comtesse a fort bien pris la chese : il est vrai qu'elle m'a fait des avances ; et moi, 'ai riposté par une déclaration. Ah 1 quand les Femmes veulent un peu trop se livrer avec moi, elles trouvent i qui parler I Amalia ne sait pas quel service elle vient de reodro à la comtesse. Oclavie était émue au deniier point l

^ LA aUBRRE DD NIZAM 335

Amalîa l'a tirée d'embarras en l'appelant. D'ùllenrs, la journée est longue; nous nous reverrons. Ça marcha bien I ça marche bien! >

< Monsieur, dit Octavie en quittant le balcon, la rue est pleine de bruit, vos soldats indiens crient ; Hourra pour le colonel Douglas!.., Entendez- vous, monsieur Tower?... Eti bien! vous restez là, planté comme uit Terme, à me regarder avec des yeux ébahis! Allez donc aux renseignements... Si nous n'étions pas, Amalia et moi, en négl^é de désolation, nous serions dans la rue déjà.

— Je TOUS obéis, madame, » dit Tower avec un regard vif comme un feu qui s'éteint.

Et il sortit.

< Voilà un tuteur aillais, dit Octavie, que nous avons élevé peu à peu à la dignité de domestique. Si le ministre vent me donner trois tuteurs comme H. Tower, je congédie mes gens de service, et je deviens enfin mdtresse absolue de mes serviteurs, a

A chaque instant, les groupes des soldats indiens devenaient plus animés dans la rue. On pouvait deviner à leur joie bruyante qu'une bonne nouvelle était arrivée au cantonnement de Roudjab.

Les deux femmes attendaient le retour de H. Tower avec une vive impatience. Il s'était mSlé dans les groupes, et il cherchait un visage européen, dédaignant de parler aux naturels du pays.

Dès qu'Octane et Amalia virent M. Tower faire un s^ne de remerctment à un planteur qui était leur voisin, elles descendirent jusqu'au milieu de l'escalier, pour connaître plus tbt la grande nouvelle qui agitait le village. M. Tower s'était arraté avec le land-lord de l'auberge, et les deux femmes entendirent distinctement ces mots :

( Oui, monsieur Tower, la nouvelle est positirc; le

336 LA GtJBRRB DD NIZ&U

télinga Tient d'arriTec à cheval- de Nerbndda; U a ^t le trajet dans une heure, r^ ordre, moi, de préparer pour demain un repas de trois cents couverts pour les cipajes. Je dresserai mes tables au quinconce des pelles- Indiennes. Cest une bonne affaire pour moi. Le. colonel Douglas fait les choses généreusement.

— Voulei-Tous donc monter, moasieus Towei? crièrent deux voix de femmes dans l'escalier.

— Je suis à vous, mesdames, » répondit Tower; et il ajouta en montant : «: Mon Dieul il Ëiut toujours on peu de temps pour recueillir quelques informations, n

Octavie et Amalia entraînèrent M. Tovser dans la salle, et leurs yens étiucelants interrogeaient beaucoup mieux qu'une demande.

< Voici, voici, dit M. Tower. C'est à cette i^ure un bruit public; la nouvelle est officielle. Le télinga porte un faisceau de lettres d'invitation. Le marine du colonel est arrêté. II y a bal demain à Nerbudda. Ainsi, mademoiselle Amalia, nous pouvons vous appeler déjà mistress Douglas Stafford. »

Amalia se laissa tomber sur un siège, eu le^t les mains et exhalant un profond soupir.

•: EhT mon Dieu! poursuivit Tover, il &llût s'attendre & ce dénoûment. Je conn^ les homuies. Cela le pouvait avoir une autre fin. Je l'ai dit cent fois. Le lolonel reculait pour mieux sauter. Je connais les milibires, puisque j'ai failli être militaire moi-même. Us . gardent le sâcret dans ces sortis d'afiaires ; puis, un beau matin, jls annoncent leur mariage au tambour.... Au reste, mademoiselle, je ne vols pas ttof ce qui peut tant vous affliger dans ce mariage : Douglas est un très-beau cavalier, ma loi; il est bîea en cour, il sera général dans cinq ans. Certes, je connais plus d'une femme....

— Assez, assez, monsieur Tower, ^t Amalia d'un

LA, aUBRRB DU NIZAM 327

ton triste, et en faisant de la main le signe qni commande le silence, assez. Vous n'êtes plus mon tuteur, et je vous remercie de vos avis et de vos réQexïons.

— Comme vous voudrez, dît Tower.

— Eh bien! Oclavie, poursuivit Amalia en souriant avec mélancolie, il y aura bal demain!... un bal!... Ceci est trop fort! On peut bien me traînera un autel de mariage; ils ont la force pour eux, et j'ai perdu l'amour du comte Étona, et je lui ai retiré mon estime, et je l'ai en horreur, comme toi tu as en borreur sir Edward, Octavie.... Hais on ne me traînera pas à des Ealons de bal. H ne manquera qu'une dame à leur baj de uoces, une seule.... la mariée! il m'a quittée À mon bal de Smjme, je le quitterai à son bal de Nerbudda. Nous serons quittes.

— Âmalia, dit Octavie, je t'ai bien fait du mal, moi; eh bieni je veux le réparer.... Monsieur Tower, ayez la bonté de descendre pour prendre des informations précises sur te départ des convois de terre et des vaisseaiu.... jev«ui partir depain.

— Uadame, dit Tower, vous savez depiMS hier qu'il y a an bal et que vous êtes invitée.... Ha parole d'honneur, voua deviez vous attendre à cel^. Je vous en «vais déjà rapporté la nouvelle de Vhabîtalion du colonel....

— Tous avez rÙBon, mpnsieuf Tower, dit Octavie, mais on croit toujours que la chose redoutée arrivera tard.... Je ne snia pas prête pour demain..,. Allez remplir ma commission, monsieur Tower; b«is vohs attendons ici. »

Tower s'inclina et sortit.

c Ha chère Amalia, poursuivit Octavie, nous partirons ensemble et lu ne te marieras pas. Je me chaire de U. Tower, moi.... nous laisserons dans leurs abominables repaires tous ces hommes infâmes qui étaient

renus chercher chez les monstres du Bengale nne société ligne d'eux.

— Oui, oui, s'éma Amalia, nous partirons ensemble I Tout ce que nous avons aimé follement est indigne de nous, et je n'épouserai jamais, moi, ce queje n'aime pas. »

La porte s'ouvrit, et la moitié de M. Tower parut timidement, et dit en remettajit deux lettres : c Voici votre courrier, mesdames, le land-lord le reçoit à l'instant. Pendant que vous lisez, je vais aux informations. >

Amalia prit la lettre qui lui était adressée; elle examina l'écriture et le cachet. Elle était scellée du lion et de la licorne, comme une dépêche solennelle.

■ Dois-'je lire, Octavie? demanda-t-elle en tremblant.

— Dans notre position, mon ange, on lit tout.

— Voyons.... C'est du colonel Douglas, Octavie.

— Il l'invite à ton bal probablement.... Lisons.

8 Mademoiselle,

( Dieu m'en est témoin, si j'û attendu dans ma vie un jour de réparation, un jour de vrai bonheur, c'est celui qui porte la date de cette lettre.... >

t Hypocrite I dit Amalia, en froissant la lettre, je suis tentée de la déchirer, cette lettre, et de lui en renvoyer les lambeanx. N'est-ce pas, Octavie?

— ConHnne, Amalia; nous apprenons à connaître les hommes, c'est une étude. >

a Depuis (^ux ans, j'aime nne jeune Anglaise-Indienne, miss Ariuda, la fille du nabab Sourah-Berdar.... >

nAhl ceci est d'une insolence qui sufibquel s'écria Amalia. Octavie, les hommes sont vraiment affreux!

— Oui, celui-ci fait des confidences amoureuses à U femme qu'il va épouser.

LA QUBRRB DU NIZAH 329

— n va me dire, Octavie, qu'il me sacrilie cette concubine avant de m'épouser; lu vas voir. ...

— n la sacrifie avant pour la reprendre après.... Continoe....

— Octavie, mes yeux se ternissent comme des vitres an froid; je n'y vois pins..,. Lis, Octavie, acbève cette lettre d'outrages. >

Octavie ramassa la lettre et continua la lecture :

c Si je vous avais connue avant elle, aucune femme n'aurait pu me détacher de vous. — Henteurl — Hais lorsque je vous vis à Smjme, lorsque je crus devoir me soumettre provisoirement à ce contrat que d'autres avaient signé pour nous, j'étais déjà lié par un serment et une passion. Cela vous expliquera bieu dos choses qui ont été un mystère jusqu'à cette heure. La répugnance visible que vous avez toujours témoignée pour noire mariage m'a encouragé dans la conduite que j'ai lenoe envers vous. Je sentais que sons nous rendions mutuellement service en brisant la chaîne que d'autres avaient forgée sans nous consulter.

c Aujourd'hui, mademoiseUe, je vous rends à votre liberté.... >

c Ah] mon Dieni s'écria Amalia; que dit-il?

— Attends, attends, > dit Octavie d'une voix qui commençait à s'émouvoir.

c Je vous rends à votre liberté. Mon mariage, retardé par des circonstances mystérieuses que vous connaîtrez ce soir, est aujourd'hui décidé. J'épouse miss Arinda, la plus noble fille du Bengale, comme vous êtes, vous, la plus noble fille de voira beau pays. »

cD Téponsel ill'épouset s'écria Amalia, bondissant de joie et embrassant Octavie avec fureur.

— Folle que tu est dit Octavie, qui sentait se réveiller

330 LA GUEREB DU NIZAH

en elle ses émotions d'autrefois. Attends la fia; nous n'avons pas tout lu.

— Je me soucie bieu de la: fin, mûntenant, dît Amalia. n épouse son Irinda, Ërinda, Ârunda. Le reste m'est bien égal.

— Et cela te rend-il le comte Ëlona fldi^Ie et pnr, comme avant?

— Non, Octane, mais cela me rend libre.

— Veux-tu que j'acbëve? dit Octavie avec une (roidear ébraj^fr.

— Comme tu voudcu. »

< J'espère, mademoiselle, que ma femme sera votre amie, tant que vous babilerez le Bengale, et, si je ne me trompe, vous l'habiterez longtemps. Ce soir, j'irai oflîciellemeat, çommç chef de çetle province, vous demander en mariage à vo^ tuteur, qui est muni de pleins pouvoirs..., s

< Octaviet s'écria Amalia, que lis-ln? Il éponasson Indienne, et il vient me demander en mariage^... H y a une phrase omise, c'est impossible autrement....

— Lis toi-même; lis, voiHk la lettre.... ta n'omettras point de phrases, toi, > dit Octavie d'un ton see.

Amalia irej^t la lettre et coQitiAH^ '■.

c Vuns avez déjà deviné le noble époux qui leai tous consacrer son eùstence. Ce matin, fai reçu ses confidences après une épouvantable nuit, pendant laquelle il m'a sauvé la vie vingt fois. Nous pouvons être iniËscret* aujourd'hui. La bande des assassins a été anéantie dans le vallon de Doumar-Leyna. Vous connaîtrez ainsi notre victoire décisive, sans avoir connu notre danger, qui était le vdtre aussi. Sir Edward et le courte U^ojBa se sont couverts de gloire. Le premier mérite d'Ë^e votre VU» et le second mérite d'Être votre éf oux. )

Lf aUERKE DU NIZAM 331

Amalia laissa tomber ses bras, et regarda fixement Oclavie, qui ressemblait à ta statue de la stupéfaction, avec des yeux livaats, dont la double flamme aurait été allumée par un pouvoir surnaturel.

Après quelques instants de silence, Octavie étendit nonchalamment sa main vers Amalia, et lui fit signe de continuer. Elle poursuivit sa lecture, d'une voix altérée pac tous les genre? d'émotion :

c Gela vous explique aujourd'hui, mademoiselle, des choses qui vous puaissaient inexplicables hier. Ainsi, lorsque nous avons été obligés de congédier avec une politesse brutale la comtesse Octavie, en la prianl de chercher un asile ailleurs, c'est que nous venions derecevoir la nouvelle que l'habitation de Nerbudda serait attaquée par les terribles ennemis que nous vea(His d'écraser. Je me borne à vous citer seulement ce fîùt. Ce soir, de vive voix, nous vous ferons l'histoire de ces derniers jours. Quelle solennelle réhabilitation vous devei, l'une et l'autre, à ce généreux sir Edward, qui a bravé vos haines, vos colères, vos accusations accabbntes pour ne pas trahir le secret de nos nuite! Vous voyeE que je sais tout. Quand sir Edvard était maudit par vous, il venait de tenter des efforts héroïques pour sauver le comte Ëlona, prisonnier d'une bande d'assassiss. »

Octavie poussa va eri sourd, se leva vivement. Joignit ses mains et regarda la lettre par-dessus l'épaule d'Amalia.

Anulia, suffoquée par des larmes que .sa fiorté retenait violemment captives, céda la lettre k Octavie.

La jeune femme relut aUentivement le dernier para- . graphe, et dit d'une voix étouffée ;

« La lettre se termine U... il n'y a plus que quelques l^nei insignifiantes... des formules ordinaires-.. Ëh bien! ma chère Amalia... voyous... essaye de pailer...

comme je parle, moi.., de sang-froid... avec calme..; Que dis-tuf... mon ange... c'est accablant... n'est-ce pas?... >

Amatia secouait mélancoliquement la tête à cliaqoe mot d'Octavie; mais ses yeux attestûent qu'une joie intérieure , une joie d'extase , dominât toutes les autres émotions.

Octavie raffermissait sa paupière avec sa main et relisait la lettre.

En ce moment les clairons indiens sonnaient sous les balcons de l'hdteUerie, et les soldats cipajes criaient : « Hourra pour le colonel Douglas I >

Lm deux femmes se précipitèrent vers le balcon, et assistèrent à an spectacle qui donnait à la lettre du colonel la plus éclatante confirmation.

Les prisonniers du combat de Doumar-Leyna traversaient en ce moment la grande me du village, escortés par les soldats indiens. Vainqueurs et vaincus, ils étment horribles à voir-, l'hisloire de la nuit dernière était écrite sur leurs chairs nues avec des ongles de fer. Leurs visages avaient perdu toute ligne humùue sous on masque de poussière et de sang durci au soleil, et leurs pieds laissaient en passant un stigmate rouge sur chaque pavé.

Après ce défilé, les acclamations redoublèrent avec une véritable furie indienne, vers l'autre extrémité de la me; le peuple et les soldats saluaient trois cavaliers superbes qui ne se montrèrent qu'un instant, car les chevaux fendaient l'air; mais cet instant avait suffi pour les faire reconnaître, même sous la pluie de fleurs. qui descendit de tous les kiosques voisins, et les voila comme un nui^e éblouissant.

Devant l'hôtellerie, une autre foule suivait un homme q;ui ^chait, de distance en distance, des placards écrits «n deux langues et conçus de celle fiiçon :

LA OUERRB DD NIZÂM 333

< La noblesse et le peuple sont prévenus qu'une

grande fêle aura lieu demain à Boudjah, pour célébrer

la victoire que le colonel Douglas StaSbrd a remportée

la nuit dernière à Doumar-Leyna.

« Le colonel Douglas Stafibrd savait qu'une petite armée de Taugs se recrutait pour recommencer une malheureuse guerre depuis longtemps éteinte, et qui ne doit plus alarmer les populations industrielles et agricoles du Bengale.

( Des troupes ont été dirigées sur le point occupé par les barbares. Elles ont anéanti les derniers des Tao^s; ceui qui surrivent sont prisonniers : de ce nombre est le dernier cbef, le vieux Sii^. »

Le colonel Douglas savait très-bien qu'il lui était impossible de garder secrètes ses opérations militaires, surtout après l'afikire de la dernière nuit, et il se hâtait de les publier pour prendre l'éclatante iaitiative de l'indiscrétion, bien persuadé d'ailleurs, comme tout le faisait croire, que le combat de Doumar-Leyna éudt & jamais décisif dans son cantonnement, et que son effet moral devait encore avoir des conséquences salutaires dans les districts voisins ou éloignés.

Agitée par la double fièvre des veilles et des émotions, Octavie fixa ses réflexions sur une seule pensée , et celle-là domina tout dans son esprit et lui fit oublier tout ce qui n'était pas elle. < Mon Dieu ! avait-elle dit en voyant de toutes parts éclater l'innocence de sir Edward, avec quelle horrible et injuste cruauté j'ù traité cet homme qui avait- joué sa vie pour me sauver une nuit, dans les bois I >

Octavie, semblable à la femme folle, qui répète avec acharnement la même phrase, ne trouvait plus sur ses lèvres d'autres mots pour exprimer d'autres idées : elle redisait cette exclamation sur tous les tons, entre des

larmes et des sourires, eu l'adressant quelquefois, sous une forme interrogative, à sa jeune amie Amalia, qui, absorbée dans un ^oismed'esallation bien naturelle, ne répondait qu'en interrogeant i son tour.

La rentrée de H. Tower ramena Torcément un pen de symétrie apparente dans cet inténeur domestique.

c Mesdames, dit le tuteur en tutelle, en,prenant une pose de bel homme admiré, mos chères dames, le landlord m'a donné l'adresse de H. Francis Greeu, courtier de nolÎEsemeiit. H a dans son registre tous les noms des navires actnellemont sous charge suï les deux cfites. j'ai compulsé avec attention ce retire, qui, du reste, est fort bien tenu. Les navires sont classés par séries, et ils sont dessinée à Vaquatinta sur une page 'in-folio, avec les détails de leur contenance, de leur aménagement, et cœtera et cœtera. C'est im beau, curieux et utile travail'..

— Quel homme d'à-propos I dit Oclavle en prenant un maintien de résignation mélancolique.

— Plalt-il, madame? demanda Tower d'un air hébété.

— Continuez, continuez, monsieur Tower, dit Octavie en croisant les bras.

— Or, voici ce que j'ai découvert fort heureusement, car notez bien que j'étais sur le point de le laisser passer inaperçu, parce que c'était à la dernière feuille, ^rès plusieurs pages blanches, ce qui pouvait m'induire en erreur : dans six jours, {'Indus, capitaine Godefroy, met à la voile de Bombay pour Marseille, qui est un port de France, comme vous savez. 11 y a demain un convoi de Roudjah à Bombay; ainsi, on peut aisément profiter du convoi et du navire. Vous ne sauriez dire, mes chères dames, ajouta Tower en essuyant la sueur de son front, toutes les peines que j'ai prises pour découvrir tout cela. Cette chaleur est accablante; tout le monde dort \ il faut frapper à vingt portes pour trouver un

Là guerre du NIZâU 335

commis -, j'ai sué sang et eau avant de reneontrei H. Francis Green; il s'est mis très-officiensement à ma (lisposilioQ. Cest un assez bel homme au premier abord, mais on s'aperçoit qu'il est vulgaire. J'aî causé quelque temps avec sa femme, H°'° Greeu, une petite créole vive et qui m'a l'air bien dégourdie. £lle s'est mise en coquetterie avec moi, au premier mot; mais je connais les femmes et je me suis montré d'une froideur glaciale et polie, ce qui a un peu déconcerté mon petit latin. "Bref, mes chères dames, on peut partir. lie convoi est prêt, le vaisseau attend. On ne m'a pas conseillé d'aveubirér une jeune femme sur tels et tels navires qui sont iitbàbitables pour la décence de votre sexe. L'Irûius est convenablement équipé. On ; est comme chee soi. M. Francis Green m'a dil : « Prenez Vlndus, et voub serez coiitent; > nous prendrons VIndus.

— Vous avez fini votre discours? dit Amalia en autant avec nonchalance son éventail sur son eein.

— Oui, mademoiselle.

— Ëh bient monsieur Tower, nous ne prendroos pas tlndtîs!

— Bahl

— Nous ne-partons point.

— Yous ne partes pas?

— Nous restons, monsieur tovrer.

— Madame la comtesse et vous, mademoisellei

— Hoi, je reste, c'est décidé. Oclavié va vous répondre.

— Je répondrai ce soir, dit Octavie abîmée dans ses réflexions.

— Et que dira H. Francis Green? demanda Tower d'un air stupide.

— Il dira ce qu'il voudra, répondit Amalia, eela m'est bien égal.

— Ëxcuwi-moï, mademoiselle, dit Tower d'un ton

336 LA. GUERRE DU NIZA.&t

pénétré; je tous aurai peut-être blessée en tous pariant ae M"» Gréent

— Monsieur Tower, je me soucie fort peu de vos galanteries avec H"* Green et autres créoles du pays indien.

— Vraiment, mademoiselle, je ne me consolerais jamais, si....

— Eh bien! consolez- vous, dit Âmalia d'une yoiz pleine de charme , et qui fit tressùUir de bonheur H. Tower; oui, j'ai eu un instant de mauvaise bumeor quand vous avez parlé de H'» Green; mais je vois votre repenUr, et je vous pardonne. >

Tower prit la main de la jeune demoiselle, et la baisa tendrement; puis, se redressant avec one fierté de conquérant heureux :

c Mademoiselle, dit-il, Je ué cotifois pas vraiment la faute que j'ai commise, moi qui connais les Femmes!

— Ahlcelaestvtfd, monsieur Tower, vous connusse! les femmes comme le serpent du Paradis terrestre les eonnaissùt, dit Octavie en reprenant on visage serein.

— Hais je me flatte...

— Ne vous flattez pas, monsieur Tower, dit Octavie, l^sez'Vons flatter par les autres. >

M. Tower prit un i^ modeste, et chassa légèrement du bout de deux doigts quelques grains de poussière qui n'existaient pas sur la manche gauche de sou habit noir.

« Ce que j'^me dans H. Tower, dit Âmalia en minaudant devant Ini, c'est qu'il est bon et complaisant.

— Mademoiselle, un gentleman véritable doit élre l'esclave des jolies femmes.

— Eet~il vrai, munsienrTower,quevaus avez toute sorte depouvoiraurmoï,parordonnancedu ministre? dit Amalia.

— Hais entendons -nous, entendons-nous, dit Tovtx en travaillant péniblement un éclat de rire facétieui: : toute siMte de ponvoiri la mot est fort... j'ai un pouvoir

■v,Go(v^[c

— Enfin, dit Amalîa en passant le bout de son irentail sous le menton de Tower, si je voulais vous épouser, TOUS, me donneriez-vous votre consentement? Avez-vous le pouvoir de vous le donner?

— Charmante! charmante! dit Tower en renouvelant l'éclat de rire cité plus haut; quel aimable caractère! Tout à l'heure, je vous ai quittée plongée dans la mélancolie, et je vous retrouve dans votre plus adorable gaieté, mademoiselle Aiaalia.

— En votre abseace, monsieur Tower, j'ai fût des réflexions.... Hais vous n'avez pas répondu k ma demande, monsieur Tower.

— Que s'est-il donc passé en mon absence? demanda Tower d'un ton visant à la malignité; je parie que l'on s'est beaucoup entretenu de moi....

— Nous n'avons lait que cela, monsieur Tower.

— Ohl je connais les lemmes.

— On le sait, que vous connaissez les femmes, dit Octavie; mais répondez donc à la question d'Amalia.

~- La question de mademoiselle, dit Tower en mguisant son regard, est assez embarrassante.... Oui, j'ai mes pleins pouvoirs de tuteur delà Chancellerie.... BÛis je ne sais trop jusqu'à quel point nn tuteur.... parce que, voyez-vous, un tuteur peut encourir le reproche d'avoir abusé de sa position pour séduire le cœur d'une pupille, et le cas est grave; on a une responsabiUté. Certes, à tout prendre, nous sommes ici au Bengfde, hors du droit commun. On pourrait aussi, avec une enjambée de ruisseau, passer sur le territoire hollandais, dans une lie de la Sonde, et alors, les tuteurs et les papilles ne rendent plus compte qu'à Dieu de'leurs actions. > Nouvel éclat de rire de H. Tower, c D y a des expédients pour tout; on peut toujours tout arranger avec de l'adresse et un vaisseau.... Ensuite, où est le tort? quel dommage y a-UI pour le prochain? Une pupille a

838 Là GtlBEIlE DU NIZ^H

nn faible pour son tulenr,... Une supposition.... Les tuteurs sont des hommes comme les autres, n'est-ce pas? Oo s'épouse par libre consentement mutuel. Personne n'a rien à dire à cela.

— C'est incontestable, dit Octavie.

— C'est partailement raisonné, > dit Amalia.

H. Tower prit un air solennel pour se mettre & ia hauteur de cette grande situation.

< Ainsi, poursuivit Amalia, il est bien convenu que nous pourrions nous marier, vous et moi, monsieur Tower, si cela nous plaisait? >

H. Tower élargi ses mains énormes, en étendant ses bras et inclinant la tête.

K A plus forte raison, continua la jeune demoiselle, Touspouvezdonner votre consentement à un autre bvuima qui me demanderait en mariage, et que j'accepterais ponr époui.

— A plus forte raisoiT, dit Tower, trop sur de soaJriomphe pour regarder la demande d'Amalia comme un piège.

— Eh bien! .dit Amalia, voici upe lettre du colonel Pouglas que je vous prie de lire avec attention. >

Tower lut la lettre, et quand il fut arrivé au paragraphe essentiel, il se redressa fièrement et lança un regard sévère à sa pupille.

c Vous avez compris, monsieur Tower? dit Amalia d'on ton léger.

— Comment! dît Tower, ce petit Élona vous demande en mariage? Quelle insolence!

— C'est ce que j'ai dit comme vous, monsieur Tower. Eh bien 1 après réflexion faite, j'accepte sa proposition.

— Mais c'est un enfant! un enfant véritable! mademoiselle.

— Oui, il a le malheur d'avoir vingt-cinq ans. C'est uq

frand défaut; mais, lorsqu'une demoiselle est trop difcile, elle ne se marie jamais.

LA. aOBAIia OU NIZAM 3^

— le tombe de surprise, mademoiselle t

— Relevei-vous, monsieur Tower^ dit Octavie, et dites comme moi i Amalia : t Épousez le comte Ëloua Brodc BÎnski; c'est la volonté de Dieu, s

— Les votoil I s'écria Amalia en battaiit des mains. Les acclamations des soldats indiens et le galop des

cheraui paleaUrent subitement sous les fenêtres de lliAtellerie. M, Tower, l'œil fixé sur le plancher, avait croisé a«s mains, et il les raisait glisser du menton sur la poitrine, en pantomime de détresse. La porte s'ouvrit, et le colonel, Edward et Ëlona entrèrent dans la salle, après avoir é^ annoncés par le land-lord.

Ociavie se laissa dominer par une idée généreuse qui semblait s'écarter un peu des convenances ; elle s'avança vers sirËdwiird et Ini tendit la main, avec une expression de regard qui demandait l'oubli des scènes précédentes. Kdward a'aut pas l'air de comprendre; il feignit d'accepter cette démonstration comme une politesse amicale de grande dame envers un visiteur, et il engagea légèrement l'entretien, comme si l'heure présente n'avait eu aucun antécédent fàcbeui.

. < Nous avons obéi h notre colonel, dit-il. Le comte Êlona et moi, nous voulions renvoyer notre visite à demain. Le colonel Douglas a parlé en maître; il a fallu le anivre. Noos venons engiagar nos danseuses pour le bal.

— Nous acceptons nos cavaliers, dit Octavie avec sont sourire des beaux moments , à condition qu'ils nous raconteront l'bistoire complète de ces derniers jours....

~ Qui sont des nuits, dit Edward en prenant le siège qu' Amalia lui présentait.

— Mesdames, dit Douglas qui venait de placer les mains du jeune comte dans les mains d'Amalia, vous excuserez des soldats un jour de victoire. Nous n'avons (QB quelques instants à vous consacrer aujourd'hui. Il y a beaucoup d'aflaires à f^ler av^wl la nuit, beaucoup de

340 U. anBRBE DU NIZAH

dépêches à écrire, beaucoup de soldats à récompeuser. Cependant je vais vous faire en abrégé, et en attendant mieux, l'histoire demandée. Nos deux amis s'acquitteraient mal de ce récit; ils s'oublieraient par distraction. Moi, je serai court et je n'oublierai personne, pas même met amis. >

Alors Douglas raconta aux deux dames tout ce qu'elles ignoraient et ce que nous savons déjà.

( Monsieur Tower, dit Douglas en finissant, je vous ai rencontré ici avec plaisir. M"* Amalià vous a sans doute communiqué ma lettre, et vous avez sans doute déjà ac* cordé ce que l'on vous demande par politesse, par déféreitce ; comprenez-vous, monsieur Tower?

— Oh ! H. Tower connaît ses devoirs autant que ses intérêts véritables, dit Octavie en se levant avec un sourire provocateur de coquetterie délicieuse, et serrant la main du tuteur; je réponds de loi, il signera le premier au contrat. 9

M. Tower, subjugué par la gr&ce de la jeune comtesse et par l'éclat velouté de deux yeux divins qni semblaient en extase devant lui, dit avec une émotion comique :

< Je ne fais et ne puis faire aucune opposition au mariage de ma pupille ; je signerai au contrat des deux mains.

— Une suffit, dit Octavie, et je garde l'autre pour moi. >

Tower se redressa plus beau que jamais.

« A demain donc, au bal, mes belles dames, dit Donglas en se levant; excusez-nous, encore une fois, en faveur de la circonstance. Nous terminerons tout demain, n'est-ce pas, comtesse Octavie?

— Tout, dit Octavie, et même davanta^. i Et elle tendit la main à sir Edward.

€ A propos, ajouta-t-elle, donnei-moi des nonveUes de mon guide Nizam, eir Edward.

— Madame, Nizam sera biea sensible à votre souvenir. Totre gracieuse parole nous le rendra demain complètement guéri.

— Nizun est malade, sir Edward?

— Ce malin, madame, au vallon des Taugs, son front < a eflleuré jine balle ; mais Nizam a un front de métal, c'est la balle qui a été blessée : aussi cela ne l'empêche point de travailler dans son atelier à un magnifique ouvrage qu'il vous destine comme cadeau.

' — Â moi, sif Edward, Nizam me destine nn cadeau? T— Oui, madame, dit Edward en souriant avec amour, Nizam vous destine un charmant tapis de boudoir avec cette devise, empruntée à l'oracle de la sibylle homérique de Smjfrne : Souvenir d'uneaction grande ou vulgaire, mais inventéepour me plaire et accompliepour moi.

— Ah 1 je connais cette devise, su- Edward, dit Octavie avec une émotion mal dissimulée par un léger éclat de rire ; mais cela ne m'explique pas le cadeau.

— Le cadeau est bien simple : c'est une superbe peau de tigre avec des griffes dorées, et une émeraude de la grosseur d'une balle au milieu du front. Acceptez-vous le cadeau 1 ajouta Edward d'une voix pleine de tendresse ; l'acceptez-vous ? c'est une galanterie du pays.

— Oui, sir Edward, je l'accepte.

— Et mon étoile?

— Sir Edward, votre étoile aura tort. >

On échai^ea encore, entre tous, quelques paroles insignifiantes, et Douglas ' et ses deux amis prirent congé des deux dames, après avoir répété vingt fois sur tous les tons : < A demain I »

H. Tnwer, au comble du bonheur, arrondit gauchement son bras droit, et l'offrit, en inclinant la tête, à la jeune et belle Octavie, pour la conduire à son apj^ement.

.invGooj^le

LA. âUBRRÉ DU NtZ&Al

Un bal de noces au Bengale.

J'ti In et «aMada rBOonlSF biea du fablei maïutriieiuBi, nuls ceilB histoire emposee toute fictioa.

(CArTAin Tatloei, Cmfeaiau of a Tlit^.)

Ces trois syllabes, à demain! échangées entre les héros de cette histoire, à l'hOtelIerie de Roudjah, avaient une signification étendue, comprise de tous. Elles voulaient dire que, !a yeille étant trop courte et trop occupée, pour terminer tant d'alFaires importantes, il fallait ajourner au lendemain leur dénomment prévu. II y avait la trois mariages inévitables, et que rien désarmais ne pouvait plus contrarier, tous les obstacles ayant disparu. Aussi, une pareille histoire, s'accomplissant ou se racontant dans le cadre de nos villes d'Europe, serait terminée à ces mots : ddâniain.'Lenarrateur se bornerait, par ampliation, en forme d'épilogue, à enregistrer un triple hyménée dans les bureaux de l'état civil des romanciers, en disant obsetrer au lecteur que la loi imprescriptible du croisemeill des races devait triompher de tous les empêchements suscités par les hommes et les choses. Mais nous sommes au Bengale, et ce qui serait regardé comme accompli i Paris ou à Londres, peut encore rece- TOir quelque contrariété dans la sauvage province de Nizam. Au cœur de l'Inde, une nuit seule a vu naître et mourir bien des événements, et souvent la veille n'y tient pas la promesse qu'elle a faite au lendemain.

Dans la vaste cour intérieure de l'habitation de Mer-

bndda, deux heures avant le coucher du soleil, un orchestre asiatique exécute les airs de danse que l'Angleterre a lourdement inventés pour ses bals. Pas une famille voisine, conviée à deux lieues à la ronde, ne manque au rendez-vous de fêle. C'est le bal du mariage d'Arlnda et de la récente victoire du colonel Douglas, événements trop rares au pays pour négliger de les célébrer avec toute la pompe et toute la joie possibles. On dansera donc jusqu'à la nuit, et, après le festin du nabab, on dansera jusqu'au jour. Tel est le programme rédigé par miss Arinda, et adopté avec enthousiasme par toutes les nuances de visages invités sans distinction ; preuve incontestable que la danse est la seule joie de l'humanité dolente, quel que soit son épiderme ou sa langue, et que le meilleur des rois blancs, noirs, jaunes, rouges ou cuivrés, serait celui dont la chu'teproclamerût l'éternité du bal dans ses États.

Sir Edward, debout sur le seuil de l'habitation, regardait avec inquiétude deux choses : le chemin de Boud jah et la forêt. De temps en temps, le colonel Douglas venait le joindre, et sa figure, joyeuse devaut Aiinda, se faisait soudainement triste et semblait demander une explication.

c Toujours rient disait Edward.... Personnel... Je ne comprends pas la conduite de mon brave Nizam I . .. 11 devrait être ici.... les Taugs ne l'occupent plus.... N'est-ce pas, Douglas?

— Oh ! les Taugs nous laisseront respirer longtemps, je pense, disait Douglas : ils ont reçu la plus rude et la plus complète des leçons, et ils ont perdu leur vieux Sing. Mon cantonnement est libre.

— Que ferez-vous de ce vieux Sing, Douglas?

— C'est un pauvre diable, digue de pitié ; je l'ai fait emprisonner dans la basse-cour de l'habitation, à cOté de la ménagerie. Âriuda m'avait dit : Pour cadeau de

twceSf apportez^moi le vieux Sing dans une cage.. L'événement m'a serri à souhait.

— L'événement nons sert toujours, ou presque toujours, cher Douglas, lorsque l'on a le courage de tout oublier et de se fier à lui. Je vous le disais dernièrement : dans les crises impérieuses, il faut d'abord faire l'inévitable, sans se soucier du reste, et le reste arrive souvent selon vos désirs. Voyez ce bal. Nous avons lusse miss Arinda disposer cette fête, dans un moment où rien ne faisait pressentir la possibilité d'un dénoûment joyeux; eh bien! la Providence, qui se déguise en hasard, pour ne pas nous humilier, a eu pitié de nous, el nous a ménagé ce bal à heure fixe. Miss Arinda et ses invités ne savent pas sur combien d'écueils son mariage et sa fêle ont dû se briser avant ce jour ! Autant de soucis que nous lui avons épargnêsl... Ils m'en reste quelques-uns cependant, àmoi.... Ce Nizam! ce Nizam qui ne vient pas.... Si c'était un autre homme, on pourrait à peu près deviner l'endroit où il fait des lieues à cette heure; mais Mi2am, lui!... Il est peut âlre à Madras ou à Bombay!... ou bien il est allé offrir ses services au capitaine Taylor, pour recommencer dans les autres cantonnements, avec d'autres Taugs, la guerre terminée ici, à son grand regret.... Quel diable de Nizam!

— n vous est donc bien nécessaire en ce moment, mon cher Edvfard?

— S'il m'est nécessaire! Belle question 1 H ne m'a jamais été plus nécessaire qu'en ce moment!... Mon cher Douglas, entendcz-vous ce charivari indo-chinois que l'orchestre de notre bal exécute avec des tins, des Us, des sitars, des jérecks, pour faire sautiller gaucheiLent, sur deux lignes, nos invités des deux sexes? Cela sérail admirable àlasaIIede^m3's-WiiKam-Street,ouau Panthéon de Madras, oa h Surrey-Garden, ouauVauxhal); mtds je cours la chance de perdre ici une seconde fois la

.invGooj^le

LA aUBRRB DU NIZàH 345

comtesse Octarie, si elle tombe & Nerhudda, au iDÎIiea ~de ce vacarme d'enfer chinois. Ma comtesse peut arriver d'un moment à l'autre : elle a voulu laisser passer les heures les plus ardentes du jour.,..

— Cela est fort bien, mon cher Edward ; mais je ne comprends pas ce que ferait Nizam pour donner un autre caractère à notre ba).

— Nizam exécuterait au piano toutes les contredanses que miss Ârinda reçoit de Paris. Vous fi^rez-vous la joie d'Octavie, si nous la recevions avec un quadrille de Fra-Diavolo?

— Vous avez raison , Edward.... mus on peut remplacer Nizam.... Je vais prier miss Arinda....

— Ne priez pas, Douglasj c'est inutile. Miss Arinda danse, et ne veut pas faire danser. Au reste, missArinda doit recevoir la comtesse à son arrivée. C'est convenu.

— Il est possible, Edward, que Nizara soit en risîte chez les soldats que j'ai laissés dans le bois, par luxe de précaution, jusqu'à demain.

— Non, Douglas. Ce genre de visites n'est pas dans les mœurs de Nizam. Il est fier. Il ne s'exposerait point à être traité d'égal à égal par un soldat indien.... Cette absence me contrarie et m'inquiète.... Douglas, la nuit tombée, fermons, selon l'usage, portes et fenêtres ; barricadons-nous. La cour intérieure où nous dansons est vaste, fraîche, aérée, et nous n'j redoutons aucune attaque nocturne....

— T songez-vous, Edward? dit Douglas en riant aux éclats; la prudence vous arrive après le danger. Nos Taugs anéantis, leur vieux Sîng prisonnier dans Nerbudda, trois cents hommes embusqués dans le bois....

— Oui, oui, Douglas, cela rassure, j'en conviens.... Il fant songer à protéger les femmes.... Je ne m'inquiète ni de moi, ni de vous, Douglas.

— Je le saïB bien, Edward, l'amour vous rend poltron.

316 Là. guerre bit NtZAM

— Vous l^ivez dit, Doaglas. En sougeanl qu'Octane doit passer la nuit à Nerbudda, je me fais poltroD, oo prudent, ce qui est souvent la mâme chose la nuit. >

Ou arrive toujours au moment et sur le terrain où l'ou n'est pas attendu, ainsi que sïr Edward l'a reconnu dans sa théorie de l'atlenle, développée au comte Élona. Le colonel Douglas et sir Edward, ayant épuisé les conjectures sur le seuil de la porte, venaient d'être appelés à la salle du hal par miss Arinda , qui se plaignait de la trop longue absence de ses amis. L'éternelle contredanse anglaise, galvanisée par l'orcbestre chinois, se développait alors sur deux lignes, sans mélange de sexes, et formait des figures étranges, inventées sur place, selon le caprice des dames et des cavaliers. On aurait cm voir jouer en action une grande partie d'échecs , semblable à celle qu'imagina don Juan d'Autriche devant Boy le Sjracusain, lorsque trente-deux pièces vivantes, de toutes tailles et de toutes couleurs, se croisèrent avec des contorsions fantasques sur un immense échiquier de dalles de marbre blanc et nob.

En ce moment, la comtesse Oclavie entra.

Elle entra d'un pas vif et léger, avec les plus gracieuses ondulations de tête et de corps, avec le plus charmant de ses sourires, comme elle serait entrée dans le salon de son hôtel ; et ta contredanse s'arrêta sur ses trente-deux pieds, pour admirer la radieuse étrangère, et l'orchestre se tut pour écouter cette voix mélodieuse qui chantait en parlant.

Douglas et Edward s'élancèrent du fond de la salle pour la recevoir; elle quitta lestement le brasdu comte Éloua, et serrant affectueusement les mains des deux amis :

« Colonel Douglas, dit-elle avec une vivacité délirants, ne laissez doue pas interrompre la danse. Votre salle de bal est charmaute, toute tapissée de verdure et de fleurs; quatre tentures d'espalier; des fontaines partout, des

La. guerre bti niza^h â47

néfliers du Japon qui nous regardent danser par-dessus les murs; un orcliestre fabuleux. Eh bien ? sir Edward, TOUS ne dansez pas?

— Je TOUS attendais, madame.

— Oh 1 vous files trop exigeant t Nous descendons de palanquin ; nous avons laissé Âraaiia sur la terrasse ; elle est afQigée du bras de M. Tower. C'est son dernier malheur. Amalia est en admiration devant le paysage de Nerbudda. Moi, je le connais, et je puis me dispenseï^ de l'admirer une seconde fois, n'est-ce pas, sir Edward? Colonel Douglas, présentez-moi à la jeune maîtresse de la maison ; je parie de la reconnaître parmi ces ^ngt danseuses.... C'est celte demoiselle qui a des fleurs d'ivoire dans de superbes cheveux noirs, et qui nous regarde avec des yeux si grands, et pourtant si beaux.

— C'est miss Arinda, vous l'avez deviné, dit le colonel en s'ëloignant du groupe avec le comte Élona.

— Oh ! j'étais bien sûr, dit Edward avec un sourire plein de finesse, que la comtesse Octavie ne se tromperait pas.

— Sir Edward, dit Octavie, en frappant légèrement avec son éventail la main d'Edward, avez-vous mis une intention dans cette remarque ?

— Si vous en doutiez, madame, vous ne le demanderiez pas.

— Âh I voilà qui est singulier I je demande parce que je doute.

— Eh bieni madame, dans ma remarque il y avait une intention. Vous avez reconnu miss Ârinda; vous l'aviez déjà vue, sous mon bras, un matin.

— C'est wai, sir Edward.... cela dit encore une fois, BOUS n'en parlerons plus. Laissons le passé dans son néant, ne le regardons pas.

— Hoi, madame, je n'ai deux yeux que pour mon avenir.

348 lA aOBRRE DD NIZAM

— N'en réserrez-Toos pas un ponr le présent, ^ Edward?

— Le présent n^eâste pas.

— Et que faisons^nous eu ce moment, sir Edward?

— Noua passons.

— Je Tois, sir Edward, que votre étoile nuptiale vous donne de l'inquiétude.

— Je vois, madame, que vous ne m'avez encore promis que le passé. Madame, c'est bien peu de chose pour un homme qui compte sur l'avenir. Hou étoile prend des allures de comète.

— Montrez-la-moi sur l'horizon , votre étoile, sir Edward, et je lui donne un démenti en face, vous verrez.

— Attendez la nuit, madame ; mon étoile n'est pas levée ; en ce moment elle biille encore par son absence.

— Sir Edward, vous ne méritez pas d'être heureux. Vous prenez un malin plaisir, je crois, à vous porter malheur ; vous vous servez de mauvaise étoile à vousmême....

— A Smyme, vous m'avez dit la mfime chose, madame; c'était aussi dans un bal, au son des instruments....

— A Smyme, je n'étais pas sincère....

— Prouvez-moi que vous l'êtes maintenant.

— Avez-vous oublié, sir Edward, que j'ai accepté hier le cadeau de Nizam ?

— Vous êtes entrée aujourd'hui, ici, dans cette salle, madame, avec un fur si joyeusement distrait, que j'ai cru, moi, que vous aviez tout oublié.

— Les hommes sont vraiment étranges 1 Oui, sir Edward, il fallait, pour vous plaire, ne demander que vous, ne regarder que vous, n'aborder que vous en entrant ici. Vous êtes injuste, sir Edward I

— Comtesse Octavie, je vous aime.

— Â demain, sir Edward.

— Encore à demain I '

■v,Co(v^[c

LA aUBRRE DU HIZAM 349

— Le présent n'existe pas. >

La contredanse finissait avec ces paroles. Le colonel . Douglas conduisait Arinda vers Oclavie, au moment où Amalia et M. Tower arrivaient aussi de l'autre côté, avec le nabab.

Pendant que des formules de politesse européenne et d'hospitalité indienne s'échangeaient entre nos personnages, sir Edward avait regagné son poste d'observation sur le seuil de la porte, pour attendre Nizam. « Quelle femme ! disait-il dans un monologue mental qiû agitait silencieusement ses lèvres ; quelle femme I Si je n'avais qu'un seul bon sens dans la têle, je l'aurais déjà perdu avec ce démon 1 Combien ai-je subi d'épreuves cruelles pour l'amour de cette comtesse l.... Quelle femme !... elle veut se faire g^ner comme un paradis ! Eb bien 1 elle a raison. >

H. Tower était arrivé à ce bal de colons indiens avec son costume solennel des bals de Londres, et il s'étalait pompeusement au milieu des groupes de femmes créoles, en affectant de passer en revue toutes les gerbes de fleurs qui jaillissaient au pied des murs de la vaste salle. De cette manière, il laissait toute liberté de regards à l'admiration dont il était enveloppé par le beau sexe indien. Lorsqu'il jugea que chaque femme l'avait suffisamment détûUé dans toutes ses perfections européennes, il coupa une branche à.'yucca gloriosa, ornée de ses clochettes, et vint l'offrir à la comtesse Octavie, avec un mélange de respect et de familiarité qui devait laisser supposer bien des choses aux autres dames du bal.

Cependant la nuit arrivait , miss Arinda, légère et vive comme l'oiseau du Bengale, croisa ses bras avec les bras d' Amalia et d'Octavie, et ouvrit la marche, pour entraîner et guider les convives à la salle du festin. Les domestiques des deux sexes, que ne réclamait pas le service delà table, continuèrent le bal.

350 U GIJERB.B DU NIZA»

Au repas, la couTersation fut absorbée par la récente victoire du vallon des Taugs. Les colons intéressés à la * paix de leurs campagnes, accal^èrenl de questions le colonel Douglas, qui donna toute satisfactioa i la curiosité de sesconvives.

) Douglas et Edward écbangeaient souvent des signes et des regards d'intelligence compris d'eux seuls.

Après le repas, miss Arinda se leva pour ménager une surprise à la société. Elle courut à la salle voisine, se mit au piano, et aux premiers accords, tous les convives se lev^renlavec des cris de joie, et firent cercle autour de la jeune artiste, reine de Nerbudda.

Edward, toujours préoccupé de l'absence inexplicable de Nizam, fit ses dispositions,- comme si la victoire de Doumar-Leyna n'eût pas anéanti les Taugs de ce canton. Profitant de la diversion favorable opérée par les accords du piano, il ferma les portes et les croisées basses, ne laissant à la circulation de l'air extérieur que les^oupiraux étroits ménagés sous les cintres, à travers lesquels on voyait luire les étoiles et flotter les cimes des arbres ; et, quand il eut reconnu que la m^son était suffisamment défendue contre un hardi coup de main, il cessa de trembler pour sa comtesse Octavie : car, en supposant qu'une centaine de Taugs échappés au massacre vinssent (enter une attaque folle et désespérée contre la forteresse de Nerbudda, les soldats embusqués dans le voisinage auraient tout le temps nécessaire pour accourir avec leur agilité bien connue, et anéantir ce reste d'ennemis sur la terrasse de l'habitation.

Le colonel Douglas, plein de confiance en Edward, le laissait agir et calculer les chances comme il l'eatendail dans sa sagesse ; et pour n'éveiller aucune alarme , il se tenait debout devant le piano d' Arinda, et tournait les feuillets de la partition.

Va seul regard que rien i)e pouvait tromper, une

LA GDBREE »D NIZAM ' SSi

seule oreille que riea ne poavait distraire, 119 ^ fixait pas sur la jeune artiste, D'écûutait pas les piélûdipg.de ' l'instrument. La comtesse Octavie m perdait pas 4e vue sir Edw^ ; ou, du moins , elle suivait las [QOKvements de son ombre sur les marbres du veElibule ; elle distinguait le bruit léger de ses pas, hasardés avBc trop de précaution mystérieuse, et elle s'inquiétait vaguement de celle conduite étrange et impossible à expliquer.

M. Tower, debout auprès du piano , battait faussement la mesure avec deux doigts sur l'angle d'acajou et prenait des airs d'extase, en secouant moUemeut la tête et laissant tomber par interralles sur Octavie de doux regards enivrés de musique et d'amour.

Tout à coup , la tête de M. Tower s'immobilisa roide-f ment sur le cou et ses grands ;eux ternes sp plombèrent de stupéfaction.

La comtesse Octane, avançant avec un air de mystère son charmant visage par-dessus des tètes créoles, regardait M. Tower, et son do^ indicateur, prudemment caché par des boucles de eheveui, invisible pour tous excepté pour le tuteur, son doigt se courbait en virgule, et se redressait en point d'admiration, signe qui veut dire, en toute langue : Venez!

Tower fut admirable de prudence et de discrétion. Il contint une explosion de joie bien naturelle, sous an masque diplomatiquement sérieux, et son regard, affectant cette finesse d'expression que donne l'expérience des bonnes fortunes, répondit : J'y vais. Il se dégagea du groupe qui l'emprisonnait, mais avec une lenteur de mouvement dont il laissait apprécier l'ingénieux mécanisme i la comlesEe ; il prit ensuite l'allure de l'amateur qui s'éloigne malgré lui comme suffoqué par l'admiration- et va chercher dans un coin de la salle une place plus assortie à son enthousiasme et à sou recueillement.

Hiss Arinda, excitée par les bravos, et toute nouvelle

3a2 LA. GUBRRB DU NIZAH

dans son triomphe de jeune fille, épuisait avec une verve indienne les feuilles de ses partitions ; et le colonel Donglas qui, au début, tournait les pages avec une complaisance pleine de distraction et d'inquiétude, séduit luimême par la grftce de sa mélodieuse fiancée, avait oublié Nimm , Edvrard , les Taugg , l'univers , et s'abandonnait an charme de cette nuit enivrante, qui d,onnait ta lumière de ses étoiles et tes partiims de ses grandes fleurs à cette salle de fête joyeusement agitée sons les do^ harmonieux d'Ârinda.

( Je vous demande votre bras, mon cher monsieur Tower, pour deux tours de phimenade dans cette galerie, dit Octavie au tuteur, quand il se fut approché, après beaucoup de détours, habilement calculés à son avis.

~- Ja suis tout à vous, madame.... J'ai été-forcé, comme vous avez vu, de modérer mon empressement à cause de.... des.... J'ai l'habitude de ces choses.... H y a des jeunes gens étourdis qui, au premier signe' d'une femme....

— Cestbien,mon8ieurTower. Ohl vous n'êtes pas étourdi, vous I.... Je vous avoue, monsieur towet, que j'aime assez froidement le piano quand il ne se marie pas avec la voix.

— Voilà justement, madame, ce que je pensais, lorsque votre signe....

— Et puis vous ne trouvei pas , monsieur Tower, que la chaleur est étouffante dans cette galerie?

— Étouffante, madame, surtout pour moi qui ai gardé le costume européen, le seul décent pour on bal avec des dames; tandis que ces jeunes gens manquent Atonies les convenances , en portant l'habit négligé du planteur colonial. C'est vraiment une horreur. »

En causant ainsi, Oclavie avait entraîné Towef dans le vestibule, où elle surprit Edvrard an milieu de ses préparatifs de défense.

< Eh bien I sir Edward , lui dit-elle ea affectant une grande noncbalaoce de parole, vous évitez la musique et les mnsiciens 1 Cela m'étonne fort ; je vous croyais plus passionné pour les beaux-arts.

— En l'absence de Douglas , madame , dit Edward un peu déconcerté, je donnais quelques ordres aux domestiques , et j'allais ^trer dans la salle du piano , pour écouter miss Arinda. >

M. Tower avait pris une pose triomphale, et il se taisait ressembler à un homme heureux qui demande aux autres pardon de son bonheur.

a Sir Edward, poursuivit la comtesse', voilà une porte fermée comme la poterne d'une citadelle; la nuit doit être charmante sous les arbres de la terrasse ; je voudrais bien y faire quelques tours de promenade avec H. Tower.

— Y songez-vous, madame? dit Edward en riant faux; nous ne sommes pas à votre château de Meudon ; nous sommes au cœur du Bengale. Il y a là-bas , près des fermes, des voisins qui ne sont pas des ^neaux.

— M. Tower , lui, ne craint pas ces voisins ; n'est-ce pas, monsieur Tower ?

— Hoi, madame , dit Tower ému , je ne craiiis rien lorsque j'ai une jolie femme sous le bras. Cependant....

— Cependant.... vous craignez tout, > dit Edward. Tower se releva fièrement.

< J'aurais été bien aise aussi , dit Octavie , de voir si l'étoile de sîr Edward est levée à l'horizon.

— Cette nuit, madame , dit Edward avec un sérieux eBrajant, les affaires de ce bas-monde m'empêchent de regarder le ciel.

— Sir Edward, dit Octavie émue, je crois deviner votre parole, mais je ne comprends pas votre figure.

— Ce que dit sir Edward, remarqua Tower, me parait assez clair, à mon sens. Il a beaucoup d'a&ires dans ce inonde, et alors

■v,Go(v^[c

3&ft lA apBRRE PD NIZAU

— Mondenr Toww, dit Qctavie, vous n'avei mu compris. Vraiioeiit, poursiÙTit la jeune femme avac ooevoix pleine de lendmsa , Traiment, sir Ëdiïard , il u pasw en vous quelque chose d'exlraordmaire. Vobv figure u'esl plus à U disposition de Totreiolauté d'homme : elle eqtrime des sentiments mystérieux que vous Hsajas eu- -ma de refouler an fond du cœur ; il y a dans votre Mne une lutte violente qui éclate malgré vous sur vos traits. Votre gaieté n'est plus qu'une grimace maladroitement faite; la fiâvre bout dans toutes vos artères. Sir Ëdvrardi, vous n'êtes plus sir Edward, répondez.

— Madame, étez une femme et cette nuit de ce monde, . et je serai encore air Edward.

— Comme il dît cela l 'Venei , venes , ajouta Oclavie avec émotion , rentres avec nous. La musique vous rendra votre caractère. Ja chanterai. Oui, je chanterai un de vos airs favoris, quelque balle oavatine du Groetcrto, de Tanoredi ou de l'opéra nouveau de RobêH. . , . Allons, obéissez, monsieur ; veaea. >

Edward se laissa entraîner par la comtesse Ootavia, et miss Arinda lui céda sa place au piano.

M- Tower se disait à tui-mème : c La comtesse vent me donner de la jalousie ; c'est évident. Je connais les femmes I N'ayons pas l'air do remarquer ce jeu, mal joné pour un œil comme le mien. Cette femme est prise ; il (iNut tenir bon. >

n se fit un grand silence. Oetavifl ftnbrassa miss Arinda, r^eta, par un mon* ement gracieux, set cheveux en arrière, distribua des souriras à son auditif, M allongeant ses beaux bras nus vers le clavier , elle eoi^ menca le grand air do quatrième acte de Robërt-le- Diable, alors, comuie aujoB'd'hni encore, jeone de mélodie, de grtce et de passion, i

la voix de la jeune femme vibrait fcvee des aedalt'' tùms célestes sousles lambris de la sidle, et, s'échappani

LA auEKRE DU N12AM 350

par les sonpiraui aériens des cintres , elle se répandait dans les buis voisins, et faisait tressaillir les soldats indiens parmi les massifs de l'embuscade. Ces enfants du Bengale, tous artisles de la nature, regardant le chant de la femme et les accords d'un instrument comme deux voii de leur ciel, ne s'étaient jamais trouvés à pareille fête ; ils s'avancèrent pas à pas vêts l'habitation, comme si un magique charme les eût arrachés à leur poste militaire, n'écoutant plus* la voix de leurs chefs , qui donnaient eus-mSmes mollement des ordres jugés inutiles. D'ailleurs, la victoire du vallon des Taugs, l'absence de tout danger, semblaient excuser ce relâchement dans la discipline ; et la voix de la comtesse Octavie, plu* impérieuse que celle du devoir, les attira tous sur la terrasse, à dix pas des fenêtres de l'habitation. Dans les intervalles des couplets, on distinguait môme les cris de joie du vieux Sing, qui applaudissait dans sa prison & cette mélodie qui descendait du firmament.

Le chiint cessa ; les applaadissemenla éclatèrent ; sir Edward rayonnait de bonheur; ses yeux venaient de reo* contrer un de ces regards qui resplendissent d'avenir.

Tout à coup, on entendit une autro voix qui semblait répondre au chant d'Octavie, du haut des arbres de la leirasse, et les têtes se levèrent spontanément vers les éclaûcies des soupiraux aériens, pour recueillir cfitontre chant qui ven^t du dehors.

Une vois douce chantait cette mélodie indienne, dont les premiers accords firent tressaillir de joie tout l'auditoire créole, et mirent la terreur sur las visaget héroi* ques de Douglas et d'Edward.

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