CHABROL
Les minutes s’écoulent lentement ; aucun renseignement warrive du bataillon de Busserolle, si bien que le colonel Laffargue, commandant le 130, est parti en chercher, avec son adjoint, le capitaine de La Chesnelière ; les balles pleuvent sur la route et blessent des hommes du 2€ bataillon, couchés tout le long du fossé.
Au commandant Fadat, commandant ce bataillon, qui est auprès de lui, le colonel Chabrol finit par prescrire de pousser une compagnie vers le nord-est, pour appuyer la droite du bataillon engagé.
La 8e compagnie est en tête; c’est elle qui est chargée de cette mission. Elle a été fort éprouvée à Mangiennes, où elle a perdu, outre le tiers de son effectif qui a été complété par des réservistes, son chef, le capitaine Sandaucourt et son lieutenant, le lieutenant Jabray;elle est commandée provisoirement par le lieutenant Visbecq, le lieutenant en second de la 9e compagnie. Le brouillard est épais et les instructions sont vagues. Où est la droite du
bataillon engagé? Heureusement, le colonel Chabrol a % précisé que la compagnie devra se déployer tout de suite vers l’est, perpendiculairement à la route, et s'emparer
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d’un bois qui se trouve à quelques centaines de mètres et est occupé par l’ennemi.
L'histoire de cette compagnie vaut d’être racontée. Elle donne une idée de ce que furent les combats de la matinée du 22 août sur le plateau de Bellevue.
La compagnie Visbeca. — «Allez-y, et bonne chance!» a dit le vieux soldat au jeune officier, en lui serrant la main. L'une après l’autre, les quatre sections se sont déployées, un peu lourdement, car les réservistes ont perdu l’habitude des évolutions. La section du sous-lieutenant, un officier de l’armée territoriale venu à la compagnie le 12 août, assure la direction, en appuyant sa gauche à la route; à droite marche le sergent-major, un vieux sousofficier expérimenté; le lieutenant Visbecq dirige luimême les deux sections du centre, que commandent deux jeunes sous-officiers, et pour cela, 1l court d’un homme à l’autre, le brouillard ne lui permettant d’apercevoir que les 8 ou 10 tirailleurs les plus rapprochés de lui. On va coude à coude, pour ne pas s’égarer, mais 1l faut composer avec les clôtures en fil de fer que, sans cisailles, or ne peut couper, et qui font se dissocier cette longue ligne de 250 hommes. La section du sergent major se perd. On ne la retrouvera pas. Les trois sections restantes serrent vers la route et progressent derrière quelques éclaireurs dont on perd souvent de vue les silhouettes.
Il est 6 h. 45. Pour quelques minutes encore, le capitaine Cousin, avec les 9€ et 12€ compagnies du 115€ et la section : de mitrailleuses Lachaize tient la ferme de Bellevue. Il la tient si bien qu’une rafale de balles venue de la gauche cloue sur place la section du sous-lisutenant, obligeant la compagnie Visbecq à s’arrêter devant un violent barrage de mitrailleuses. Prévenu, le lieutenant refuse absolument de cesser son tir pour laisser passer la 8e. Il déclare que son champ de tir est excellent et que, pour l'instant, il massacre des Allemands par centaines...
Visbecq rend compte de cet ÉDIÉCIEUR son colonel, par un homme de communication qui n’arrivera pas, et les
trois sections se couchent. La situation devient tout de suite effroyable pour cette compagnie perdue dans le brouillard entre deux lignes de combattants. Des balles arrivaient du nord, on le savait, on avait compté sur elles. on venait d’en éviter d’autres venant de l’ouest, mais voici maintenant que des feux violents partent de l'arrière. Les hommes sont aplatis dans les sillons quand soudain,
. très près, des chants allemands accompagnés de hochs
retentissent. Ces gens marchaient à l’assaut de Bellevue que le capitaine Cousin venait d’évacuer.
Le lieutenant était à l’extrémité droite de sa ligne, à qui il venait de faire dessiner un crochet défensif face à des bruits suspects et exécuter quelques feux. En avant des tirailleurs avec son cycliste, il essayait de percer le mystère du brouillard, de sorte que, le premier, il vit la silhouette indécise d’un officier allemand qui cherchait à s'orienter. Saisissant le mousqueton de son cycliste il abat cet ennemi à bout portant. Les chants redoublent. Chez nous, on tire aussi vite que possible, bien que nos réservistes se servent mal, pour la plupart, du mécanisme de répétition. Une ligne feldgrau sort du brouillard devant la droite de la 8° compagnie, qu’elle submerge, sans que la gauche s’en aperçoive. Ces Allemands, c'est le IIIe bataillon du 7€ grenadiers, une troupe
superbe, portant le casque orné de l’aigle d’or de Prusse.
Ils marchent au pas, marquant un pas sur quatre ; ils chantent à tue-tête des cantiques et tirent sans arrêt, le fusil sous le bras, couvrant le sol devant eux d’une nappe de fer.
Visbecq est tombé, atteint d’une balle à la hanche. Au passage, un soldat allemand a tiré un coup de fusil à bout portant à cet officier blessé, et la charge est passée, s’estompant tout de suite dans le brouillard, laissant à leur poste de combat les deux sections françaises de gauche déployées, lesquelles de leur côté, occupées à tirer, n'avaient rien vu, ni rien entendu. Les débris de la 8° compagnie vont donc rester là, enveloppées d’ennemis, sous le commandement du sous-lieutenant ; on n’entendra plus parler de cette unité.
Le colonel Chabrol, commandant la 15° brigade, pousse en avant tout le 130°. — Après le départ de la compagnie Visbecq (8°), les balles n’avaient pas tardé à pleuvoir dru sur la route, où les trois autres compagnies du bataillon Fadat (2°) du 1306, attendaient, couchées
dans les fossés. Le colonel Chabrol, commandant la 15€ bri-
gade était parti en avant, vers le nord-est, voir ce que devenait le bataillon de Busserolle. De son côté, le colonel Laffargue, commandant le 1306, revenait avec le capitaine
de La Chesnelière, n’ayant rien vu, mais en ayant assez entendu pour être persuadé que l’ennemi avait de grandes
forces à proximité.
La compagnie Thannberger (7€), qui est en tête, a déployée, pour parer à une surprise et le cepitaine de La
Chesnelière est envoyé vers le colonel Chabrol pour lui
dire que l’ennemi est là et lui demander des instructions.
Le colonel Chabrot est impatient de ne rien savoir et d’être ainsi immobilisé à la sortie de Virton : « Dites donc au colonel Laffargue, répond-il, que l’ennemi ne peut pas être en forces. Qw’il pousse ferme sur Étalle. » Puis il revient sur la route, où il trouve la compagnie Thannberger déployée, les hommes tirant déjà dans le brouillard où l’on entendait les Allemands s’interpeller.
À cette minute, arrivait vers lui le capitaine. Tosrdne de l’état-major de la 8 division. De la part du général de Lartigue, demeuré aux dernières maisons de Virton et inquiet de n’avoir rien reçu depuis le billet de 6 h. 5, il venait demander au colonel Chabrol s’il avait besoin d’être appuyé et dans quelles conditions. Il lui rappelait aussi qu'il était urgent de marcher et de prendre pied sur le plateau, la division n’était pas du tout en mesure, embouteillée dans la vallée du Ton, de remplir la mission qui était la sienne, de couvrir le flanc droit de la 4e armée.
Des centaines de balles passaient dans le brouillard avec des frôlements de soie. Le capitaine, en quittant le commandant de la 15€ brigade ne put s’empêcher de lui faire remarquer qu’il s’exposait peut-être trop, sur la ligne des tirailleurs.
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« Oh! ce n’est rien, répond le colonel. Quand les balles sifflent comme cela, c’est qu’elles passent trop haut. Les Allemands ne sont sans doute pas très nombreux, mais ils sont durs ; ils tiennent bien. Je fais faire un mouvement à droite par une compagnie; je pense que cela suffira pour faire tomber la résistance, et je ne crois pas avoir besoin de renfort. »
6 h. 45. Venant de l’ouest, quelques blessés légers arrivent sur la route, puis quelques hommes valides, sans gradés. Ils appartiennent au 115€. Ils étaient à Bellevue. Ils ont été attaqués à courte distance et l’un d’eux a reçu un coup de baïonnette dans le ventre. On a repoussé l’ennemi, puis on est parti, parce qu'on n'avait plus de cartouches.
- Ces hommes se sont égarés dans le brouillard ; ils ne savent pas où est leur compagnie, mais les Allemands avancent de ce côté, très nombreux...
Le commandant de la 15° brigade envoie directement au commandant Fadat l’ordre de porter son bataillon en direction de Robelmont, pour étayer la gauche du bataillon de Busserolle, puis, hélant son ordonnance, il monte à cheval, et au pas, sous une pluie de balles, il va vers l’ouest, à travers champs. |
Le commandant Fadat était justement allé de ce côté, lui aussi, avec le capitaine Thannberger, commandant la 5e compagnie et ses agents de liaison. Il envoie tout de suite le capitaine Thannberger chercher les trois compagnies disponibles, et étalant sur le sol sa carte au 200/000€, il se met en devoir de déterminer à la boussole la direction de Robelmont.
Il n’a pas le temps d’achever cette opération; une balle l’atteint si grièvement qu’il tombe et ne tarde pas à perdre connaissance. Il avait pu cependant faire prévenir le capitaine Thannberger d’avoir à prendre le commandement du bataillon, et de marcher sur Robelmont en colonne double ouverte.
En même temps que le colonel Laffargue, commandant le 1302, était averti par le capitaine Thannberger que le colonel commandant la brigade venait d’engager le
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bataillon Fadat, il était rejoint par le capitaine de La Ghesnelière qui lui portait l’ordre du même colonel Chabrol de ne pas se laisser arrêter et de « pousser sur Etalle ».
— «Oh! mais, répond l’ardent officier, dans ces condiions, nous ne demandons qu'à y aller, tête baissée. Dites que je marche à fond, sans m'arrêter!….. »
Le bataillon Boureaux (3€) était là, en colonne be à cheval sur la route, achevant tranquillement la distribution des cartouches. Ordre lui est donné de se porter en avant et de pousser ferme.
La compagnie de Goer (9) à l’ouest de la route, la compagnie Larère (10€) à l’est, déploient chacune deux sections; les deux autres sections suivront à distance de vue, c’est-à-dire à une quinzaine de mètres... La fusillade est intense et en grêle serrée, les balles font voler les pierres des murs. Du brouillard sort une voiture de munitions sur laquelle est le sous-lieutenant Visbecq, sanglant. Il est pâle, mais il a le sourire. IL a laissé des affections à la 9° compagnie; on l’entoure; il serre des mains : « Prenez garde, dit-il au capitaine de Goer, les Allemands sont nombreux et ils avancent. Îls ne sont pas loin ».
On va le voir, puisqu'on marche. Le capitaine de Goer s’est précipité vers sa compagnie : « Voyez comme ces c.….-là ont arrangé votre lieutenant! s’écrie-t-1. Vengeons-le! En avant! À la baionnette!…. »
Mais bientôt une nappe de balles clouait sur Fr les 9€ et 10€ compagnies et les décimait. Le capitaine de Goer (9) est tombé, mortellement frappé d’une balle à la tête. Le sous-lieutenant Girard (9) est tombé à côté de lui, mort aussi. Le sous-lieutenant Relie (10€) est grièvement blessé. Les compagnies de deuxième ligne sont éprouvées et se déploient; le capitaine Wurtz (120) a la poitrine traversée.
Les sections de mitrailleuses du EME se sont por-
tées en avant et ont pris position : la section de Pontbriand (1re) à l’ouest de la route, la section de Sagazan (2°) à
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l’est, la section Dufour (32) sur la route. C'est sur la ligne même des tirailleurs qu’elles prennent part à la lutte.
Mort des colonels Laffargue et Chabrol. — Le 130° refoulé sur Virton. — A ce moment, le 130e avait perdu son colonel. A peine le colonel Laffargue avaitil donné au bataillon Boureaux (3°) l’ordre de s’engager qu'il était tombé, mortellement frappé d’une balle à la tête. Et pour que le sacrifice soit complet, à la même minute, la malheureuse 152 brigade perdait aussi son chef.
Le colonel Chabrol s'était arrêté à 300 mètres de la
route, dans un plant de choux, et la jumelle à la main, il essayait de percer le mystère du brouillard qui ondulait maintenant comme une mer floconneuse, ouvrant de temps en temps des éclaircies qui laissaient voir à 80 mètres. Sur ce fond laiteux, la robe de son cheval faisait une tache blanche. Une balle vint frapper l’animal qui s’abattit, tué raide.
Les trois compagnies du bataillon Fadat (2°) du 130 arrivaient, conduites par le capitaine Thannberger. Sous une pluie de projectiles, le soldat Favier, de la 6° compagnie, aide le colonel à se dégager, et lui, aussitôt debout, enlève son sabre de la selle de son cheval, puis continue d'avancer, à pied, poussant en avant le bataillon Fadat. Quelques pas plus loin, il tombait, la face contre terre : une balle l’avait atteint en plein cœur.
Il était environ 7 h. 30. L’offensive allemande se développait. Le général von Below, pour briser au plus vite une résistance qui l’étonnait, avait fait avancer, au grand trot, toute sa brigade d’artillerie, que le général-major Müller avait déployée sur le plateau, cevant la lisière sud du bois de Virton, à cheval sur la route d’Étalle. A l’ouest de cette route étaient 2 groupes du 5° régiment d’artillerie ; 36 canons de 77MM, répartis face à Robelmont, à Houdrigny et à la région ouest de Virton; à l’est de la route, le groupe d’obusiers de 105mm et les 2 batteries restantes de 77mm du 412 régiment d’artillerie, dont une batterie
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avait été détachée avec le 58e : 18 obusiers et 12 canons de 77MM prêts à agir face à Virton.
De la hauteur, on distinguait par instants la profonde dépression de terrain où était tapie la petite ville qui disparaissait tout entière dans la vallée. On voyait surtout des groupes épars de tirailleurs couchés dans les sillons et des unités s’engageant sur le plateau en formations denses.
Tandis que les deux balais du 7€ grenadiers, appuyés à gauche par un bataillon du 154€, avançaient soutenus par de nombreuses mitrailleuses, obusiers et canons ouvrirent un feu violent sur nos compagnies qui, surprises et décimées, se disloquèrent sous la rafale et, chacune pour leur compte, s’abritèrent comme elles purent.
Le bataillon Fadat (2e), du 130€, a subi, en très peu de temps, des pertes sensibles. Le capitaine Thannberger, qui commandait ce bataillon, est tombé mortellement atteint, et à côté de lui, le capitaine Le Faon, commandant la 5€ compagnie; le lieutenant Pacoule, qui avait pris le commandement de la 7€, est grièvement blessé. Il
ne reste que trois officiers valides. Les compagnies, qui
se sont déployées un peu en désordre, sont désunies et
tourbillonnent. Quelques escouades se terrent ; l’ensemble
lâche pied et reflue vers Virton.
Les sections de mitrailleuses sont décimées; les lieutenants de Pontbriand et de Sagazan sont tués; trois machines sur six sont détruites. Le lieutenant Dufour les groupe et continue de tirer à toute vitesse, tenant l’ennemi en respect. Les débris des bataillons de Busserolle et Fadat se sont accrochés à un bois de sapins, à gauche de la route, à 500 mètres des premières maisons de Virton. Le lieutenant Dufour avait pris position sur la route, à leur hauteur, quand les capitaines Jourdain et Paillot lui donnent l’ordre de se porter plus à droite pour protéger le poste de commandement du général de division qui est toujours là, au milieu des balles.
Effectivement, l’ennemi avance de ce côté et les prôjec- |
tiles pleuvent. Les mitraïlleurs ne peuvent tirer qu’abrités
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dans le fossé de la route, heureusement très profond, et ils le font à toute vitesse, sans montrer leur tête.
Le bataillon Boureaux (3°) est décimé. Ses deux compagnies de première ligne, qui ont perdu en un instant la moitié de leur effectif et presque tous leurs cadres, ont dû s'arrêter, clouées sur place par les mitrailleuses. Les compagnies Géhin (11e) et Würtz (12°) se sont portées d’un bond à hauteur de ces débris et, sous une effroyable rafale de balles et d’obus, une ligne de feu s’est constituée, dont les gradés survivants se sont partagé le commandement.
L’enthousiasme est magnifique chez ces braves gens dont la plupart sont des réservistes d’âge mûr, des pères de famille. Blessé aux deux cuisses et incapable de se tenir debout, le sergent Hamon se fait asseoir face à l’ennemi, derrière le centre de sa demi-section et, en bourrant sa pipe, 1l fait exécuter des feux par salve comme sur le terrain d'exercice. Le sergent-major Lamard, un tireur de concours, ajuste soigneusement les silhouettes casquées qui se lèvent et, comme au tir à la cible, annonce à haute voix le point où a frappé sa balle. Le sous-lieutenant Chabrun (11€) a le genou fracassé. Le capitaine Géhin (11€), atteint grièvement à la hanche par un gros éclat d’obus, tombe; le soldat Rézé se précipite et, sans écouter ses protestations, l'emporte sous la rafale. Le sous-lieutenant Dubourg commandera la 11€, jusqu’à ce qu'il soit grièvement blessé, lui aussi. Le commandant Boureaux est tombé, frappé d’une balle à l’épaule.
Après une heure de cette lutte acharnée, 1l n’y a plus d'officiers et les rangs sont très éclaircis; des groupes perdus des bataillons de Busserolle (1er) et Fadat (2°), du 1308, et aussi du 115€, sont venus s’y intercaler; les
‘munitions se font rares.
Les explosions d’obus de gros calibre occasionnent un moment une panique que l'attitude énergique de quelques braves suffit pour enrayer. Le soldat Boutry, cycliste du colonel Fropo, commandant le 124€, s’est mis en travers