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sans s’apercevoir que des camarades tombent, on court ‘dans la campagne nue, vers un ennemi que personne n’a vu... |
Les Allemands n’ont pas attendu le choc; ils ont abandonné les tranchées de la cote 295, remplies de cadavres, et se sont repliés vers les bois. C’est une déception pour les nôtres qui, essoufflés par une course de plus d’un kilomètre, s'arrêtent à contempler les tranchées conquises, tranchées pour tireurs assis, très soignées, revêtues de gazon, pourvues d’épaisses plaques métalliques percées de créneaux.
Mais les Allemands se sont blottis dans une autre ligne de tranchées, 500 mètres plus loin, et déjà les mitrailleuses crépitent, fauchant les groupes désorganisés, qui ont perdu leurs chefs et cherchent à s’orienter. Les pertes sont tout de suite graves. Pas d’abri... La masse reflue. L’élan est brisé. L’assaut, conduit de trop loin, est manqué. Aïdé des quelques officiers et des quelques sous-officiers survi-
vants, le commandant Chardoiïllet rallie ces hommes et,
sous la pluie des projectiles, les ramène à leur point de départ. |
Il était 19 k. 30 quand le mouvement, se développant ainsi de proche en proche, se déclencha au 4172. Dans ce régiment, nous l’avons dit, l’arrêt, nécessité par la puissance exceptionnelle du feu, n’était considéré par tous, officiers et soldats, que comme momentané. Et on attendait l’ordre de se porter en avant, maintenant qu'avec le soir, le tir de l’ennemi avait à peu près cessé. Or, à 19h. 30, à gauche, on voit notre ligne reculer et des éléments se retirer du combat. La section de l’adjudant chef Guérin (3€), extrême gauche du bataillon Treillard, recule avec les unités du 87e et du 91e auxquelles elle est mélangée. La section du sous-lieutenant Dumée (3e) hésite. Un bruit se répand : « Les Allemands montent à gauche, et les nôtres
s’en vont. » Il n’en faut pas davantage, avec la fatigue
d’une journée d’énervement, pour faire d’un brave un lâche et transformer l’enthousiasme en panique. Mais il suffit aussi d’un homme pour enrayer la peur. Le jeune
à APE ru L
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lieutenant Civrays (32), dont la section est à côté de la section Dumée, s’est levé d’un bond. Il interpelle vigoureusement la section voisine, à qui il ordonne de se porter en avant. À la sienne, il commande avec calme des feux par salves, rasant la crête... Ces salves n'auront, sans doute, aucun effet utile sur l'ennemi que l’on ne voit pas dans le demi-jour qui s’assombrit très vite, mais leur brutal déchirement produit aux nôtres l’effet d’un puissant cordial. Comme ailleurs, tout à l’heure, le cri : « En arrière ! » le cri « En avant ! » poussé par le lieutenant Civrays, à l’adresse de la section Dumée, s’est transmis automatiquement de bouche en bouche. Le capitaine Collin (1re) l’a répété comme tout le monde, et le sabre à la main, 1l est devant les sections de première ligne. Le commandant Treillard le répète aussi et fait sonner la charge par le clairon Henry qui est près de lui, le bras troué d’une balle. Il a saisi le fusil d’un mort, et courant devant la section de l’adjudant Tusseau, de la compagnie Collin (1{re), il conduit l’assaut du 1€ bataillon.
A leur tour, les clairons du bataillon Blanc (3°) sonnent la charge, puis ceux du bataillon Mercadier (2€). Les baïonnettes étincellent. On court. Les officiers, très clairsemés, ne réussissent pas partout à se tenir devant leurs unités. Aucun commandement n’est écouté; tout le monde hurle; c’est un élan endiablé. On n’entend pas non plus les balles, qui ont recommencé à siffler et à claquer partout, et bien que tirées un peu haut, font des victimes.
Le colonel Jullien, ne sachant pas d’où est venu l’ordre de partir à l’assaut, ne songe aucunement à enrayer le mouvement. Ce n’est pas lui qui l’a préparé, mais il estime qu'il aurait tort de ne pas profiter d’un état d'âme général auquel la victoire, d'ordinaire, résiste peu. Le sabre à la main, il s’est porté en avant avec le drapeau, dont la pique et les franges d’or reflètent les dernières lueurs du jour. La musique est avec lui, et des cuivres jaillit la Warseillaise. On chante aussi, à tue-tête, sur la ligne, et voici comment :
« Nous sortons de nos trous de tirailleurs, écrit le lieu-
tenant Civrays, de la 3€ compagnie (1), dans ses souvenirs manuscrits, écrits au jour le jour. Hénaux (sergent, chef de sa 17e demi-section) m’encadre à droite; Térouanne (sergent, chef de demi-section à la section Tusseau, de la compagnie Collin [4re]), m’encadre à gauche. Hénaux avait deux balles dans le bras. Il crie : « Ah ! les salauds ! Je ne «peux plus porter mon fusil, mais ça ne fait rien : Je ne vous « lâche pas, mon lieutenant ! » Nous marchons d’abord sous une grêle de balles. Térouanne est touché à son tour au bras et lâche son fusil, mais me suit toujours. Il est électrisé. J’entonne le Chant du Départ. Nous gagnons du terrain. Le feu des Allemands cesse. Térouanne me dit : « Mon lieutenant, j'en ai trois ; je suis bien ! » Au Chant du Départ, tout le monde s’est rallié à moi. Nous sommes au pas. Il y a 200 hommes derrière moi. Je veux entonner la Marseillaise. Je ne sais pas commencer. Térouanne entonne; c’est un ton trop haut. J’entonne à mon tour et, cette fois, les 200 hommes chantent avec moi. Un Cyrard du 87e se présente correctement à moi, me salue et à très haute voix, me dit son nom. Je réponds : « Lieutenant « Civrays!» Avec émotion, nous nous serrons la main. Jamais je n’oublierai ce brave petit Cyrard. Nous dévalons le * TAVIN... »
Ce ravin, l’énorme et profonde dépression qui descend sur la Patte d’Oie, tout le monde ne le franchira pas. A droite de Civrays, le capitaine Collin conduisait 300 ou 400 hommes de sa compagnie (Îre) et d’autres, de divers régiments. Or, la partie du ravin où il descendit était prise d’enfilade, de la direction de Robelmont, par des mitrailleuses et par des canons. L’épreuve est trop forte. La première vague, décimée, hésite et tourbillonne; les renforts y butent. Le désordre devient effroyable dans ce fond, les pertes aussi, de sorte que le capitaine Collin, pour éviter une panique, donne l’ordre de retourner sur les positons d’où l’on est parti. Aussi bien, si l'assaut échoue, on aura besoin, tout à l’heure, d’un repli solidement tenu.
(*) Tué à Arvillers, le 2 novembre 1914.
SAN VTT HIER
Toute une compagnie du bataillon Blanc (3°) s’est arrêtée aussi, avant même d’avoir subi des pertes : la compagnie Roy (11€). Sachant son chef de bataillon hors de combat, et se rendant compte tout de suite que c’est un mouvement irréfléchi qui précipite en avant, vers l’inconnu, des unités fatiguées, éprouvées et mélangées, le capitaine a arrêté ses quatre sections et les éléments du 87e dont 1l disposait. Il leur a fait prendre position sur la crête 270, prêt à recueillir, le cas échéant, les troupes engagées.
Pour la masse, la course folle a continué, sans pertes désormais, car le feu des Allemands a subitement cessé. Dans quelle direction marche-t-on? Nul ne le sait au juste, et maintenant que l’obseurité a envahi la campagne, on ne sait même pas où l’on est. On est parti face au nord, vers Robelmont. Des troupes du 2€ corps, allant vers l’est, ont barré cette direction. Les deux mouvements se combinent et on va généralement vers le nord-est. On va, et après avoir parcouru, les uns 800 mètres, les autres 1.500, on finit par trouver des tranchées remplies de cadavres. Presque partout, les Allemands ont disparu. Devant la compagnie Morel (8€), on en a vu quelques-uns, mais c’étaient des retardataires, et ils s’enfuirent si précipitamment que le sergent Lefèvre qui courait, loin devant ses hommes, dut lancer son fusil pour en blesser un.
Tout à coup, les clairons répètent les sonneries Cessez le feu et Halte-là ! D'où est parti le signal? IT a été impossible de le déterminer. Tout le monde a répété. Personne n’a reçu d'ordres. Personne n’en a donné. D’aucuns ont entendu, parmi les autres, des sonneries dont les finales traînaient un peu, et il est fort possible que le signal soit venu de l’ennemi. Ruse de guerre que l’on sut plus tard lui être familière quand il s’agissait de dénouer une situation difficile.
Ici, elle réussit pleinement. Les chants cessèrent. En plein élan, l’assaut qui dépassait les tranchées de première ligne de l’ennemi, s’arrêta net. Dans l’obscurité qui gran-
dissait, comme un soir de grandes manœuvres, après une
journée bien remplie, on se cherchait, on s'appelait. La corne du colonel Jullien, les sifflets des commandants de compagnie dominaient les rumeurs. On se regroupait….
Quelques éléments qui avaient poussé trop loin en avant des autres, et jusqu’à une centaine de mètres de la nouvelle ligne de défense allemande, furent accueillis par des feux extrêmement violents, qui les décimèrent. Ils durent se coucher, pour attendre la fin des rafales, puis, en rampant, ils se replièrent. Sur ce plateau dénudé, le désordre était à son comble et si l’ennemi avait été en état d’en profiter, toutes les troupes qui étaient là auraient été irrémédiablement balayées. Mais les Allemands terrorisés n’eurent aucune réaction; ils demeurèrent tapis dans leurs tranchées; leur artillerie elle-même s’était tue.
Pour orienter ses unités, le colonel Jullien fit sonner le Refrain du régiment et le Rassemblement, et allumer de grands feux de javelles. Le 117€ étant hors d'état de fournir un nouvel effort, il avait décidé de le replier sur Harnoncourt, pour l’y reconstituer.
Le capitaine Collin avait déjà groupé autour de lui la plus grande partie de sa ‘17e compagnie. Le lieutenant Civrays en avait fait une d’éléments des trois autres compagnies du bataillon Treillard. Avec ces deux compagnies, le capitaine Collin reçut l’ordre de tenir ferme, jusqu’à nouvel ordre,- sur le plateau, pour permettre au régiment de s’écouler sur Harnoncourt.
Le détachement Collin n’est pas seul. À sa gauche, le commandant Chardoillet, qui n’a reçu aucun ordre, est resté sur le plateau, Jui aussi, avec les débris du 3€ bataillon du 87€. Il dresse un bivouac.
Une ligne de tirailleurs se forme, face à l’est et au nordest, et derrière, les hommes, épuisés, font un repas de vivres de réserve, ou dorment. Garde sinistre. Le calme de cette nuit claire et constellée d’étoiles est troublé par les râles des mourants et par les appels déchirants des blessés restés entre les deux lignes. De temps en temps un coup de fusil, longuement répercuté par les bois : c’est .
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un blessé qui cherche à attirer l’attention. ou un patrouilleur allemand qui met fin à une agonie. Des feux jaunes percent l'obscurité, dans le lointain : ce sont les Allemands qui jalonnent leur ligne.
A minuit, des bruits de pas. Le capitaine Collin alerte ses tirailleurs qui, la baïonnette au canon, se lèveront quand l'ennemi paraîtra, exécuteront un feu de salve, au commandement du capitaine, puis se lanceront à l'assaut. Tout cela s'exécute dans le plus grand ordre. Ces éléments de dix compagnies sont dans la main de leurs nouveaux chefs et attentifs. L’ennemi est là... Un commandement bref : une salve déchire l’air et, au grand pas de course, les Allemands disparaissent.
A 2 heures du matin, un guide envoyé par le colonel Jullien venait se mettre à la disposition du capitaine Collin, pour le conduire à Harnoncourt. À la même heure, le commandant Chardoillet, du 87€, recevait du colonel Rauscher l’ordre de rallier son régiment à Sommethonne.
En somme, le magnifique assaut du 22 août au soir avait présenté tous les caractères d’un acte collectif spontané. Il était l'effet d’une instruction solide inculquée aux réflexes par le règlement de 1902 qui imposait jusqu’au dernier soldat du rang un esprit d’offensive à outrance et la volonté ferme d’aborder l’ennemi. Ces troupes, au feu . depuis le matin, dans des conditions difficiles et très éprouvées, en étaient imprégnées. Il ne produisit pas les résultats qu’on aurait pu en attendre, parce qu'il n’avait été ni préparé, ni dirigé, ni appuyé, et qu’une ruse de l’ennemi parvint à l’arrêter en plein succès. Les Allemands n’en avaient pas moins évacué toutes leurs tranchées de première ligne et si, à gauche et au centre, ils avaient conservé leur deuxième ligne de défense, ils s’y tenaient terrés, ne songeant qu’à y défendre leur vie ou à s’enfuir. Quant à leur droite, elle avait reflué en toute hâte dans les bois où la consternation et le désordre étaient grands. [/’ascendant moral était du côté français.
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