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CHAPITRE m

Près de nos alliés

Angleterre.

I. — Prières nationales. — Le 3 janvier i9i5, premier dimanche de l'année, avaient lieu, dans tout le Royaume-Uni et ses colonies, les prières publiques ordonnées par Sa Majesté George V à tous ses sujets de tout culte.

En France, partout où se trouvaient nos alliés, nous nous fîmes un devoir de joindre nos prières à leurs (( humbles supplications ».

Ces prières furent particulièrement solennelles à Boulogne, où toutes les autorités se réunirent à Notre- Dame. Au nom de Mgr l'évêque d'Arras, et avec l'approbation spéciale de Son Eminence le cardinal-archevêque de Westminster, M. le vicaire général Rambur© expliqua les raisons générales et les raisons spéciales de la cérémonie.

Comme raisons générales, en rapprochant l'hommage du roi d'Angleterre du tribut des rois d'Orient,

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en ce jour de l'Epiphanie, il commenta l'acte de foi, symbolisé par V encens, envers le Dieu protecteur de toute justice; l'acte de charité, symbolisé par l'or, envers les blessés et les réfugiés belges; l'acte de pénitence, symbolisé par la myrrhe, qui accepte d'avance les tristesses et les deuils de la guerre.

L'orateur exposa ensuite les raisons spéciales qui relient l'Angleterre au culte de Notre-Dame de Boulogne :

(( Le cardinal Bourne, qui fut lui-même dans son enfance un privilégié de Notre-Dame et qui a montré dans les circonstances les plus solennelles la reconnaissance de son cœur, me l'écrivait en ces termes touchants : « Son Eminence espère que Notre-Dame de Boulogne voudra bien se rappeler qu'autrefois les rois d'Angleterre et le peuple anglais venaient lui rendre hommage, et par son intercession les armées alliées mettront bientôt les ennemis hors de France. »

Oui, catholiques d'Angleterre et d'Irlande, — si de notre côté nous n'avons pas oublié que saint Patrick fut sans doute notre concitoyen, avant de devenir votre apôtre; — si nous savons qu'il s'est fait de part et d'autre un touchant échange d'apostolat, à l'origine de notre commun appel au catholicisme, — vous, de votre côté, avez été fidèles à ce culte de Notre-Dame de Boulogne, dont l'image figure encore dans les armes de la ville écossaise de Leith. Vos ancêtres sont venus* ici, par Wissant, si nombreux en pèlerinage qu'il a fallu des hôpitaux spéciaux pour les recevoir; vos chefs, vos princes, cinq de vos rois, sans compter deux Stuarts, y ont apporté l'hommage de leurs dons pour le trésor de Notre-Dame. C'est au Concile de Boulogne, en présence du futur pape Clément IV, que saint Louis, choisi comme arbitre, a rétabli l'union entre la couronne et la noblesse d'Angleterre; c'est dans l'ancienne église de Notre- Dame que Henri VIII et François P^, après l'entrevue du camp du Drap d'Or, se sont donné le baiser de paix et de réconciliation. Et depuis lors, vos pieux pèlerinages, les grands exemples de votre colonie catholique, n'ont-ils pas

mérité à votre patrie, de la part de Marie, Notre-Dame des Armées et des Victoires, la même protection qu'à nous-mêmes ?

O patronne spéciale de notre ville, étendez donc votre protection sur tous ces soldats, qu'ils viennent d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse, ou de l'Inde, ou du Canada, ou de l'Australie; étendez-la sur leurs chefs, que je salue avec respect; étendez-la sur leur roi : Domtne, salviim fac regem,. et exaudi nos in die qua invocaveriinus te. »

2. Visite des cardinaux. — Les catholiques sont relativement assez nombreux dans l'armée anglaise; l'excellente organisation de l'aumônerie a contribué largement à favoriser les enrôlements des catholiques, quand ils étaient volontaires. Aussi S. E. le cardinal Bourne, archevêque de Westminster, primat d'Angleterre, a-t-il considéré comme un devoir de venir les visiter « sur le front )).

Son Eminence a débarqué du bateau de Folkestone, accompagnée d'un de ses secrétaires.

L'aumônier en chef des catholiques anglais, Mgr Keating, ainsi que l 'état-major anglais, se trouvaient sur le quai de la Gare maritime, pour recevoir le prélat à son arrivée, et lui présenter les hommages respectueux de l'armée britannique.

Son Eminence, après s'être entretenue* quelques instants avec les généraux anglais, se rendit à l'hôtel Dervaux. A 3 heures, M. le vicaire général Rambure, au nom de Mgr l'évêque d'Arras retenu dans sa ville épiscopale^ toujours bombardée, est venu saluer Son Eminence et lui offrir les hommages du clergé français. M. le vicaire général était accompagné de Mgr l'archiprêtre, ainsi que de MM. les doyens et curés de la ville.

A 3 heures. Son Eminence se rendait -ii la cathédrale^ pour mettre sous la protection de Notre-Dame, — en-

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vers qui, on le sait, Elle a une particulière dévotion, — la mission de charité qu'Elle venait remplir dans notre région.

Puis Elle alla dans les hôpitaux anglais visiter et consoler les blessés. Le soir, Son Eminence se rendit au Club, organisé sur la paroisse Saint-Nicolas, où se réunissent les soldats catholiques anglais.

Le lendemain, Son Eminence gagnait Saint-Omer, où Elle reçut aussi les hommages du clergé de la ville; de là. Elle se rendit au front et prit ensuite directement le chemin du Havre.

Plus récemment, le cardinal-archevêque de Québec, revenant de Rome, rendit aussi visite, sur le front, aux vaillantes troupes canadiennes; au passage. Son Eminence vint saluer Mgr l'évêque d'Arras.

3. Organisation de Vaumônerie catholique et du service religieux dans le diocèse (i). — Les troupes catholiques de l'armée anglaise se composent, en grande majorité, d'Irlandais, d'Ecossais, et de soldats originaires des comtés du nord de l'Angleterre.

L'aumônier-chef, pour les troupes envoyées en France, est Mgr Keating; sur le front, chaque ambulance a un aumônier spécial; de plus, il y a un aumônier par brigade et même un aumônier par régiment catholique en majorité; à l'arrière, les groupes d'ambulance auxiliaire, les camps de repos et d'entraînement ont des aumôniers assignés, qui assurent les offices et la réception des sacrements avant le retour au front.

Les soldats catholiques sont reconnus par les let-

(1) D'après les notes dues à l'obligeance du P. Grobel, aumônier de Boulogne.

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très R. C. (romain catholique) sur la plaque d'identité; cette indication, en cas de blessure, est reprise sur le registre d'hôpital et la fiche du lit; elle facilite l'appel immédiat de l'aumônier.

Sur le front, pour les hommes au repos, il y a chaque dimanche une messe obligatoire, qu'on appelle : « parade service ». Elle est dite, soit dans les camps, comme à Etaples, soit dans les églises paroissiales, afin d'affirmer l'unité de la fol catholique (i); les soldats y prient, d'ui^e façon édifiante, avec leur livre de messe ou leur chapelet; leurs chants sont pieux et harmonieux.

Pendant le temps de repos, les aumôniers visitent les cantonnements, entendent les confessions, et réunissent les soldats pour le chapelet. Avant de repartir dans les tranchées, ils donnent aux hommes l'absolution générale et la sainte communion.

Afin de témoigner sa satisfaction pour les services rendus par l'aumônerie catholique, le maréchal French a cité à l'ordre du jour de l'armée anglaise les trois aumôniers catholiques : Mgr Keating, le P. Rawlinson, son secrétaire, et le P. Grobel, aumônier de Boulogne.

4. Cercles militaires. — C'est la première fois que les catholiques ont organisé des œuvres militaires à l'étranger. Le P. Grobel fît un appel, par le Tablet, aux catho-

(1) Rappelons les beaux pèlerinages que, par centaines, les Anglais et les Irlandais ont faits, sous la direction de leur aumônier divisionnaire, au sanctuaire de Notre-Dame de Consolation, au Beau-Marais de Calais. — La Saint-Patrick a été narticulièreraent solennisée sur le front et dans les cantonnements, par des offices célébrés à l'église. — A mesure que le front anglais s'étend, MM. les aumôniers veulent bien rendre service aux paroisses dont le pasteur est mobilisé. A tous, grand merci.

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liques anglais. Les Dames de la Catholic Womens League vinrent installer à Boulogne un magnifique cercle, au camp de Malborough. Plus tard, elles en installèrent un second à Camiers. Ces cercles comprennent une chapelle et des salles pour des repas légers, des récréations, avec facilité pour la correspondance. Les dames volontaires viennent à leurs frais pour trois mois, et servent les soldats.

Enfin, à Boulogne, sur la paroisse de Saint-Nicolas, le P. Grobel, avec l'appui du clergé local, a pu établir, rue de la Lampe, un autre cercle, avec chapelle et salles diverses. Cette dernière oeuvre, soutenue par lady Philippa Stewart et quelques donateurs et donatrices, donne les meilleurs résultats pour les soldats cantonnés à Boulogne ou de passage.

5. Ambulances. — Sur tout le littoral, les Anglais ont installé leurs ambulances, — grâce à la très grande générosité de personnages éminents, fondateurs et bienfaiteurs, — avec tout le confort, la sollicitude technique et la maternelle délicatesse que méritent leurs vaillants soldats. Toutes les facilités sont données pour assurer le service religieux et faire respecter la liberté de conscience : il est formellement interdit d'instituer des services protestants, dans la salle où il se trouve un blessé catholique.

Lorsque Mgr l'évêque se rendit à Calais, Sa Grandeur visita l'hôpital anglais du Casino (i). Elle y fut reçue

(1) Plusieurs journaux anglais ont, dans des articles sympathiques, rendu hommage à Mgr l'évêque d'Arras : citons notamment le Catholic Times, du 17 novembre 1914 {The brave bishop of Ari'as), et le Dwnfries and Galloway Standard, du 10 mars 1915 (A Pastor from the front). — A son dernier passage à Saint-Omer, Monseigneur a été très gracieusement accueilli par le maréchal French, que Sa Grandeur a visité.

par le commandant de l'hôpital, ayant à ses côtés les aumôniers catholiques anglais, les Révérends Gabriel Ryan et Woodlock. Mgr Lobbedey parcourut les salles des blessés et des malades, et les divers services de l'établissement. Il prit un vif intérêt à des expériences de radiographie faites en sa présence.

Antérieurement, le vicaire général délégua par Monseigneur avait été reçu, à Paris-Plage, dans les hôpitaux anglais et canadien : Le Westminster' s Hospital, fondé par la duchesse de Westminster, dans le Casino de la forêt, compte 35o lits et reçoit les officiers blessés; une Société anglaise a fondé plus récemment le Baltic, au Casino de la plage, pour 200 lits. Un hôpital destiné aux Canadiens, comptant 3oo lits, a fonctionné pendant huit mois à l'hôtel du Golf; les Canadiens qui sont actuellement soignés à Wimereux ont chapelle et aumônier.

6. Conversions au catholicisme. — Bon nombre d'officiers et de soldats, depuis leur arrivée en France, ont mieux connu et apprécié le catholicisme. Un certain nombre l'ont étudié, embrassé et le pratiquent avec ferveur. — En voici un exemple :

« Dans les premiers jours d'avril 19 16, nous avons eu la conversion d'un soldat anglais.

Séjournant à B... depuis quelques semaines, il avait pris l'habitude de venir chaque soir au salut. La piété des fidèles le toucha beaucoup. La grâce l'attendait; il fut fidèle et empressé à y correspondre.

Pendant qu'on l'instruisait, il fit la connaissance de quatre de ses compatriotes, soldats comme lui, qui étaient catholiques, mais tout à fait indifférents, et qui ne remplissaient aucun de leurs devoirs religieux. Il les décida à l'accompagner et quand il eut le bonheur de faire sa première communion, il eut en même temps la joie d'amener avec lui à la sainte Table ses quatre camarades redevenus sincèrement chrétiens. »

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7. Pieuse fin d'un lord anglais. — Celait aux derniers jours de septembre 191 5, lors des violents combats livrés en Artois.

Ayant perdu contact avec l'unité anglaise à laquelle j'étais attaché à titre d'interprète, j'errais à l'aventure par une nuit pluvieuse lorsque, au petit jour, je me trouvai à proximité d'une église de campagne, encore debout parmi de nombreuses ruines. A peine en avais-je franchi le seuil que mon pied heurta dans l'obscurité une forme humaine, à genoux sur le pavé. Je m'aperçus, mais trop tard, que je venais de troubler dans sa prière un colonel de la vaillante armée anglaise. Je m'excusai de mon involontaire manquement et, lui dévoilant ma qualité de prêtre, j'ajoutai que j'étais entré pour dire la messe.

A ce mot de messe, le bon colonel se leva prestement, en me disant : « Mais on va voir ! » et, me faisant signe de le suivre, me précéda entre une double rangée de blessés, cou-» chés sur la paille, dont la nef était tristement jonchée. Une montagne de chaises fermait l'entrée du sanctuaire, formant comme une barricade qu'il fallut escalader pour accéder à la petite sacristie où eut lieu notre mutuelle présentation. Le hasard venait de réunir un vicaire de Paris, ex-infirmier militaire, et un brillant représentant de l'armée anglaise, le colonel lord Niniam, fils du marquis de Bute dont la conversion au catholicisme eut tant d'éclat à la fin du règne de Victoria, et héros lui-même du fameux roman de Disraeli, Lothair. Nous nous mîmes à fouiller les tiroirs en vue de la célébration du Saint Sacrifice. Le bon colonel avait la main si heureuse qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, il avait tout rassemblé. On l'eût pris pour un familier de céans. Quant à moi, je n'avais pas encore achevé de revêtir les ornements sacerdotaux qu'il s'offrit de me servir la messe et que soudain il me pria de l'entendre en confession et, me tendant un siège, il tomba à genoux.

Gela va sans dire, il voulait communier à la messe qu'il allait servir.

De temps en temps, dans la pauvre église encore à demi obscure, s'élevait un gémissement plaintif, auquel faisait écho la petite voix de la clochette, conduite avec une corse

rection parfaite par mon illustre acolyte, tandis que, au dehors, la clameur immense du canon faisait rage. Les pau- >Tes vitraux tremblaient.

La sainte Messe s'acheva sans autre incident noîable. Le bon colonel y communia, comme il s'était confessé, avec une foi et une ferveur telles qu'on n'en trouve que sur le champ de bataille. Celte confession et cette communion devaient être, hélas ! les dernières de sa vie.

Deux jours après, le 2 octobre 191 5, un boulet lui fendait la tête, tandis que, dans sa téméraire bravoure, il volait au secours de l'un de ses officiers, aux prises avec l'ennemi. Ainsi succombait, héroïque victime de son devoir, ce noble représentant d'une des plus illustres familles d'Ecosse, avant d'avoir atteint la quarantaine.

Dieu veuille consoler ceux qui pleurent cette mort, glorieuse, mais prématurée, son épouse et ses deux petits orphelins 1

(Croix de Paris, janvier 1916.)

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