I. — Lettres au cardinal Mercier et a M. de Brocqueville
Mgr l'évêque a envoyé en ces termes ses hommages les plus respectueux au cardinal Mercier, à l'occasion de la lettre historique du Carême i9i5 :
Arras, le 8 mars 1915.
Eminence,
Des trois EVêques qui appartiennent à la province ecclésiastique du Nord de la France, je suis le seul dont la ville épiscopale ne soit pas au pouvoir de l'ennemi. Mes relations avec >\N. S. S. de Cambrai et do Lille sont malheureusement interrompues; impossible de se voir, de se concerter pour une action commune.
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C'est donc en mon nom personnel, comme évoque parlant la langue flamande, comme évêque d'Arras, Boulogne et Saint-Omer, voisin de la Belgique, que je viens, après tant d'autres, adresser à Votre Eminence mes humbles félicitations pour la courageuse lettre pastorale qu'Elle a écrite, et Lui exprimer la peine indignée que j'ai ressentie, en apprenant les odieuses mesures dont Elle n'a pas cessé d'être l'objet, comme d'ailleurs Ses vénérés collègues les Evêques belges.
Mesures injustifiables, s'il en fut! car la douleur dont Vous avez fait entendre le cri déchirant, c'est la douleur de tout un peuple, brutalement envahi et cruellement opprimé; la doctrine que Vous avez magistralement exposée est la pure doctrine de l'Eglise; les leçons que Vous avez données avec tant de force sont les leçons mêmes de la conscience catholique.
Et si Vous avez protesté haut et ferme contre des violences systématiquement commises, quel acte était plus nécessaire ? Frédéric II disait: uJe commence par prendre, je trouverai toujours des pédants pour justifier ce que j'ai fait ». Cela est encore vrai, au xx® siècle, pour son dernier successeur; mais si "éelui-ci n'a pas compté en vain sur de complaisants panégyristes, du moins aura-t-il entendu la protestation de Votre Eminence. Votre choix a condamné la trahison, flétri le mal; elle a retenti si fort et porté si loin, qu'elle est saluée par tous les esprits clairvoyants et sincères, comme la voix même de la Vérité et de la Justice.
Ce n'est pas assez pour moi de radinirer, je dois aussi m'en faire l'écho.
Car dans ce cher diocèse d'Arras et surtout dans la ville épiscopale, on a vu se réaliser ce dont Bossuet parlait seulement par hypothèse, quand il disait : « Sans les lois de la guerre, la guerre ne serait plus qu'un brigandage inhumain, qu'une suite perpétuelle de trahisons, d'assassinats, d'abominations et de barbaries ». L'ennemi a causé, chez nous aussi, de telles ruines qu'on pleurera longtemps sur elles, avant qu'on puisse les réparer. Des violences ont été
exercées sur mon peuple; violences d'autant plus iniques qu'au lieu d'être le fait de quelques défaillances individuelles, elles ont paru si nettement préméditées et voulues que, d'un mot sévère, mais juste, on a pu les appeler des « services commandés. » Que dire de nos églises bombardées, mutilées, mises hors d'usage? Dans certaines régions de ce diocèse, comme en Belgique, il ne reste plus rien de nos sanctuaires. C'est la ruine, la dévastation, la misère, la mort.
Malgré tout, à 1 exemple du Primat de l'héroïque Belgique, nous ne perdons pas courage, parce que regardant plus haut que la terre, nous voyons en Dieu, à côté de la Justice qui décrète ou permet l'épreuve, la Miséricorde qui nous fait tirer de celle-ci de précieux fruits de salut.
Nous souhaitons qu'ils soient abondants; chacun en a le pressentiment : la guerre présente est, dans l'histoire du monde, un événement d'une gravité exceptionnelle. Elle l'est, par la puissance des forces déchaînées, l'immensité des intérêts matériels en jeu, l'importance des problèmes soulevés, et surtout par les <X)nséquences qu'elle entraînera après elle; car il y va, non seulement de quelques remaniements géographiques, de quelques changements politiques, d'hégémonies et de suprématies nouvelles, mais des fondements mêmes de la civili^sation vraiment chrétienne et de son avenir.
Je demande à Dieu que partout II fasse prévaloir la justice sur la force, les saintes et généreuses pensées de la foi sur les calculs intéressés de l'égoïsme.
Quand donc irons-nous tous, sans respect humain, vers Celui
Dont les deux bras cloués ont brisé tant de fers ?
Par Lui et à Votre école, Emi'nence, Nous apprendrons de mieux en mieux ce qu'est le patriotism,e, ce qu'est l 'endurance : Votre Lettre Pastorale, on peut le dire Sans se
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tromper, a été lue, commentée, admirée dans lo monde entier : Multi multa, omnes aliquidy nemo satis.
Daignez, Eminentissme Seigneur, agréer l'hommage de mon profond respect et de ma sincère vénération.
f Emile, évêque d'Arras.
Le cardinal Mercier, dès qu'il l'a pu, a exprimé de Rome toute sa reconnaissance à Mgr Lobbedey.
Mgr l'évêque d'Arras avait reçu antérieurement cette réponse (i) de M. de Brocqueville, ministre de la Guerre de Belgique :
Monseigneur, je remercie Votre Grandeur de son émouvant témoignage de sympathie, et je suis heureux de lui dire combien les prières de l'évêque de la Flandre française me paraissent précieuses en ce moment.
Dieu veuille préserver votre diocèse de ravages ultérieurs, nous donner à tous le courage et la force qui nous permettent d'affronter les épreuves du jour, et nous conduire à la victoire commune !
Veuillez croire. Monseigneur, à l'assurance de ma haute considération.
De Brocqueville.