‹ La guerre en ArtoisChapitre 15 sur 121 · CHAPITRE PREMIER Le Pasteur · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Le Pasteur

A toutes les époques troublées, dans toutes les invasions ennemies, on a vu les évoques de France donner au peuple chrétien le réconfort de leur présence et de leur parole, avec l'exemple de leur courage personnel; — se mettre à la tête des victimes de la guerre, pour les protéger; — courir partout où le danger menaçait davantage; — sanctifier les âmes des combattants et des blessés, en leur prodiguant les grâces dont ils sont les principaux dispensateurs, par la volonté de Dieu; — entraîner ainsi à leur suite leur clergé dans la voie du devoir, et même de l'héroïsme; — pleurer sur leurs œuvres détruites, sans jamais cesser de prêcher la Ici et la confiance.

Ces services séculaires ont valu aux évêques le nom historique de defensores civitatis, qui caractérisait leur autorité morale, appui précieux et reconnu tel de l'autorité des autres chefs.

Les Pasteurs des régions envahies en i9i4 ont suivi cet exemple; ce n'est point pour favoriser leur gloire per-

l8 LA GUERRE EN ARTOIS

sonnelle qu'ils permettent (i) de le rappeler, — en imlX)sant aux narrateurs des faits la mesure et la discrétion, — mais pour démontrer que l'Eglise catholique a été, une fois de plus, à la hauteur de la mission spéciale que les plus graves circonstances lui ont créée ou rendue.

A la fin de juillet i9i4, le Congrès eucharistique de Lourdes s'achevait dans une splendeur inoubliable; quelques Artésiens et Boulonnais y avaient 2>ris part et attendaient l'arrivée très prochaine de leur pèlerinage diocésain, quand une rumeur inquiétante se répandit parmi eux : a Monseigneur l'évêque ajourne le pèlerinage, parce que les compagnies de chemins de fer ne garantissent pas le retour! » La rumeur était exacte : la mobilisation allait commencer.

Après avoir invoqué, au nom des absents, la Vierge de Lourdes, les pèlerins revinrent en hâte. Déjà, pour la grande et la petite patrie, la prière s'élevait, ardente, unanime, dépourvue de respect humain, dans les sanctuaires et les églises combles de tout le diocèse : on y voyait, avec la foule accoutumée, des chrétiens qui reprenaient un chemin oublié, de vaillants soldats de tout grade, des mobilisés qui venaient confier à Dieu leur propre vie et le souci de leurs proches, des familles, privées de leur chef, mais énergiques au milieu même de leurs angoisses.

A Arras, c'est dans le sanctuaire de Notre-Dame des Ardents que se faisaient les supplications solennelles, sous la présidence quotidienne de Monseigneur l'évêque:

(1) Cf. Mgr TissiER, la Guerre en Champagne, p. 20. 3* éd.

LE (( DÉFENSEUR DE LA CITÉ )) lO

Sa Grandeur, après avoir couronné la Vierge noire de Moulins, se disposait à couronner prochainement notre (( Vierge blanche »! Ne convenait-il pas que tous vinssent lui demander, en échange des honneurs promis, une protection spéciale? Les paroles du Pontife, et les chants, et les Rosaires, et les communions de plus en plus abondantes, convergeaient vers ce but.

Le i5 août i9i4, au milieu d'une foule immense, eut lieu, dans la cathédrale d'Arras, un office pontifical qui devait être le dernier, — personne ne le soupçonnait; — le dimanche 23, Monseigneur vint à Boulogne, pour présider la grande procession traditionnelle, toute empreinte d'un vif esprit de foi et de pénitence; quand il voulut rentrer à Arras, le surlendemain, la circulation par voie ferrée était arrêtée; il fallut tout un concours de hautes bienveillances et de délicates complaisances pour le ramener, en moins de deux heures, dans sa ville épiscopale.

Voici une nouvelle phase de la mission de l'évêque qui commence. A la prière qui continue fidèlement, avec les encouragements et le stimulant de Ses allocutions, s'ajoute, de plus en plus, la consolation des malheureux, de ceux et de celles qui, dans les communautés et les ambulances, accueillent avec reconnaissance la visite réconfortante de Sa Grandeur.

Les Communautés, combien elles sont à Tenvi ferventes et pénitentes, sans se douter encore des menaces qui, presque partout, y feront de saintes victimes!

Les ambulances! Il a fallu les préparer en hâte : les nouvelles des journaux et des lettres commencent à parvenir difficilement et lentement dans Arras; mais l'af-

fliience des blessés, soit de Belgique, soit de la région de Bapaume, — d'où le canon se fait entendre comme en 71, — montre que '.le théâtre de la lutte devient pro- -clie; administrations publiques et organisations privées rivalisent de zèle pour ouvrir des locaux, préparer des lits et des installations sanitaires, pour y réunir, outre les infirmiers officiels, des infirmières, — avec ou sans cornette.

Monseigneur offre tout ce qui lui reste; s'il ne peut,

— on sait pourquoi, — donner son évêché avec son Petit Séminaire, il installe la Croix-Rouge dans son Grand Séminaire d'hier, l'Institut Parisis, et surtout il fonde personnellement une ambulance modèle, dans le magnifique monastère des Bénédictines du Très Saint-Sacrement, destiné à devenir demain le nouveau Grand Séminaire, transformé et adapté par la générosité du clergé et des fidèles; providentiellement, le dernier ouvrier vient de le quitter le i^^' août! Rien n'est trop beau pour les membres souffrants de Jésus-Christ.

C'est en faisant, au milieu des marques unanimes de déférence et de gratitude, la tournée de ces ambulances,

— pour y offrir des souvenirs et des douceurs toujours bien accueillis, — que Monseigneur, le 3i août, apprit de la bouche de M. Chabé, adjoint, à la porte de l'ambulance du Collège communal, la .prochaine arrivée des Allemands. Et de fait, cinq minutes après, à l'inipro- \iste, Sa Grandeur croisait, dans la rue Saint- Aubert remplie d'une foule plus curieuse qu!inquiète, les autos qui, à toute vitesse, emportaient côte à côte les autorités municipales, très digne?, et les majors allemands. L'un do ceux-ci se retourna vers Monseigneur, frappé par <on costume, et ce fut tout : déjà le cortège, — où figujait un chef qui s'était vanté de connaître l'itinéraire

aussi bien qu'un français, — se dirigeait vers l'hôpital Saint-Jean, tandis que Monseigneur allait tranquillement visiter l'ambulance Jeanne d'Arc; à l'ambulance épiscopale du Saint-Sacrement, les médecins allemands joignirent leurs félicitations à celles du corps médical français, avec une froide correction. Mais cette enquête n'était-elle pas un stimulant, pour leur a culture », en faveur de l'atroce bombardement qui, un mois après, commença à détruire ?\stémati(|uement les hôpitaux repérés, et particulièrement celui-ci?

Cependant Monseigneur conlinuait, pendant le mois de septembre r9i4, à Notre-Dame des Ardents, l'apostolat de Sa parole. Les supplications de tous ont-elles, de loin et pour quelque parcelle, contribué à préparer et à réaliser l'intervention providentielle qui a valu, au génie de nos généraux et à la vaillance de nos soldats, la victoire de la Marne ? — Dieu seul le sait : Arras a tant souffert alors de cette première souffrance, l'ignorance du présent, qui préparait l'autre, celle de l'avenir immédial et imprévu!

La victoire de la Marne ne nous fut connue d'abord que vaguement, puis par son effet stratégique : la retraite des Allemands, leur course à la mer, la guerre de positions et de tranchées sur le front de Picardie, d'Artois et de Flandre. Ce qui a fait le bonheur de la France, — on peut le dire avec une sincérité dépourvue de toute amertume, — a fait le malheur d 'Arras. Ah! si nos ennemis avaient prévu que la marche vers Paris serait ime marche régressive! Combien ils auraient, en continuant l'occupation, consolidé les avantages de leur rapide et

presque inoffensif passage! Et leur vengeance, après cette lourde faute militaire, s'est acharnée sur l'hôtel de ville devant lequel leurs sentinelles avaient accentué quelques jours le pas de parade, sur les églises où certains avaient invoqué leur vieux Dieu, sur les ambulances où Iturs blessés ont été soignés comme les nôtres.

Cette vengeance fut prompte et digne d'eux, avouonsle. Le dimanche t\ octobre i9i/i, un Salut solennel réunissait, à la cathédrale, en l'honneur de Notre-Dame du Rosaire, une foule considérable. Combien encore elle eût été plus grande, si elle avait pu prévoir que Monseigneur prononçait son dernier discours, dans cette chaire aujourd'hui incendiée! Pendant le sermon, il se fît tout à coup dans l'auditoire, toujours si attentif, une sorte de remous : on venait d'apprendre que tous les hommes mobilisables étaient invités à quitter de suite Arras et à se diriger vers le nord du département; la cérémonie dut être abrégée, et les décors de la solennité présidèrent bientôt à un désastre matériel.

Le mardi 6 octobre, le Conseil épiscopal allait se réunir quand, vers 9 h. 3/4 du matin, un fracas épouvantable se fit entendre en ville : c'était le bombardement qui commençait, et il dura trois jours, presque sans arrêt...

A la première accalmie. Monseigneur reprend, accompagné d'un vicaire général ou d'un secrétaire, ses visites consolatrices. Il les poursuivra, même dans les journées et aux heures les plus périlleuses, tout l'hiver et tout le printemps, pour aller là où il y a une âme à sauver, un blessé à consoler, une détresse à soulager; l'hôpital Saint-Jean, l'ambulance du Saint-Sacrement, sont

les lieux habituels de ses charitables courses pastorales; il est là, pour bénir les quarante victimes de l'hospice des Vieillards, et il adresse à ce sujet d'émouvantes lettres de sympathie et de félicitations à M. l'abbé de la Forest Divonne, vicaire de la paroisse Saint-Géry, et à M™^ la Supérieure Générale des Sœurs Augustines d'Arras qui, personnellement ou avec de généreux concours, ont essayé de mettre un peu d'ordre dans cet horrible désastre. En voici le texte émouvant :

Arras, le 6 novembre 101«.

Cher Monsieur le Vicaire,

Vous avez déployé un vrai courage dans rexcrclce de voire ministère, à VHospice des Vieillards, pendant tout le mois d'octobre.

Déjà, au cours du premier bombardement d'Arras, cette maison hospitalière avait reçu des soldats blessés, auxquels vos u vieux )) avaient eu l'abnégation de céder leur lit, et dont on vous avait laissé, pendant de longues semaines, le soin exclusif. Mais quand le terrible obus du vendredi 3o octobre eut couché, parmi les débris de votre hospice, quarante victimes; — quand il vous fallut à la fois relever les cadavres, panser les blessures, raffermir les courages, ramener un peu d'ordie dans cette confusion inexprimable; — quand on vous condamna surtout à donner de vos mains, aux pauvres vieilles, une sépulture précipitée, à peine décente, et qu'aucune autorité, hélas 1 ne fut conviée à honorer de sa présence, c'est alors que vous vous êtes souvenu des nobles leçons de dévouement, données naguère par vos ancêtres, aujourd'hui par vos frères (i),

(1) Deux frères de M. de La Forest ont été tués au champ d'honneur, après avoir admirablement rempli leur devoir d'officiers et avoir été cités; une autre citation vient aussi de récompenser l'humble dévouement de sa vénérable mère. C'est une famille de héros modestes! — Voir pins loin le rôle de yi. l'abbé de La Forest, à Achicourt.

sur nos champs de ba.taille; et vous avez acquis, à la reconnaissance des pauvres, un titre qu'ils n'oublieront pas. Vous n'êtes pas le seul dans le clergé d'Arras, je le sais et j'en suis fier, à avoir fait largement votre devoir dans ces circonstances tragiques. Mais votre charité a été mise à une plus rude épreuve. Et je tiens à vous exprimer mes paternelles félicitations.

Vous avez été secondé, à l'hospice des Vieillards, par les chères Sœurs Augustines, qui ont suffi à tout, dans ce désarroi universel. Deux d'entre elles n'ont-elles pas été frappées, à leur poste de charité, soit chez vous, soit à l'hôpital Saint-Jean.!^ A elles aussi je veux rendre un public hommage.

-J- Emile, évêque.

Arras, le 19 novembre 1914.

Ma très Révérende Mère,

Votre communauté a été constamment, depuis le début de la guerre, aux avant-postes du dévouement et du danger. Les Allemands se sont acharnés contre l'hôpital Saint- Jean. Une de vos plus jeunes religieuses, sœur Sainte- Suzanne, y a trouvé une mort héroïque; des enfants, des soldats, des malades sont tombés à ses côtés; toutes les salles, sans exception, sont deveiiues inhabitables. Le dt-apeau de la Croix-Rouge semble avoir servi de cible à ces barbares.

A l'hospice des Vieillards, ce fut plus tragique encore. Une seule bombe fit quarante victimes, et quand on put, le 3o octobre, pénétrer au milieu des décombres, on releva, couverte de blessures, la sœur Saint-Pierre, gisant à côté des pauvres vieilles qu'elle servait de ses mains depuis de longues années.

Vos religieuses ont suffi à tout, dans le désarroi universel, et sous la direction de leurs vaillants aumôniers, M. Vallière, M. Cornet, M. de la Forest, elles ont pansé toutes les plaies, enseveli tous les morts, consolé toutes les infortunes.

LE « DEFEi\SEUR DE LA CITE )) 2.)

Quant à vous, ma Révérende Mère, vous avez déploy-é, dans une ambulance qui m'est personnellement chère, un calme courage, une activité maîtresse d'elle-même, qui ont singulièrement facilité l'organisation de tous les services.

Veuillez agréer pour vous-môtne, et transmettre à vos chères sœurs, mes plus paternelles félicitations.

f Emile, évêque.

Mgr l'Evêque est encore là, pour entendre et absoudre le repentir d'un magistrat blessé, réfugié dans une cave de l'hôpital Saint-Jean, et qui tient, en recevant du Pasteur et du Père l'accolade du pardon, à réparer publiquement ses fautes et à le faire savoir, avant d'aller plus loin achever sa carrière, réconcilié avec Dieu.

Sa Grandeur \di aussi bénir les pieuses religieuses diss Communautés dont l'héroïsme, sanctifié par la présence de la Sainte Eucharistie près d'elles, dans les caves et les abris où la prière ne cesse pas, restera fidèle jusqu'à l'heure où l'évacuation, en fm juin i9i5, deviendra nécessaire.

Si le quartier où Monseigneur habite a été, à ce moment, relativement épargné, il tient à parcourir les autres parties de la ville, mutilées, anéanties par le bombardement et l'incendie. Quelle stupeur, mêlée d'une émotion qui tire les larmes, lorsque pour la première fois, à travers les monceaux de pierre et les ruines branlantes, il contemple dans la perspective lointaine de la rue Saint-Géry, les restes de l'hôtel de ville et le quartier circonvoisin qui ressemble, tant il est méconnaissable, à queltfue Pompéi où à quelque Messine! Quelle tristesse lorsqu'il peut' se dire: Ici et là, habitait tel ou tel ami, à

peine sauvé des ruines où Tonne peut distinguer la place exacte de son habitation! Quelle surprise lorsqu'au bout de la Petite Place, il rencontre deux capitaines d'artillerie, deux amis Lillois arrachés à leur industrie par l'appel du pays! Ils ont tenu à venir se remplir les yeux et la mémoire du tragique spectacle et, en partant, ils ont souhaité, devant Monseigneur, de pouvoir y amener leurs hommes, afin que plus tard et plus loin, ils puissent venger leurs compatriotes, dans un élan que rien ni personne ne parviendra à arrêter!

Ce ne sont pas seulement les blessures matérielles de la ville-martyre que Sa Grandeur veut contempler de près : le bombardement a fait de si lamentables, de si innocentes victimes! Par le Directeur de l'Ecole catholique de la rue des Louez-Dieu, on a appris que l'un de ses enfants (dont plus tard, hélas! il a partagé le sort) a été tué rue aux Ours. Monseigneur, dans le dédale de ce vieux quartier pittoresque, se rend chez les parents. Déjà sa présence est signalée et attendue par ces braves gens qui, sur le pas de leur porte, sollicitent sa bénédiction.

Une voisine s'approche et conduit Monseigneur, en montrant l'atroce ouverture du premier étage, béant dans la poussée de l'obus meurtrier; elle raconte sur place les détails de la catastrophe : le petit Charles Massin a péri, sur les genoux de sa mère, pendant qu'il priait; ses parents sont là blessés, dans la cave en facel Monseigneur y descend dans l'obscurité, et là, il devine plus qu'il ne voit, à côté de la grand 'mère, — sauvée mais infirme, — le père et la mère. La présence imprévue du Pasteur leur arrache des larmes de reconnaissance : « Oh! Monseigneur! Que vous êtes bon! » Et, ^n remontant, à deux pas de l'escalier, dans un jardinet

LE (( DEFENSEFR DE L.V CITE )) 2j

dont elle remplit la moitié, voici la sépulture du pauvre enfant : de cimetière extérieur, il ne peut être question, eu ces temps d'extrême péril; il repose, là ou il jouait peut-être encore il y a quelques jours, enseveli dans une caisse informe, seul cercueil qu'on ait pu trouverl L'évêque s'incline, récite sur le corps du petit martyr un De Projiindis, qui s'achève avec peine dans les sanglots étouffés de tous...

Ce qu'il fait volontiers pour le plus humble de Ses enfants, à plus forte raison Monseigneur le fera-t-il pour le prêtre d'élite, M. l'abbé Vallière, vicaire de Saint-Nicolas, aumônier de riiôpital et des soldats qui traversent la ville, victime du bombardement dans l'exercice de son ministère de charité, le dernier dimanche de novembre.

A l'ambulance du Saint-Sacrement, où il est transporté, Monseigneur \a le bénir, dès qu'il apprend la douloureuse catastrophe, deuil universel pour la population qui le connaît bien et pour les soldats qui commençaient à le connaître. A ses funérailles. Sa Grandeur préside la cérémonie, aussi solennelle qu'elle peut Têtre en de telles circonstances, et prend la parole en ces termes touchants.

Messieurs,

Je recommande à vos prières et suffrages un de mes meilleurs fils, l'abbé Paul Vallière, né à Aubin-Saint-Vaast, le 5 février 1881, ordonné prêtre le i4 juillet 1907, et nommé aussitôt vicaire de Saint-Nicolas en même temps f[u 'aumônier de l'hôpital civil et militaire, tué d'un éclat ri obus allemand, le dimanche 29 novembre, digne d'être

cité comme exem.ple et modèle aux prêtres et fidèles de cette ville et de ce diocèse d'Arras.

En lui vous perdez, vénéré Pasteur de Saint-Nicolas, un collaborateur précieux.

Je sais quelle était l'inflluence de M. Yallière sur les hommes et jeunes gens, quels efforts il avait déjà faits pour les grouper, quels projets il méditait pour les rapprocher de Dieu. Son tact, son zèle infatigable, son expérience déjà mûre lui donnaient un grand ascendant sur les malades; et depuis le début de cette horrible guerre, — • vous en avez tous été les témoins, vous qui avez la garde des services publics, — il n'est pas de besogne devant laquelle il ait reculé, il n'est pas de démarche qu'il ait refusé de faire, il n'est jjas de sacrifice qui l'ait fait trembler, toutes les fois qu'il s'agissait de soulager une souffrance, de rendre les derniers devoirs à un soldat, de sauver une âme. Ni la municipalité, ni la Commission des hospices, ni la préfecture, ni l'armée ne me démentiront, si je dis que cet homme fut à la fois le plus ardent et le plus courtois, le plus ferme et le plus obligeant des prêtres.

Au mois de mai dernier, M. le chanoine Duflot, doyen de Saint-Nicolas, devenait archiprêtre de Béthune. Savez-vous, Messieurs, le dernier souhait, le dernier vœu qu'il m'exprima en nous quittant ? « Monseigneur, me dit-il, je vous recommande M. Vallière : vous avez là un vrai prêtre, capable de tous les dévouements ! » Il aurait pu ajouter : « Et de tous les héroïsmes. » Son protégé, je le marquai du Tau, le signe de prédestination et d'honneur dont parle l 'Ecriture, mais un divin Concurrent me précéda et grava, sur ce front sacerdotal, le Tau de l'immolation, du sacrifice et de la mort. La vie est courte, déclare l 'Esprit-Saint. C'est une flèche qui part, une feuille qui tombe, une fleur qui se fane. Qui d'ailleurs peut résister aux volontés du Très-Haut ? Ego Dominiis et non alius.

Et puisque j'ai le grand honneur. Messieurs, de vous rencontrer au pied des autels, sous le regard du Dieu des Tabernacles qui est le Dieu des armées, laissez-moi affirmer

la vraie doctrine catholique, comme Evêquc et commo Français, aimant passionnément et l'E'glise et la France. De nos armées. Dieu finalement doit être le vrai conducteur. Ego Dominus et non alius. Vous avez des généraux vaillants et des soldats disciplinés; avec fierté je les salue. Vous avez des alliés de premier ordre et très puissants : Belges, Serbes, Russes, Anglais; Messieurs, avec respect sincère et joie profonde, je les nombre! Avez-vous l'Allié Tout-Puissant, Messieurs ? Celui-là seul est invincible. Je l'adore, je le prie, je le supplie en faveur de mon pays. Je reconnais publiquement son souverain domaine, et je chante partout sa toute-puissance ! Messieurs, s'il est votre Allié, Il vous conduira à la victoire. Ego Dominus et non alius...

Je vous remercie, Messieurs, quel que soit l'ordre auquel vous appartenez, militaire, civil, religieux : je vous remercie de votre présence aux funérailles du prêtre que vous avez connu, aimé, estimé.

Pour moi, devant la dépouille mortelle de celui qui suscite tant de regrets, je pleure avec vous toutes les larmes qu'un père sait pleurer, avant de jeter sur elle l'eau qui purifie, l'encens qui embaume, avec la prière qui intercède.

0 mon fils, ô prêtre de Jésus-Christ, Là-Haut, vivez en paix; Là-Haut, d'une vision béatifique sans fin, contemplez le Christ Jésus, Celui-là même dont vos lèvres mourantes disaient dans une suprême confidence : J'aime tant le bon Dieu!

Que ce soit là, Messieurs, votre dernière parole sur terre, que ce soit la mienne, au moment où nous briserons les amarres pour voguer vers d'autres rives : J'aime tant le bon Dieu!

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