CHAPITRE II
Quelques grandes journées
La sollicitude de Mgr l'Evêque pour Son clergé d'Arras Lui a permis de témoigner Sa paternelle affection, envers ceux qui, autour de Lui, n'ont cessé de s'inspirer de Ses exemples.
Les membres présents se réunirent par deux fois, pendant l'année i9i5, dans le salon jusqu'ici épargné de la rue des Fours, en vue des « vœux » traditionnels, que les circonstances rendirent plus émouvants et plus ardents que jamais.
Aux souhaits exprimés, au nouvel an, par M. le Vicaire Général Delattre, doyen du chapitre, ^Monseigneur répond par un discours dont voici les principales pensées, sous forme de souhaits :
A l'Eglise catholique : Que son royaume s'étende sans cesse; que son bercail abrite des brebis dociles sous la houlette de vigilants pasteurs 1 Que ses enfants, pleins d'une filiale tendresse, s'attachent amoureusement à leur Mère! N'est-elle pas, bien plus qu'Eve, la mère des vivants? Mater viventiuni.
Au Pape nouvellement élu : Que Notre-Seigneur le con-
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serve longtemps à l'affection de Ses fils; qu'il bénisse Ses efforts pour promouvoir la concorde entre les peuples, qu'il rende les fidèles de plus en plus attentifs à Sa voix; que Son ministère soit fécond et consolé I La première bénédiction de Benoît XV tomba sur un univers homicide et Son avènement coïncida avec la plus tragique des crises.
Vous avez déjà parlé, Très Saint Père, Vous, ministre de paix et de réconciliation ! Continuez de parler. La voix du Pape ne saurait être ni inopportune, ni même oiseuse, là où il s'agit d'arbitrage, de médiation, de pacification. Le Pape n'est-il pas le Vicaire du Christ? Princeps pacis.
A notre clergé : Que Notre-Seigncur, le Pontife et Prêtre par excellence, lui donne, en nos heures angoissantes, force, lumière et sagesse !
Qu'il daigne surtout se souvenir de ses Fils Prêtres, — de nos Fils Prêtres, — appelés à défendre la patrie ! Ma pensée les poursuit partout où ils peuvent être : au chevet des malades ou des blessés, dans les trains sanitaires, sur les champs de bataille, dans leurs cantonnements et leurs tranchées, sur les lits d'hôpital où quelques-uns attendent la guérison de leurs blessures, et jusque sur la terre d'exil où d'autres sont prisonniers de guerre.
Et comment oublier ceux qui déjà sont allés au Ciel recevoir la récompense de leur courage et de leurs vertus ? Ideo Victor quia victima.
Prêtres de cette ville, qui m'entourez avec tant de fidélité et de vaillance, qui me soutenez si magnifiquement et m'aidez à remplir ma si lourde tâche, recevez mon merci le plus affectueux, lotis medullis cordium. Pour moi, la plénitude du sacerdoce, c'est la plénitude du sacrifice : Dieu le veut. Je m'incline et j'adore.
Prêtres des pays envahis et occupés, je vous cherche, je vous appelle, je devine vos souffrances, je partage vos angoisses. Ah! vienne l'heure de la délivrance!
Combien vive et profonde sera notre joie de vous serrer sur notre cœur et de vous retrouver, auréolés par la souffrance, plus dignes du regard de Dieu, des Anges et des hommes! Votre héroïsme ne nous étonne pas. N'êtes-vous pas de ceux dont la tête ne se courbe que lorsqu'elle tombe ? N'êtes-vous pas tous de taille à répéter la parole : « Quand
Dieu parle, j'obéis. Il' y aurait la fosse aux lions sous mes pas, et Dieu me dirait : Va braver ces bêtes, j'irais passer la main dans leur sauvage crinière. »
A la ville et au diocèse d'Arras : Que la Vierge des Ardents, dans sa bonté maternelle, nous délivre enfin des terribles maux qui nous affligent et rejette loin de son sanctuaire et de sa cité, — car Arras lui appartient depuis des siècles, — le loup toujours prêt à la dévorer !
Qu'il descende, le divin Esprit, seul capable de restaurer toutes les ruines, seul capable de nous faire monter nos calvaires, seul capable de rendre la vie à tant d'ossements qui gisent pêle-mêle sur notre vaste territoire. Vincit qui patitur.
A la France, notre patrie tant aimée : Que Dieu lui accorde le triomphe; qu'il maintienne entre ses enfants l'union dans le dévouement et la liberté; qu'il la ramène à ses antiques traditions de foi et de piété; qui'il la conduise jusqu'à celui que la B. Jeanne d'Arc, la virginale Libératrice, a tant de fois appelé : Notre droicturier Seigneur, le souverain roi de France!
La Saint-Emile, fête patronymique de Monseigneur, le 2 2 mai, provoque une nouvelle réunion, non moins touchante, dont un témoin a fait le récit suivant :
Je croisai, ce matin, un officier qui visitait les ruines d'Arras pour la première fois. Il voulut savoir si, dans cette ville, « il n'y avait pas eu un évêché ».
— En effet, lui répondîs-je. Depuis Clovis, Arras a vu passer une longue ligné© d'évêques. Et celui qui nous gouverne à l'heure actuelle n'a guère l'envie de quitter sa ville épiscopale; car, hier soir encore, à l'occasion de sa fête — la Saint-Emile — il provoquait autour de lui une réunion générale du clergé.
— Quoi, reprit-il ahuri, vos curés sont venus sous ce vacarme d 'artillerie .^
— Nous étions une vingtaine dans le salon de Monseigneur : deux vicaires généraux, deux secrétaires de l'évê-
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ché, deux curés, deux aumôniers militaires, deux économes, six vicaires, deux prélres habitués, et même... un journaliste. Et comme la tradition veut que l'évêque soit harangué par son Chapitre, le représentant de ce corps vénérable, M. le chanoine Delplanque, après s'être excusé de son inexpérience, y allai db son petit discours, qui était, ma foi ! fort bien tourné. On aurait dit que l'âme de tous nos prêtres, — ceux qui sont restés au poste, et ceux qui sont partis sur le front, ceux, qui languissent en pays envahi et ceux qu'on a jetés en exil, — avait passé en lui et s'exprimait par sa bouche.
— Et votre évêque n'est pas effrayé par ces pertes qui s'accumulent autour de lui ?
— Elles ne font que stimuler son courage. Dans huit jours, il part en tournée de Confirmation, comme d'habitude. Car ne fàut-il pas songer à l'avenir? Une fois de plus, ce sera le geste de « l'éternelle recommenceuse ».
— N'importe! répliqua l'officier devenu songeur, voilà une veille de fête qui n'est pas banale.
— Vous ne savez pas le plus beau ! Je ne vous ai pas dit le bouquet que reçut inopinément Sa Grandeur..., du Kaiser en personne !
— • Vous plaisantez ?
— Jugez plutôt. Il était lo heures du soir. Les oiseaux dormaient dans les arbres, sous les rayons de la lune silencieuse, lorsque, tout à coup, les branches sont violemment secouées; c'est une bombe qui éclate au milieu des aubépine» et des lilas du jardin épiscopal. Trois ou quatre s'abattent aux environs, avec un fracas d'ardoises qui tombent et de verres qui se brisent. Feu d'artifice, jonchée de fleurs; je vous dis que c'était une aimable attention des Allemands.
Un éclair de colère passa dans les yeux de mon officier. En voilà un, du moins, qui ne demandera plus a s'il y a un évêché à Arras )) !
Ch. GUILLEMAJST.
Vers la mi-janvier i9i5, le Président de la République vint en Artois, sur le front; puis il voulut se rendre personnellement compte de l'état douloureux de la ville d'Arras.
Les visites militaires une fois terminées, dit un journal de la région (i), M. Poincaré se fit conduire à Aubigny, petite localité située à une vingtaine de kilomètres d'Arras, sur la route de Saint-Pol. Là, il trouva l'Evêque et le Préfet, qui étaient venus l'attendre sur invitation. Après les avoir félicités, en termes émus, du bel exemple, du plus noble courage et du plus entier dévouement, qu'ils n'ont cessé de donner depuis le début de l'invasion, il leur déclara que c'était à lui de leur rendre visite dans la malheureuse ville qu'ils n'ont jamais voulu quitter.
Le cortège aussitôt se dirigea vers Arras. Il fallut quitter l'auto à l'entrée de la cité, car l'étendue des ravages causés par le bombardement est tel que l'on éprouve de grandes difficultés à se frayer un chemin à travers les rues, presque ensevelies sous les décombres, les plâtras et l'écroulement des maisons. Au milieu de ces décombres, un petit sentier est creusé; on y a établi un Decauville, pour enlever les pierres.
Lorsque le Président, accompagné de Mgr Lobbedey, du Préfet et du Maire (2) s'engagea dans ces voies douloureuses, la nuit qui était tombée rendait plus sinistre
(1) Patriote, 17 janvier 1915.
(2) Le maire, M. Rohard-Courtin, vieillard vaillant, continue de séjourner dans la ville et d'y remplir ses foncticns; il a été cité à l'ordre du jour, en même temps que Mgr Lobbedey et M. Gerbore, vice-président du Conseil de préfecture. C'était justice.
encore ce spectacle lamentable. Les rares rues qui avaient été épargnées étaient silencieuses et désertes; à travers l'obscurité, — car les lumières étaient toutes éteintes, — • on apercevait de temps en temps une ombre falote qui glissait le long des murs, quelque rare passant qui se hâtait de rentrer après s'être risqué hors des caves, où ce qui reste de la population s'est réfugié depuis plus d'un mois!
Le Président et son cortège se rendirent à la Préfecture, dont les bâtiments ont moins souffert que les autres édifices publics. Néanmoins, de larges brèches dans les murs attestent que les obus ont accompli, là aussi, leur oemTe de destruction.
Comme M. Poincaré demandait à Mgr Lobbedey si son palais avait été plus épargné, il reçut cette jolie réponse :
« Nous avons eu également l'honneur de recevoir des obus, comme vous pourrez le constater. — D'ailleurs, je vous avoue. Monsieur le Président, que je n'aurais pas voulu que la Préfecture fût atteinte seule...; j'aurais été jaloux. ))
Après s'être inquiété du ravitaillement de la population, qui s'effectue encore dans d'assez bonnes conditions, et avoir remis mille francs pour les pauvres, le Président s'est rendu auprès d'un grand nombre d'habitants auxquels il a adressé des paroles de réconfort et d'encouragement.
A la fin de la soirée, il est retourné à Aubigny, où son train qui l'attendait est reparti aussitôt pour Paris, tous feux éteints, car le bombardement ne s'était point ralenti et les tranchées ennemies étaient â peine à trois kilomètres...
A la suite de ce voyage et d'un échange de visites entre les dignitaires artésiens, le Président de la Républi-
que mit Mgr Lobbedey à 1' « ordre du jour du courage civil », avec plusieurs personnalités d'Arras. La citation est conçue en ces termes :
N'a cessé, depuis les premiers jours du bombardement de la ville, de réconforter la population éprouvée, s 'employant avec l'aide de son clergé à soulager les misères. Il a mis à la disposition des services d'ambuliance militaire un vaste établissement lui appartenant, et où sont également recueillis et soignés les malades civils, que la destruction de l'bôpital avait laissés sans asile.
En donnant, dans sa ville épiscopale, ces exemples de fermeté et de courage, Mgr l'Evêque n'oubliait pas la sollicitude qu'il devait au reste de son diocèse.
Nous le verrons plus loin, il visita plusieurs fois les centres importants et donna la Confirmation dans la région de Montreuil et de Saint-Pol, où l'armée lui rendit, par son accueil vibrant, les bommages que lui dictaient sa gratitude et son respect.
Après le bombardement de la fin de juin et du commencement dé juillet i9i5, — qui détruisit la Cathédrale d'Arras, — Monseigneur se décida, avec la permission du SouA^erain Pontife, à fixer transitoirement à Boulogne son siège épiscopal.
Mais lorsqu'il apprit, en décembre, que le monastère du Saint-Sacrement, — ambulance d'hier et séminaire de demain, — venait d'être fi^ppé dans son clocher et sa chapelle, vrais bijoux de pierre. Monseigneur revint faire à Arras une visite imprévue et inespérée.
Tous L'accueillirent les larmes aux yeux, profondément reconnaissants. Il rendit visite aux autorités civi-
les et militaires, reçut les membres du clergé et les communautés, encore présents dans les ruines; Il pria longtemps au sanctuaire de Notre-Dame des Ardents.
Comme Job au sein des épreuves multipliées, Sa prière fut le Te Deiim, signe d'acceptation confiante do la volonté de Dieu et de la sainte Vierge.
Lorsque son vénérable ami, S. G. Mgr Chesnelong, archevêque de Sens, apprit cette nouvelle, il écrivit en ces termes à Mgr Lobbedey :
Cher Seigneur et vaillant Ami,
... Je vous remercie du bien que vous m'avez fait, par la surnaturelle vaillance avec laquelle vous supportez répreuve, si tragiquement dure, que le bon Dieu permet. Vous avez récité le Te Deum, sur les ruines de votre grand séminaire, nouvellement construit. Voilà qui est vraiment digne de votre grande âme!
Comment voulez-vous qu'on ne donne pas l'affection de son cœur à celui qui, loin de se décourager, remercie Dieu des sacrifices réclamés de nous, et laisse jaillir de son âme ce cri superbe : « C'était dur! Qu'importe.^ Vive Notrc- Seigneur ! Il a plus souffert que nous. »
Que Dieu soutienne votre courage et vous aide à maintenir, avec une vaillance semblable à la vôtre, votre clergé et V0& fidèles si légitimement fiers de vous.
•\- Jean-Vigtok-Emile,
Archevêque de Sens.
Le diocèse d'Arras fait écho respectueusement a cette lettre si digne et si surnaturelle.