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CHAPITRE III

Près des soldats

Si les premiers bombardements d'Arras ont éloigné, spontanément ou d'office, un bon nombre de ses habitants, Monseigneur va trouver, dans les troupes qui affluent de plus en plus pour sauvegarder la ville, un peuple nouveau, qui sera encouragé par sa parole et par ses visites dominicales, en ville, dans les environs et sur le front même. De là naissent, entre les chefs et Sa Grandeur, des relations, affectueuses jusqu'à l'intimité (i), naturelles entre des âmes si bien faites pour se comprendre que les troupes, sans y mettre aucune malice, parlent du a général Lobbedey » et de « Mgr X... », un de leurs chefs les plus sympathiques. De là, ces émouvantes cérémonies, dont les récits ont été transmis aussitôt à la Croix du Pas-de-Calais, par les socii habituels de Sa Grandeur, émules de son courage et de son sang-froid :

(1) Voir le vivant récit du Gaulois, lo février 1916.

Dans la chapelle du Grand Séminaire (Palais Saint-Vaast)

I. — 7 mars i9i5. — Elle était fermée depuis le i4 décembre i9o6. Dans un coin s'entassaient, pêlemêle, les bancs où s'étaient agenouillés tant de lévites; et la poussière s'accumulait sur la chaire, d'où étaient tombées, durant tout un siècle, des paroles si ardentes et si profondes.

Mais voici que le cadavre se ranime. Des foyers improvisés fument sur la terrasse; des cyclistes descendent, à vive allure, la rampe qui mène au parloir; le réfectoire sert d'abri pendant la nuit; la chambre de M. le Supérieur est transformée en a mess » pour les officiers. Seule, la chapelle a gardé sa destination. Des aumôniers volontaires y ont organisé une petite retraite pascale : c'est la clôture ce matin. — Où trouver plus belle occasion, pour l'Evêque d'Arras, de rentrer, en pasteur, dans ce sanctuaire si plein de souvenirs, où il est « chez lui » à tant de titres.^

Les bombes allemandes l'ont à peu près respectée, la chère chapelle. Les vitraux n'ont guère souffert; les bancs ont gardé leur alignement traditionnel; voilà bien notre autel polychrome, et même l'harmonium monumental, orgueil des artistes de jadis! Que de fois, dans la paix du soir, devant ces humbles stations, se sont prosternés les prêtres du lendemain!

Cependant la Messe est commencée. Ce n'est pas une ordination qui se prépare; mais c'est peut-être le pré-

lude de futurs holocaustes; tous ces visages de soldats sont graves et résolus.

La liturgie du jour nous fait lire, à l'Evangile, l'épisode du Démon muet : trouverait-on, dans les rangs de nos catholiques, des hommes conime ceux que flagelle impitoyablement la parole épiscopale : muets peur la prière, pour la charité, pour l'affirmation de leur foi?

Ce n'est pas un des spectacles les moins imprévus de cette guerre, que cette messe militaire dans une chapelle do Séminaire; que ces rumeurs de guerre dans la vieille abbaye bénédictine; que ce cliquetis d'épées sur les dalles bénies, témoins des serments les plus sacrés.

Du haut de leurs vitraux, néanmoins, les vieux Saints sourient à toutes ces transformations. Saint Jean se souvient qu'on l'appelait le Fils du Tonnerre; saint Vaast songe aux francisques des compagnons de Clovis; saint Charles, à l'arquebctise qui faillit le tuer; saint Vincent de Paul, aux reîtres allemands dont il répara les dévastations, tandis que saint François de Sales cheTche des yeux quelque compatriote parmi nos chasseurs alpins.

Et puis (( l'oTdre » du régiment ne porte-t-il pas : (( Tous les mois, quatre jours de repos — j'allais dire de retraite — au Palais St-"Vaast? » Allons! Ce n'est pas trorp mal pour les hôtes actuels du Grand Séminaire.

ri. — 7 mai i9i5. — Cette chapelle a été longtemps respectée par les Barbares, ou peu s'en faut. Ses vitraux viennent, à leur tour, d'être criblés de projectiles. Mais

LE (( DÉFENSEUR DE LA CITÉ )) Al

elle n'en :paraît que plus glorieuse, dans sa robe mutilée. C'est qu'elle est remplie, jusqu'à déborder, par les officiers et les soldats du ...® de ligne. Ces braves s'attendaient à partir incessamment dans les tranchées de première ligne, pour opérer un mouvement important. Qui est sûr d'en revenir sain et sauf. f^ Un de leurs chefs a déjà reçu deux blessures graves depuis le début de la guerre; et le voilà de nouveau sur la ligne de feu... C'est donc l'heure des pensées graves et des résolutions viriles. Monseigneur est venu leur suggérer les unes et les autres : a 'Priez, Levez-vous; Combattez », telle est la trilogie qu'il leur commente avec une éloquence toute militaire. Et de quel cœur, avec quel ensemble chantent ces fils de la Bretagne!

J'imagine que les vieux moines de Saint-Vaast, qui ont vu plus d'un chevalier ceindre l'épée dans leur chapelle et faire sonner ses éperons neufs sur les dalles de leur cloître, ont dû être contents de la veillée d'armes des soldats de i9i5.

La Saint-Martin à Dainville

Le dimanche i5 novembre ï9iU, Mgr iLobbedey avait accepté d'aller à Dainville proposer à nos soldats l'exemple de l'héroïque légionnaire qui s'appelle saint Martin.

La pluie tombait à torrents, le vent faisait rage, les chemins étaient boueux. Mais qu'importe.!^ L'église est pleine, quand Monseigneur y fait son entrée.

Monseigneur monte en chaire. Il évaque le glorieux patron de la France et de l'Artois, et rend hommage au roi Albert, dont le i5 novembre est la fête patronale; il explique à cet auditoire, si digne de lui, que l'armée est une école de respect, de discipline, d'honneur, quand

un éclatement d'obus fait dresser les oreilles. — Ce n'est rien: les Allemands visent mal; le projectile a passé au-dessus de nos têtes. En voici un second : cette fois ils ont tiré « trop court ». Au troisième coup, les tuiles et les éclats de bois arrivent jusqu'à la porte de l'église.

Il n'y a plus de doute. Nous sommes « repérés ». Et plutôt que d'exposer ces cinq cents personnes à un accident, il faut se résigner à ne pas terminer l'office.

Nous apprenons en sortant que, dans le village, il y a des victimes... Je me figure que, Là-Haut, saint Martin les aura accueillies et qu'il aura murmuré, à l'oreille de tous les assistants, la fière parole que nous a conservée le Bréviaire et qui fit voir déjà en son temps ce qu'est un soldat chrétien : « Je suis prêt à pénétrer au plus épais des rangs ennemis, sans casque ni bouclier, armé du seul signe de la Croix. »

Ch. Guillemant.

Du hangar à la cave

Nos soldats sont vraiment fort ingénieux; ils savent transformer un mauvais hangar en une chapelle décente, et disposer des panoplies de fusils, de sabres, voire même des obus, en manière d'emblèmes religieux.

C'est au milieu de ce décor original que Monseigneur célébrait récemment les Saints Mystères. On remarque, au premier rang de l'assistance, des officiers supérieurs, et, derrière ceux-ci, cent cinquante soldats. Deux militaires sentent la Messe, qui est dite, par ordre, dans un absolu silence. Cette fois, aucun chant; chacun prie du fond du cœur, non loin de l'ennemi.

A l'Evangile, Sa Grandeur rappelle à ces braves ce qu'est un chrétien, ce qu'il doit croire et pratiquer. Cette homélie, qui s'inspire des préoccupations du temps présent, va droit au cœur des auditeurs. Elle sème des germes de sentiments religieux, que la réflexion développera et fécondera.

Au moment de la Communion, plusieurs officiers et soldats s'approchent de la Sainte Table; la visite pastorale s'achève par une bénédiction et par quelques mots de Monseigneur, tout pleins d'une paternelle sollicitude.

Le même Dimanche, un p^u plus tard, notre P^vèquc infatigable se rend dans une paroisse toute proche des lignes ennemies. Il ne serait pas prudent de se réunir à l'église, sur laquelle les obus tombent souvent. Nos fantassins ont choisi, pour leur office religieux, la grande cave G..., solidement voûtée, au fond de laquelle ils ont dressé un autel tout garni de drapeaux français et alliés.

Un aumônier militaire offre le Saint Sacrifice, au cours duquel la voix de Monseigneur salue, dans chacun des soldats qui l'entourent, un homme de « cœur », un homme de « caractère », et un homme de (( conscience ». La parole du Pasteur touche profondément les âmes de ses auditeurs et, à l'évocation de souvenirs touchants et graves, on voit des yeux briller ou s'humecter de larmes.

Monseigneur est heureux de dire publiquement toute sa satisfaction à l'organisateur de la cérémonie, un prêtre (( deux fois vaillant » qui, par sa présence continuelle

/{/} LA GLIEÏIRE EN AKTOIS

i\\i milieu des àoldats, même sur les points les plus périlleux, sait encourager et consoler.

Dans la cave, du moins, on peut chanter. Nos soldats ne s'en font point faute. Un violoniste habile les' accompagne, et l'on sent passer, dans les accents qui sortent des poitrines de ces deux cents braves, la foi des premiers chrétiens et la vaillance coutumière des Français.

Ed. Maréchal.

Une Confirmation siw le front

Etre baptisé le Samedi Saint, recevoir la Confirmation le i^'" mai, à l'aurore du mois de Marie, à l'époque oii la liturgie nous parle si souvent de l'Esprit-Saint; et ceci, lorsqu'on a été élevé dans la banlieue parisienne, qu'on est dans les tranchées et qu'on a trente-neuf ans : voilà qui s'appelle avoir du bonheur! C'est ce qui est arrivé à un brave territorial, cantonné aux environs d'Arras. Son sergent lui avait servi de catéchiste : il fut aussi son parrain. Et puisque le néophyte a laissé là-bas femme et enfants, demain aura lieu le mariage par procuration. Si Dieu ramène le soldat à son foyer, c'est donc une existence vraiment nouvelle qui commencera pour lui et pour .les siens. La guerre iait trop souvent œuvre de mort : il faut bien que parfois elle soit ouvrière de vie.

11 ne suffit pâs à Monseigneur d'encourager nos soldats dans leur vie chrétienne, inséparable pour beaucoup d'entre eux de la vie des combats. Dans les luttes sanglantes qui se sont passées surtout au nord d'Arras, les morts ont été nombreux dans les deux camps.

Les funérailles des chefs, couronnant noblement les exemples qu'ils donnent hardiment, comme celles des simples soldats- dont les corps sont réunis et ramenés, au prix d'héroïques dévouements, ont été plus d'une fais présidées par Monseigneur en de tragiques cérémonies.

Voici d'abord l'office funèbre de la soirée du i8 décembre i9i/i, raconté par un témoin de Saint-Nicolaslez-Arras, dans le carnet duquel nous ferons plus d'i:ii enipruiiL :,

(( Vers 5 heures, Mgr l'évêque, qui avait bien voulu accepter mon invitation, officie pontifîcalement aux obsèques des officiers et des soldats que l'on avait pu ramener dans la nuit du 17 au 1 8 et dans la journée du 18. Vingt-trois morts, dont quatre officiers, sont couchés sur lès dalles de l'église et recouverts de drapeaux tricolores. Les linceuls sont des capotes militaires, quelques toiles de tente et quelques couvertures. Il y a parmi ces morts, bien des visages vus le 16 et le 17 à la Sainte Table.

Monseigneur, après avoir salué les généraux et officiers présents, prononce une allocution qui va au cœur de tous : Une victime n'est belle vraiment que si elle est pure, si elle est généreusement offerte. Ils ont généreusement offert leur vie, ces soldats français qui aimaient si bien à chanter et à dire leur foi : « Catholiques et bretons, toujours! » Au ciel, ils prient pour la France, et le bon Dieu écoutera leurs prières. Soldats, frères d'armes de ceux qui sont tombés, suivez leurs exemples. Soyez braves comme eux, chrétiens comme eux, et dignes de vos ancêtres. »

C'est ensuite, une série de funérailles d'officiers supérieurs. Le 29 janvier i9i5, pendant que le ...^ régiment

d'infanleiic défile devant la chapelle de l'ambulance du Saint-Sacrement, Monseigneur prononce l'oraison funèbre du colonel Ivonnet, blessé mortellement à la gorge, deux jours auparavant, au créneau d'un poste d'écoute, voisin de celui des ennemis.

La grande faucheuse des champs de bataille ne se relourne jamais pour savoir ce qu'il advient des gerbes sanglantes qu'elle a couchées à terre.

C'est à nous de les recueillir, de les entourer de nos soins respectueux, de nos regrets, de nos espérances.

Or, le dernier épi qui vient d'enrichir, sous les murs de notre cité d'Arras, cette opulente et glorieuse moisson, le voilà...

Je salue avec une profonde émotion la dépouille mortelle (lu colonel Ivonnet, mort pour la patrie le 27 janvier iQib, dans cette ambulance du Saint-Sacrement toute embaumée (le sa vaillance et de sa piété (i).

Pour la France! Vers le Ciel! telle fut sa double et constante aspiration : telle fut sa haute et fière devise.

Pour la France! Sur combien de lèvres se chantent aujourd'hui ces trois mots ! Notre pensée, notre cœur, notre vie tout entière sont suspendus à cette ligne mouvante formée de poitrines françaises, qui oppose un obstacle infranchissable aux ambitions et aux barbaries d'Outre- Pihin.

(1) Georges Ivonnet, chef de bataillon au commencement de la .ffuerre, nommé lieutenant-colonel le 11 octobre, avait pris le commandement du ...' régiment d'infanterie; blessé dans un poste avancé, le 26 janvier, il est mort le 27, à l'ambulance du Saint- Sacrement d'Arras; il avait été cité à l'ordre du jour en ces termes : « N'a cessé de faire preuve, depuis le commencement de la campagne, des plus solides qualités militaires. A pris sur son régiment un ascendant complet et a toujours su en obtenir, même dans les circonstances les plus difficiles, des efforts constants et énergi(iues. D'une bravoure personnelle très grande, a été tué dans une reconnaissance de tranchée. » — Sa fin a été celle d'un chrétien et d'un soldat.

Messieurs les généraux, vous nous apparaissez comme des géants, habiles conducteurs de ces armées que n'a jamais connues le génie de Napoléon ! Oserai-je le dire ? Eh oui, — puisque la Providence me donne le grand honneur de vous grouper pour quelque temps sous ma houlette, — vous nous apparaissez, Messieurs les généraux, Messieurs les officiers, beaux comme l'espérance. Le sort de la nation est entre vos mains. Ni victoire indécise, ni paix boiteuse, ni sécurité précaire, mais victoire indiscutable et triomphe définitif, voilà votre objectif. Allez jusqu'au bout sans défaillance. La France entière le demande, et déjà vous remercie.

C'est dans l'élite de ce corps d'officiers que vous placiez tous le colonel Ivonnet, chef intrépide, soldat valeureux, liomme de devoir. Il savait que le devoir est frère du sacrifice. Aussi ne connaissait-il pas les lignes courbes, les voies détournées : toujours on le vit marcher par le chemin droit : per vias rectas !

Voilà pourquoi sa mort est vm deuil : tous, Messieurs, supérieurs ou inférieurs, vous le pleurez. L'armée et la France perdent un serviteur de tout premier ordre. Contre les envahissements toujours plus audacieux d'une race rlont cette guerre a dévoilé la cruauté et l'insolence, une Jjarrière a été dressée. Il était nécessaire qu'aux ambitions démesurées d'une dynastie dont je ne veux pas décrire les origines, une grande nation, généreuse et forte, répondît en garantissant la liberté des peuples et le respect du droit. Cette nation, c'est la France : elle a fait le geste attendu par le monde et par les Alliés qu'elle a trouvés, au jour du danger. Un anneau d'or s'ajoute ainsi à la chaîne d'actions héroïques, forgée à travers les âges, par notre noble race.

Le colonel Ivonnet a fait sa part, dans ce glorieux travail. Il a contribué à hâter le triomphe de la justice et à maintenir le patrimoine national. Il est mort pour que vive la France !

Vers le Ciel! Pour nous, chrétiens, c'est la suprême consolation. C'est dans cette immortalité personnelle, rayon-

nante et bienheureuse, près de Dieu, qu'il nous faut contempler ceux que tue la guerre.

Tant de vaillance, tant de foi patriotique n'ont pas péri d'un coup parce qu'une balle aveugle, jaillie d'une machine inconsciente, est venu briser les ressorts de la vie corporelle chez celui que nous aimions.

N'est-ce pas le moment de redire avec l'un de nos plus profonds poètes :

Oh! qu'ils aient perdu le regard, Non, non, cela n'est pas possible!

Ils se sont tournés quelque part, Vers quelque soleil invisible!

Et ce soleil, c'est Dieu !

Ici-bas, nous commençons notre vie : elle se poursuit au delà du tombeau, suivant la courbe que nous lui avons donnée. La mort n'est qu'une porte mystérieuse ouverte sur l'Infini.

Telles étaient les pensées du colonel Ivonnet. Son âme chrétienne, baptisée, purifiée par la Pénitence, nourrie hier encore par la divine Eucharistie, orientée par la dévotion à la Vierge Immaculée, — il récitait son chapelet tous les jours, — son âme pourrait-elle ne pas recevoir la récompense promise par le Maître au serviteur fidèle ? Les bras du Christ Sauveur accueilleront, en un grand geste de miséricorde, celui que nous pleurons, celui que pleure /à-bas, à Cherbourg, une épouse inconsolable, celui que pleurent amèrement trois jeunes orphelins. Qu'il me soit permis, Messieurs les Généraux, Monsieur le Préfet, de leur envoyer, en votre nom et au mien, le tribut de nos plus vives condoléances et de nos plus douloureuses sympathies.

Il y a de belles morts : l'arbre sous la tempête, le navire sous la vague, le prêtre au chevet des malades, le soldat sous les balles ennemies. Mais quand, au moment suprême, le soldat a pu, comme notre cher disparu, se réconcilier avec Dieu, tendre ses ailes vers l'infini, quelle

grâce, Messieurs ! Au matin de ses immortelles chevauchées, au soir de ses prodigieux triomphes, Jeanne d'Arc tombait à genoux. A l'exemple de la Vierge libératrice, le colonel Ivonnet savait s'agenouiller. L'homme le plus grand que je connaisse est celui qui s'agenouille, parce que seul. Celui qu'il implore à genoux sait donner la victoire.

Pour la France! Vers le Ciel!

Fils de la France, fils de l'Eglise, que de fois vous avez jeté ce mot magique : En avant! Laissez-moi, en ce moment et à mon tour, vous commander et vous crier : En Haut! Excelsior!

Plus haut, dans vos amours, montez, montez encore. Sur cette échelle d'or qui va se perdre en Dieu!

Puis viennent d'autres héroïques victimes : le commandant Pierre Reverchon, le i8 mars, et le commandant BONITEAU, le 26.

En ces dernières circonstances, Monseigneur rappelle ainsi la fm des héros chrétiens :

Toute la religion peut se résumer en ces trois mots — et quels mots! — la crèche, la croix, l'hostie. Toute la vie humaine peut aussi se résumer en trois mots : naître, pleurer, mourir; voilà tout l'homme. Le terme est toujours le cercueil, après un mélange de joies et de gloires qui s'entrelacent au milieu des mystères douloureux.

C'est ce mélange de gloire et de douleur qui rend si pathétique la carrière et la fm du vaillant commandant BoNiTEAU. Courageux, brillant officier, vous savez mieux que moi s'il le fut! Chrétien éclairé, généreux et résigné, je me porte garant qu'il le fut jusqu'à la fin.

Il y a quelques jours, je présidais au Grand Séminaire une émouvante Communion pascale d'officiers et de soldats. Au sortir de la chapelle, le commandant me demanda ma Pastorale de Carême, qui traite de l'Action providentielle dans la guerre présente. Il la lut, la relut et la

froûta. me dit-on : il y puisa plus abondamment les leçons de la foi sur la vertu expiatrice de la guerre.

Et voici que, peu après, il fut appelé lui-même à donner ces leçons, sur le champ de bataille et sur le lit de l'am- ])ulance. Je vins l'y visiter : nous espérions tous qu'un sang généreux, et généreusement donné, lui sauverait la vie. La science veillait sur lui, de toute son âme. Eti le quittant, je l'embrassai, je le bénis, comme un père embrasse et bénit son fils. Hélas ! Quelques heures après, il n'était plus. La mort a vaincu le soldat, mais l'immortalité attend et déjà couronne le chrétien!

C'est une cérémonie analogue à celle de décembre i9i4 qui rappelle Monseigneur vers les tranchées de Saint-Nicolas, le lo mai i9i5 :

(( Le spectacle fut inoubliable.

L'église n'est pas éloignée des lignes allemandes, à proximité d'un fortin au pied duquel sont tombés pré cisément les braves auxquels vont être rendus les derniers honneurs.

Dans sa masse trapue, la vieille tour semble défier les obus ; mais le sanctuaire, la tribune et jne muraille latérale présentent d'énormes brèches; la sacristie est couverte de décombres. Le cimetière est comme hérissé de croix toutes neuves, qui ressemblent à des épées plantées en terre.

Dans la nef, 42 corps sont rangés; seuls, les cinq officiers ont pu être placés dans un cercueil; la dépouille mortelle des hommes disparaît à demi sous les fleurs apportées par des mains pieuses.

Le soir tombe, mais le calme est loin de se faire. Nos batteries tonnent sans interruption; leurs projectiles passent au-dessus de nos têtes avec un sifflement amical,

LE « DÉFENSEUR DE LA CITÉ )) 5l

mais assourdissant. La petite église est pleine à en déborder. Le ronflement d'un taube se fait entendre, ne sera-t-il même plus permis d'enterrer ses morts en paix?

Monseigneur apparaît, mitre en tête, à la balustrade. Il parle, et sa voix puissante essaie de dominer le fracas de l'artillerie. Il glorifie ces héros qui ont si bien rempli le programme tracé, deux jours auparavant, dans la chapelle du Grand Séminaire : Prier, se lever, combattre. (( Eh bien! Maintenant, leur dit-il, montez! Montez avec le Maître en cette veille d'Ascension, vers la gloire et la récompense! »

Et de voir cet êvêque qui, au milieu de la tempête, parle d'espérance et, du doigt, montre le port, remplit d'émotion et de fierté tous ces cœurs vaillants.

Puis le défilé funèbre commence. Tandis qu'on étend les cadavres dans la fosse, sur le rebord s'alignent des soldats, portant des bouquets de lilas; et le drapeau tricolore, tenu par des mains sacerdotales, celles d'un aumônier militaire, récemment décoré de la Légion d'honneur, M. U..., des Pères Blancs, s'incline comme pour un dernier baiser. »

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