CHAPITRE PREMIER
Ames de prêtres, sous l'uniforme
La mobilisation, d'août i9iZ| à la fin de mars i9i6, a porté, dans le diocèse d'Arras, sur environ trois cents prêtres, auxquels il faut ajouter soixante-dix élèves du Grand Séminaire et trente à quarante élèves âgés des Petits Séminaires.
D'autre part, la guerre nous a séparés de cent cinquante-sept paroisses, réparties sur quinze doyennés et trois archiprêtrés.
Ces chiffres, dans leur aridité, peuvent cependant donner une idée des difficultés qui se sont présentées, pour maintenir, d'une façon quelconque et nécessairement atténuée, la pratique du culte dans la plus grande partie des paroisses, à un moment oii les besoins et les aspirations des âmes étaient loin de diminuer.
L'administration diocésaine, avec le concours de MM. les Doyens, s'est efforcée, non sans peine, de trouver des curés intérimaires, non pour toutes les paroisses privées par la guerre de leur pasteur, mais pour les plus importantes d'entre elles. Elle s'est adressée aux charitables voisins, à de vénérables vieillards qui ont repris
du service actif, à un certain nombre de prêtres réfugiés du Nord et de la Belgique, dont la coopération nous a été et nous reste très secourable. Elle s'est efforcée d'assurer à ces prêtres de bonne volonté, — dans les presbytères privés de la présence des confrères mobilisés, mais non de celle de leur famille, — un traitement fait de bienveillance et de charité, en souvenir des chers absents. Notre-Seigneur a trouvé à Béthanie Marthe et Marie; comment son ministre ne trouverait-il point partout le même accueil, près de ceux et de celles qui savent quel honneur et quelle grâce il y a à posséder un prêtre parmi ses proches, et par conséquent à considérer sa maison moins comme un bien de famille exclusif que comme l'hôtellerie du bon Dieu?
Mais c'est vers les prêtres prêtés par l'Eglise au service de la France, avec toute l'abnégation et tout l'empressement nécessaires à ce devoir patriotique, que Mgr l'Evêque a tourné surtout et de suite Sa sollicitude, sans négliger d'assurer leur situation matérielle, dans la mesure du possible.
Partout où ils sont groupés, dans les dépôts, les ambulances, les corps de service armé. Il a trouvé des centres pour les réunir, au moins chaque semaine, en vue d'un exercice spirituel, et des confrères aptes à favoriser leur sanctification, par la parole et par d'autres moyens (i). A chacun de Ses voyages, Monseigneur n'a
(1) Citons notamment à Calais le P. Jubaru (avec les réunions quotidiennes organisées par Mgr Debout); — à Boulogne, M. le chanoine Merlier et M. l'abbé Caron-, — à Paris-Plage, M. le doyen d'Etaples et M. le curé; — à Berck-Plage, M. l'abbé Brebion, et M. le curé.
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pas manqué de les rassembler, de les entretenir Luimême de la conciliation de leurs multiples devoirs, — surnaturels et naturels, — en un mot de resserrer entre les fils et le Père des liens qui ne peuvent être relâchés sans péril.
Par deux fois, dans des Lettres pastorales, le même but est visé. La première, du 2 mars i9i5, s'adresse aux « prêlres et lévites » du diocèse :
Ma pensée vous suit dans tous les postes où vous envoie le devoir patriotique; et parce que ce sont des postes de dévouement et souvent de danger, des postes où la faiblesse humaine a sans cesse besoin d'être secourue par la grâce d "En-Haut, je demande à Dieu cette grâce pour vous dans la prière.
Sans doute, ni votre éducation dans les séminaires, ni les pouvoirs spirituels que vous avez reçus dans des ordinations successives n'allaient directement à faire de vous des soldats; ils vous préparaient à une autre vie que celle des camps. De plus, l'Eglise n'a jamais abdiqué son droit (l 'employer tous vos efforts à un service plus élevé en soi que le service des armes; cependant, à cette heure tragique de notre histoire, elle a voulu joindre sa voix à la voix de la Patrie menacée, elle vous a permis d'entrer dans la grande armée française.
Elle comptait sur votre double esprit de discipline et de sacrifice; elle pensait qu'il serait salutaire à tous, le spectacle des vertus militaires unies aux vertus sacerdotales, que l'honneur et le prestige du clergé français en deviendraient plus grands aux yeux des peuples; elle espérait onfin que. môme dans les batailles, vous auriez l'occasion (le sanctifier les dernières heures des mourants et d'ouvrir la Patrie céleste aux défenseurs de la patrie d'ici-bas.
Les faits lui ont donné raison.
Quelle que soit la vaillance déployée par nos troupes,
VOUS n'avez été inférieurs à personne sous ce rapport. Au témoignage d'un officier, il y a mieux : Que de fois, dit-il, quand il s'agissait de lancer nos hommes, de leur ren\onier le moral, de faire donner un grand exemple d'énergie, nous nous sommes adressés aux prêtres! Voilà ce ciue j'ai vu. Tous nos soldats l'ont vu.
Hélas ! emportés par leur bravoure, un bon nombre de mes cliers fils sont déjà tombés. Mais parce qu'ils avaient conscience de servir une juste cause, nous songeons moins à les plaindre et à les pleurer qu'à les saluer, à les féliciter, comme étant de ceux qui sont allés à In. vie eu passant par la mort : u Vita mutatur. »
Pour vous comme pour beaucoup d'autres, les fatigues du soldat ont été allégées par les consolations du prêtre.
Quelle joie, en effet, d'éveiller la foi des uns, de fortifier celle des autres! Quel bonheur d'immoler la Victime par excellence, au milieu de ceux auxquels la Patrie demande de se sacrifier pour elle ! Quelle douce émotion, à nourrir du Pain des forts ceux que des luttes surhumaines devraient abattre, à panser les plaies des blessés, et à faire que, grâce au pardon divin, tant d'héroïsme dépensé icil)as ne soit pas perdu pour l'éternité!
Quand la tourmente aura passé, vous nous reviendrez, avec tous ces mérites, avec l'auréole de ceux qui ayant vu la mort en face n'ont pas tremblé devant elle.
Pourtant, à la pensée de l'avenir, l'Eglise de France n'est pas sans inquiétude. Elle se dit : La guerre a tué beaucoup de prêtres; quand elle aura fini de tuer, combien nous en rendra-t-elle? Et ceux qu'elle rendra, dans quel état de santé seront-ils? Avec les autres évêques, je gémis donc sur le sort prochain réservé à nos diocèses, mais je ne perds pas confiance, et, malgré tout, je répète volontiers les mots qu'un vaillant officier catholique,
M. Laiirentic, sculptait doiiilt'icmonl dans une tranchée près d'Arras, avant d'y trouver la mort : Gemens spero.
Oui, j'espère que, sur la terre arrosée par un sang sacerdotal, les vocations germeront abondantes. J'espère qu'ils obtiendront de Dieu des successeurs, ceux qui ont offert leur vie à cette fin, comme ce cher enfant de notre séminaire, Alfred Degand, qui murmura pour dernières paroles : J'offre ma vie en sacrifice, pour le recrutement .^(ucrdotal et ta conversion des pécheurs!
J'espère qu'ils s'empresseront de prendre rang dans la milice sacrée, les enfants qui auront appris, les jeunes gens qui auront constaté le dévouement du prêtre, les merveilleux effets de son zèle, les consolations que son apostolat procure. Comme nous l'écrit un de nos plus vaillants aumôniers : Sanguis clericorum, semen sacerdotum !
Un peu plus tard, le i4 mai, fête des Saints Evêques des trois diocèses réunis, Monseigneur renouvelle et complète Ses avis, en faveur des nombreux prêtres-soldats que la guerre a faits siens, qu'ils soient ou non Ses diocésains.
Après leur avoir rappelé que cette guerre est formidable, héroïque et saine, Il ajoute :
A vous, Messieurs et chers Fils, à vous d'augmenter la plus-i'aJue universelle des âmes françaises, et de faire que la guerre présente soit une guerre sainte.
Vous avez déjà beaucoup fait pour cela, et par vos exemples et par l'exercice de votre ministère sacerdotal.
Votre présence est si appréciée qu'on la désire partout : partout où l'on se bat, partout où l'on souffre, partout où l'on meurt. Que de fois, sur notre zone de feu, je l'ai constaté, et non sans fierté !
Grâce à voire charité, qui pleure sur le trépas de l'inconnu comme sur celui d'un frère, ce qu'il y a d'Evangile dans le sang français se manifeste par des actes dont la
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l)eaulé est telle quon n'en peut parler sans s'attendrir.
Grâce aux Sacrements, et surtout au Sacrement eucharistique, que vous dispensez à vos compagnons d'armes, le courage redouble dans ceux qui vont au danger, la résignation entre dans les âmes des pauvres blessés; et tout ce qu'ils endurent est marqué du sceau divin que la grâce imprime sur nos actes, afin de les rendre méritoires pour l'autre vie.
Grâce à vous, enfin, en dehors des grands gestes et des faits glorieux que 1 "histoire racontera, il s'accomplit dans l'intime des cœurs de sublimes sacrifices qui, plus que le reste peut-être, feront pencher vers nous la victoire.
Mais il est facile de comprendre que le prêtre n'exerce une si salutaire influence qu'à la condition d'être vraiment prêtre, de parler et d'agir en prêtre.
Ce qui revient à dire qu'avant de songer à sanctifier les autres, il doit assurer sa sanctification personnelle.
Sa Grandeur leur rappelle les exhortations de Pie X à ce sujet, lors du cinquantenaire de Son sacerdoce, le 4 août i9o8.
Le même Pontife mentionne les divers moyens par lesquels la sainteté se développe ou se maintient. C'est la prière, qui attire les grâces d'en haut, et sur nous et sur les personnes dont le soin spirituel nous est confié; c'est la méditation des vérités éternelles, par laquelle nous nous pénétrons de ce qu'il faut enseigner; ce sont les lectures pieuses, qui nous donnent le goût des choses célestes; c'est enfin Vexamen particulier, grâce auquel on se voit soimême, avec ce qu'il faut pour régler sa conduite.
Après les avoir invités aux réunions sacerdotales, instituées pour eux dans les principaux centres, Monseigneur ajoute :
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Dans votre bagage de soldat, ayez l'Imitation de Jésus- Christ on le Novum Testamcntum. Si le Bréviaire ne se pent dire, di!es an moins Prime et Com plies : ce sont les prières liturgiques officielles dn matin et dn soir. — Fautil recommander le Rosaire ovi le Chapelet? Non, n'est-ce pas? D'instinct, nous recourons à la Vierge Marie : sab tiuim prœsidium. Les prières mariâtes, les prières eucharistiques, sont toujours à notre portée comme autant de sources do salut.
Et II conclut ainsi :
Avec saint Augustin, Nous osons vous dire, mes bien chers Fils : Ergo ut advertant monemus, ut instruajitur docemus, et, si neeesse, ut mutentur oramus.
Nous ne cessons de penser à vous, et le jour et la nuit. Vivo et morior in singulis, disait saint Bernard à ses moines de Glairvaux. Qu'il me soit permis de redire la même parole et avec le même cœur : « Je vis et je meurs en chacun de vous. » Jamais je n'ai mieux senti que l'Evêque est Père.
Monseigneur ne s'est pas contenté de rappeler à ses prêtres-soldats l'excellence de la méditation. Il leur en a proposé un modèle, sous le titre suggestif de : Méditation sous les obus (i).
La première partie : Prière sous les obus, peut se résumer en ces trois pensées : a) elle n'est pas empêchée par eux; — b) elle est, grâce à eux, plus fréquente; — c) elle est surtout plus fervente.
Voici le texte intégral de la seconde partie : La sainte Messe sous les obus y qui a été, — on le sait et on le
(1\ Le Prêtre artx armcef, 15 juin 1913.
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voit, — vécue par son auteur dans la chapelle de l'évêclîé :
Trois contrastes : a) la force de l'homme, la faiblesse de Dieu; — b) la haine de Vhomme, Vamour de Dieu; — c) Vambition de rhomm.e, celle de Dieu.
a) La force de rhoînme, la faiblesse de Dieu.
Le prêtre monte à l'autel pour l'action la plus sainte de la religion, et, au lieu du chant des cloches annonçant la célébration du mystère, au lieu de la grande voix des orgues accompagnant les rites liturgiques, c'est une clameur farouche, la clameur de mille engins qui circulent dans l'air, plus sinistres que des oiseaux de proie, et mille fois plus redoutables. Il faut bien avouer leur puissance, tout en la maudissant, quand on voit les œuvres qu'elle anéantit, les édifices qu'elle abat, les hommes valeureux qui tombent sous ses coups.
Au regard de cette force déchaînée, qu'est-ce que la petite Hostie consacrée par le prêtre ? Elle est si frêle que c'est trop d'une main d'enfant pour la déplacer, un souflle Y suffit. iNIais, de cette fragilité auguste sort une énergie qui, fortifiant l'âme et, par elle, animant le corps, en arrive à faire des héros et à décider de la victoire. Ecoutons ce soldat chrétien qui vient de communier : « En face de moi, l'Allemagne et la France arc-boutées; en moi, dans un tout petit coin de l'espace immense. Dieu luimême : Dieu qui, en cette hostie si frêle, semble être en moi, avec moi, à la merci des engins de guerre.
« Et, du coup, les obus imminents et cette accumulation de forces matérielles aveugles, tout cela me parut profondément risible, vain, presque inexistant; leur pouvoir sur Dieu en moi — et, presque, leur pouvoir sur moi — n'était qu'une illusion, une pure apparence. Dieu en moi leur échappait totalement, et moi, avec lui, en un sens, je leur échappais. Tout cela, c'était le monde spatial, et Dieu n'en était pas, et je n'en étais qu'à peine, comme par hasard; et il me semblait que, par le double amour qui était en moi, je m'accrochais avec une force nouvelle
DIKU ET PATiun;
à l'autre monde, au monde i)ermanenl, el c^ue je me libérais invincil)lement du monde des ol)us. »
6) L^a Jiaine des hommes, l'amour de Dieu.
Pourquoi cette ruée des éléments les plus meurtriers sur nos bataillons et nos villes? Pourquoi suit-on d'un regard si anxieux la courbe qu'ils tracent dans les airs P Pourquoi n'écoule-t-on pas sans frémir le rugissement qu'ils poussent en courant à leur but P l^arce qu'ils sont les ministres d'une passion implacable, qu'ils exécutent ses desseins homicides; parce qu'ils servent la haine d'un peuple contre d'autres peuples, haine si farouche qu'elle ne peut être attendrie, haine immense que des milliers de victimes sont impuissantes à satisfaire.
Le prêtre le sait et, en y songeant, il ne peut qu'admirer davantage le doux mystère qu'il tient entre ses mains. Pourquoi Dieu est-il là plus petit qu'à Bethléem, plus caché et plus silencieux qu'à Nazareth.!^ pourquoi s'offre-t-il en sacrifice sur l'autel.'^ poinqiioi se donne-t-il, se livre-t-il à tous ceux qui viennent à la Table sainte, disant : Prenez, m.angez, ceci est mon corps; prenez, buvez, ceci est mon sang? Pourquoi.!^ Parce qu'il nous aime. Et le prêtre, ayant horreur de la haine qui tue, demande à Dieu l'amour qui sauve; il demande le courage de se sacrifier à son tour et de dire à sa patrie, à ses frères d'armes : a Voici mon corps, voici mon sang; s'il le faut, j'accepte d'avance que l'un soit brisé et l'autre répandu pour vous. »
c) L'ambition de l'homme, celle de Dieu.
Notre principal ennemi l'avoue sans détours et sans honte : parmi les sentiments qui l'ont déterminé à entreprendre une lutte si acharnée, il y a l'ambition : l'ambition d'étendre sa domination sur les peuples jugés inférieurs, de leur imposer ses lois, ses méthodes de travail, ses mœurs, enfin, d'imprimer sur toutes les formes de leur activité la marque propre de son génie particulier.
Si encore la civilisation qu'il veut établir au delà de ses frontières actuelles était une civilisation idéale, et si la propagation ne s'en faisait que par la vertu de sa supériorité sur toute autre civilisation ! Mais il n'en est rien;
c'est par le fer et le feu que l 'Allemand veut obtenir la suprématie rêvée, et les obus qui passent en tourbillon ne sont que le signe de ses prétentions injustes et les ministres de sa violence.
Tout autre est l'ambition de Jésus se sacrifiant sur nos autels; tout autres, la raison, le but des conquêtes qu'il veut réaliser et que, cîiaque jour, il réalise. Par une action mystérieuse, une influence aussi forte que douce, il attire à lui, non les corps — du moins directement — mais les âmes, et c'est pour les élever, les purifier, les soutenir dans les luttes de la vie, les préparer à l'éternel bonheur. Venite ad me, ojnnes qui lahoratis et onerati estis, et ego rejiciam vos. Et le prêtre-soldat, sans renoncer aux justes ambitions de la patrie qu'il sert, implore du Seigneur, avec la soif des âmes, le secret de les conquérir, désirant avoir, de plus en plus, le regard qui compatit, le geste qui console en même temps qu'il bénit, la parole qui ranime en même temps qu'elle pardonne.
La troisième partie, sous le titre : Le service dii prochain sous les obus, indique les principaux devoirs du prêtre-ambulancier et brancardier :
a) Le soin des blessés; — b) les secours religieux donnés aux mourants; — c) l'ensevelissement des morts.
a) Le soin des blessés.
Fidèle disciple de Celui qui est venu en ce monde pour guérir l'humanité, le prêtre s'empresse de relever affectueusement ses frères tombés dans la bataille. Ceux-ci ne sont-ils pas à plaindre ? Sans parler de leurs blessures qui, peut-être, les rendent méconnaissables, ils sont loin de leur foyer; aucun membre de la famille absente n'est là pour leur donner la pitié et les secours dont ils ont besoin. C'est bien d eux qu'il faut dire : Res sacra miser. De plus, aux yeux du prêtre, la mutilation du corps en fait des images plus frappantes du Christ; leurs plaies parais-
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sent être ses plaies; leur douleur, sa douleur; aussi met-il toute sa tendresse, tout son soin ti guérir les blessures, à consoler des cœurs plus meurtris peut-être que la chair qui les recouvre.
(irande chose que cette charité! S'il est juste de dire : Quam speciosi pedes evangelizantium paccrn! il n'est pas moins juste d'ajouter : Elles sont belles, les mains qui s'elîorcent de guérir les martyrs de la patrie ! Elles le sont surtout quand elles accomplissent leur œuvre sous la mitraille, quand, pour soigner des plaies, on expose jusqu'à sa vie, quand, au lieu d'écouter la voix des obus qui dit : Fais, ou tu vas jnourir, on écoute celle de la conscience : Reste, même s'il faut mourir! C'est alors qu'on voit des attendrissements plus beaux que le flamboiement des épées aux mains de nos héros.
b) Les secours religieux dorinés aux mourants.
Le prêtre agit surtout en prêtre, et, comme tel, il exerce la charité quand il donne les secours religieux aux mourants. « Frappés à mort, c'est le moment où l'âme des agonisants se met violemment à vivre, où, dans les ténèbres qui la gagnent, elle voit plus clairement les choses de Dieu »; c'est donc l'heure où doit s'approcher celui qui est le représentant de Dieu, le ministre de ses miséricordes.
Le prêtre vient, confident auquel on dit tout, père dans le cœur duquel la conscience se décharge de tout ce qui lui pèse; et rien n'est plus salutaire que son action. L'âme qui est devant lui a nourri plus d'un noble sentiment, elle a fait d'héroïques sacrifices, elle a m.ontré un courage qui n'est pas abattu, même à ce moment suprême. Quel malheur, si tant de qualités et de gloire ne servaient de rien dans l'éternité et n'y recevaient aucune récompense! Grâce au ministère sacerdotal, au pardon qu'il accorde, aux onctions qu'il fait, aux prières qu'il récite, tout est vivifié, tout est immortalisé. La sérénité réapparaît dans les yeux qui vont se fermer. La poussière peut retourner à la poussière, l'esprit remontera vers l'Esprit divin et retrouvera là-haut ceux qu'il aura laissés et aimés.
Mais quoi ! Tout tremble autour du moribond, et les obus,
sifflant dans l'air, semblent sonner ironiquement le glas de leurs victimes. Le prêtre ne les entend pas; penché sur le mourant, il est tout entier au soin d'écouter ses dernières paroles, l'aveu de ses fautes, le témoignage de son repentir et le cri suprême de son espérance dans la miséricorde de Dieu.
c) L'ensevelissement des morts.
Nos braves ont cessé de vivre : ils gisent loin du foyer qui les a vus naître et qu'ils ont eu tant de douleur à quitter, loin d'une famille qui les croit encore vivants, loin du cimetière où dorment leurs ancêtres et où ils comptaient dormir, à leur tour, leur dernier sommeil, loin des amis qui les auraient suivis jusqu'à la tombe. Heureusement, le prêtre est là pour honorer et bénir leurs dépouilles.
C'est une consolation pour lui de représenter l'Eglise qui n'oublie jamais ses enfants et tient à les suivre durant tout le cours de leur destinée, depuis le berceau où ils ont commencé d'ouvrir les yeux jusqu'à celui où ces yeux resteront fermés en attendant l'heure du grand réveil.
Mais quel étrange spectacle ! Le prêtre récite des prières où respire la plus tendre piété à l'égard des défunts, et la voix rageuse et précipitée des obus rythme les menaces d'une colère sans merci. Le prêtre chante des paroles pleines d'espoir, et les résonances funèbres dont l'air est ébranlé sont pour étouffer, pour tuer toute espérance ! Le prêtre ferme une tombe, et les obus ne cessent d'en ouvrir de nouvelles !
Oubliant autant que possible cette misérable terre, il songe au repos éternel, et il le demande à Dieu pour ceux qui sont allés jusqu'au bout de leurs forces; il songe à la lumière céleste, et il en implore le bienfait pour ceux qui ont dû lutter au sein des plus épaisses ténèbres.
Requiem œternam dona eis, Domine. — Et lux perpétua luceat eis!
si:
Le devoir du prêtre-soldat est presque toujours humble — je ne dis pas : humiliant ^ et ne prête guère à l'éloge, qui n'est pas recherché d'ailleurs par celui qui l'accomplit dans des vues de sacrifice et d'esprit surnaturel.
C'est ainsi qu'il a été rempli par des centaines de prêtres, un nombre incalculable de fois, en conformité avec les conseils et les préceptes que nous venons de lire, d'une façon discrète qui n'a pas échappé à l'estime respectueuse dos chefs.
En veut-on, malgré tout, cinelques exemples.^
Un de nos prêtres, infiiniiei à la ...® ambulance du i^'" corps d'armée, rentrait de permission le jeudi 21 octobre i9i5.
Il aperçoit, dans la salle dont il est chargé, un blessé qui avait perdu beaucoup de sang. Le médecin-chef cherchait des yeux un homme de dévouement. Notre infirmier s'offre spontanément : quelques minutes après, on lui ouvrait l'artère radiale, et son sang généreux ramenait la vigueur dans le corps épuisé de son pauvre camarade.
On félicite le jeune héros, on veut le proposer pour la croix de guerre; mais lui, modestement, se contente de dire : « J'ai fait mon devoir de soldat et de prêtre. »
M. Vabbé A . P . . , vicaii'e de Lillers, permettra du moins, à ses confrères du diocèse d'Arras, d'applaudir à son geste.
Un autre prêtre obtient une permission de quelques jours : il va la passer totalement, dans la retraite, au Séminaire d'Issy.
Plus bruyante, mais non moins efficace, a été récem-
ment, du i3 «lu i9 décembre i9i5, la retraite obusée de Dainville. Un témoin la raconte ainsi :
Le zélé curé se préoccupait d'assurer la sanctification des pretres-infirniiers que la guerre amenait dans sa paroisse. Aux exercices mensuels qui les réunissaient dans le presbytère ou dans l'église, il voulut ajouter, de concert avec les aumôniers, une retraite de trois jours. Dainville était tranquille depuis près de quatre mois; on pouvait espérer le calme suffisant pour assurer le succès des saints exercices. Le i3 décembre, M .le curé avait quitté le matin sa paroisse pour aller à i5 kilomètres de là cbercher en voiture, à la gare d'Aubigny, le prédicateur de la retraite, M. l'abbé André. En le recevant à la descente du train, avec son entrain si joyeux et si cordial, M. Dubois était heureux de lui donner bon espoir : l'ennemi semblait pour le moment oublier Dainville, et l'on pourrait prier en paix. Le retour se fît gaiement, et l'on arrive à Dainville à la tombée de la nuit.
En descendant de voiture, quelle ne fut pas la stupeur de M. le curé : presbytère défoncé, église trouée par une large baie dans la partie hante du chœur : bon nombre d'obus étaient tombés sur la paroisse, comme au jour de la visite de Monseigneur, à la Saint-Martin, ne causant heureusement que des dégâts matériels : pas une seule personne blessée. Qu'allait devenir la retraite ? Le bombardement recommencerait-il le lendemain ? Et puis, la grande salle du presbytère qui seule devait donner asile aux retraitants, avait été précisément mise à mal par les bombes. Mais qu'importe ! Personne ne crut que la retraite dût être ajournée, le vaillant curé moins que personne. On s'arrangea vite. Le cabinet de travail de M. le curé avait été respecté : il était fort étroit pour s'y réunir à vingt et un auditeurs, mais on s'y entassa. Les exercices commencèrent, le prédicateur n'ayant guère de place pour l'action oratoire; ils furent suivis avec une édifiante assiduité, et rien ne vint troubler leur calme; on put se réunir trois fois le jour, pour se nourrir des fortifiantes vérités qui donnent au prêtre la vaillance et la vertu.
Rappelons surtout avec quelle pieuse régularité, et au prix de quels sacrifices, soit dans les dépôts, soit dans les cantonnements et les tranchées, nos prêtres ont eu la joie de pouvoir célébrer régulièrement la Sainte Messe : dans notre diocèse, en certaines paroisses où les troupes étaient fort agglomérées, plus de cinquante prêtres ont pu célébrer le même jour, y compris la triple célébration du 2 novembre. Ils doivent cet inappréciable avantage à leur fraternelle entente avec le clergé du pays, et à la possession d'autels portatifs dont l'OEuvre providentielle de la Croix, qui a recueilli près de sept cent mille francs, leur a fait généreusement leur pari.