CHAPITRE II
Nos séminaristes au feu
Il y a eu, dans les Petits Séminaires, un bon nombre d'appels militaires, dès le premier jour de la mobilisation et jusqu'au départ de la classe 17 : des vocations tardives, et par conséquent des études interrompues avant leur achèvement, telles sont les causes qui, sans transition, ont appelé ces jeunes gens des bancs à l'armée.
Sans citer aucun nom propre, par égard à leur modestie, nous devons rendre hommage à leur esprit surnaturel qui a éclaté en toutes circonstances, au départ, à l'armée, à Varriibulance. En respectant le caractère intime des correspondances échangées avec leurs maîtres, nous pouvons extraire (i) de leurs lettres les détails, vécus et édifiants, qui les font connaître tels qu'ils sont :
(1) L'Echo du Petit Séminaire de BouloQue a publié un. bon
nombre de ces extraits, bien choisis, pour faire profiter les .plus
jeunes de l'exemple de leurs aînés et obtenir à ceux-ci un souvenir constant devant Dieu.
DIEU KT r\TRIE 7^
§ I'^ — Le départ.
Lo monicnl est grave, ('dit l'un creux; dans quelques heures, nous serons peut-être à la frontière allemande, nous ne savons rien, les autorités se taisent.
Aujourd'hui, dimanche, je n'ai pas eu de messe, j'ai été de garde à la prison de..., et je ne suis rentré qu'à lo heures pour être consigné au collège de X...
M. le chanoine ... est venu ce matin, je l'attends ce soir pour faire ma confession générale et peut-être la dernière avant la balle meurtrière. Un grand nombre de soldats ont accédé à ma demande d'aller voir l'aumônier; je suis content.
Avant de terminer ma lettre, je tiens à vous dire mon filial et respectueux merci pour tous vos bienfaits, ainsi qu'à tous mes anciens maîtres.
Là-haut, si je vous précède, je prierai pour vous, pour vos œuvres et pour vos chers séminaristes. Pour l'instant, je fais joyeusement le sacrifice de ma vie et je m'abandonne entre les mains de notre Mère commune du Ciel, la très sainte Vierge Marie.
Partant demain matin, peut-être j)Our ne plus revenir, je vous demande humblement pardon des petites peines que j'ai pu vous causer et vous supplie aussi de prier pour moi, afin que le bon Dieu me pardonne.
Je pars l'âme bien triste. Mais soyez sûr que votre petit séminariste saura accomplir généreusement et noblement son devoir de soldat français et moiuir en brave, si le bon Dieu le veut.
D'une autre lettre, nous extrayons ces lignes :
A peine arrivé en retraite depuis quelques heures, je pars à la hâte pour servir la Patrie. Vive Dieu ! Que sa sainte volonté soit faite. Il saura tirer le bien du mal.
Hélas ! plus de messe, plus de communion ! Heureusement il nous reste la communion à la sainte volonté de Dieu.
Je vais être très exposé. Je sens plus que Jamais le! besoin de vous demander de vous souvenir de moi auprès ■ de Notre-Seigneur à la sainte Messe. Déposez-moi tous les matins sur la patène et offrez-moi à Dieu : peut-être n'y penserai-je pas tous les jours.
J'ai déjà offert par Marie, en union avec Notre-Seigneur immolé sur l'autel, toutes les peines, les fatigues de la mobilisation, les souffrances de la îjuerre et ma vie même, si le bon Dieu daigne la prendre.
Aller à la guerre, mourir en état de grâce, c'est le Ciel, c'est la vision béatifîque ! Quoi de plus beau !
Vos enfants dispersés, perdus dans la grande armée française, ne vous oublient pas... J'aspire à l'heure où il me ^ sera donné de rentrer à l'Enclos, avec la gloire d'une campagne victorieuse. Cependant je me fais très bien à la vie des camps, à l'obéissance aux chefs, au coucher sur la diuT. Dieu le veut : cela est amplement suffisant. Tout va pour le mieux, d'autant que je puis communier souvent, en moyenne deux jours sur trois; quel bonheur, le bon Dieu me gâte! J'ai grande confiance : la très sainte Vierge est avec moi. L "aumônier militaire ne nous quitte pas.
Un autre traçait les lignes suivantes :
J'ai resscnli une joie indicible en recevant votre lettre du II août, il y a deux jours. Merci de vos prières. La guerre, jusqu'ici, n'a pas été bien terrible pour nous, puisque nous en sommes encore à voir un Allemand, quoique nous soyons à quelques kilomètres seulement de la frontière. Le démon ne doit pas être enchanté de cette guerre, car beaucoup de soldats se sont approchés des Sacrements; un grand nombre portent religieusement une médaille. Nous avons l'avantage de posséder un prêtre réserviste. Je puis faire la sainte Communion à peu près chaque jour. Quelle consolation!... Si je ne revenais pas de la guerre, j'adresse mon meilleur souvenir à tous mes amis du Séminaire.
Ce qui suit, est du 21 août :
C'est au milieu de la campagne que je vous écris, faisant trêve aux exigences du métier et aux risques que nous courons, sans cesse harcelés par des ulilans. Je prie le plus possible, et, comme vous me le rappelez, je fais volontiers le sacrifice de ma vie, si telle est la volonté de Dieu, pour le relèvement de notre France. Je suis très heureux de savoir que mes petits amis prient beaucoup pour moi. Souvent, très souvent, mon esprit va vers cette maison chérie où j'ai appris à prier. Si le bon Dieu permet que je sorte indemne de cette fournaise, j'ai la conviction que ma formation spirituelle sera grandement améliorée. En affrontant de pareils dangers, le caractère se trempe, le cœur se fortifie. Je marche sans crainte. Souvent je dis à ma bonne Mère Marie que je me remets tout entier entre ses mains; qu'elle fasse de moi ce qui est préff'ra])lc pour la France et pour le salut de mon âme !
De M. M... : à B., le 9 mai.
Je suis reconnu apte à faire campagne, sans savoir quand nous partirons. Plus que jamais on se remet entre les mains de Dieu et à l'abri du manteau maternel de la sainte Vierge. Vous dire qu'il m'est indifférent d'aller au front serait mentir, mais j'y vais avec courage et, malgré tout, heureux autant qu'il est possible.
De Limoges, M. G... écrit, le i'^'' mars i9i5 :
Donc, reconnu bon pour le service armé, je suis prêt à partir où le bon Dieu voudra. J'étais dans une bonne section, avec des camarades que j'amenais, quoique « bleu », à la Messe et à la prière... Quand, parmi certains, la conversation s'égarait sur des sujets mauvais, il suffisait d'un mot ou d'un signe, ou simplement qu'on me vît arriver, pour que tout mot malsonnant disparût. J'espère que le bon Dieu veillera sur eux...
74 l'A GUERRE EN ARTOIS
§ 2. — A V armée.
Depuis le moment de la mobilisation, tout va à merveille. Le moral des hommes est très bon, et sûrement nous serons victorieux. Depuis vingt jours, nous avons voyagé à travers diverses contrées de la France. Pour l'instant, le régiment est conforlablement installé au milieu des champs. Jusqu'ici, cela ressemblait plutôt aux manœuvres, sauf nombre d'Allemands faits prisonniers. Mais samedi grande bataille, qui a été très heureuse pour nous. Dimanche matin, nous avons aperçu sur une hauteur un escadron de uhlans au bivouac, encadrés de leurs chevaux : nous avons mis en batterie sans être vus, et nous avons tiré. Quelle boucherie! On voyait très bien, à l'éclatement des obus, des soldats et des chevaux projetés en l'air... Je prie beaucoup. Si le bon Dieu me demande ma vie, je la lui offre de grand cœur en sacrifice pour la France et l'Eglise.
M. D... écrit du fond d'une tranchée, à la date du 10 décembre :
Il ne fait pas trop gai dans ces parages de B...-au-B.... Les Allemands sont en forces considérables et tous les jours il y a attaques et contre-attaques. On les repousse, mais non sans pertes pour nous, surtout chez les fantassins.
Ainsi, hier, nous avons fait un beau travail. Depuis deux jours l'ennemi s'efforçait de jeter un ix)nt sur l'Aisne, pour nous prendre de flanc. Averti par un avion, le colonel donne l'ordre d'envoyer deux pièces de canon (pièces sacrifiées). Je suis de l'expédition. Nous nous postons sur la lisière d'un bois, à 200 mètres. Le soir même, nous entendons l'artillerie boche passer, avec de l'infanterie, sur le pont qu'ils ont réussi à établir. Je vous assure que j'avais remis mon âme entre les mains de Notre-Seigneur :
je baise mou crucifix et je pars en reconnaissance avec deux hommes. Nos pièces tiraient des fusées pour éclairer. J'aperçois nettement le pont et les batteries ennemies. Je reviens rendre compte à l'officier, qui m'envoie prévenir le colonel. On attaque. Ma pièce démolit les batteries et fait sauter le pont. De ce fait, 3.5oo honuues furent faits prisonniers. J'ai entendu un lieutenant allemand s'écrier, en nous désignant du poing : « Rien à faire avec ces sales diables noirs ! »
M. L... est resté à Sarlat :
On m'a placé, écrit-il le 3 novembre 191/1, comme planton de la compagnie, au bureau du commandant de place. Je puis recevoir chaque malin le Dieu des forts. J'ai même le loisir de faire un peu d'études latines. Quand reverrai-je mon cher Petit Séminaire ? Dieu le sait; mais combien je brûle de m'y retrouver, au milieu de mes camarades, surtout pour y vivre enfin d'une vie régulière! Si le bon Dieu me retient loin du front, du moins, je m'efforce de me rendre utile, et je cherche toutes les occasions de faire un peu d'apostolat. Le jour de la Toussaint, la majorité des soldats ont communié. L'exemple que nous donnons, nous, soldats du Nord, s'étend aussi à la population sarladaise. Quand nous sommes arrivés, ces gens se demandaient quels étaient ces « bigots du Nord » ! A présent, petit à petit, un peu craintivement peut-être, les hommes do la ville commencent à parler religion avec nous et à venir aux offices. Nous pouvons et devons partout travailler à la gloire de Dieu.
M. P... écrit de l'Argonne :
Depuis que je suis arrivé, c'est-à-dire depuis quinze jours, je suis continuellement soit dans les tranchées de première ligne, soit dans celles de réserve. Nous ne voyons que la terre, les arbres, le ciel, et pas même les Boches qui se trouvent à i5 mètres. En arrière, on est relativement bien. Avec les petites cabanes, on dirait des villages sénégalais. Avant-hier, nous avons subi une atta-
que : Dieu merci, j'en suis sorti sain et sauf, grâce à ma baïonnette que j'avais devant la tête et qui fut cassée par une balle. Gomme je vous le disais, avec la sainte Vierge comme sentinelle, je suis tranquille, il n'y a rien à faire pour l'ennemi!
Un autre correspondant donne quelques détails sur les actions auxquelles il a pris part :
En Belgique, à la bataille de Dinant, nous avons délogé la Garde prussienne. Je suis resté là sept jours dans une tranchée, au bord de la Meuse, pour interdire le passage aux barbares. A Esternay, nous avons mené une bataille terrible, et cette date ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Les Allemands ont aussi eu des pertes, et sensiblement plus fortes que les nôtres, car nos places de 75 se chargent de les nettoyer, et à fond. Notre infanterie aussi s'en charge. Nous tirons doucement, mais nous ne manquons pas souvent la cible. Mais ces bourreaux, trop lâches pour lever la tête et viser, se servent de leurs balles « dum-dum » pour nous mutiler. Heureusement ils tapent plus souvent dans les moucherons qui se perdent dans l'air, que parmi nos troupiers. Ah ! si nous marchons de bon cœur ! On voit ses camarades tomber, mais cela ne vous donne que plus de force et de courage. Avec le bon Dieu, on est fort et l'on ne craint rien. Avec Marie, la fatigue et la souffrance deviennent douces et suaves...
...Nous sommes en batterie au beau milieu d'une forêt de sapins. Je vous assure qu'il y fait froid, quand on reste une partie de la nuit en observation. Heureusement j'ai toujours mon chapelet pour me faire passer assez vivement les heures de garde... Pour l'instant, les Boches reculent pas mal. Hier nous avons eu une forte attaque : nous leur avons pris 5 canons, dont deux de 77, 3 gros obusiers et un canon de 120 français probablement pris à Maubeuge. Nos premières décharges furent envoyées sur les tranchées après diverses salves d'artillerie où il y avait eu près de cinq mille coups tirés de notre côté. Les Allemands se retranchèrent dans le bois. Alors toutes
nos pièces fauchèrent les arbres. Une heure après, nous avancions, et il nous était difficile de nous frayer un chemin à travers les débris bondés de cadavres. Les ennemis, tassés par groupes, étaient restés debout dans la mort.
Que de privations j'endure, surtout au point de vue spirituel (pas de messe le jour de Noël) ! Les privations physiques se supportent encore facilement lorsqu'on a la santé, surtout quand on a comme moi le bonheur de connaître la doctrine du sacrifice et de l'union à la divine Victime de la Messe. On est heureux de pouvoir s'offrir avec Notre-Seigneur et souffrir pour Lui...
M. D... écrit de W., près de M.-l.-H. :
Je suis heureux pour l'instant, car j'ai eu enfin, pendant les 19 jours de notre repos, le bonheur de communier quotidiennement. Depuis une semaine, nous sommes de nouveau en face de l'ennemi avec nos batteries en plaine. Les Boches nous marmitent tant et plus. Aussitôt que nous avons tiré, il nous faut courir dans nos tranchées. Nous attendons la grande attaque. Je ne pense à rien, sinon à mon devoir, et je suis content de mon sort puisque le bon Dieu me veut ici. J'apprendrai véritablement à devenir victime moins indigne de la divine Victime que j'offrirai plus tard. Reviendrai-je d'ailleurs à l'Enclos ?
M. P..., blessé en Champagne, remis sur pied à Biarritz, retourné au feu, a envoyé, le i^^ mars i9i5, une lettre qui est à noter entre toutes :
Vous allez sans d«ute me trouver bien malhonnête de vous adresser un tel papier. Hélas! excusez-moi... je n'en ai pas d'autre. Et puis, ses trous, ses déchirures sont l'effet d'une balle ennemie : il est un peu comme les drapeaux mis en lambeaux par la mitraille...
Le 23, nous avions reçu l'ordre d'attaquer les tranchées boches, qui se trouvaient à Goo mètres des nôtres. Le signal était attendu pour 1 heures. Nous étions prêts à
Ijondir. A [\ heures, le cri se fait entendre : En avant ! Je suis à la tele de ma demi-section. Allons, les enfants, du courage, en avant ! Je saute le parapet de notre tranchée. Zim... Zim... ! Les halles sifflent, les ohus éclatent. Je me suis avancé. Je me retourne : personne ne me suit. Je reviens dans la tranchée. Ils sont tous là, ils n'osent pas sortir. Voyant un petit bois à 5o mètres sur ma droite, Je leur fais prendre cette direction. Je ne saute le parapet que le dernier pour être certain qu'ils sont tous montés. Nous atteignons les arhres, nous avançons un peu. Je prends une pelle-bêche pour me faire un petit abri, tandis que la nuit vient. J'étais à genoux : à peine avais-je commencé le travail que je reçois une balle en pleine poitrine, u Je suis blessé », dis-je à un caporal; je retourne dans la grande tranchée, je me déshabille, je regarde ma l)oitrine : ô miracle! je n'avais rien, absolument rien. La sainte Vierge m'avait encore protégé. La balle s'était tout simplement perdue dans mes papiers. Vous en voyez la preuve. Je retrouvai la balle dans ma poche...
Cependant raciivité qu'il se donnait sur le front devait éprouver la santé mal raffermie de notre sergent : il écrivait de Bar-le-Duc, le 29 :
Me voilà depuis dix jours à l'hôpital, pour faiblesse générale. Je suis au lait, mais cela va beaucoup mieux. Il me semble que je pourrai quitter le lit dans quelques jours. Ça me semble long là-dedans!... Aujourd'hui je me prépare à recevoir dignement Jésus. Un prêtre-infirmier doit m 'apporter la sainte Communion demain matin.
Dernièrement, étant de passage à Reims, j'ai pu voir les dégâts occasionnés à la cathédrale. C'est monstrueux. Dieu punira ces abominations. Je suis entré, et j'ai fait une bonne prière, demandant à Notre-Seigneur de protéger la cathédrale et l'Enclos de Boulogne... — Je vous serais très reconnaissant de vouloir bien adresser à mes condisciples les meilleures amitiés d'un vieux séminariste actuellement chef de pièce d'artillerie, et tapi pour l'instant dans une tranchée humide où, comme pupitre, il y a la bouche même d'un canon (jui a fait grand ouvrage hier soir...
Toujours dans les tranchros, sous le fou des gros obusicrs, à la différence des fantassins, qui, eux, changent tous les quatre jours. N'importe, on préfère son arme. Ce que je préférerais surtout, c'est un peu de vie normale pour un séminariste. Du moins, je veux rester et resterai complet séminariste par le cœur.
M. D... écrit, après une messe célébrée pour les soldats du ...® corps d "armée, tombés à la tranchée de C, devant une foule de militaires de différents régiments :
L'ne maîtrise improvisée, dont je faisais partie, a si bien exécuté les chants liturgiques que l'aumônier, charmé, nous a ensuite fait préparer plusieurs morceaux pour le salut qui va suivre les vêpres. Quel bonheur quand on retrouve quelque chose de la vie si belle du séminaire tant regretté !
De M. M... :
Ce matin, j'ai nettoyé l'église de la localité où nous sommes cantonnés. Les araignées ont dû être bien fâchées. — La campagne s'allonge : il faut qu'au pied de la croix, au contact de Notre-Seigneur, là seulement où l'on peut en trouver, je reprenne des forces. Au Saint Sacrifice, tenez-moi, offrez-moi sur votre patène.
§ 3. — L'ambulance.
Un bon nombre de nos vaillants séminaristes ont été blessés : avec quel courage et quelle foi ils ont supporté leurs blessures, leurs lettres en donnent les preuves les plus touchantes :
Issoudun, lo septembre : Je vais essayer de vous écrire
8o LA GUERRE EN ARTOIS
un tout petit mot : tout petit, car votre pauvre soldat est bien mal en point pour le moment. Dimanche dernier, C septembre, j'ai reçu le baptême du feu : un éclat d'obus est venu me « caresser » la main gauche. Sur-le-champ, j'ai remercié le bon Dieu et lui ai offert cela pour l'Eglise et la France. C'était à Esternay, près de Sézanne dans la Marne. Maintenant, me voici dans l'Indre, et pour faire ce trajet en chemin de 1er, j'ai mis trois jours et deux nuits. En ai-je déjà fait des voyages ! Je suis allé en Belgique, à la bataille de Dînant, à celle de Saint-Gérard, près de Namur, et je suis venu ici à pied, toujours en première ligne. Voyez si Jésus et Marie m'ont protégé, puisque je n'ai été blessé que le 6. J'ai déjà beaucoup souffert et je souffre encore, mais dans cet hôpital on est Uès bien soigné par nos bonnes et dévouées Dames de la Croix- Rouge et par nos infatigables infirmiers, au nombre desquels nous avons sept prêtres, le Supérieur et quelques professeurs du Séminaire d'Issoudun. En chemin de fer, nous avions pour infirmiers quatre prêtres bretons.
Mon Père, que mes bien-aimcs condisciples continuent de prier pour leurs frères qui jour et nuit marchent sous la mitraille, afin que le bon Dieu les garde et les ramène sains et saufs dans son béni sanctuaire...
Issoudun, le i4 : Ayant reçu des cartes-photos hier soir, je m'empresse de vous en envoyer une. Regardez au milieu : le personnage le plus malpropre que vous trouverez, c'est moi. C'est que, depuis près de cinq semaines, je ne m'étais fait raser! Mon état s'améliore. Hier matin, j'ai eu le bonheur d'assister au Saint Sacrifice et de faire la sainte Communion. Si vous saviez comme j'étais heureux !
Sur le champ de bataille, en arrière même, on a déjà bien du mal à faire une bonne prière le matin ou le soir, tant on est pressé ou épuisé, et la Messe et la Communion sont bien rares, les églises étant vides presque partout et servant de dortoir à la troupe. C'est la deuxième fois que j'ai la sainte Messe depuis la mobilisation. Que nos chers petits condisciples pensent donc un peu à leurs pauvres frères soldats !
Mon Père, je pense sans cesse à votre rentrée, au jour
DIEU ET PATRIE 8l
OÙ se fera la mienne. Si cependant mon divin Seigneur me demandait un sacrifice plus grand et plus complet que l'actuel, je suis prêt à le Lui offrir en toute générosité. Vous m'invitez à respecter les choses de Dieu, les morts et les blessés ennemis. Aux morts, je sais que je dois le respect; aux blessés, la charité. Des blessés allemands sont revenus avec nous; je me suis placé un moment à côté de l'un d'eux et le regardai avec les sentiments de l'Evangile. N'ayez crainte, je veux être ce que vous dites, et le veux énergiquement.
Un ancien élève du séminaire de Béthune, G. V..., raconte ainsi au milieu de quelles péripéties émouvantes il fut providentiellement protégé, le i8 septemDre i9i4, après avoir reçu une blessure à la main, dans un bois en avant de Reims :
Les Allemands nous entouraient et, montés sur les arbres, nous tiraient par derrière. J'avertis mon sergent, qui ne voulait pas me croire et qui tomba raide inort à mes pieds. J'aperçois un soldat, à dix mètres, caché derrière un arbre; il me met en joue, et j'en fais autant; au moment où je tire, je me sens blessé au petit doigt.
J'arrange ma blessure comme je le puis; je place mon petit doigt près de l'autre, qui était aussi bien malade, et comme les Allemands sont encore à peu de distance, tout alentour, je reste là toute la nuit, faisant le mort dans la crainte d'être fait prisonnier ou achevé... J'ai le temps de faire et de renouveler mon acte de contrition et de prier ardemment le Sacré Cœur et la sainte Vierge ! Toute la nuit, il pleut; je grelotte, ma capote est toute mouillée; de temps en temps, j'entends marcher et parler allemand.
Le jour coinmence à poindre; je n'entends plus rien : peut-être sont-ils partis ! Je me mets sous la protection de Notre-Dame des Miracles; je me décide à m 'enfuir à toutes jambes du côté de ma compagnie; je lève douceinent la tête, et je n'aperçois que mes camarades morts la veille; c'est parmi les cadavres que j'ai passé la nuit. Je file à travers le bois; mais un coup de fusil part; aussitôt je me
couche et je simule l'homme atteint mortellement : j'avais été vu par un Boche, caché sur un arbre. Au bout de quelques minutes, je reprends ma course; un nouveau coup de fusil part, je ne suis pas atteint. Je continue, protégé par le bois touffu, ma course folle. J'arrive au sentier, situé à la lisière du bois, qu'occupait ma compagnie la veille; je ne vois personne... Ont-ils reculé.^ Le bois est-il complètement aux Boches ;'
Je continue à avancer, me couchant de temps en temps pour inspecter l'horizon. Nouveau péril! Les obus français sifflent autour de moi; je suis perdu cette fois. Quand la rafale est terininée, je me remets en route, et me blottis aussitôt que j'entends de nouveaux obus. L'artillerie tire de plus en plus; je parcours encore le bois cinq minutes, et je me jette tout à coup à terre pour me dissimuler, car je viens d'apercevoir deux soldats. Sont-ils français ou allemands ? La distance ne me permettait pas de le dire. Quel soupir de soulagement, quand je vis que c'étaient deux brancardiers français, qui venaient relever les blessés de la veille; ils m'indiquèrent la route de l'ambulance.
J'étais sauvé! Peu après, je retrouvai ma compagnie, qui avait changé de position. Mon capitaine fut tout heureux de me revoir. On m'avait déjà porté comme mort... Maintenant, je suis à l'ambulance, à Sarlat, fort bien soigné.
M. R... écrit, de Saint- Astier :
Je me vois toujours devant le tabernacle de notre chapelle. Quand rentrerai-je dans cette maison si belle où l'on prie si bien .î^ Dieu le sait; que son saint nom soitbéni ! Je m'efforce de me faire ici tout à tous, et tous respectent le séminariste, même les plus grands mangeurs de curés. Je puis faire la sainte Communion, le dimanche, dans l'après-midi, à l'église de Neuvicq où l'on chante le grégorien, ce qui m'édifie beaucoup. Ici, je passe deux heures devant le tabernacle; ce n'est pas trop pour une journée.
Périgueux, le ii. — Ma santé est à ravir. La main qui est toute glorieuse de se trouver quelque peu « stigma-
list'e », semble vouloir se délier. La guerre m'a fait réfléchir en me donnant de l'aire connaissance avec « notre sœur la souffrance », qui apprend à aimer comme il faut le bon Dieu, siutout à un futur prêtre. Si un séminariste redoute la souffrance, comment pourra-t-il aimer véritablement Notre-Seigneur, chercher à Lui ressembler, et à consoler ceux qui souffrent? S'il a peur de la gêne, quel prêtre, quel apôtre scra-t-ii, lui qui devra se crucifier avec Jésus pour attirer les âmes et les offrir au Père.^... Je vais souvent au Séminaire de Périgueux, où l'on est si bon à mon égard. Je vois les abbés, dont j'envie les saintes livrées, et aussi les jeunes élèves, dont certains, de petits espiègles, voudraient bien me dissiper, en me tapant sur le coude, tandis que je travaille le latin. — Je vis aux pieds de l'Immaculée, en revoyant par la pensée le dôme géant de sa basilique qui vous protège. Quelles harmonies doivent, pendant ce mois, monter vers son cœur de Mère, que de prières, que d'actes de vertu doivent s'élever de ce Séminaire de l'Immaculée-Gonception, de cette maison dont, à lui seul, le nom est la perpétuelle louange de Marie !
De M. B..., le 8 novembre :
Je vais beaucoup mieux. Je me lève même, et, le jour de la Toussaint, j'ai pu aller recevoir Notre-Seigneur. Oh I combien alors j 'ai prié pour la France, pour ceux qui sont tombés au champ d'honneur, pour Mgr l'Evêque, pour le Petit Séminaire, pour vous, cher Monsieur le Supérieur !
M. P... écrit de Biarritz, oii il est soigné, au Pavillon Alphonse XIII, et où se dévoue comme infirmière une dame des environs d'Arras.
Rien n'est plus dramatique que le récit d'une de ses lettres, «t de plus touchant que la charité qu'il déploya:
Ma blessure est presque guérie. J'aurai une balafre, et ce sera tout. Ce sera ma croix d'honneur! J'ai pris cela dans la nuit du 9 au 10. Nous étions tapis derrière le
village de M... tout en flammes. Les Allemands s'en étaient emparés et ils tiraillaient de tous les côtés. Pendant une heure, on dut rester couché, les mitrailleuses nous crachant dessus. A la pointe du jour, nous reprenons l'offensive, et bientôt le village est à nous. On leur prend deux mitrailleuses, avec quelques prisonniers. Ils se sauvent en laissant de nombreux blessés et surtout des morts. Ma compagnie s'avance toujours à la lisière du village. Nous passons une route, toujours sous le feu de l'ennemi. Là, on se déploie en tirailleurs et l'on ouvre le feu. A vingt mètres, il y a ime haie. On s'y dirige un par un, j'avance un des premiers, et en arrivant je recommence à tirer. Notre chef de section commande : « Cessez le feu ! » Personne ne semble l'entendre. Je tourne la tôle à droite et répète le commandement. Au même instant une balle me traverse le nez et sort par la joue droite. En voyant le sang couler, je me croyais atteint si gravement que tout de suite j'offris mon Ame à Dieu; je me levai, je me repliai, toujours sous les balles. Un camarade me pansa, et nous dûmes passer à travers les maisons en flammes. Rencontrant dans une rue un camarade blessé à la jambe, je le pansai et l'aidai à marcher. Ce pauvre ami n'en pouvant plus, je le portai à dos jusqu'au moment où je trouvai une brouette, à la sortie du village. Enfin nous fûmes hors de danger.
Dans une autre lettre, après avoir dit qu'il copie des cantiques pour les messes où affluent les blessés, il ajoute :
Ce retour à Dieu, je l'ai vu ailleurs qu'à Biarritz. Je l'ai va sur les bords de la Meuse, quelques jours avant de me battre, puis en plein champ de bataille. Un exemple entre bien d'autres : c'était le soir du 26 août, après les charges où nous avions rejeté les Boches ou delà du fleuve. La compagnie s'arrête près d'ini cimetière. J'entends, à notre droite, une voix qui crie : « A boire! à boire! » On hésite; je m'avance seul dans l'obscurité, je vois un blessé étendu à terre et lui fais prendre une
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LiMutle. « Merci, camarade, nie dit-il, merci. » Je lui denuiiide ce qu'il a. Une balle lui a cassé la jambe, une autre lui est entrée dans le ventre. C'est la mort qui vient. Je reste un instant près de lui, m 'efforçant de le consoler. Je lui demande s'il croit en Dieu. Il me regarde avec de grands yeux et n'ose me répondre. « N'aie pas peur, lui dis-jc, je suis ton ami. Tu crois en Dieu, n'est-ce pas? » Enlr 'ouvrant les lèvres, il laisse tomber ces mots : a Oui, je crois en Dieu ! — Eh bien ! tu vas lui offrir tes souffrances pour la France et pour tes péchés. » Il prononça alors ces paroles : « Mon Dieu, je crois en vous..., je veux vous aimer..., et je aous demande pardon... Oh! oui, pardon..., pardon, mon Dieu! » En ce moment, une fusillade s'ouvrait sur nous : « Va, dit-il, tu te ferais tuer ici. » Je le rassurai, je restai encore pour lui parler de la sainte Vierge et du ciel. La compagnie se levant pour partir, je l'ai quitté après l'avoir embrassé. »
Voici les sentiments d'un malade, aussi généreux que les blessés.
Ce mois d'août a été bon pour moi, au point de vue spirituel, malgré les privations pénibles que j'ai dû subir (privation de communions, de la sainte Messe et de la visite au Saint-Sacrement). J'ai prié beaucoup pour la France, pour ses petits soldats el leurs familles, pour tous les prêtres et séminaristes-soldats. Vous pensez combien augsi j'ai prié pour le Petit Séminaire de Boulogne. Ma pensée s'est tournée vers lui comme celle de l'exilé vers sa patrie. Cependant, j'accepte mes épreuves avec calme et sans murmure à l'égard de la Providence, à qui, au contraire, je rends grâces d'avoir voulu qu'il en soit ainsi.
Depuis le lundi 2/+ août, je suis à l'infirmerie. Cela aura été pour moi une bonne occasion de prêcher Notre- Seigneur par l'exemple et aussi un peu par la parole. De plus en plus, le désir de me sacrifier pour les autres grandit en moi : de cela encore je rends grâces à Dieu.
... Ce n'est pas sans tristesse que je pense aux séminariste! qui souhaitent toujours les vacances. Ah ! les mal-
heureux, s'ils savaient combien nous souffrons d'en être] éloignés! Plus tard, s'il plaît à Dieu que nous retournions,! ce sera passionnément et presque follement que nous l'aimerons, notre Séminaire.
Je vis toujours avec mon Imitation et mon Novuni.
M. F... écrit d'abord qu'il aurait dû se faire tuer déjà plusieurs fois, en particulier lorsqu'une balle lui traversa le képi, en frôlant les cheveux, sans produire la moindre égratignure. Depuis, un éclat d'obus lui brise l'épaule. On le soigne à Dunkerque. Il s'en remettra, mais ne pourra plus, lui dit-on, porter le sac. — Le fardeau des âmes lui ira mieux.
De M. B... :
Dans l'hôpital où je suis, on me renvoie de Caïphe à Pilate quand je demande une petite demi-heure pour assister à la sainte Messe le matin, alors qu'il est permis de sort h- toute l'après-midi. Heureusement, j'ai dans le pavillon voisin un prêtre infirmier qui vient souvent me voir. C'est grâce à lui qu'on ne m'a pas amputé le bras deux jours après mon arrivée. Maintenant, le major me dit que l'effet de la balle explosive se réduira à ce que ma main, une fois ressoudée, ne sera plus dans le prolongement normal du bras, et voilà tout. Je dois un beau cierge à la sainte Vierge.
Je suis dans une formation de la Croix-Rouge où l'on est aussi bien soigné spirituellement que physiquement. On vient de me faire l'ablation de débris d'os dans l'omoplate; il a encore coulé du sang. Je crois que j'aurai tout donné à la France, mais je ne le regrette pas.
M. M..., qui parcourt les champs de bataille avec ses brancardiers, raconte l'émouvante rencontre qu'il fît de son camarade, séminariste, blessé :
Hier, i4 octobre, en allant au poste de secours, je m'entends appeler par mon nom. Je descends, et, dans la
p.'Lite hutte de paille, je trouve M. H..., blessé aux deux jinibcs, le matin, en patrouille. La blessure n'est pas <:rave, l'os n'est pas atteint. Je viens de l'aller voir, r(> matin, après la Messe; il est dans une grange, sur un I. rancard, bien courageux. Je laisse un peu de place pour (lu'il écrive lui-même sur cette carte; mais je doute qu'il puisse le faire, allongé comme il l'est.
Et, malgré tout, d'une écriture tremblée, le blessé ajoute, sur cette carte à jamais précieuse :
Je pense souvent à vous dans mes prières. Ma blessure ne me fait pas trop souffrir. Daignez agréer l'hommage de ma profonde et respectueuse reconnaissance. — Votre séminariste : L. B.
Voici une autre carte, crayonnée par un autre blessé, M. V. B... :
Suis obligé de vous écrire de la main gauche. Reçu une balle explosive au poignet droit, dans combat de nuit. Souffre beaucoup, surtout la nuit. Offre tout, pour la France et pour ceux qui ne prient pas. Prie pour confrères, diocèse et Petit Séminaire, et me recommande à tous.
De M. D... :
J'ai été déplacé pour occuper un petit village de 71 habitants entre Châlons et Bar-le-Duc. Le curé de la paroisse m'a demandé de faire le catéchisme aux enfants, et j'ai ainsi l'occasion d'exercer, chaque jour, pendant une heure, un peu d'apostolat. Notre ambulance ne reçoit pas de blessés en ce moment, mais on ne tardera pas à reprendre du service.
Un autre ajoute, dans le même ordre d'idées surnaturelles :
Je ne me souviens pas d'être resté plus de cinq minutes
sans penser à la sainte présence de Celui qni a toujours 3e regard tourne vers sa pauvre créature. Pendant mes nombreuses occupations, mes conversations, excursions, la présence de Notre-Seigneur ne m'échappe pas un instant, tellement je l'aime! Je veux être un saint et glorifier mon Dieu, et cela uniquement. S'il vous plaît, un petit Ave !
Pour me coucher le soir, une toile d 'emballage étendue sur le plancher fait admirablement mon affaire, avec un havresac comme traversin et mon manteau sur le dos. Le fourrier m'avait donné luie paillasse : J'ai couché dessus une seule nuit, et puis l'ai envoyée paître dans un hangar voisin, en disant : « Non, mon Dieu, je n'en veux plus! — Je n'ai jamais tant souffert que sur cette paillasse. »
De M. B... :
Le major m'a extrait trois nouveaux morceaux de balle, et voilà mon séjour ici encore prolongé. L'opération a duré trois quarts d'heure, je vous assure que je n'avais pas froid sur la table : heureusement toutes ces souffrances ne sont pas perdues... Les nouvelles plaies commencent à se refermer : je crois qu'elles seront vite guéries. Nous ne sommes plus que i4 blessés dans cet hôpital : aussi est-ce vraiment la vie de famille. Cet après-midi nous lavons la statue de la sainte Vierge et nous faisons notre mois de Marie. Chaque jour tout le monde va à la chapelle, on chante des cantiques, on récite trois dizaines de chapelet et quelques autres prières : pas un ne voudrait y manquer. Chaque fois qu'il y a eu des départs, nous avons eu la sainte Messe et presque tous ont communié. La plupart des blessés partent après s'être mis en règle avec Dieu.
De M. M... :
Je suis ravi d'être sorti de mon trou pour retourner au front. Je prie pour la maison de l'Enclos. J'espère que la très sainte Yierge appliquera une grande partie de mes souffrances (rendues méritoires par l'offrande en union avec la divine Victime), pour que nos chers petits sémi-
naristcs s'aclicmiiient bien rcsolumcul et généreusement (tans la voie qui conduit aux sublimes hauteurs du Sacerdoce. Je compte beaucoup sur vos bonnes prières à tous, pour m 'aider à rester bien uni h Dieu par l'acceptation amoureuse de tout ce qu'il m'enverra de sacrifices. J'ai confiance de rentrer un jour auprès de vous, sain et sauf, et de mener la bonne vie de régularité. Si le bon Dieu me faisait la grâce de m 'appeler plus tôt dans son saint Paradis après avoir visité le Purgatoire, ce serait mieux encore; je suis tout résigné et content toujours.
... Mes nouveaux camarades savent qui je suis et sont très aimables. Je leur fais plaisir quand je le puis. Dimanche, l'un d'eux s'est offert à aller au ravitaillement à ma place, sans que je le lui demande. Il ne m'en a même pas parlé et s est arrangé avec celui qui devait commencer le service de jour. Et cela pour chaque dimanche.
§ 4. — La victime.
Parmi les séminaristes de vocation tardive, la guerre a fait tout récemment une victime : Gaston Pérard fut d'abord un des membres les plus actifs et les plus influents du patronage de Bréquerecque, à Boulogne-sur- Mer. A l'âge de dix-neuf ans, il commença ses études : c'était une nature droite, généreuse, mortifiée. Il partit pour la caserne en décembre i9i4, devint sergent et exerça sur ses camarades le même ascendant extraordinaire qu'au patronage; sa correspondance en témoigne. Il était tertiaire, d'une piété ardente, et répétait volontiers : {( Pour Dieu, pour la France, en avant! — Je suis soldat d'occasion, mais séminariste avant tout. »
Sa mort a été un deuil poignant, non seulement pour
9o LA GUERRE EN ARTOIS
sa famille, ses maîtres et ses camarades du Petit Sémî naire, qui l'avaient revu il y a un mois, mais pour tout le quartier où il était profondément estimé (i). Une bonne femme, — qui est en retard au point de vue religieux et qui le sait, — disait naïvement en pleurant à la mère de Gaston : « Quel malheur! C'est lui qui aurait baptisé mes enfants! »
Qu'il protège, dans l'autre vie, tous ceux qui aspirent au sacerdoce!
(1) M. le chanoine Golliot, son supérieur, a prononcé son oraison funèbre, au service qui a eu lieu dans sa paroisse, en présence d'une assistance considérable et émue.