CHAPITRE III
Un grand blessé
L'abbé Raoul Bridoux ne verra pas, ne lira pas ces lignes, car — disons-le de suite pour faire comprendre pourquoi nous lui accordons une place à part — il est aveugle!
S'il se les fait lire par sa sœur, il rougira sans doute, étant aussi humble qu'il est franc et résigné. Son unique préoccupation actuelle, après le Fiat auquel les événements l'ont graduellement amené, est de pouvoir encore rendre service à ses chers a gosses » de la cinquième B, à l'institution Haffreingue, de Boulognesur-Mer : il pourra encore célébrer pour eux, prier pour eux, c'est l'essentiel; son ministère sacerdotal ne sera pas supprimé : il confessera, il prêchera, il fera des <i lectures spirituelles », il sera près de la Vierge de Boulogne en qui il a si grande confiance!
Ce qu'il ne dit pas, mais ce qui se devine, c'est que l'affection de ses confrères, la vénération et la docilité de ses chers enfants, — qui comprennent déjà et qui liront sur tout son visage labouré par l'obus, la grandeur de son sacrifice, — lui faciliteront le moyen dd
chercher au Collège qu'il quitta pour la guerre, plein d'ardeur et de vie, ses glorieux Invalides. Il apprend actuellement, sans se décontenancer, à lire et à écrire, avec les caractères des aveugles.
^ i". — Ses campagnes.
L'abbé Bridoux, né à Saint-Pol-sur-Ternoise en 1881, a entendu assez tard l'appel du Ciel. Il n'est prêtre qu'en i9ii, à trente ans; il est le doyen de la section spéciale des « vocations tardives. » Mais combien il sent qu'il faut regagner pour Dieu le temps occupé dans le monde ou à l'armée, où il a fait son service dans les zouaves!
Parti comme sergent dès le commencement de la mobilisation, il entretient, avec son supérieur et plusieurs collègues, une correspondance régulière, pittoresque et édifiante, militaire et sacerdotale à la fois, dont nous sommes autorisé, non par lui, mais par ses amis, à donner de larges extraits.
Son régiment combat d'abord dans un secteur assez tranquille, puis dans un autre très mouvementé :
Près de novis, sur notre droite, existe ime plaine en face de nos tranchées, couverte dune centaine de cadavres, non enterrés, de nos soldats tombés en essayant d'attaquer les tranchées ennemies. C'est d'une désolation infinie, et, en passant et repassant, on ne peut s'empêcher de jeter im regard toujours étonné sur ces culottes rouges et ces tuniques bleues, qui parsèment le terrain à différentes distances. Comme on se sent peu de chose ! Une pauvre
[xlilc unité, toiilc^ pieio, ù chaque instant, do devenir uii zéio !
.. J'ai cm de mon devoir de donner à Monseigneur quelques détails sur ma situation. Monseigneur a bien voulu me répondre et m'envoyer, ainsi qu'au régiment, sa bénédiction. M. Delattre m'a répondu aussi, au nom de Monseigneur. Puissent leurs prières être pour moi un gage de chance et de salut ! Car, plus la fin de la guerre semble arriver, plus on a la crainte d'y rester. Ce ne serait pas intelligent, il me semble, de casser sa pipe au dernier moment; il va pourtant en tomber beaucoup sous peu; on sent de plus en plus l'offensive, la poudre et les balles.
Avec notre changement de lieu, toute notre vie a été modifiée. Plus de Messe quotidienne, comme auparavant. Nous sommes à deux lieues de tout village habité. Aussi la vie est-elle bien monotone. Quelques fausses alertes le soir, quelques patrouilles la nuit lui donnent un petit grain de sel et font courir un léger frisson dans le dos.
Malgré cela, tout va bien...
... Je désirerais que vous m'aidiez dans un petit service. Je vous envoie un dollar en papier, qu'un homme m'a prié de lui changer (un émigré revenu faire son devoir). Veuillez le changer dans une banque, et avec les cinq francs allumez à mes intentions un cierge à Notre-Dame de Boulogne.
J'ai l'air de ne pas m intéresser à Haffrcingue .^ Je n'y pense pas trop, en effet, pour ne pas avoir trop souvent le cœur serré. Si vous saviez votre bonheur ! Le temps use nos forces et émiette nos courages. Certes, on a encore la bonne volonté de marcher et d'exécuter son devoir; mais cette bonne volonté s'imbibe à la longue de tristesse, de regret et d'angoisse. De loin, je participe à vos travaux et à vos joies.
L'abbé Bridoux revient ensuite plus près de nous, avec la même vaillance et le même esprit de foi :
Nous venons d'arriver en Picardie. C'est avec joie que nous sommes venus ici par le chemin de fer. Voir des
campagnes cultivées, non dévastées, des villes non bombardées et où la vie semble mener son train-train tranquille et ordinaire, comme cela repose la vue, mais cmotionne et fait sentir le bonheur perdu !
En passant dans la banlieue de Paris, j'ai salué et ardemment prié le Sacré-Cœur, dont j'apercevais bien près la Basilique nationale.
Un peu plus tard, il donne des nouvelles du combat d'Hébuterne, à la limite de l'Artois et de la Picardie :
Voici terminées pour un moment les affaires d'Hébuterne et de la ferme de Tout vent. Nous avons encore été protégés par préservation, car notre régiment n'a pas donné cette fois-ci.
Dans le courant de l'affaire d'Hébuterne, deux de nos aumôniers, l'abbé Lestienne, du diocèse de Lille, et le Père Fournier, sont tombés victimes de leur dévouement; le premier est mort de ses blessures; l'autre a été tué d'une balle dans la tête. Quels tristes spectacles nous avons vus, à cette occasion, pendant le courant de la semaine dernière! A... est un centre important d'ambulances et sans cesse ce n'étaient que défilés d'autos remplies de blessés, plus ou moins grièvement, couverts de boue et de sang à peine étanché.
Un autre tableau moins triste, mais dans lequel la pitié a aussi sa part, c'est le défilé de prisonniers qui, par rangs de quatre, encadrés de gendarmes à cheval, traversent nos cantonnements. Ils peuvent se vanter d'avoir du succès, de faire courir nos poilus et de délier leur langue !
... Notre-Dame de Boulogne, priez pour nous. Nos positions deviennent toujours de plus en plus fortes; on améliore sans cesse tranchées et boyaux; tout le monde devient terrassier. C'est le bon temps pour les mineurs, et je suis déjà tout habitué à leurs expressions de métier plus ou moins françaises.
... Les Prussiens nous bombardent dans des proportions peu raisonnables : la ration se fait parfois trop forte, pour des estomacs de gens plutôt sédentaires.
Comme, le malin, je vais à S..., qui est à une demi-heure de nos lignes, dire la Messe, cela me met un peu la puce à l'oreille.
Ce matin, j'ai piqué une prostration en pleine rue du village; cela n'a fait qu'un éclair. Et le lof), aux allures foudroyantes et fascinantes, y entrant de plein fouet, est venu démolir une maison, à trente mètres de moi ! J'ai pu rejoindre les tranchées sans encombre, mais je n'étais pas fier.
Je réclame toujours vos instantes prières. Il y a tant d'oiseaux de mort, gros et petits, que l'on ose à peine espérer les éviter tous. Malgré tout, j'ai confiance; c'est peut-être à cause de Notre-Dame de Boulogne. Je mène imc vie de bagneux, une vie de travaux forcés, bien dure souvent. Deo grattas! J'espère souffrir, pour mériter ainsi de conserver la vie; en tout cas, toujours et partout : Fiai! h toute volonté de Dieu. J'ai là une petite brochure : En Guerre, faite par le Père Desbucquois, genre Imitation, qui me remonte bien efficacement.
§2. — Une blessure providentielle.
Misericordias Domini in œternum cantaho. — J'étais donc de garde au maudit poste, à une proximité ridicule de l'ennemi, sans défense artificielle, dans une obscurité renforcée par le taillis du bois. Une forte alerte, vers 8 heures du soir, était presque calmée et j'étais occupé à garnir de cartouches le magasin de mon a flingot », toujours surmonte de u Rosalie », quand une grenade, que je n'avais pas entendue partir, éclate avec un bruit formidable, à quelques mètres derrière et au-dessus de moi. Pan ! Je reçois un violent choc dans le dos, qui me coupe la respiration. Je m'aperçois vite que ce n'est rien de bien grave; je puis me tenir debout, marcher et manœuvrer. Mais suis-je blessé ? Dans le gourbi, à la lueur d'une chandelle, on examine l'endroit. Ah! une déchirure!
Je conimcnce à sentir le sang me coulant dans le dos; j'étais touché à la pointe de l'omoplate gauche.
Après m 'être reposé quelques minutes d'une sueur froide, suite de la commotion, on était à parloter, pour q tuer le temps, quand une violente explosion, ébranlant | notre casemate, nous fit sursauter. Les Boches venaient de faire sauter une partie de nos tranchées, juste celle où je faisais du service, celle où j'avais été collé la veille et où j'aurais été aujourd'hui si la grenade m'avait épargné. Je devais donc fatalement faire, comme mes hommes, le saut de la mort.
Ce sonî, je n'en doute pas, les prières de l'institution 1 entière qui m'ont valu cette préservation remarquable. Rien de tel que des prières d'amis, de prêtres, d'enfants surtout, à Notre-Dame !
Ce matin, le major a essayé d'extraire le produit boche qui me souille : ça ne m'a pas fait mal, ou du moins c'était très supportable... pour moi. C'avait l'air d'étonner le major; je ne peux tout de même pas crier, pour lui faire plaisir !
J'ai fait, chez les bonnes sœurs de l'Orphelinat où je suis, la cérémonie des Rameaux; ci-joint un bout de mon buis bénit. Nous avons fait la procession avec les petits orphelins dans le cloître intérieur, et chanté de tout cœur : Gloria laus ! Ce que l'on était content!
J'utilise mes loisirs nombreux à faire auprès des soldats qui tour à tour viennent ici au repos, un ministère très fructueux; ce matin, nous avons eu une première Communion.
A peine l'abbé Bridoux est-il guéri, qu'il retourne aux tranchées : il y installe sa chapelle, avec l'habileté et le sang-froid dont il ne saurait se départir : sa foi hausse encore en proportion de sa gratitude :
Je me suis débrouillé un autel portatif avec tout le né-j cessaire pour dire la Messe aux tranchées, car dans notrf nouveau secteur, impossible de retourner pour cela au] village : c'est trop loin, et la discipline est plus sévère. Et maintenant, si je ne craignais de vous raser, c'est à ui
spectacle catacombique ([ue je vous convierais. Comme chapelle, une sape de [\ mètres sur 2, où l'on ne peut se tenir debout, à Texceplion de l'officiant, une rigole de 5o centimètres ayant été creusée, à cet effet, devant l'autel. L'autel : deux planches de o m. 60 de large posées sur deux piles de sacs de cartouches; le calice, une épave de Berry-au-Bac; la patène, une relique de l'église, dévastée par les Boches, de Guyencourt; des ornements, faits à la hâte, par l'orphelinat de Bancy. Et alors, vers 8 ou 9 heures, chaque matin, le Ciel descend un peu dans nos tranchées, ou bien celles-ci s'élèvent vers le Ciel, qui les rempirt ini peu de foi et d'espoir, et leur enlève une partie de leur tristesse funèbre. Quelques soldais y assistent, délégués par leurs camarades. De quelle saveur se chargent pour nous, par suite des circonstances, les textes liturgiques ! Gomme on les dit en plein, de toute son âme ! Le cœur les crie plus violemment que la bouche, toujours obligée de se contenir...