L'obus aveuglant. — Fiat
La dernière offensive de Champagne, comme les précédentes, trouve l'abbé Bridoux prêt, — avec le même entrain, le même brio, la même foi absolue, — à tous les sacrifices.
Celui qu'il avait prévu, le sacrifice de la vie, n'est pas celui que la Providence, toujours adorable dans ses desseins, va lui imposer; mais, quel qu'il soit, le sacrifice sera accepté.
5 octobre 1915.
Cette fois, ça y est! Demain, nous donnons l'assaut, reprenant l'offensive d'il y a huit jours. Je vous adresse un dernier adieu; espérons quand même que ce ne sera pas
le dernier des derniers!... J'ai la tête en feu; malgré tout, je n'ai pas la force de sauter d'aise, comme certains; je bénis le Ciel du calme où je suis, de la légèreté d'âme, mon état actuel; je m'abandonne totalement à Dieu; si sa Volonté me demande ma vie, je l'offrirai bien volontiers pour l'expiation de mes fautes, pour l'Eglise et la France.
Ce billet important, sorte de testament spirituel, est le dernier que l'abbé Bridoux ait écrit. Désormais, c'est d'une ambulance, — où sa pieuse sœur le soigne, comme une autre Antigone veillant sur l'OEdipe chrétien, et où M. l'abbé F.Klein remplit avec une sollicitude de tous les instants le devoir tragique de l'aumônier, du frère d'armes et de sacerdoce, — que nous parviendront les cris d'alarme, d'espérance, de résignation admirable qui font se dérouler ce nouvel acte de sa dramatique carrière, cette nouvelle ascension de son Calvaire, pour l'édification de tous.
13 octobre.
De la part de notre cher abbé, je vous adresse ces mots. Il tient à vous faire savoir qu'une seconde fois le bon Dieu l'a choisi comme victime. Dans un assaut en Champagne, le 5 octobre, une balle lui a fracturé la mâchoire, ouvert le palais et arraché une partie du nez; ses yeux sont fermés. Pourtant l'oculiste ne les croit pas perdus. En outre, la même balle lui a brisé le pouce gauche. Avec notre cher Raoul, nous vous demandons de prier et de faire prier les enfants pour une guérison que nous désirons tant.
Ambulance américaine. — Neuilly, 23 octobre 1915.
J'espérais pouvoir vous donner une bonne nouvelle. L'oculiste n'a pas encore réussi à extraire le projectile. Que d'intolérables souffrances ses essais occasionnent à mon pauvre frère! L'abbé a eu la consolation de recevoir la bénédiction de Monseigneur. Grands et petits s'unissent pour obtenir une même grâce.
3 novembre 1915.
()uc la sainte Vicr<Tc fait la sourde oreille ! Je suis navrée, en vous écrivant ces mots. Après-midi, l'oculiste a martyrisé notre pauvre abbé, pendant trois quarts d'heure. En vain! Depuis, ce n'est qu'un lon^^ gémissement. Je l'ai quitté ce soir, n'en pouvant plus moi-même de le voir souffrir. Et dire que le supplice est à recommencer ! Raoul fait un vrai purgatoire.
7 novembre 1915.
Que le bon Dieu nous éprouve! Cette nuit, Tocil de Raoul s'est gonflé très fort. Aussi l'oculiste a-t-il déclaré qu'il fallait l'enlever d'urgence pour « essayer » de sauver l'autre œil. Notre-Dame nous abandonnerait-elle ? Ne réserve-t-elle pas un des yeux, pour nous le rendre .î^ J'écris des folies. Pardonnez-moi, Monsieur le Supérieur, j'ai tant de chagrin !
Raoul a parfaitement accepté le sacrifice. Quand M. l'aumônier lui a annoncé le malheur, il a répondu : « Que j'ai peur! Fiat voluntas tua! » Angoisse et résignation à l'exemple du Christ.
11 novembre 1915.
La croix se fait plus lourde encore. Ce soir l'oculiste m'a emmenée pour me causer, et me dire qu'il croyait le second œil perdu aussi. « Je tiens à vous avertir, a-t-il ajouté, bien que je paraisse espérer devant Monsieur, car le moral influe sur ces organes. » Voilà où nous en sommes. Quel calvaire à gravir !
15 novembre 1915.
J'ai ime triste nouvelle à vous annoncer : je suis allé deux fois voir ce pauvre M. Bridoux : la première fois, il y a quinze jours, on pouvait espérer encore; mais, vendredi dernier, sa sœur m'a confié qu'il n'y a plus d'illusion à se faire. L'œil gauche lui donnait des douleurs intolérables et, après examen, on a dû procéder à l'ablation. L'œil droit, lui aussi, est perdu; il est à craindre que le nerf optique n'ait été atteint par le projectile et, malgré le traitement suivi depuis un mois, aucun résultat n'a été obtenu.
ja , N. G. Delhaye.
lOO LA GUERRE EN ARTOIS
13 novembre 1915.
J'étais résolue à vous appeler, si le bon Dieu voulait faire lx>ire à Raoul le calice jusqu'à la lie. Je l'encourage autant que je le puis, tout en lui insinuant doucement que, si le bon Dieu ne nous exauçait pas, nous devrions quand même baiser la main qui frappe. L'épreuve récente de radiogrraphie a révélé la présence de plusieurs parcelles d'obus dans l'œil droit. Il faudra risquer d'enlever toute cette mitraille. Mon Dieu ! quel supplice à petit feu 1 Et où aboutirons-nous ?
C'est jusqu'à la lie qu'il nous faudra boire le calice. Pauvre cher frère ! Il ignore encore le coup qui va lui être porté. Ck)mment va-t-il le prendre.!^ C'est avant-hier que je sais allée trouver l'oculiste, de nouveau inquiète de ce qu'il distançait ses visites. Il m'a avoué que l'œil était perdu, et qu'il n'avait plus à intervenir...
Quelle épreuve ! La perspective du chagrin de Raoul m'épouvante. Sera-t-il jamais résigné, lui si ardent, si actif, si travailleur ? A quoi auront servi les multiples prières faites pour lui de tous côtés, si, lui refusant la lumière du jour, le bon Dieu n'illumine son âme et ne lui accorde la grâce de l'acceptation généreuse .^
Neuilly, 14 décembre.
Raoul sait ! Il a accepté l'épreuve comme une âme de prêtre et de soldat devait le faire. Deo gratias 1
Cela ne veut pas dire, Monsieur le Supérieur, que votre compassion ne serait pas la très bien venue : Jésus a eu son Cyrénéen.
16 décembre.
Votre visite fera, je n'en doute pas. un très vif plaisir à Raoul : il a accepté le sacrifice immense que le bon Dieu lui demande, dans des sentiments supérieurs à toutes les réflexions que nous pouvons lui faire. Il a profondément édifié l'entourage, à tel point qu'une nurse protestante disait : C'est le plus beau sermon eiitendu de ma vie.
Maintenant que le Fiat est prononcé, je crois qu'il vaut mieux ne plus entretenir l'idée du miracle; cela n'empêchera pas la sainte Vierge de rendre la vue à Raoul, si
DIEU ET PATRIE lOI
le bon Dieu le permet. Aussi j'empêche tout apitoiement sur son sort. Raoul est intelligent et travailleur. Il saura utiliser sa vie; ma sœur et moi l'y aiderons autant que nous le pourrons.
L'avenir ne m'effraie pas, lorsque je comiitc sur la Providence. Si Raoul a l'ccorce rugueuse, il a un cœur d'or.
Et voici la dernière scène, la plus belle : le fils dicte cette lettre à son Père (i) pour lui renouveler l'offrande de son sous-diaconat et la promesse de son sacerdoce :
Je viens remercier Voire Grandeur de la bénédiction et des vœux qu'Elle m'a envoyés. J'en ai été profondément touché et réconforté. Permettez-moi de Vous présenter à mon tour, Monseigneur, les meilleurs souhaits pour l'année 1916. Que cette année soit pour Votre Grandeur une année de consolations !
J'ai eu l'honneur de recevoir la visite de M™^ la générale Sonnois. Outre le bonheur qu'elle m'a procuré, cette visite m'a fait beaucoup de bien, en me montrant une personne très éprouvée en même temps que très généreuse. Combien je suis reconnaissant à Votre Grandeur de m 'avoir envoyé M™® Sonnois !
Pardonnez-moi, Monseigneur, si j'ai un peu tardé à vous remercier de Votre carte. J'attendais, pour Vous l'apprendre, une décision des docteurs relativement à l'opération assez importante de ma bouche. Elle semble ne pas présenter de bien grands dangers. J'ai confiance que l'issue en sera satisfaisante...
Daignez agréer. Monseigneur, avec l'expression de ma vive reconnaissance, l'assurance de mes sentiments respectueux, obéissants et affectionnés.
Votre fils en Notre-Seigneur : Abbé Raoul Bridoux.
Tout ce que nous pourrions ajouter à cette correspondance en diminuerait le poignant intérêt.
(1) Mgr l'Evêque lui a porté récemment, à Paris, Ses consolations et Sa bénédiction.