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CHAPITRE rv

Les aumôniers militaires

Aurait-on imaginé, il y a un an, un évêque faisant fonctions d'aumônier militaire dans les armées de la République? On n'ignore pas que c'est le cas de Mgr Rucïï, coadjuteur de Mgr Turinaz, que les soldats ont baptisé : a l'enfant de troupe de l'épiscopat français ». C'est, en tout cas, l'aumônier le plus avenant, le plus infatigable, le plus populaire de tout le corps d'armée auquel il appartient. Il pourrait circuler en auto : il aime mieux marcher à pied, parce que de cette façon, le troupier lui semble plus facile à rencontrer, à aborder et à convertir. On a bien mis une voiture à sa disposition; mais il est sûr d'y rencontrer chaque fois des places prises par un rabbin et un pasteur protestant, fort courtois d'ailleurs; décidément l'indépendance est préférable. On risque bien de faire ainsi parfois des étapes de 5o à 60 kilomètres; mais on n'y perd pas son temps, et ce sont de vraies courses apostoliques que Mgr Ruch fait depuis neuf mois, de la Meuse à l'Yser, des Vosges à l'Argonne et aux collines d'Artois.

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Il a donc séjourné dans notre diocèse, et il a eu l'amabilité de venir saluer Mgr l'Evêque dans sa villemartyre. Par une heureuse coïncidence, il s'est présenté le 5 mai i9i5, jour de l'anniversaire de l'élection de Mgr Lobbedey au siège d'Arras.

Egalement vaillantes, toutes deux foulées par l'ennemi commun, habituées l'une et l'autre à regarder la frontière, la Lorraine et la Flandre se sont donné, ce jour-là, une fraternelle étreinte.

Grâce à l'amabilité d'un aumônier, — originaire du diocèse, aujourd'hui religieux et chevalier de la Légion d'honneur, le Père P. Lefebvre, — nous avons l'avantage de pouvoir présenter ici, en un ensemble vécu, des Souvenirs et impressions aussi précis que complets et émouvants, sur cet important sujet spirituel :

Je me garderai de vouloir donner une impression d'ensemble sur les événements militaires ou religieux de la campagne d'Artois; encore moins d'émettre des avis généraux : il y a tant de différences de région à région ! Je me contenterai d'exprimer mes idées sur l'organisation du service religieux et l'action du prêtre dans mon secteur.

L'organisation officielle du service religieux aux armées comprenait, à l'origine, trois prêtres catholiques, un pasteur et un rabbin, attachés à chaque corps d'armée, et un aumônier par division. C'était bien peu. Les trois aumôniers, relégués la plupart du temps de i5 à 3o kilomètres des premières lignes, se voyaient dans l'impossibilité d'exercer, comme ils l'auraient voulu, leur zèle. Aussi plusieurs d'entre eux se sont-ils fait affecter à des ambulances, à des brigades ou à des régiments, pour renforcer l'action des aumôniers de division.

Ces derniers, accablés au début par la multiplicité des services : \isite des tranchées et des postes de secours, réunions aux cantonnenaents, offices religieux, enterrements, ont accueilli avec reconnaissance ces précieux concours. Ils en ont sollicité et obtenu d'autres encore, en la personne des prêtres-soldats ou brancardiers, qui sont devenus les aumôniers bénévoles de leur bataillon, de leur régiment, de leur batterie. L'action puissante de ces prêtres — qui, vivant au milieu des soldats, après avoir partagé leurs travaux, leurs fatigues, leurs dangers, trouvaient encore moyen de peiner davantage pour soutenir et ré-j conforter les autres; de s'exposer plus souvent pour être toujours là où il y a des blessés et des mourants; — leurs] exemples et leur dévouement, fécondés par la grâce divine] et la protection de Marie, devaient nécessairement produire et ont produit une fructueuse moisson.

Quelle est la pensée directrice de l'aopstolat des aumô-j ni ers ?

Gomme prêtres, nous poursuivons ini idéal religieux; comme soldats, nous tendons vers un but patriotique; comme prêtres-soldats, nous ainbitionnons de donner à la France des soldats chrétiens pour faciliter et hâter la victoire.

Parmi les moyens de faire de nos compagnons d'armes de bons soldats et de bons chrétiens, j'en désignerai quelques-uns qui nous ont particulièrement servi dans cette caïupagne d'Artois. Ce sont les grandes solennités patriotiques et religieuses; les ofpces réguliers : messes militaires et réunions du soir; enfin les n'ioyens d'action individuels.

Nos grandes solennités ont revêtu, suivant les circonS' tances, différents caractères : cérémonies funèbres, glorieux anniversaires, fêtes du cycle liturgique. Elles furent pour nous autant d'occasions de réveiller chez le soldat, avec le sens religieux, l'ardeur patriotique. Le jour de la Toussaint igi/j, à Saint-Nicolas-les-Arras, à quelques centaines de mètres des lignes allemandes, dans une petite

église au toit défoncô par los obus, aux murs lavés par la pluie, aux dalles lachelées de plâtras el de sang (mais toujours desservie par un curé admirable de sang-froid et de zèle sacerdotal), de nombreux officiers et soldats étaient réunis. En tête se trouvait un général et son état-major. Dans l'assistance quekiu'un méditait sans doute ces lignes qu'il devait écrire un peu plus tard, à l'éloge du noble défenseur de la ville.

« Là où fut Arras je verrais sans cloute la Cité meurtrie, dressant, au milieu de ses ruines, lamentables mais inviolées, un monument de pierres informes; je la verrais y gravant d'une pieuse main. :

« Gloire au premier Grelu de France!

En nombre, contre nous, le barbare s'élance.

— On ne passe pas!

— Eh quoi, deux régimenîs!... nous, nous sommes cent mille!

— On ne passe pas!

— Arrière! ou je brûle et rase cette ville!

— On ne passe pas!

— Malheureux! mais vois donc nos gros canons, là-bas.

Ils vont ouvrir la danse...

— Tu ne passeras pas, te dis-je..., et plus un mot.

Gloire au premier grelu de France! Gloire au Sauveur d'Arras, au général Barbot! »

(Le Grelu, n° 3, organe du ...' d'infanterie alpine.)

Il était là, le général Barbot, et avec lui officiers et soldats priaient pour les nombreux soldats tombés dans la région. Tandis que je prononçais l'éloge funèbre de ces braves, tandis qfue je disais : « Ce qu'ils ont fait, pourquoi hésiterions-nous à le faire ? », je voyais les regards de ces soldats s'animer, je sentais que, au fond du cœur, ils se juraient d'être dignes de ceux qu'ils honoraient dans la mort.

Que dirai-je des grandioses cérémonies patriotiques, aux anniversaires de nos succès, et en particulier des fêtes commémoratives de la victoire de la Marne ? Combien ces souvenirs glorieux facilitent notre tâche et nous aident

à élever le moral de nos troupes! C'était à la veille de la grande offensive de septembre igiD. Après cinq longs mois de luttes meurtrières, il fallait de nouveau électriser les courages. Au pied de nos autels décorés aux couleurs nationales, ornés de douilles de 76 et de bandes de mitrailleuses, qui jetaient de multiples feux à la lumière des bougies, la foule des hommes se pressait. Nous leur redisions comment, après une dure retraite, là-bas, sur la Marne, avec Taide de Dieu, la France s 'étant ressaisie avait remporté la grande victoire... « Et maintenant, devant un ennemi affaibli par ses insuccès, nous serions impuissants ? Réclamons le secours de Dieu, la protection de Marie et marchons avec courage et confiance ! » Quelques jours après, nos vaillants soldats entraient dans Souchez et s'établissaient devant Givenchy sur les dernières hauteurs du pays d'Artois.

Le cycle liturgique nous apportait aussi, avec ses fêtes variées, d'admirables occasions de réveiller les âmes.

On se souviendra longtemps, à A..., des fêtes de l 'Immaculée-Conception, en décembre igi^- Les soldats de la région lyonnaise, fidèles au culte traditionnel de Notre- Dame de Fourvières, voulaient avoir leur illumination. Ils l'eurent, en effet, grâce au zlèe et à la compétence de deux bons pères capucins, engagés volontaires au service de la France, et aux bons soins de leur aumônier divisionnaire. La France les a récompensés en donnant à tons deux la croix de guerre.

La Noël fut célébrée en grande pompe dans les églises trop petites, tandis que sur un autel rustique, dans le bois des A..., un officier d'artillerie célébrait la Messe de Minuit devant les hommes de sa batterie et des voisins accourus avec empressement. Plus près de l'ennemi, dans le secteur de B..., dans le bois, à la ferme, au barrage de la T..., Notre-Seigneur descendait aussi sur des autels improvisés. Comme autrefois à Bethléem, il venait sur la paille d'une étable ou d'une misérable « cagna » des tranchées. Au bruit du canon se mêlaient les douces paroles du cantique des anges : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »

Puis ce fut la fête de Pâques, avec ses retraites prépara-

toîres, ses confessions et communions nombreuses. On l)arle encore de cette Messe célébrée, non loin des fameux M Ouvrages Blancs », dans les profonds souterrains de la IVrme de B...; ce fut pour eux une véritable évocation des catacombes antiques.

La Fête-Dieu marqua comme une trêve au milieu de ( ontinuels combats. Quel cadre poétique ! Dans une ma- ^■^nifique prairie ombragée de grands arbres, ce reposoir, >i riche dans sa simplicité; ces petits enfants encadrant lautel et jetant des fleurs, et ces milliers de soldats recueillis, rendant, par leur seule présence, le x^l'^'s solennel hommage au Dieu de l'Eucharistie! L'aumônier qui présidait la cérémonie avait pris pour thème de son sermon le mot de l'Evangile : Magister adest et vocal te. Et il avait MHlit les merveilles de la présence réelle, u Le Maître vous ;!npelle »... et la voix du prêtre s'était faite suppliante l)Our demander que l'on vînt davantage à Celui qui appelle le soldat pour lui donner vaillance et succès. Les jours suivants, nous vîmes arriver bon nombre d'hommes, désireux de répondre à l'appel eucharistique, tout disposés à devenir des fervents de la communion fré- ({uente et disant qu'avec le Christ dans leur cœur, ils se sentaient bien plus forts pour servir la France.

Que de traits pourraient montrer le résultat de ces fêtes religieuses et patriotiques ! Bornons-nous au témoignage de ce brave chasseur, m 'écrivant il y a quelques jours : « Combien, après les magnifiques cérémonies du i5 août, de l'anniversaire de la Marne, de la Toussaint et du jour des Morts, je me suis senti plus fort, plus pieux, plus ardent, plus décidé que jamais!... »

Il a fallu, pour entretenir le feu sacré, des soins réguliers, des soins de chaque jour. L'assistance à la sainte Messe et aux réunions du soir nous permit d'exercer, sur nos fidèles soldats, cette action permanente.

Sans doute, l'assistance quotidienne au Saint Sacrifice est assez difficile, même impossible pour un bon nombre;

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mais nous avons pu cependant admirer le zèle touchant de certains, réussissant à se rendre libres et à venir recevoir la sainte Communion.

Des messes militaires, je ne dirai que peu de chose : on a écrit de si belles pages sur ce sujet ! Je dois pourtant signaler les messes célébrées en plein champ de bataille, à proximité des postes de secours, sur le corps de nobles victimes ou dans quelque repli de terrain, dans un chemin creux, pour une troupe en réserve et attendant le moment de donner l'assaut. Je dois aussi redire ici combien, en maiiites circonstances, nous avons profité du précieux concours d'artistes musiciens et chanteurs de renom, toujours prêts à se dévouer pour rendre nos cérémonies plus solennelles.

Mais ce qui, au cours de cette campagne d'Artois, a le plus contribué, je pense, à entretenir nos soldats dans la piété, la ferveur et l'élan patriotique, ce sont nos réunions du soir. Dans tous nos cantonnements, chaque jour, vers 5 h. 1/2 ou 6 heures, on se réunit pour réciter la prière du soir, chanter quelques cantiques et recevoir la bénédiction du Saint-Sacrement. Le vendredi, on fait le Chemin de la Croix; plusieurs fois par semaine, on donne des conférences sur les grandes vérités, les pratiques spéciales du soldat en campagne, les vertus militaires. C'est une consolation que de voir ces hommes venir en nombre, réciter à haute voix la prière, chanter, à l'unisson de leurs voix puissantes, nos plus entraînants cantiques de guerre; redire au Dieu des armées : Da rohur, fer auxilium. Avant de se retirer, en union avec les familles, qui, au foyer, prient pour le cher absent, avec quelle ferveur on récite les trois Ave Maria et l'invocation à Notre-Dame des Victoires ! Ce que nos soldats ont puisé de réconfort dans ces pieuses réunions, c'est encore l'un d'eux qui nous le dira dans une lettre adressée à son aumônier :

En permission de six jours au milieu de ma famille, ma première pensée a été pour vous... Dans cette courte et modeste lettre, je voudrais, cher Monsieur l'Aumônier, vous remercier. •Cette famille qui m'entoure aujourd'hui de tendresse, c'est vous qui m'avez appris à l'aimer davantage. Dans les petits entretiens que

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t réquemment, le soir, vous donniez à vos chasseurs, vous nous parliez de nos familles. Et c'est ainsi qu'à l'église, près de vous, à chaque petite causerie, on comprend davantage les lettres familiales... Vos paroles résonnaient encore à mes oreilles longtemps après; je repassais vos conseils, vos encouragements; et auprès de mes camarades, j'exerçais de mon mieux cet apostolat qui doit leur donner la confiance.

Il reste, dira-t-on, des honimcs que n'atteint pas l'action sacerdotale : ceux, par exemple, qui, par hostilité ou par respect humain, se tiennent à l'écart de toute cérémonie du culte.

Je m'empresse de protester contre ce mot d'hostilité. Depuis le début de la guerre, j'ai vu ma division décimée, transformée par les combats les plus meurtriers; j'ai vu se succéder bien des officiers et ^soldats aux origines diverses, aux situations variées, aux opinions opposées; pourtant je n'ai jamais i emarqué entre Français, quels qu'ils fussent, le moindre symptôme d'hostilité. Ceux qui savent, par une même ardeur patriotique, mourir ensemble pour la France, savent aussi vivre ensemble et vivre en frères dans nos tranchées françaises.

Je protesterai aussi contre le mot de respect humain. On a dit que « c'est le défaut de ceux qui ne savent pas agir en iiommes »; or, il n'y a ici que des liommes. Pratique et prie qui veut, quand il veut, comme il veut; ni le respect humain, ni l'hostilité ne sauraient donc entraver notre œuvre, pas plus que notre discrète action ne saurait gêner ou blesser la liberté de penser ou d'agir d'aucun de nos compagnons d'armes.

Ceux qui, pour des raisons de convenances personnelles, de service, d'emploi ou autres, ne sont pas en relation avec le prêtre dans les cérémonies du culte ou les réunions du soir, bénéficient du moins de l'action générale qu'il exerce de différentes façons. C'est, par exemple, dans l'organisation de fêtes de famille n'ayant aucun caractère religieux ou confessionnel : concerts, tombolas, arbres de Noël.

C'est encore dans les tournées aux tranchées. J'ai toujours dans l'oreille la joyeuse exclamation d'un vieux poilu, après le passage d'un aumônier :

Epatants, ces curés!... toujours polis avec le pauv'monde... et puis toujours contents... rien qu'à les voir, ça vous ragaillardit.

Et, de fait, il en avait bien besoin, le pauvre vieux. Dans l'eau et dans la boue jusqu'au-dessus de la ceinture, il nettoyait, avec quelques camarades, le boyau du Bois. A chaque effort qu'il faisait pour rejeter ses pelletées de glaise boueuse, il s'enfonçait davantage et, de plus en plus, il se lamentait et geignait. Arrive un aumônier, trempé comme une soupe, couvert de boue jusqu'au calot et... souriant! Il entend les plaintes du malheureux et d'une voix émue s'écrie : « Mon pauvre vieux, je t'en prie, je t'en supplie, ne pleure pas; nous en avons déjà presque jusqu'au cou; si là dedans tu verses encore des larmes..., nous sommes tous noyés ! »

Et laissant ici une bonne parole, là un paquet de tabac, ailleurs un mot plaisant; plus loin donnant un coup de main à un travailleur embarrassé; faisant enfin une bonne causette avec un groupe au repos, l'aumônier, en passant, fait connaissance avec tous, devient l'ami de tous.

La sympathie pour tous, il la prouve encore par sa collaboration à ces journaux de tranchées où les hommes, aux jours de repos, viennent chercher une saine distraction et un , stimulant (i).

Tel de ces organes, d'une tenue littéraire surprenante et aux illustrations pleines d'intérêt local, parmi les pages où s'ébauche le Livre d'or du régiment, sait faire leur place aux récits des grandes fêtes patriotiques ou religieuses et à l'indication des sépultures de ses héros tombés au champ d'honneur.

Je voudrais citer au moins quelques-uns de ses tjires cueillis au petit bonheur : a La mort du béret » — « Souciiez et 119 » — « Ténacité ».

(1) De leur côté, des aumôniers rédigent et propagent des tracts périodiques où la note religieuse est aussi bien énoncée et acceptée que la note militaire et historique: telle est la revue intéressante du R. P. A., O. P., intitulée : « A nos soldats. »

Lisez CCS quelques vers écrits h l'occasion de la remise (le la croix de guerre au drapeau et de la rosette au colonel R...

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