CHAPITRE m Monuments détruits
§ i^^". — Le beffroi et Vhôtel de ville.
« Au regard de nos ennemis, pour qu'une nation soit >servie, il faut qu'elle n'ait plus d'histoire vivante, plus de passé visible! Il faut qu'elle soit mortellement atteinte, et dans les édifices oii elle priait : cathédrales, églises, chapelles; et dans ceux où elle étudiait : collèges et séminaires; et dans ceux qui symbolisaient ses libertés : hôtels de ville, beffrois, clochers et carillons! Il faut vaincre les morts dans les chefs-d'œuvre qu'ils ont créés, et les vivants dans les biens qu'ils possèdent! Après avoir renversé les pierres, il faut chasser ceux qui y trouvaient un abri. »
C'est en ces termes que Mgr Lobbedey dépeignait à Paris, à la Société des Conférences (i), la mentalité germanique et ses conséquences. Abaisser, attrister, effrayer notre chère petite patrie et, en elle, la grande, tel est le but poursuivi, mais non atteint. Nos ennemis
(1) Revue hebdomadaire, il mars 1916, p. 146.
ont bien plutôt réussi à nous rendre plus fiers de notrepassé et à mieux faire mesurer la grandeur et la splendeur de nos monuments communaux, quand nous n'avons plus vu que leurs cendres.
L'érudition et la bienveillance de M. A. Lavoine, chef de bureau aux Archives départementales, nouspermettent de résumer, d'après son récent opuscule, " — presque ignoré, parce qu'il parut l'été dernier à Arras, — les brillantes origines du Beffroi et de l'Hôtel de ville, avec les noms peu connus des modestes artistes qui les ont édifiés :
Nos ancêtres, jaloux de symboliser par un monument, semblable à ceux de quelques villes des Pays-Bas, leurs franchises communales, décidèrent la construction d'un beffroi. Par suite des guerres dont l'Artois était le théâtre permanent, la construction de l'imposante tour fut l'œuvre de près d'un siècle.
Dès l'an i463, le soubassement était commencé, et en i468, une assemblée plénière des échevins et de la bourgeoisie en décida la continuation. Une autre délibération,, en date du 28 juin i/i73, pour trouver les ressources financières, ordonna la vente du métal des cloches en ma- ^"^asin et vota de plus une somme de cent écus. On affecta égalem^ent aux travaux les recettes provenant des admissions à la bourgeoisie. Lorsque, en 1499, Philippe d'Autriche, pvère de Charles-Quint, fît sa « joyeuse entrée » à Arras, les travaux étaient arrivés aux abat-vents et, avec, un « carpentaige », on put y installer la banclocque et la « mettre à volée », en signe d'allégresse.
En l'an i5oi, une assemblée de la bourgeoisie et des notables résolut de construire, à côté du beffroi, la nou-
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vellc « Maison de ville », sur la Petite Place, et la première assemblée cclievinale eut lieu dans l'Hôtel de Ville, en l'année 1517. Bientôt, on reconnut l'insuffisance de la nouvelle halle échevinale et, « sur les devises et portraictures de Mahieu Martin, machon », on ajouta un bâtiment parallèlement à la rue Vinocq, aujourd'hui rue Jacques- Le-Caron,
Les travaux du beffroi subirent un temps d'arrêt durant les guerres de Charles le Téméraire et de Louis XI; mais ils furent repris en 1^99 (i). Ce fut l'architecte de l'abbaye de Marchiennes, Jacques Le Caron, qui eut la gloire de l'achever. Ses plans, examinés par douze maîtres-maçons, en présence du magistrat et du lieutenant du Gouverneur, reçurent l'approbation générale. Les travaux furent menés avec activité, et le maître des œuvres de Marchiennes termina le beffroi en i554, par le lion héraldique, en cuivre martelé.
L'inscription suivante en commémorait l'inauguration :
L'an mil cincq cens cincquante-quatre
Par ung second Jour de juillet,
Jenan Delamotte et Pierre Goulattre
Firent en ce lieu le premier guet.
Estant nouveau le Beffroi faict
Par ung nommé Jacques Caron,
Maistre en cest art, ung des parfaicts.
Car 11 avait ung grand renom.
(1) Parmi les beffrois célèbres, celui qui est le plus voisin du nôtre, par la silhouette générale, est celui d'Audenarde, dont un habile moulage a servi d'édifice représentant la Belgique à l'FAposition universelle de 1900, à Paris, dans la rue des Nations. Le Beffroi d'Audenarde a été bâti par deux architecies flamands. Van Prade et de Ronde, de 1525 à 1529 (en quatre ans seulement, au moment où le nôtre était déjà en pleine réalisation). — Malgré son élégante façade, son perron, sa couronne analogue à la nôtre, son heureux état de conservation et d'entretien, il paraît frêle, un peu bas, perdu dans l'immensité d'une place plantée d'arbres : il la termine, plutôt qu'il ne la couronne. Ceci soit dit, sans vouloir amoindrir ni dénigrer les richesses artistiques de nos vaillants amis, et sans oublier que récemment ce beffroi abrita le premier drapeau pris aux Allemands. — Ce qui met notre beffroi au-dessus de tant d'autres, c'est d'abord qu'il sert de tête à un corps d'édifice communal dont la colonnade, la façade avec ses arcades, ses niches et ses rosaces, les lucarnes en quinconce de son toit, formant une harmonie parfaite, entre elles et par rapport à lui. De plus, destiné à des usages civils, le beffroi d'Arras est un des
Le Beffroi, de style gothique, fut construit, partie en grès sur une base carrée d'environ 35 mètres de hauteur, partie en pierre de Pronville. Il est divisé en trois étages, <:oupés chacun par une galerie ajourée (i) et se termine par la logette du guet, surmontée d'une couronne (2) et du lion dressé, qui figure dans les armes de la ville, s 'appuyant sur une hampe soutenant un soleil d'or. Les angles, jusqu'à la première galerie, sont arc-boutés par des contreforts hardis, terminés par des pinacles ornés d'animaux et de crosses végétales. Au-dessous de la première galerie, le Beffroi est percé de deux fenêtres ogivales, à meneaux délicats.
Les masses en sont si bien distribuées pour les effets d'ombre et de lumière, que l'ensemble forme une svelte et majestueuse pyramide.
En 1672, sur le « pourtraict et patron » qu'en donna M® Mathias Tesson, on fit de nouveaux agrandissements
meilleurs spécimens de l 'architecture civile gothique se survivant au milieu du xvr siècle (N. D. L. R. D'après la Croix du P.- D.- C, 1" novembre 1914.)
(1) Entre la première et la seconde galerie, une horloge gigantesque aux quatre cadrans, bien adaptée aux lignes architecturales, a annoncé l'heure, depuis 1571 jusqu'au 7 octobre 1914. Un carillon, moins brillant d'ailleurs que celui des villes de Flandre, jouait un air local (Jacqueline et Colas) et Fra Diavolo, à l'heure et à la demie; aux grandes fêtes, civiles, militaires, religieuses, le carillonneur, à poings fermés et à coups de pédales, jouait des airs populaires, adaptés à la circonstance (N. D. L. R.)
(2) Cette couronne est vraiment un couronnement original et presque génial, qui est quasi unique dans l'art gothique : le mouvement qui lance le beffroi vers le ciel n'est pas produit par un seul élan, comme dans les flèches : sans soubresauts, le beffroi escalade l'espace par les bonds progressifs des étages, limités par les galeries; il va, en s'amincissant, jusqu'au sommet. Et comme. à cette couronne, il faut une sorte d'aigrette, l'imagination de Jacques Le Caron l'a trouvée dans une adaptation locale de l'art héraldique : le lion du blason artésien, de l'Artois et de la Bourgogne, debout et dressé vers le ciel. Nous sommes loin de la lourde coiffe, le clocher bulbeux, des régions austro-allemandes! (N. D. L. R., d'après la Ci'oix du Pas-de-Calais, du 1" novembre 1914 : « Pauvre beffroU »)
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à l'Hôtel de Ville. C'est alors aussi que le pavillon, à gauche, sur la Petite PTace, s'enrichit de ciselures et de colonnes torses et s'embellit d'un escalier à deux rampes surmonté de l'élégant campanile, que le goût décadent du xvni® siècle fit supprimer. C'est en l'année 1766 que fut mutilé ce pavillon, pouvant rivaliser par sa richesse sculpturale avec nos plus beaux palais de la Renaissance (i).
A la Révolution, son artistique couronne de pierre offusqua les farouches sans-culottes, qui y voyaient un emblème séditieux. Pour les calmer, le maire Hacot la fit couvrir d'ime calotte de plomb; c'est ainsi qu'elle fut préservée du marteau démolisseur.
L'offensive contre le beffroi et l'hôtel de ville s'est réalisée par les bombes allemandes, — à défaut de soldats, tenus à distance par nos troupes héroïques, — en deux vagues.
I. — Le premier bombardement les visait avant tout le l'esté; le 7 octobre i9i4, des obus incendiaires atteignirent un coin du quartier. Dans les conditions désastreuses que nous avons déjà décrites, à droite, à gauche, selon toutes les directions, l'hôtel de ville, entouré de feu, commence à flamber. Les toits s'effondrent; les splendides salons gothiques, avec leur riche mobilier de chêne, les lambris, les étoffes se mettciit à brûler, tandis que se brisent les lustres, qu'éclatent les glaces; les bureaux administratifs (2), avec leur
(1) Léon Palustre l'a étudié, dans la Renaissance en France, à côté du Bailliage d'Aire-sur-la-Lys.
(2) Les archives communales d'Arras ont été heureusement sauvées à ce moment, ou préservées ensuite. Le premier sauvetage, opéré sous les obus, par M. Lavoine, chef de bureau des Archives départementales, avec le concours de ses deux employés, de MM. Morel €t Bras, d'un officier et d'un sous-officier du ..." d'infanterie, a mis en sûreté, surtout au Palais Soubise, à Paris, les collections de documents suivantes : cartulaires, chartes et privilèges, exemptions.
matériel inflammable, attisent le feu; par derrière, les hautes flammes, léchant le beffroi, accroissent l'effet des obus lancés à l'envi sur le clocher; dans la nuit, c'est d'une horreur sublime, inoubliable, telle que les peintres y ont cherché, depuis lors, des inspirations, telle que la ville entière, dont beaucoup d'habitants s'enfuient vers Saint-Pol, éclairés par les lueurs du brasier aux acres senteurs, en frémit de douleur et de patriotique indignation.
C'était notre gloire, dit un journal local, le Courrier, reproduit par la Croix du Pas-de-Calais du 3o octobre 191 4 ((( Deuils et ruines »). Nous étions justement fiers de notre beffroi, qui rappelle la flèche élancée de Notre-Dame d'Anvers.
A la fin de l'époque gothique, on mit un siècle à l'édifier. La Renaissance et l'époque contemporaine y ont ajouté leur note, et nos graveurs locaux, Boutry et Mayeur, en ont immortalisé la silhouette.
Au cours des siècles, dans les salles luxueuses du Palais qui remplaçait l'ancienne Halle aux cuirs, que de délibérations, de fêtes, d'actes solennels, pendant les longues périodes de prospérité commerciale et de paix ! Que de drames, à l'heure de la guerre, civile ou étrangère! —
constitutions, etc.; registres mémoriaux (1354-1790), très précieux pour les annales de la ville; registres à l'enregistrement des nouveaux bourgeois (1422-1790); registres des commis aux honneur.* (xvi'-xviii° siècles); comptes communaux; comptes des commis aux ouvrages (xv-xviii' siècles); liasses concernant les affaires militaires; registres et liasses concernant la justice et la police, le culte, l'assistance, les corporations. — Il n'a été incendié que quelques registres aux impositions et aux audiences, épaves du fonds ancien de la Cité d'Arras, avant sa réunion à la ville, en 1749. Un sauvetage postérieur, en décembre, a mis à l'abri environ 160 registres d'étatcivil des anciennes paroisses fxvi'-xviii* siècles). — Les treize fonds historiques des hospices d'Arras (xiir-xviii* siècles) ont été aussi sauvés, dans l'hôpital Saint-Jean. — Cette note, due à l'obligeance de M. Lavoine, montre l'importance de ce double sauvetage, auquel s'ajoute celui, beaucoup plus considérable, des Archives départementales. (Voir plus loin, pp. 257-258.)
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Tout cela s'en est allé en décombres, en brasiers et en lumée, durant une nuit d'atroce angoisse, qui nous ramène ;iu temps des Impériaux.
Ce ne sont pas seulement les trous béants du Beffroi et les façades-squelettes de l'Hôtel de Ville qui fendent l'àmc : tout autour d'eux, la double ceinture des Places formait une parure unique de cent cinquante-cinq maisons, appuyées sur trois cent quarante-cinq colonnes de grès, soutenues sur leurs galeries couvertes, régulièrement ornées des mêmes pignons arrondis à volutes, dans le goût de la Renaissance flamande. Et une troisièmeplace récente, si elle n'avait pas le même cachet, faisait cependant valoir, par son cadre, les façades variées du palais communal et la sveltesse du clocher de soixantequinze mètres.
Sur ces Places, que de maisons détruites, éventrées, bouleversées, écornées ! Sur ce qui fut la troisième, des monceaux de moellons et de briques, quelques murs branlants, rien de plus. On ne reconnaît même pas les limites des maisons. Et le désastre, causé par le fer et le feu, a anéanti aveuglément tout l'îlot entre quatre rues et au delà : hôtels privés et maisons de commerce, où vivaient et prospéraient, de génération en génération, d'honorables familles; la guerre en quelques heures a détruit plus d'un siècle de pacifique labeur.
Une femme du peuple me disait en pleurant : a C'est Pompéi ! » Elle n'exagérait en rien, pour le quartier de l'Hôtel-de-Ville, qui a été le plus atteint; mais il y a cette différence capitale que Pompéi, noyé sous la cendre et la lave, fut la victime de la nature inconsciente, et qu'Arras bombardé fut celle des hommes.
II. — Le beffroi, quoique blessé, restait debout, et son lion semblait menacer les aigles allemandes. Dans la matinée du 21 octobre, le crime fut achevé; on a prétendu que les artilleurs voulurent offrir ce haut spécimen de leur adresse au Kaiser qui, de Mercatel, aurait contemplé ce spectacle; rien n'est impossible. Les plus
gros obus larent dirigés, à coups redoiibiés, à partir de lo h. 1/2 du matin, vers le beffroi; avec ses cloches sonnant d'elles-mêmes une dernière fois l'alarm.e dans la tour ébranlée, avec son lion meurtri, séparé de son soleil d'or, précipité de soixante-quinze mètres sur le sol, il s'affaissa sur lui-même, ou s'abattit sur les ruines de l'hôtel de ville et sur la place.
Il était II h. 30, et c'est le soixante-neuvième obus qui décida cette grande victoire!
Aux monticules des Places, — qui se dégageaient un peu, grâce au fonctionnement d'un Decauviîle, — vient donc s'ajouter une montagne croulante. La tour dénudée, informe, base du beffroi, — ayant encore vingt à vingt-cinq mètres de hauteur, — continue de dresser sa (( gresserie », que cachait et vêtissait jusqu'à ces derniers temps la façade du Palais communal, parure de dentelles. A gauche, deux colonnes superposées; c'est tout ce qui reste du pavillon Renaissance.
Au bas de la montagne, le lion de fer est couché sur le dos, face à l'ennemi; ses griffes sont encore intactes et crispées; le soleil d'or de la girouette, qui étincelait sur toute la contrée, gît près de lui; un peu plus loin, des éclats de bronze; ce ne sont pas des bombes, ils ont la forme caractéristique, évasée et basse, de la cloche d'alarme.
On attendit, avant de toucher aux décombres, l'arrivée d'un architecte de Paris. Nous, Artésiens, à quelque génération que nous appartenions, nous vivrons,
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en face de ces ruines, de souvenirs et, quand nriême, d'espérance.
(( Espérance? » Ce mot n'est-il pas trop hardi? Pour le prononcer avec assurance, nous avons besoin de nous appuyer sur l'exposé des vicissitudes du Beffroi et de l'Hôtel de ville, au xix® siècle, telles que les a aussi recherchées et publiées M. Lavoine :
La pierre du pays, employée pour la construction du Beffroi, n'était pas capable de résister très longtemps aux frimas du Nord; aussi, en i833, la partie supérieure menaçait ruine. On démonta la couronne, la chambre du guet, les galeries et les huit pinacles du deuxième octogone; mais il fallut descendre jusqu'aux abat-vents. On reconnut alors la nécessité de reconstruire, sur une hauteur de quarante mètres. Parmi les riches archives de l'hôtel de ville, échappées par miracle aux bombes incendiaires, nous retrouvons la superbe affiche pour l'adjudication, en 1889, des travaux, avec un dessin en élévation des quarante mètres à reconstruire, signé par notre artiste local. Constant Dutilleux, l'ami et l'élève de Corot (i).
Le devis, vrai modèle du genre, dressé par Traxler, qui fut à la hauteur de sa mission, s'élevait à la somme globale de 287.000 francs. Los travaux furent menés à bonne fin, dans un court délai. En effet, la première pierre ayant
(1) Des hommes compétents et dévoués composèrent la Commission de surveiUance du projet : le colonel du génie Répécaud, l'architecte départemental Epellet, le célèbre ingénieur-inventeur Halette, l'ingénieur Crespel-Dellisse, créateur de l'industrie sucrière en France, Renard-Rohart, l'architecte Traxler. L'entrepreneur chargé de cette importante reconstruction fut Hippolyte Lantoine, et le sculpteur dont la ciseau fleurit nore beffroi fut le statuaire Louis Bougron, de Lille, dont les œuvres eurent les honneurs du Louvre i et qui fut, durant deux ans, professeur de l'Ecole de modelure I d'Arras. Ses honoraires ne s'élevèrent qu'à la somme de 13.375 fr. 50.
été posée en 1839, par le cardinal de la Tour d'Auvergne, le gros œuvre était terminé le 18 juin 18U0.
Un tiers de siècle plus tard, eut lieu une autre restauration partielle. Il s'agissait de reconstruire deux clochetons, des galeries et des fragments de corniches, le tout en pierre de Vergelay. Le devis, soigneusement dressé par l'architecte Bourgois, montait à la somme de 8.000 fr., non compris l'échafaudage évalué à celle de 3.280 francs. Enfin, dans le cours des dernières années, le beffroi fut de nouveau restauré avec un grand soin par le service des Monuments historiques.
Quant à l'Hôtel de Ville proprement dit, l'aile droite (côté des rues de la Braderie et des Trois-Visages) fut construite de 1864 à 1866, sur le terrain des anciennes boucheries et des maisons expropriées.
La lecture de ces détails étonnera sans doute un certain nombre de nos compatriotes; mais aussi elle les réconfortera. La reconstruction récente de la moitié du beffroi, la construction, plus récente encore, d'une bonne partie de l'hôtel de ville ne sont évidemment pas de nature à diminuer la portée de l'affront qui était la grande pensée tudesque : c'est notre histoire séculaire qu'ils ont visée, lorsqu'ils ont frappé des monuments soumis, comme tous les nôtres et tous les leurs, à des restaurations fatales et successives.
Mais notre pensée, en citant ces chiffres, porte plus loin : elle veut montrer, par un exemple moderne et choisi sur place, comment, en quelques années, — et avec des capitaux que devra bien nous fournir la maia qui a peut-être gaspillé furieusement davantage pour nous bombarder, — le labeur de la restauration est réalisable.
Elle se fera, cette restauration, parce qu'elle doit se faire; selon les avis des hommes « compétents et dévoués », — et déjà André Michel leur a tracé la voie,
— selon les exemples de la Belgique, si intelligente dans la protection et le développement des arts, nous verrons se relever les monuments glorieux de notre liasse dans l'unité de leur style primitif; et autour d'eux se reformera, ample et variée, mais conforme au plan d'ensemble qui fera encore leur charme, la ceinture de nos trois places, qu'animera l'activité de notre commerce, local et national. Tous les Artésiens, dans leur exil momentané, vivent de cet espoir; la France ne saurait abandonner, parce qu'ils ont été malheureux, ses fils aimants et dévoués.
§ 2. — Le Palais Smnt-Vaast.
Ce nom s'applique à l'ancienne abbaye bénédictine des moines de Saint-Vaast, dont il n'y a pas lieu de retracer ici la glorieuse histoire.
Reconstruite au xvin® siècle, elle forme tout un quartier de ville, entouré d'un côté par un parc, d'un autre côté par une ceinture de murailles, et dominé par l'immense « chapelle » des moines, qui a été terminée seulement vers le premier tiers du xix° siècle, pour servir de cathédrale.
Avec son enceinte considérable et la majesté simple de ses bâtiments campés sur une hauteur, elle pouvait, — sauf le site, — être comparée à l'abbaye d'Einsiedeln ou à celle du Mont-Cassin; de très loin, elle frappait par sa masse, comme le beffroi par son élégance.
Approximativement, le Palais a la forme d'un H gigantesque, de deux cent vingt mètres de longueur et
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de quatre-vingts mètres de largeur, avec trois étages. L'aile principale, sur le parc, était autrefois destinée aux serAdces généraux; dans son ampleur, elle comprenait, il y a un an encore, le dépôt des Archives départementales, l'admirable vaisseau, de quarante-cinq mètres (i), de la bibliothèque des moines, — devenue bibliothèque communale, — et le Musée; en retour, sur la place de la Madeleine, dun côté de la cour d'honneur, le Musée et des sociétés savantes occupaient des locaux réservés; au milieu, le Salon italien s'ouvrait, avec le Musée de peintures anciennes; de l'autre côté, jusqu'à l'époque de la Séparation, les appartements de l'Abbé étaient devenus le Palais épiscopal et, vers le fond, les cloîtres majestueux et les modestes cellules des moines avaient abrité de nombreuses générations de lévites, tout le futur clergé du diocèse.
Que ce magnifique ensemble de bâtiments très résistants, — dont la toiture venait d'être restaurée et les fenêtres grillagées, par précaution, — ait pu être détruit en deux jours et totalement, cela paraîtra encore plus invraisemblable qu'atroce, même en laissant de côté les antécédents de 1870 et l'anéantissement de la bibliothèque de Strasbourg.
L'incendie prémédité, que rien évidemment ne jus tiflait ni n 'excusait, commence dans l'après-midi du
(1) C'est dans ce vaisseau, richement lambrissé et parqueté, crue furent donnés de magnifiques banquets, au passage des chefs de l'Etat; s'il n'avait pas la commodité des bibliothèques récentes, il était, avec sa galerie, un merveilleux trésor de manuscrits et de livres; aux riches collections ecclésiastiques des moines, — restées en place, — s'ajoutaient les libéralités constantes de l'Etat et de la ville.
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5 juillet i9i5; des obus spéciaux pleuvcnt, non seulement sur les bdtimenls, mais en odieux « tirs de barrage )), sur les environs, afin de décourager ou de tuer les sauveteurs. Des greniers percés et brûlés, le feu gagne de proche en proche, serpente d'aile en aile, descend d'étage en étage, n'épargne pas même les caves centrales (i), et anéantit, dans les journées et les nuits du 5 au 7 juillet, la totalité des bâtiments. « Du majestueux édifice, écrit M. le vicaire général Guillemant, que la Révolution avait respecté et qui semblait défier les siècles, il ne reste que des murs calcinés! »
Des bâtiments, arrivons aiix collections.
Pour certaines d'entre elles, — documents originaux et uniques, — celles des Archives départementales, le courage civique de quelques personnes les a sauvées, contrairement à ce que l'on a cru d'abord.
M. l'archiviste Flament était mobilisé; deux fois blessé, décoré de la croix de guerre et de la Légion d'honneur, promiu capitaine, c'est sur le front qu'il remplissait brillamment son devoir. Mais son personnel, M. Lavoine, chef de bureau, MM. Brunel, Louis et Emile Domart, purent, avec autant de sang-froid que de dévouement, — assistés par une escouade de territoriaux envoyés obligeamment par le colonel Scherbeck, — descendre dans les caves de l'aile oriental*^ du Palais Saint-Vaast les plus précieuses (2) des archi-
(1) EUes avaient cependant, avec leurs murailles de grès et leurs voûtes, paru assez solides pour qu'on y installât la poste, dans un quartier un peu plus abrité, après le premier bombardement de 1U14.
(2) Les historiens seront sans doute heureux de trouver ici, d'après le Rapport annuel de il. l'archiviste, inséré dans le volume des dé-
ves anciennes et les plus consultés des documents modernes; on sauva également toute la bibliothèque d'histoire locale des Archives, le fonds Victor Barbier, en cours d'inventaire, et i.85i registres d'état civil, délibérations et arrêtés, déposés dans les dernières années par ii6 communes.
La perte, causée par l'incendie, fut donc limitée au fonds d'Archives laissé dans le déambulatoire d'hiver et dans les salles du premier étage; mais tout le reste, sous la direction de M. Flament, a été ensuite nuitamment transféré, dans un train entier, aux Archives nationales, à Paris.
Les autres trésors, conservés dans les autres parties
libérations du Conseil général du Pas-de-Calais (session de septembre 1915), la nomenclature sommaire des innombrables et précieux documents transportés à Paris ou ailleurs, après le sauvetage :
Série A. — Tout le « Trésor des chartes d'Artois » (environ 26.000 chartes et documents avec nombreux sceaux xii'-xiV s.).
Série B. — Conseil provincial d'Artois : reg. aux commissions, provisions, sentences de noblesse, etc. (xvr-xviii' s.); liasses concernant la constitution, les privilèges et l'organisation du Conseil d'Artois (xvr-xvii° s.); la tenue des assemblées bailliagères et les cahiers de doléances en 1789; les reg. aux dénombrements des fiefs tenus du Domaine. Fonds des amirautés de Boulogne et de Calais : registres et liasses concernant les officiers, maîtres de navires, garde-côtes, rapports des capitaines; procès, échouements, corsaires, jugements de prises, etc. (xvir-xviii' s.). Sénéchaussée de Boulogne : reg. du Roi et registres aux insinuations (1550-xviir s.).
Série C. — Etats d'Artois : registres et liasses des assemblées (1550-1789). Registres aux centièmes et vingtièmes (env. 1.500 ms.) (1569, 1757 et 1779.) Elections d'Artois : registres aux commissions, sentences de noblesse, etc. (xvr-xviii* s.)
Série D. — Collèges des Jésuites d'Arras et de Saint-Omer (xvr- XVIII' s.)
Série E. — Comptes de la ville d'Arras (xv'-xviir s.). Charitables de Saint-Eloi de Béthune (xiv'-xvr s.)
Série G. — Tous les cartulaires. Toutes les chartes à sceaux des chapitres d'Arras. Aire, Béthune, Lens, LilJers (xii'-xviii* s.); les reg. capitulaires de la collégiale d'Aire (xv*-xviir s.).
Série H. — Tous les cartulaires et toutes les chartes à sceaux des
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de la même aile du Palais Saint-Vaast, ont eu un plus triste sort.
1° De la Bibliothèque comrnunale, la sollicitude de la sollicitude de MM. Morel et Lennel, bibliothécaires, avait d'avance mis en sûreté les douze cents manuscrits, dont plusieurs — comme la grande Bible enluminée et la collection de portraits à la plume, du XVI® siècle, — sont universellement réputés; ils sont à Paris, à la Bibliothèque nationale.
Des 5o.ooo livres et imprimés, qu'est-il resté .!^ Probablement rien, sauf un petit volume rare, obligeamment prêté à Carlsruhe, peu de temps avant la guerre! Celui-ci nous reviendra, sans doute, et ne sera pas considéré comme « souvenir », ou comme « butin »!
abbayes de Saint-Vaast d'Arras, d'Ham-en-Artois, d'Auchy, de Cercamps, de Chocques, de Samer, d'Avesnes, d'Etrun, de Gosnay et de divers couvents de l'Artois et du Boulonnais. Les registres de l'abbaye de Saint-Bertin, de Saint-Omer, relatifs au Conseil de l'abbaye, aux comptes du couvent, de la trésorerie et de l'hôtellerie (xiv-xviir s.).
A ces fonds anciens il faut ajouter une série de 400 plans (xvrxviir s.) hors dossiers.
Série L. — Directoire du département et administration centrale; registres aux délibérations et arrêtés; correspondance; pièces diverses. Fonds des représentants en mission. Reg. aux arrêtés et correspondance des districts d'Arras, Bapaume, Béthune, Boulogne, Calais, Montreuil, Saint-Omer et Saint-Pol, ainsi que les liasses d'affaires diverses de ces districts. Reg. et liasses de 65 municipalités de cantons. Reg. et liasses des Comités de surveillance, Sociétés populaires; Tribunaux révolutionnaires.
Série Q. — Domaines nationaux. Ventes antérieures et ventes postérieures à l'an IV. Domaine maritime (an VIII-1860. Domaine et enregistrement. Registres de formalités et déclarations de successions, etc. (1789-1808).
Série S. — Travaux publics et chemins (en partie) (an VIII-1905).
Série T. — Ecoles de médecine et d'agriculture. Liasses concernant les Beaux-Arts. Etats de traitements des instituteurs (an VIII- XIX' s.).
Série V. — Liasses de dons et legs aux fabriques des églises; rentes; revenus; mobilier (an XI-1905).
Série X. — Biens des pauvres. Dons et legs aux hospices, bureaux <le bienfaisance, etc. (an X-xix° s.).
2 Go LA GLl-:i\RE EN ARTOIS
•2° Le Musée a éiO aussi fort éprouvé. M. Victor Leroy, membre de la commission du Musée, quelques civils, MM. Morot et Théry, et l'agent auxiliaire Yigniez, ont déployé le zèle le plus méritoire pour transporter dans les caves des souvenirs archéologiques et des tableaux; parmi ceux-ci, les tableaux des écoles anciennes sont sauvés en plus grand nombre que les modernes (i).
3** La Commission des monuments historiques a vu ses locaux dévastés : une première fois, ses collections ont été déménagées, lors du bombardement d'octobre i9i4, de la place Ad.-Lenglet; une seconde fois, elles ont subi le sort du Palais Saint-Vaast, où elles avaient été transportées; ses publications toutefois ont été sauvées par M. Victor Leroy.
4° L'Académie d'Arras avait aussi ses collections et le siège de ses séances au Palais Saint-Vaast. Un de ses membres, M. le vicaire général Guillemant, les a vues, impuissant, flamber en un quart d'heure. Il sem^ble donc qu'il faille considérer comme anéantis son musée particulier, ses archives, sa bibliothèque et le dépôt de toutes ses publications depuis un siècle (2).
(1) Un Delacroix {Martyre de Saint Etienne) est sauvé; un Corot est considéré comme perdu. Peut-être aura-t-on, au déblaiement des ruines et des caves, d'agréables surprises : un amateur d'art avait fait porter de chez lui au musée, — pour plus grande sécurité, — un bel ivoire du xviii' siècle, souvenir de famille : Saint Sébastien secouru par les Anges. 11 le croyait perdu, quand des amis obligeants lui firent le plaisir de le lui restituer intact, sentant à peine la fumée!
(2) L'Académie d'Arras a perdu, à la guerre, l'un de ses trente membres, le commandant Lesueur de Moriamé, cnevalier de la Légion d'honneur, mort au champ d'honneur. C'est aussi indirectement des suites de la guerre, subies courageusement à Arras, qu'est mort à Boulogne, le 11 octobre 1915, son vénéré président, prêtre de grand mérite et de haute vertu, M. le vicaire général J. Depotter, Il a publié, entre autres œuvres, la biographie de Guy de Sève, évoque d'Arras, et l'Histoire du Pays de l'Allœu, que lau-
LE MARTYRE d'aRRAS 261
A la vue de ces immenses et irréparables ruines, le cœur se serre; on contemple avec horreur cette œuvre de vandalisme raffiné. Si l'on peut se consoler un peu, c'est par la pensée que la a culture allemande » n'a pas réussi à détruire les sources manuscrites de l'histoire d'Artois, si réconfortantes pour notre pays.
De tout le Palais détruit et incendié, il ne reste presque intact que le portique, avec ses deux statues monumentales : la Science et la Foi; il formait une belle entrée à tout l'ensemble. Puisse-t-il, en survivant au désastre, continuer d'être, — mieux qu'un symbole, — une leçon et un exemple pour les reconstructeurs de notre cher Arras, pour les restaurateurs de nos collections littéraires et artistiques : qui ne voudrait, parmi les Artésiens, y contribuer dans la mesure de ses forces.^