IV. BOMBARDE'METST ET INCENDIE DES 5-6 JUILLET. Lc
5 juillet, dans l'après-midi, les Allemands commencèrent à bombarder avec la dernière violence la cathédrale et le Palais Saint-Vaast. Vers l\ heures, plusieurs bombes in-
sGG LA GUERRE EN ARTOIS
cendiaires Loinbèrent sur la partie afieclée aux archives et h la bibliothèque. Bientôt le feu se communiqua par les toitures aux bâtiments du musée. Tous, soldats, civils, prêtres, nous essayâmes d'arracher aux flammes les tableaux de valeur.
Vers 7 heures du soir, nous remarquons que le feu menace de s'étendre à la sacristie de la cathédrale. M. l'abbé Flament, M. l'abbé Miseron et le sacristain Arson quittent le musée, dans le but de tenter, par tous les moyens possibles, la préservation de la cathédrale et la protection de tous les objets de valeur qui y sont retirés. Sur notre chemin, nous rencontrons quelques hommes de bonne volonté. Un officier, à qui nous faisons part de notre inquiétude, veut bien mettre de suite à notre disposition une quinzaine d'hommes (i). Ensemble, nous nous dirigeons vers l'endroit le plus résistant de la cathédrale, où avaient été conservés intacts, depuis le mois d'octobre 191 i^, les ornements d'église, l'orfèvrerie des divers autels, le linge sacré, un certain nombre de statues et de tableaux.
Dans l'impossibilité d'empêcher le feu de gagner les sacristies et, par elles, la cathédrale, nous transportons dans les maisons voisines les ornements sacerdotaux, les bannières, les tentures, le linge d'autel le plus précieux^ qui se trouvaient dans le lieu le plus proche du foyer d'incendie. Pendant ce temps, les obus ne cessent de tomber autour de nous; grâce à Dieu, personne n'est atteint.
Avec infiniment de soin, nous transportons à l'extrémité de la cathédrale les deux magnifiques triptyques de Bellegambe, qui sont dans le bras de croix le plus exposé, ainsi que les quelques tableaux qu'il est encore possible de sauver, en attendant que nous puissions les sortir sans danger de la cathédrale. Nous transportons de même le magnifique dais des processions, le bas-relief en métal doré du maître-autel {Jésus au milieu des docteurs), le banc de communion du grand chœur.
(1) Déjà, antérieurement, une escouade de soldats, hommes de métier, dévoués et compétents, avait aidé à descendre des tableaux et à leur assurer une sécurité relative.
LE MARTYRE d'aRRAS 2G7
Cependant, l'incendie prend des proportions considérables : les archives, le musée, l'ancien Grand Séminaire sont en feu. Les obus ne cessent de tomber. Les soldats que l'on avait mis à notre disposition d'une façon si l)ienveillante sont obligés de partir.
Il est 8 heures du soir. Nous restons cinq : MM. Flament I t Miseron, notre dévoué sacristain Arson, Léon Fourineaux et Maurice Deleau. Nous portons derrière les piliers du grand chœur tous les candélabres et chandeliers des divers autels, puis, avec beaucoup de difficulté, la belle, mais lourde, statue en marbre du Sacré-Cœur, de Louis Noël. Nous voudrions enlever les statues de Jeanne d'Arc, de saint François d'Assise, de la sainte Vierge, mais la situation devient intenable. Le feu a gagné la sacristie des chanoines; la fumée nous étouffe, et d'autre part de f;ros obus éclatent à l'intérieur de la cathédrale. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Il est 9 h. 1/2 du soir. ¥.n nous retirant, nous transportons à trois, MM. Flament, Miseron, L. Fourmeaux, — procession funèbre, — le grand Christ du Calvaire en lieu sûr; nous l'avons chargé sur nos épaules, et, à la sortie, il nous a fait échapper à la mort : deux obus éclatent au-dessus de nous; des éclats de pierres nous atteignent quand nous passons, avec notre fardeau sacré, devant la maison du concierge, et franchissons le perron de l'abside.
Une horrible vision se présente alors à nos yeux. Une grande partie du Palais Saint-Vaast est en feu. La toiture de la chapelle de la paroisse commence à brûler. Partout des nuages de fumée, des gerbes de flammes, des tourbillons d'étincelles; en même temps des charpentes s'effondrent, des murs s'écroulent. Pendant près d'une heure, les Allemands ne cessent d'envoyer des obus fusants pour empêcher de limiter et de circonscrire l'incendie.
Vers 10 h. 1/2 du soir, une accalmie se produit; nous en profitons pour retourner à la cathédrale. Le feu a fait des progrès effrayants. La toiture de la chapelle de paroisse est entièrement en feu. Nous pouvons à peine nous tenir dans la première sacristie; nous enlevons tout ce qui peut encore être sauvé, linge d'autel, candélables, etc..
Vers 2 heures du matin, le bombardement reprend avec violence. Plusieurs obus éclatent près de nous. Nous devons de nouveau quitter la calhédrale et nous mettre à l'abri. Le bombardement continue toute la nuit, les secours sont donc impossibles; le feu peut s'étendre ainsi à toute la cathédrale et à tout le Palais Saint-Yaast.
Le 6 juillet, de très bonne heure, nous étions de nouveau à la cathédrale. La sacristie de Monseigneur, celle de MM. les chanoines étaient entièrement brûlées; la première sacristie, qui donne accès à la cathédrale, flambait. Le sacristain, se rappelant qu'il restait encore du linge d'autel dans une armoire donnant sur la cathédrale, défonce une partie de la porte et ainsi sauve encore un certain nombre de nappes, de surplis, de rochets.
Le feu se communique aux chapelles voisines de la sacristie, celles de Saint-Louis et de Saint-Charles. Quelques personnes dévouées, parmi lesquelles M. Victor Leroy, M. Charles Warin, M. Léon Fourmeaux et son fils, nous aident à transporter en lieu sûr tous les objets que nous avons dû, la veille, placer derrière les piliers du grand chœur. Vers g heures du matin, les salves d'obus fusants recommencent et rendent encore tout sauvetage impossible. La voûte résiste toujours, mais, par les ouvertures béantes, des brandons ardents menacent de mettre le feu aux diverses boiseries qui restent intactes : le plâtras et les pierres de la voûte, ainsi que des poutres enflammées, tombent partout.
Nous quittons, la mort dans l'âme, la pauvre cathédrale, qui ne sera plus bientôt qu'une ruine lamentable. A plusieurs reprises, dans la journée, nous essayons d'y rentrer. Les grandes orgues, la grande chaire, deux confessionnaux, les stalles du grand chœur (côté de l'Epîire), sont en feu, la fumée est intense, les obus continuent de tomber. Il est affreux de se voir ainsi impuissant devant un pareil désastre.
Le feu continua de brûler pendant plusieurs jours, jusqu'à oe que la charpente de la toiture et le mobilier de l'église fussent consumés.
LE ALVUTYHF. D AURAS
V. — Bombardement du io juillet. — Le lo juillet, les Allemands s'acharnèrent de nouveau sur les restes de la cathédrale. Vers i heure de l'après-midi, ils envoient des centaines d'obus, de très gros calibre, sur le portail qui regarde la rue des Chariotles, remis à neuf depuis quelques années. En quelques heures, ils en démolissent les deux tiers. Les énormes pierres qui s'écroulent recouvrent une des maisons voisines; la rue Méaulens, en contre-bas, est obstruée par un monceau de décombres qui s'élève jusqu'au premier étage des habitations.
Le dôme central de la cathédrale, en forme de calotte sphérique, est soutenu par douze colonnes monumentales, distribuées en quatre séries. Le bombardement renverse les trois colonnes qui se trouvent non loin des fonts baptismaux. Celles-ci entraînent dans leur chute le dôme lui-même et une partie de la voûte. Sous les coups répétés des obus, la voûte de la grande nef, déjà très ébranlée, ne tarde pas à s'effondrer. Cette fois, le désastre est complet; la cathédrale est anéantie!
VL — Depuis les bombardements de juillet. — Les Allemands ont encore, depuis ce temps, envoyé un grand nombre d'obus sur la cathédrale. Le 27 juillet, plusieurs obus de gros calibre ont fait quelques brèches dans la voûte du grand chœur. Depuis lors, quelques projectiles ont traversé les voûtes latérales qui avaient résisté. Au mois de novembre 191 5, plusieurs obus ont crevé la voûte de la chapelle absidale de la Sainte-Vierge, peinte à fresque par Daverdoingt et réduit en miettes les plaques de marbre qui recouvraient l'autel. Enfin, en février 1916, le reste du portail qui fait face à la rue des Charlottes est tombé sur les maisons voisines (i). L'hiver accentuera encore la ruine de l'ensemble.
(1) Après l'incendie de la cathédrale, nous avons fait transporter à l'arrière les ornements sacerdotaux, la tète de Christ attribuée au Calvaire miraculeux, et les tableaux de valeur.
Notamment, nous avions placé les deux magnifiques triptyques de Jean Bellegambe, représentant la Crèche et le Portement de la Croix, dans un endroit qui nous paraissait absolument à l'abri des plus gros obus, en attendant de pouvoir les faire transporter hors d'Arras. Malheureusement, un obus de 380 ou de 420 vint démolir les