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II. — Paroisses et chapelles

Outre la cathédrale, la ville d'Arras compte trois autres paroisses : Saint-Géry, Saint-Nicolas et Saint- Jean-Baptiste; toutes ont été odieusement visées, atteintes, mises hors d'usage, et la dernière totalement

détruite.

L'église Saint-Géry, œuvre de Grigny, était un petit bijou d'architecture gothique. D'un aspect simple à l'extérieur, elle offrait, à l'intérieur, un coup d'œil des plus harmonieux. C'était un sanctuaire plein de recueillement et de piété. Cette église fut atteinte au début du bombardement. Le 7 octobre i9i4, un obus en frappait la flèche. Le 3o du même mois, un obus atteignit la voûte au-dessus de l'autel principal et y fit une large brèche. Depuis lors, le travail de dévastation se poursuit.

Bâtie sur l'emplacement de l'admirable cathédrale du Moyen Age, l'église de Saint-Nicolas, de style néodeux murs très épais qui les protégeaient. Les deux tableaux furent assez endommagés. Le dévoué M. Victor Leroy, aidé de deux artistes peintres, MM. Vigoureux et Demarles, s'attacha à retrouver les divers fragments. Il eut le bonheur de constater que les parties essentielles et les cadres ouvragés n'avaient pas trop souffert et qu'il serait possible d'ajuster soigneusement tous les panneaux. Sur la demande de l'administration des Beaux-Arts, et à titre de dépôt temporaire, ils furent envoyés au musée du Louvre.

Quant aux autres tableaux, M. Victor Leroy, membre de la commission du musée, voulut bien se charger de les faire très soigneusement envelopper et placer dans un endroit à l'abri des obus; il fit de même pour les statues de valeur qui se trouvaient à l'autel de Saint-Charles et ultérieurement, pour les trois meilleurs tableaux de l'église Saint-Nicolas-en-Cité.

grec, avec son péristyle aux colonnes ioniques, tranchait sur les autres sanctuaires de la ville. Située à l'extrémité de la Cité, sur la colline de Baudimont, cette église ne fut pas atteinte lors des premiers bombardements. Ses cloches continuèrent à sonner, alors que tous les clochers d'Arras s'étaient tus. Elles tintèrent encore le glas de la Toussaint qui, après les deux grands bombardements d'octobre, était presque le glas funèbre de la ville.

Mais bientôt le tir des Allemands se précisa. Plusieurs projectiles crevèrent les voûtes de cette église, au milieu du mois de décembre i9i4. Le bombardement du 26 juin i9i5 mordit les colonnes du péristyle, et celui du 5 juillet ajouta de nouveaux dégâts, qui se sont encore accrus par la destruction des orgues, et la perforation des voûtes des nefs et du sanctuaire, les lo et ii décembre derniers.

L'église Saint-Jean-Baptiste est, parmi les églises d'Arras, celle que les Allemands ont détruite le plus méthodiquement. C'était, au point de vue architectural, le plus beau monument religieux de la ville. La Révolution l'avait laissé subsister, parce qu'elle servait alors de temple de la Raison.

Les curés qui s'y sont succédé ont rivalisé de zèle, pour l'embellissement de l'église comme pour le développement de l'esprit surnaturel de la paroisse. Elle frappait le visiteur, non seulement par la pureté de ses lignes gothiques, mais aussi par la richesse et le bon goût de son ameublement intérieur. On y admirait de

jolies verrières (i), de magnifiques boiseries (chaire, stalles, lambris), une belle grille en fer forgé entourant le chœur, l'autel du Sacré-Cœur, avec son grand rétable en chêne (2), un curieux autel de l'ancienne chapelle de Notre-Dame-du-Joyel.

Le 6 octobre i9i4, cet édifice et la tour qui le flanquait reçurent de nombreux obus. Alors déjà le mal semblait irréparable, tant il y avait de brèches au vaisseau de l'église!

M. le chanoine Mocq, le dévoué doyen de la paroisse, s'employa dès lors, avec autant d'activité que de zèle, à sauver tout ce qu'il put du mobilier. Négligeant de déménager son presbytère qui, touchant à l'église, avait été fort endommagé, il s'ingénia, quand les obus ne tombaient pas trop drus, à enlever les objets du culte, les ornements, les choses les plus précieuses, tout en réservant le temps nécessaire à l'organisation et à la vie spirituelle de l'ambulance du pensionnat Jeanned'Arc, et au réconfort du personnel.

Le 10 juillet i9i5, des obus amenèrent l'incendie, qui acheva le désastre; M. le doyen, des personnes dévouées, le combattirent en vain; il y eut des morts et des blessés. La nuit suivante, la tour, hachée par les obus, s'écroula avec les cloches. L'église entière n'est plus qu'un nnonceau de pierres et de poutres enchevêtrées (3)!

(1) Les dernières, représentant les Sept Sacrements, venaient d'être généreusement offertes à son église par M. le Doyen et inaugurées par Mgr Lobbedey.

(2) Cet autel est la seule partie de l'Eglise qui ait été protégée jusqu'ici; la belle chaire a été brûlée.

(3) M. le Doyen consacrant ses soins, depuis le destruction de

LE MAKTYUE 1) VRUAS 27 J

Faut-il parler des chapelles si belles dea différentes communautés religieuses de la ville?

Une à une, elles ont été mises hors d usage ou anéanties.

Le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ardents est, jusqu'ici, le moins gravement atteint; puisse l'ardeur de nos prières filiales épargner à notre Mère de nouveaux affronts de la haine luthérienne et allemande!

La chapelle des Clarisses a été éventrée dès le début du bombardement.

La chapelle des Chariottes a été complètement détruite par un incendie.

La chapelle de la Providence a été littéralement fauchée par un 38o.

La chapelle des Augustines a perdu son clocher et n'est plus qu'un squelette.

Et ainsi en est-il des autres chapelles (i).

Tous les sanctuaires, où les fidèles, chassés des églises, s'étaient réfugiés pour l'assistance aux offices, ont

l'Eglise, au pensionnat Jeanne-d'Arc, transféré à Eerck-Plage, le service religieux des rares r^iroissiens qui séjournent encore à Arras est confié, dans une chapelle privée, au dévoûment de M. le chanoine Roussel et de M. l'abhé Ducrocq, rédacteur en chef de la Croix d'Arras.

(1) Il en est également ainsi des autres monuments religieux, « sécularisés » avant la guerre : la chapelle des Filles de la Charité, devenue Patronage communal; le Petit Séminaire, devenu caserne Montesquiou; le monastère des Ursulines, devenu Collège de filles. La tour de ce dernier monument, bâti en 1863 et découronné par un ouragan en 1876, rappelait en grand la flèche de la chapelle érigée jadis au Saint-Cierge sur la Petite Place; l'architecte Grigny y avait mis tout son art; après avoir résisté dix mois à des efforts multipliés, elle fut abattue le soir du 30 juillet 1915; le bombardement fit de nouvelles brèches à la chapelle et défonça une partie de la crypte. (D'après un article de M. le v. g. Guillemcuit.)

disparu l'un après l'autre. C'est, on le voit, l'anéantissement presque complet de tous les monuments religieux d'Arras.

Si les Allemands étaient logiques avec eux-mêmes, ils remplaceraient la devise de leurs canons : « Dieu avec nous! » par cette autre : « Guerre à Dieu! »

§4. — Reims et Arras.

Après la destruction de la cathédrale, S. E. le cardinal LuçoN, archevêque de Reims, a daigné écrire à Mgr Lobbedey cette lettre consolatrice, dont tout commentaire diminuerait la valeur.

Mgr l'évêque d'iVrras a remercié, du fond du cœur,. le vénéré cardinal dont la sympathie, basée sur la communauté des souffrances et des deuils, est infiniment précieuse à tout le diocèse :

Reims, 16 juinet 1915.

Cher Seigneur,

Comme je quittais Paris, le soir du 20 septembre igi-i, pour rentrer dans ma ville épiscopale, au retour du Conclave, on vint m 'apporter un journal en tête duquel je lus, en grandes lettres, cette lugubre inscription : « La cathédrale de Reims est en flammes ! » Cette même inscription, mais cette fois pour Votre église épiscopale, je viens de la lire dans la Croix du i3 juillet : « La cathédrale d'Arras est en flammes! »

Reims, Soissons, Arras (i) ! Voilà, en France, les trois

(1) Le sous-secrétariat d'Etat aux Beaux-Arts a fait dresser une liste des monuments, classés comme historiques, auxquels se sont attaqués les vandales d'outre-Rhin.

Les uns sont situés dans des régions réoccupées par nos trou-

LE MARTYRE D ARRAS '^.'Jà

grandes victimes des fureurs sacrilèges de ces homme*, dont les concitoyens s'offensent, quand on les traite de barbares. Ils ont beau s'en défendre. Lorsqu'ils seront enfin obligés de reconnaître vrais les crimes auxquels ils refusent de croire, parce qu'ils sont invraisemblables, leur honte s'accroîtra de toute l'horreur avec laquelle ils en repoussent maintenant l'accusation.

Les attentats contre les cathédrales, contre les personnes consacrées à Dieu, contre les femmes, les enfants, les vieillards, les blessés, les bombardements de villes ouvertes, les incendies allumés, dans les maisons privées, avec des pastilles inflammables, tout cela vous refusez d'y croire, parce que ce sont des crimes invraisemblables et que ce serait une indignité d'en croire capables des soldats allemands ! Tous ces faits sont vrais, tous ces crimes, vos soldats les ont commis; tous ces attentats, leurs chefs les ont systématiquement permis, ou même souvent commandés, en vertu de leur théorie de guerre. La barbarie de vos armées est inscrite en caractères de feu sur tout leur passage, l'histoire vengeresse en perpétuera la mémoire, et l'humanité n'en perdra jamais le souvenir.

pes; les autres se trouvent hors des champs de bataille, mais ont été bombardés. Les voici, par ordre de départements :

Marne. — Cathédrale, église Saint-Jacques, église Saint-Rémy et ancien archevêché, à Reims; église de Maurupt.

Meurthe-et-Moselle. — Eglise des Cordeliers, à Nancy; ancien séminaire de Pont-à-Mousson; château de Lunéville; église de Laîtresur-Amance; église de Nomény; église de l'AHœu.

Meuse. — Eglise de Clermont-d'Argonne; église de Nettancourt; église de Rambercourt-aux-Pots; église de Revigny; cathédrale de Verdun.

Nord. — Beffroi d'Orchies.

Oise. — Eglise de Notre-Dame de Senlis; église de Tracy-le-Val.

Aisne. — Cathédrale de Soissons; restes de Saint-Jean-des-Vignes.

Pas-de-Calais, — Cathédrale, hôtel de ville et palais Saint-Vaast, à Arras; église Notre-Dame, à Calais.

Seine. — Cathédrale de Paris.

Seine-et-Marne. — Cathédrale de Meaux,

Vosges. — Hôtel de ville de Rambervillers.

Que d'autres chefs-d'œuvre de l'art français, situés dans la zone d'occupation des armées, ont été en outre détruits ou gravement endommagés! On ne le saura qu'après la guerre. Pour le Pas-de- Calais, mentionnons l'église d'Ablain-Saint-Nazaire, — monument classé. — et les belles églises du pays de l'Allœu. (N. D. L. R.).

Nous sommes, vous et moi, cher Seigneur, aux deux extrémités de cette ligne du front de nos armées, qui va de l'Argonn^ à la Manche, et dont Soissons occupe le milieu. Pourquoi nos ennemis se sont-ils acharnés sur nos trois Ailles épiscopales, sur nos trois cathédrales ? Ne seraitce pas parce que nos églises sont les gardiennes de grands souvenirs nationaux qui les offusquent ?

Si Reims rappelle aux Français le baptême de leur premier roi chrétien, converti par une victoire due à l'invocation du Christ, il rappelle par contre aux Allemands la défaite de leurs ancêtres à Tolbiac par Glovis (ce faux frère des Germains, comme ils l'appellent). Saint Yaast d'Arras fut Tassocié de saint Rémi dans sa conversion; Soissons était sa capitale.

Chaque fois que je lisais dans les journaux le récit des cruels traitements infligés sans raison et sans utilité militaire à Votre ville et à Votre cathédrale, je pensais à Vous et je compatissais à Votre douleur que je comprenais par la mienne. Nous avons, Tun et l'autre, connu ces nuits terribles pendant lesquelles la mort planait sur nos cités, à la lueur sinistre des éclairs et au fracas du tonnerre d'un bombardement terrifiant; nous avons tremblé de voir les murs de nos cathédrales céder sous le bélier des obus qui les battaient et les rebattaient de leurs coups redoublés.

Nous avon? vu les lueurs sinistres de l'incendie qui dévorait les charpentes de leurs toitures; nous avons été témoins de la terreur et de la consternation peinte sur les visages de nos chers concitoyens, lorsque nous allions les visiter à travers les rues obstruées de décombres, les toitures effondrées, les devantures éventrées, les maisons dévastées.

Je connais Vos douleurs par les miennes, et Vous pouvez juger des miennes par les Vôtres. C'est pourquoi, Frère bien-aimé, j'ai voulu Vous dire la part que je prends à Vos malheurs et aux malheurs de Votre ville.

Tous deux nous pourrions chanter les Lamentations du prophète, sur des ruines qui nous sont chères.

A côté de Voire cathédrale, Vous pleurez sur le monastère Saint-Vaast et sur les précieux souvenirs qu'il contejaait. A côté de la cathédrale de Reims, il y a aussi des ruines sur lesquelles je pleure; ce sont les ruines de la demeure traditionnelle de mes saints et illustres prédécesseurs depuis saint Rémi; ce sont les ruines du palais de nos rois, antiques et vénérables monuments qui gardaient les souvenirs les plus sacrés du passé de notre ville et de la patrie.

Dieu veuille que tant de souffrances endurées, tant de larmes versées, tant de sang répandu soient au moins la rançon du salut de notre pays et de la régénération religieuse et morale de nos peuples! Fiat! Fiat!

Veuillez agréer, cher Seigneur, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux, et de mon dévouement le plus fraternel en Noire-Seigneur.

f L. .T., Gard. Luçon, Ai'chevêque de Reims,

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