‹ La guerre en ArtoisChapitre 60 sur 121 · CHAPITRE PREMIER Dans la banlieue d'Arras · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Dans la banlieue d'Arras

Nous tenons à déclarer à nouveau que la continuation des opérations militaires nous force à la discrétion et, bien souvent, au silence; d'ailleurs nous sommes ici des Français et des chrétiens, mais non des « stratèges )).

Il reste, malgré tout, beaucoup à dire sur ce que le clergé diocésain a fait, et aidé à faire, dans la région et dans le cadre du a front d'Artois », en partageant la vie matérielle des troupes et en favorisant leur vie spirituelle. Tout le monde a été à la hauteur de son devoir, aussi longtemps que l'évacuation n'a pas été imposée.

Parmi ceux qui sont restés, nous choisirons, pour grouper les événements caractéristiques autour de leur nom, trois prêtres cités à l'ordre du jour, et dont deux ont été décorés de la croix de guerre, à cause de leur conduite au faubourg Saint-Sauveur, c\ Saint- Nicolas-les-Arras et à Achicourt : M. l'abbé Henri de BoNNiÈREs, M. l'abbé Joseph Yaill.4nt, et M. l'abbé

DE LA FOREST DlVONNE.

i^^ — Uaumônier à la carriole.

Le faubourg Saint-Sauveur, établi en grande partie le long de la voie du chemin de fer, sur la route de Cambrai et autour du cimetière de la ville, se trouve en toute première ligne, face aux positions ennemies, menacé dès le 3 octobre i9i4.

Pendant la nuit du 5 au 6, à la première rafale qui inaugura le grand bombardement des 6, 7 et 8 octobre, c'est dans le faubourg que furent frappées les premières victimes : M™® Labbé, rue de Saint-Quentin, et des militaires logés au café de l'Ambigu, rue du Rietz. M. le curé courut porter aux soldats blessés les secours religieux, exhorta, de maison en maison, les habitants à rester dans leur cave en raison du danger déjà menaçant et, vers 7 heures du matin, les réconforta quand fut donné l'ordre d'évacuation.

Pendant une accalmie du bombardement constant, dans la nuit du 6, M. de Bonnières put préserver le mobilier de son église déjà touchée et surtout sauver le Saint-Sacrement.

Au moment où il sort de l'église, transportant les saintes Espèces, il aperçoit un groupe de soldats à genoux, devant la barricade édifiée face à l'église. Il s'adresse à ces braves, les absout, puis leur donne la bénédiction du Saint-Sacrement. Le lendemain, l'un d'eux, un sous-officier, lui disait tout ému : « Monsieur le curé, vos prières et vos bénédictions nous ont porté

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bonheur, nous sommes sains cl sauts, excepté deux camarades. »

Le 7 octobre, après avoir assisté impuissant à l'incendie complet du presbytère et de tout son mobilier, il put, avec des voisins et des soldats, préserver, non sans danger, quelques maisons contiguës.

Durant le mois d'octobre, hospitalisé par ses meilleurs paroissiens, il continua dans le faubourg son ministère pastoral, célébrant la sainte Messe tantôt dans une salle de l'Ecole libre, tantôt à la Crèche municipale, visitant et encourageant les paroissiens restés dans leur demeure, exerçant son apostolat auprès des officiers et des soldats qn'i avaient si vaillamment préservé la ville, bénissant les tombes de ceux qui chaque jour étaient frappés par les obus.

Le 3i octobre, le bombardement, commencé vers midi, ne cessa qu'à une heure avancée de la nuit. De nouveaux incendies s'allumèrent dans le faubourg. Le curé avait dû se réfugier dans les caves de la Crèche municipale, atteinte à plusieurs reprises. Les religieuses et quinze personnes du voisinage y avaient aussi cherché un abri relatif. Pendant toute l'après-midi, plusieurs rosaires furent récités avec ferveur; chacun fit sa confession, au bruit des obus qui éclataient sur la maison ou dans le voisinage. Quelle préparation à la fête de la Toussaint!

Le 2 novembre, vers ii heures du matin, les bâtiments de l'Ecole normale des filles étaient en feu. Personne n'osait franchir le pont de Saint-Sauveur pour aller chercher du secours en ville. M. de Bonnières courut au palais des Beaux-Arts, où siégeait un poste de pompiers. Avec ces derniers, il organisa la chaîne;

le soir, rincendie était maîtrisé, mais les deux tiers de l'immeuble étaient détruits, avec une grande partie du mobilier.

Le 6 novembre, paraissait un ordre d'évacuation générale. Après avoir aidé nombre de ses paroissiens à transporter en ville une partie de leur mobilier, le curé se disposait à quitter lui-même sa paroisse dévastée, lorsque les officiers des deux régiments cantonnés dans lès faubourgs vinrent le prier de demeurer au milieu d'eux, en qualité d'aumônier volontaire. Avec les encouragements paternels de Mgr l'évêque, le curé accepta.

Son premier souci fut de pourvoir aux besoins spirituels des régiments qui s'étaient confiés à sa sollicitude. Les troupes étaient cantonnées en divers points assez distants; il dut, en novembre et en décembre, se multiplier pour assurer la Messe du dimanche, jusqu'à l'arrivée d'un aumônier militaire officiel, qui prit à sa charge l'un des régiments. M. de Bonnières resta chargé des troupes de Saint-Sauveur et de Blangy.

Chaque dimanche, celles-ci, officiers en tête, se pressaient dans la chapelle provisoire de l'école libre. Encore couverts de la boue des tranchées, ils chantaient de toute leur ame le Credo et les cantiques de leur pays, ils entendaient avec respect la parole de Dieu; plusieurs se confessaient et communiaient chaque dimanche, quelques-uns le faisaient chaque jour, quand leur service le permettait. Le jour de Noël, la messe de minuit fut célébrée, aA^ec quelle émotion! Au mois de janvier i9i5, Mgr l'évêque, sur l'invitation de l'au-

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mônier, à la grande joie des officiers et des soldais, vint leur apporter ses paternelles bénédictions et les précieux encouragements de sa parole apostolique. Un jeune soldat faisait ce dimanche-là sa première communion; Monseigneur lui conféra le Sacrement qui devait faire de lui un soldat de Jésus-Christ.

Durant le carême et le temps pascal, M. de Bonnières, avec l'aide de trois prêtres infirmiers, facilita à tous l'accomplissement du devoir pascal. Rien ne fut épargné : visites aux officiers, confessions dans les divers cantonnements, messes spéciales le dimanche et dans la semaine. Chaque compagnie fut visitée à deux reprises différentes. C'est surtout au Palais Saint-Vaast, dans les locaux de l'ancien Séminaire, que cette action sacerdotale porta le plus de fruits. Dans la chapelle, l'aumônier et ses auxiliaires, avec le concours empressé de ¥i. l'abbé Flamenî, vicaire à la cathédrale, présidaient des exercices religieux suivis d'une prédication €t d'un salut, et couronnés par une Messe de communion générale. Plusieurs fois, Mgr l'évêque, répondant volontiers aux invitations de ses prêtres, vint présider ces louchantes cérémonies.

Le vaillant aumônier exerçait l'apostolat sous toutes ses formes, par l'administration des Sacrements, par la bénédiction des tombes, par la correspondance avec les familles des victimes de la guerre, par le prêt de bons livres, par la visite des tranchées et même par l'organisation de séances récréatives. Comme il était défendu aux soldats, et même aux officiers, de se rendre en ville, sauf pour un motif de service, il se fit leur commissionnaire! Chaque dimanche, à la sortie de la Messe, il faisait vendre à la porte de la modeste

chapelle, de « petites douceurs ». Il leur procurait aussi des cartes postales, du papier à lettre, des allumettes, du tabac surtout! On eut, un jour, la hardiesse de lui demander de l 'eau-de-vie. Cette fois, il se récusa; on n'insista pas.

L'aumônier était arrivé à connaître individuellement les soldats, vivant avec eux du même pain, partageant leur ration, courant presque les mêmes dangers.

Ces régiments, qu'il a évangélisés depuis le mois d'octobre jusqu'à la fm de mai, ont fait tout leur devoir, dans les tranchées comme à l'attaque. Ils ont montré, par leur vaillance, ce que peuvent des soldats français qui ont pour leur patrie un amour basé sur l'amour de Dieu.

Pouvait-il en être autrement? N'avaient-ils pas des chefs donnant à leurs hommes l'exemple du devoir chrétien ?

Notons seulement ceux qui ne sont plus : le commandant de G..., qui, au témoignage de l'aumônier militaire, eut une grande part dans le bien qui s'est fait auprès des soldats du cantonnement d'Achicourt; le capitaine L..., de Boulogne, cœur d'or, adoré dei ses hommes, auteur d'une chanson pleine d'esprit" français, qui eut beaucoup de succès (i); les lieutenants

(1) Cette chanson, dont les soldats aimaient à entonner les qua torze couplets, racontait surtout le stratagème par lequel les Français utilisèrent un manège de chevaux de bois, avec les mannequins, pour tromper les Saxons :

... Aux Saxons Guillaume avait dit :

« Par l'effet de ma crapouillade Tout effort leur est interdit, Les Français sont en marmelade! »

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L..., C..., L..., R..., qui aimaient tant à chanter les offices de l'Eglise; L..., jeune prêtre, dont son diocèse pouvait beaucoup espérer.

C'était enfin le commandant Boniteau, officier de grand mérite et de grand avenir, remarquable par sa distinction et l'autorité avec laquelle il exerçait son commandement. Comme le commandant de G..., il servait chaque jour la sainte Messe avec piété. Il fut frappé mortellement par un éclat d'obus, le 28 mars i9i5. Il venait de quitter le Palais Saint-Vaast et se rendait à Saint-Sauveur, accompagné du curé qu'il honorait de son amitié. Son calme et sa fermeté devant

Les Saxons, tablant là dessus, Comme les phalanges antiques S'avançaient en masse, et de plus Psalmodiaient de vains cantiques!

Tout à coup on vit que des cieux Nous venait une aide opportune, Car un spectacle merveilleux Apparut au clair de la lune.

Des mannequins audacieux, Soldats sans peur et sans reproche, Dignes fils des braves aïeux, S'étaient dressés devant les Boches.

Or, à l'aspect de ces vaillants.

Bourrés de courage et de paille, La phalange des assaillants Se dispersa sous la mitraille.

Les pauvres Saxons aux abois Prirent la fuite dans la plaine.

Et l'on vit des chevaux de bois Foncer sur eux à perdre haleine!

Le jour montra les ennemis

En tas, sur le champ de bataille :

Saxons à jamais endormis

Sous l'œil de mannequins de paille.

Fidèles au poste d'honneur,

Y avait toujours près de la ville,

Le ...' à Saint-Sauveur,

Et le ...' à Ronviile.

la mort ont lait l'admiration de tous. Mgr l'évêque voulut présider ses funérailles et, en termes éloquents et émus, avec le colonel C..., résuma sa belle carrière (!)■

Le curé de Saint-Sauveur ajoutait à ses fonctions d'aumônier militaire l'exercice de la charité envers les pauvres de la ville et à Tégard de ses paroissiens dispersés.

Bon nombre d'habitants de Saint-Sauveur, surtout parmi la population ouvrière, s'étaient réfugiés en ville, espérant pouvoir, à bref délai, réintégrer leur domicile. Leurs ressources furent vite épuisées : M. de Bonnières s'efforça de leur venir en aide en leur portant des provisions de tout genre. Un peu plus tard, ayant appris que les enfants du Bon-Pasteur, les Soeurs Clarisses, et les personnes assistées par les Religieuses Augusiines, commençaient à manquer du nécessaire, il entreprit de les ravitailler.

Pendant quatre mois, toutes ses matinées sans exception, sauf celle du dimanche, furent consacrées à ce ministère. Tous les jours, vers midi, arrivait au couvent des Augustines une charrette à bras, traînée par l'aumônier. Elle était chargée de sacs remplis de pain, de bassine? pleines de viande, etc.

D'où provenait ce chargement tellement lourd que, bien souvent, il fallut à l'aumônier un aide pour monter la rampe du Pont de Saint-Sauveur.^ Cela avait été recueilli, selon la méthode des (( Petites Sœurs »,

(1) Voir plus haut, pp. 49-50. — Cf. La grande Guei-re du vingtième siècle, mar^ J.)i6, pp. 359-3*'J.

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morceau par morceau, à la porte des maisons et dans les divers cantonnements. Le curé-aumônier se faisait chaque jour mendiant volontaire. On accueillait avec un joyeux empressement le caré-ravitailleur, le (( Père Croussette ».

La prière reconnaissante des bonnes Sœurs et de teurs protégés valut au voiturier la protection divine, car jamais, malgré le bombardement presque continuel, aucun accident ne se produisit au cor.rs de cette tournée quotidienne.

La même charrette servait, l'après-midi, à d'autres travaux. Elle devenait l'attelage du commissionnaire.

Depuis le mois de novembre i9i4 jusqu'à la mi-septembre i9i5, sauf les jours de grêle intense et durant un mois de vacances, on la vit circuler à ti-avers les rues des deux faubourgs, chargée de mobiliers d'ouvriers. Personne n'étant autorisé à pénétrer dans les faubourgs, chacun s'adressait au curé dcmêiiageur, qui avait le triste privilège d'être sans concurrent. Le curé et la voiture formaient un ensemble singulièrement pittoresque et original, auquel tous s'étaient accoutumés avec sympathie et que l'illustration a rendu populaire. On lui confia aussi la mission, souvent délicate et périlleuse, de mettre au jour des objets précieux, des « cachettes », parfois la seule ressource des propriétaires. A part de très rares exceptions, les recherches furent suivies de succès.

Les soldats prêtaient de bonne grâce leur concours au déménageur. Bien souvent, un coup de pioche, un coup de main, un coup d'épaule furent la preuve de la fraternité touchante qui existait entre l'aumônier et ses soldats.

En dehors de ces travaux matériels, le curé ne cess de veiller sur les maisons et le mobilier de ses parois siens évacués. Il usa de son influence auprès des officiers pour empêcher les déprédations. Il alla même jusqu'à procéder à la liquidation amiable des marchandises qui étaient restées dans plusieurs épiceries et merceries. Dans une correspondance très suivie avec les habitants de Ronville et de Saint-Sauveur, il leur donna tous les renseignements pouvant les intéresser, il s'efforça de les réconforter, les entretenant dans la ferme confiance en la Providence divine.

L'autorité militaire et le gouvernement voulurent honorer celui qui avait été à la peine et au danger. Le lo juin i9i5, l'abbé de Bonnières était cité à l'ordre de l'armée et, le 4 août, à l'ordre du pays. En octobre, il reçut des mains de Mgr l'évêque d'Arras la croix de guerre avec palmes, envoyée par le général gouverneur d'Arras.

§2. — Un petit point sur la ligne de feu.

Sous ce titre modeste, M. l'abbé Joseph Vaillant, curé de Saint-Nicolas-les-Arras, a rempli de notes ré-,. eues son u carnet d'aumônier ». f

Il nous permet d'y puiser, ce que nous ferons bien volontiers, sauf encore pour ce qui concerne les opérations de guerre, inachevées dans ce secteur.

5 octobre 191U. — Duel formidable d'artillerie pendant toute la matinée. Les Français viennent occuper les tranchées entre Roclincourt et Saint-Nicolas, face à Saint-Lau-

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rent. Le cure peut aller et venir au milieu de tous ces hommes et en confesser quelques-uns. Administré des blessés. On les trajisporte un peu plus tard à notre salle du Patronage, et ensuite à Arras.

iU octobre. — A 9 heures, service pour les soldats morts depuis huit jours dans les combats qui se sont livrés dans la région. Oificiers et soldats ont répondu à l'appel du curé. Tous écoutent avec respect les paroles d'encouragement et d'espoir qu'on leur adresse, u Par eux, le bon Dieu ajoutera une belle page à l'histoire de France. » Les officiers viennent remercier le curé et lui serrer la main.

A 4 heures de l'après-midi, enterrement du commandant G..., blessé mortellement à Blangy, qui avait exprimé le désir d'être transporté à Saint-Nicolas. C'était un officier très estimé de ses supérieurs et de ses hommes. Tous les hommes du ...® qui ne sont pas aux tranchées assistent à la cérémonie. Discours vibrant de patriotisme, du colonel M... et du général B...

A peine la cérémonie est-elle terminée que quelques obus nous arrivent, mais sans causer aucun mal. Près du cercueil du commandant G..., on dispose le cercueil du soldat D... Fraternité dans la mort!

15 octobre. — Promenade nocturne. Ramené trois corps. Confessé plusieurs médecins et officiers. De très nombreux soldats de toutes les armes ont fait la sainte communion depuis huit jours. En circulant dans les tranchées, j'ai confessé quelques sous-officiers et de nombreux soldats, artilleurs et fantassins. Un grand diable de caporal vient me trouver pour la confession. Il veut se mettre à genoux pour l'absolution. Je lui dis que c'est inutile. Voilà sa réponse : « Je n'ai pas peur de faire ostensiblement acte de religion, je tiens au contraire à ce que les hommes de mon escouade voient ce que je fais en ce moment. »

16 octobre. — Le soir, à 9 h., une pluie d'obus s'abat sur Saint-Nicolas et le bombardement ne cesse qu'à 5 heures du matin. Un shrapnell a éclaté entre le toit et le plafond de l'église. Il y a deux grands trous dans le plafond. Deux personnes sont tuées; en assistant aux funérailles, M"® Gh.^

infirmière brevetée, manque d'être victime de son grand et tenace dévoûment. Les fossoyeurs sotit en déroute.

18 octobre {dimanche). — On a déblayé l'église tant bieni que mal. La toiture a souffert beaucoup. Aux deux messes,' nombreuse assistance de soldats. Les paroissiens sont venus nombreux aussi, malgré le danger. Recommandé à tous le calme et la confiance en Dieu. « Terrible épreuve qu'il nous envoie; acceptons-la. Vive Dieu qui aime les Français! »

Les vêpres ont été chantées par un groupe nombreux de soldats de toutes armes, priant de tout cœur. Petite allocution écoutée volontiers par tous ces braves. Le soir on apporte à l'église le corps du lieutenant B..., tué aux tranchées. Il y aurait grave imprudence à continuer les inhmnations au cimetière ordinaire, visé par l'artillerie. M. B... sera le premier soldat enterré dans le vieux cimetière, près de l'église. A 9 heures, rassemblement à l'église. Messe pour le défunt. A la fosse, creusée près de la petite porte du clocher, discours superbe de foi cl de patriotisme, du colonel A...

21 octobre. — A 7 heures du matin, le lieutenant V... est mortellement frappé à dix mètres au-dessus du cimetière de la voie de Timon. J'avais eu l'occasion de faire connaissance avec lui. Je suis allé chercher le corps aussitôt, et je l'ai fait transporter au patronage.

Le beffroi d'Arras tombe ! Tartarin Je Tarascon est battu par Guillaume, vainqueur des lions de bronze î

A 4 heures les officiers présents pour l'inhumation du lieutenant V..., décident qu'il est impossible de faire la cérémonie à cause des obus qui tombent drus aux alentours de l'église : A demain!

22 octobre. — A 5 heures du matin, enterrement du lieutenant V... Seuls, quelques camarades peuvent y assister, car les artilleurs sont retenus par le service.

Vers 10 heures du soir, des bombes incendiaires mettent le feu à la mairie. Un poste de police était installé dans la mairie. Le feu se déclara si rapidement que les soldats ne purent sauver leurs armes. Scène terrible. Quelques soldats, plusieurs médecins et moi nous nous y précipitons.

Il y a une dizaine d'hommes étendus par terre, en-

iiîurés déjà par le feu, et poussant des cris! Tous les blessés <ont rapidement transportés de l'autre côté de la rue. Plusieurs ont des blessures graves, et je leur donne immédiatement les Sacrements. Les boches continuent de nous en- \(>yer des obus. Nous croyons notre dernière heure arrivée, I deux médecins me demandent l'absolution. L'évacuation > tous les blessés se fait rapidement, mais plusieurs meu- -nt, avant d'arriver à l'hôpital d'Arras. Quand l'évacuation est terminée, il faut organiser un service d'incendie, pour préserver du feu les maisons voisines de la mairie. Avec l'aide de MM. Lanoye, Bourdrez, Ducatel, Paris, la pompe à incendie est mise en batterie.

23 octobre. — On vient m 'annoncer la mort du serirr-îU abbé Biard, vicaire à Vizille (Isère), tué aux environs de la Maison Blanche. Un blessé se trouvait à quelque distance de la tranchée et demandait du secours. Le sergent Biard s'empressa d'aller vers ce malheureux et lui donna l'absolution. A son retour, il fut tué par une balle à la tête.

M. Proust, sergent au ...®, député de la Savoie, est tué aux tranchées, d'une balle à la tête. Quelques jours auparavant, il était venu très gaiement me demander de le confesser et de lui faire faire la sainte Communion. J'ignorais alors ce qu'il était. C'est en voyant le cadavre que je reconnus mon pénitent des jours précédents. Je n'ai pas ici à faire l'éloge du vaillant soldat et du fier chrétien qu'était M. Proust. D'autres s'en chargeront mieux que moi.

26 octobre. — On apporte à 1 église le corps du capitaine DE PiMODAN, tué aux trauchées. C'est le fils de M. le colonel d'état-major de Pimodan, le neveu du duc de Pimodan et le petit-fils du général de Pimodan, un de nosillustres généraux d'Afrique, qui répondit jadis à l'appel de Pie IX, organisa l'armée pontificale et fut tué glorieusement pour la cause du Saint-Père et de l'Eglise.

Jeudi 29 octobre. — Nous venons de rendre les derniers honneurs à M. le capitaine H..., officier d'avenir et chrétien pratiquant. Il avait fait la sainte communion quelques jours avant sa mort. Ses hommes l'adoraient. Ses deux lieu-

tcrianls pleuraient comme des enfants, devant le cercueil! de leur chef. Ces deux officiers, le jour des funérailles de ce: modèle des chefs, firent la sainte communion pour le repoS' de son âme. Le général B... assistait à la funèbre cérémo', nie, et y prit la parole. Après avoir rappelé en quelques mots les titres de M. H... à l'estime de tous, il termina ainsi son discours : « Son épée n'est pas tombée, elle n'a fait quei changer de main; et tout à l'heure elle sera tenue bien haut devant la batterie, pour indiquer l'endroit où il faut frapper. »

i"' jiovembrc. — Deux soldais sont blessés mortellement, mais ils peuvent recevoir l'absolution. Belle fête de la Toussaint, quand même. Nombreuse assistance. Absolution à chaque messe, soit par l'aumônier de division, venu pour la circonstance, soit par le curé. Revue rapide de tous les grands saints soldats, tout particulièrement des saints soldats français. « Ils veillent sur nous, ils combattent avec nous, puisqu'ils sont les partisans célestes de la justice et du droit. »

2 novembre. — Procession aux tombes des soldats, enterrés autour de l'église. Les camarades apportent des couronnes, et on prie.

// novembre. — 3 heures de l'après-midi. Cérémonie tou chante de remise de médaille militaire à un chasseur. Une mitrailleuse va tomber entre les mains des Boches. Un chasseur, au moment où un groupe d'ennemis se prépare à emporter la mitrailleuse, bondit sur eux; à coups de baïonnette, il les met en fuite ou hors de combat, et ramène ensuite son trophée dans nos lignes. Le général B... veut donner à la cérémonie un caractère imposant. Tous les officiers disponibles de la division sont convoqués. J'ai l'honneur de recevoir aussi une convocation. La musique du régiment est présente. Le lieutenant-colonel B..., attaché militaire d'ambassade, frère du célèbre romancier chrétien, est là avec le drapeau de l'arme.

La cérémonie va se dérouler dans le pré situé au bout de la rue du Marais. Le petit chasseur se place devant son général. La musique joue un premier morceau, et le général

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ordonne bientôt d'ouvrir le ban. Après avoir épingle la médaille militaire sur la capote du soldat, le général lui donne l'accolade et prend la parole. Il est heureux d'avoir des hommes de telle valeur dans l^s rangs des troupes mii i' commande. « Soyez fiers de votre camarade : ce que ce brave a fait hier, il faut que vous puissiez le faire demain. La guerre est la meilleure école du soldat. Faites honneur nu drapeau que la patrie vous a confié! »

11 novembre. — Monseigneur vient visiter Saint-Nicolas., et apporte ses encouragements. Il est fidèle au poste. On n'aura qu'à suivre l'exemple donné.

i// novembre. — Ordre du général commandant le corps d'armée de faire évacuer Saint-Nicolas, où la population n'est plus en sûreté. Avec l'autorisation de Monseigneur, j'avais sollicité une nomination d'aumônier militaire, pour ne pas quitter mon poste, cette nomination m 'arrive aujourd'hui.

La division B... quitte Saint-Nicolas. Je salue à son départ, avec regrets, la mémoire du pauvre abbé Biard, tué à la^ Maison-Blanche, — avec reconnaissance, la coopération de deux prêtres-soldats : M. T..., adjudant, vicaire à Aix-les- Bains, qui depuis lors a reçu la Croix de guerre et est devenu sous-licutenant; M. Ghastaing, nouveau prêtre, tué depuis lors à Lorette. Ils étaient les bienvenus au presbytère cl le savaient.

19 novembre. — A 5 heures du matin, le ...® de ligne fait son entrée dans Saint-Nicolas. Il est composé de Normands et de Bretons.

Un prêtre-soldat, M. Hulin, est attaché spécialement au régiment comme aumônier, il m'aidera efficacement; il est plein de bonne volonté.

Aux messes, assistance nombreuse, de soldats et d'officiers. Je remarque que beaucoup ont des chapelets. Ils sont chrétiens, ce sont donc de bons soldats. Je leur ai souhaité la bienvenue.

22 novembre. — La musique du ...® de ligne vient se faire entendre pendant la grand 'messe. Le colonel est là avec un.

beau groupe d'officiers et beaucoup de soldats. J'étais habitué à parler chaque dimanche aux soldats des régiments qui ont précédé. J'en conserverai l'habitude. D'ailleurs, ces hommes sont heureux des paroles d'encouragement qu'on peut leur adresser.

1^^' décembre. — M. Poilvet, vicaire breton, prêtre combattant, nous arrive du dépôt. Nous l'accueillons de tout cœur. C'est un bon soldat et un bon prêtre, qui a déjà été cité à l'ordre du jour de l'armée.

2 décembre. — Mort de M. Cordhomme, séminariste de la Congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie, tué aux tranchées. Il était de toutes les patrouilles que fournissait sa compagnie. Il était proposé pour le grade d 'aspirant-officier.

Le caporal fourrier, attaché au bureau du colonel, est un capucin, le P. Hérel.

i5 et 16 décembre. — Confessions et communions très nombreuses d'officiers et de soldats : une action sur Saint- Laurent est très prochaine.

18 décembr-e et jours suivants. — Je me souviendrai toute ma vie de cette terrible Journée d'hier. Mes confrères, MM. Hulin et Poilvet, sont à l'église avec moi, à 4. heures du matin. Ils disent la messe à tour de rôle, confessent ensuite, et donnent la sainte communion à ceux qui vont marcher à l'ennemi. Je ne pourrai pas dire la Messe, car de très nombreux soldats attendent encore leur tour de confession, et l'heure avance.

A 7 heures, un clairon vient à la porte de l'église donner le coup de langue attendu. Une vingtaine d'hommes n'ont pu se confesser. Je sors du confessionnal, je leur fais une exhortation rapide, et je donne l'absolution à ces hommes, dont les fronts s'inclinent pour recevoir le divin pardon. Us communient, et en route!... Déjà les compagnies sont sous les armes. Nous prenons place aux rangs qui nous sont assignés. Il me semble que mes braves gens du ...^ sont contents de me savoir au milieu d'eux. Je vois de tous côtés des sourires sympathiques, et j'entends un sergent qui

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(lil à ses hommes : <( Tiens! le vieux est aussi de la fête. » Je dois rester près du colouel. M. l'abbé U..., de la Conprégaiion des Pères Blancs, aumônier militaire, est venu nous rejoindre. C'est un brave qui a déjà fait ses preuves, et qui donnera encore des prages de sa valeur pendant cette journée et les journées qui suivront.

A lo heures, l'ordre est donné d'attaquer. Les compagnies se lèvent des tranchées dans un ordre parfait. On voit briller les baïonnettes. En ce moment, je demande à mes chers confrères de réciter le chapelet pour les fils de France et de Bretagne qui combattent, et ce chapelet est récité avec \me ferveur peu ordinaire ! {Suit le récit da combat de Saint-Laurent)... Nous sommes restés maîtres d'un groupe de maisons, dans la rue, vers l'église, et nous avons mieux assuré notre point de jonction avec le secteur de Blangy.

Quelques mots sur deux officiers tués le 17 décembre. M. le capitaine de P... était un catholique pratiquant. Il avait fait généreusement à Dieu le sacrifice de sa vie pour la France et avait reçu la sainte communion le matin même. — M. le capitaine C... était dans les mêmes sentiments que son ami de P... Voici la dernière réflexion qu'il écrivait sur son carnet à la date du 16 décembre : « Il est 10 heures du « soir. Ma carcasse tremble, car demain, à 7 heures, je « marche au combat avec ma compagnie. J'ai reçu ce ma- « tin le Dieu des Forts et mon pied ne tremblera pas, (( quand, dans quelques heures, je le poserai sur le para- (( pet de la tranchée ennemie. Ma dernière pensée est pour (( mon Dieu, pour la France, et pour celle qui fut la chère (( compagne de ma vie... » Un frère de M. C... est prêtre et professeur à Nantes.

20 décembre. — Une bombe tombe à l'ambulance de la salle Anselin. Un infirmier, chez le concierge, culbute le poêle en s 'enfuyant, ce qui amènerait un Incendie, si M^^® Gh. n'arrivait rapidement, pour éteindre les charbons ardents.

Les bataillons du ...® ont reçu l'aide du ...® qui forme brigade avec le ...^. Une demi-section du ...® doit aller fournir un poste au point le plus périlleux. Ces hommes sont commandés par un sergent, père de nombreux enfants, et il

est un peu pâle. Le sergent Alexis Méxard, de la 4^^ compagnie, s'approche de son camarade : « Tu es père de famille, lui dit-il, et il y a risque à courir dans la mission que tu as à remplir. En ce moment je ne suis pas de service. Je viens m' offrir pour te remplacer. Je suis prêtre, c'est-à-dire libre de tout lien. C'est dit, n'est-ce pas .^^ » Les deux sergents vont proposer le remplacement au capitaine de la compagnie, et bientôt Ménard, après avoir fait le sacrifice de sa vie et s'être confessé au P. Umbrecht, est à la tête de ses hommes. Quelques heures après, une balle boche au cœur le tuait net. Le corps du sergent-prêtre Ménard, de la Congrégation des Missions étrangères, fut enseveli le jour suivant au cimetière de Saint-Nicolas. Etendu sur les dalles de l'église, la figure bien calme et bien reposée, Ménard nous faisait l'effet d'un saint martyr.

23 décembre. — Vers 7 h. 1/2 du matin, nous étions réunis à l'église, et le caporal-capucin Hérel disait la messe. M. Hulin venait de terminer la sienne. J'étais au bout de l'église, à quelques mètres en avant de la tribune, occupé à faire réciter le chapelet au milieu d'une trentaine de soldats avec deux officiers. Tout à coup, deux obus arrivent dans le chœur, à droite et à gauche de l'autel, et deux autres sur la tribune. Nous sommes très exactement repérés, et les Boches connaissent l'heure de la réunion. A l'autel, tout est bouleversé; mais personne n'est blessé. Au bout de l'église, c'est une fumée noire et épaisse. Quelques débris de la tribune m 'arrivent sur le dos, mais sans grand dommage. Je crie immédiatement : « Par ici la sortie; ne vous pressez pas. »

2à décembre. — Impossible désormais de dire la messe dans l'église. La cave de la brasserie Grenier va devenir notre lieu de réunion.

Notre colonel du ...® n'a pas quitté son poste de commandement, depuis le 17. Je lai ai promis une messe de minuit à son poste. M. Hulin dit une messe de minuit, avec cantiques du pays, dans son cantonnement, M. I?oilvet officie dans un autre cantonnement, et pour ma part, je dis une messe de minuit dans la grande salle à manger de

SUR LE FRONT d'aRTOIS 299

M™« Ghcerbrant, et aussitôt après cette messe, je vais en dire une deuxième à l'huilerie Michonneau.

Assistance et communions nombreuses. Bien des officiers sont venus avec les soldats. Le colonel a fait la sainte communion, ainsi que son capitaine-adjoint, M. V...

Sur la route, en allant à l'huilerie, on entend les chants gutturaux des Boches et un superbe « Minuit, Chrétiens », chanté par les hommes du ...®. C'est très émouvant. A mon retour, vers i h. 1/2 du matin, ce n'est plus la môme musique. Après les chants religieux, on a entonné des chants patriotiques, et le réveillon se termine par des injures et des coups de fusil. Plusieurs balles sifflent à mon oreille et la route me paraît un peu longue.

31 décembre. — Vu le colonel qui a enfin quitté son poste de commandement pour venir se reposer un peu. L'abbé Umbrecht et l'abbé Poilvet sont proposés pour une citation à l'ordre du jour qui sera bien méritée. Je me permets de lui dire que l'abbé Hulin est bien méritant aussi. Il me répond en souriant que la liste des propositions n'est pas close. De fait, il aura plus tard la croix de guerre. — On se quitte en se souhaitant santé et courage.

29 janvier. — Enterrement de notre cher colonel L.., à Arras, en présence de plusieurs généraux. Monseigneur prononce un magnifique discours (i).

SI janvier. — Monseigneur arrive à la cave Grenier à 9 heures. Un groupe considérable d'officiers, colonel en tête, reçoit Sa Grandeur. Une foule de soldats s'empressent vers le lieu de la réunion. Pendant la messe, chantée par un prêtre-soldat breton, une musique franco-allemande se fait entendre. Le ténor français 75 fait sa partie; divers instruments allemands, de tous les calibres, mêlent leur voix à celle de nos i55. Monseigneur, qui a pris la parole, est obligé de parler très haut pour se faire entendre. « Durate, tenez ferme, dit-il, comme savent tenir des soldats bretons. La cause de la Patrie est actuellement la cause de

(1) Voir plus haut, p. 46-49.

3oO LA GUERRE E.\ ARTOTS

Dieu. Soyez les fiers soldats de Dieu et de la Patrie. Tenez toujours ! »

lU ^février. — M. l'abbé Jouault, prêtre-soldat, brancardier divisionnaire, nous est envoyé comme aumônier de bataillon. Belles réunions aux messes. Après-midi, à 3 heures, conférence par M. le curé, à la cave.

15 février. — A 7 heures du matin, place de la Mairie, à Sainte-Catherine, remise de la médaille militaire à M. l'abbé Poilvet. Nous sommes fiers de notre cher confrère. Le général, par deux fois, lui donne l'accolade, et les compagnies du ...®, convoquées pour la circonstance, défilent d'un pas allègre devant celui qu'elles connaissent si bien, comme prêtre et comme soldat,

28 février. — Visite de Monseigneur à la cave Grenier (i).

là mars. — Quatre messes bien suivies. Après-midi, salut à 3 heures, à la cave Grenier. Après le salut, conférence sur la famille Hohenzollern avant la réforme et pendant la réforme. Il faut faire connaître aux soldats l'infamie séculaire du roi forban de Prusse.

^-20 avril. — Les confessions pascales ont été très satisfaisantes. — Le ...^ régiment de ligne quitte Saint-Nicolas; on verra encore les chers confrères. Je suis aidé toujours par l'abbé Péhu, sergent-major, M. Chevillon, professeur, prêtre-soldat, aumônier de bataillon, l'abbé Joncourt, curé en Haïti, et l'abbé Leck-Bien, prêtre de Saint-Vincent de Paul.

21 avril. — Arrivée du ...^ de ligne. L'aumônier du régiment sera au presbytère. Les deux aumôniers sont MM.Gouranton,oblat de Marie, décoré de la croix de guerre, et Hélary, vicaire. — M™^ Gheerbrant a bien voulu m 'offrir l'hospitalité. C'est un service que je n'oublierai jamais.

8-9 Tïiai. — Le mois de Marie est commencé avec ferveur : on prie, et chante, en breton, en union avec les familles.

On attaque le 9 mai. Le matin, à la première heure, deux capitaines sont venus faire la sainte communion dans la

(1) Voir plus haut, p. 43-44.

SUR LE FRONT d'aRTOIS 3oi

^lilc à manger Gheerbiant, transformée définitivement en ( hapelle. Mes chers confrères ont confessé et donné la :^ainlc communion à beaucoup de soldats.

Pour le combat, j'ai demandé à être attaché au poste de M cours du ...^. Cela me permettra de pouvoir rayonner dans 1(1 us les postes de secours, car le ...° est en réserve. L'action ot dirigée sur Chanteclair. {Récit du combat.)

Nous avons pris une tranchée, et nous nous y maintenons. Nous avons passé une grande partie de la nuit avec Il s blessés, dans la cave et les abris quelconques de la stéariuerio. Mon rôle était de donner à boire à tous les mallimireux qui d'ailleurs, en bons Bretons, ne se plaignent uiière. M. l'abbé Lelièvre, de Paris, aumônier volontaire, l)l(>ssé au bras dès le début de l'action, face à Chanteclair, doit être évacué.

12 mai. — Au moment où nous enterrons un Sénégalais, im aéro boche plane au-dessus de nous. Il y a un mauvais coup à faire; le Boche ne veut pas le manquer. Nous sommes ^iirnalés, un obus est tiré dans notre direclion; mais le jointeur a tiré trop court : l'obus tombe vis-à-vis la porte <l'? l'ancien café Franck, « aux quatre Crics », à cent mèiios de notre groupe. Ce café est devenu le poste du ...

t'n homme, au même moment, sort du poste : c'est M. l'abbé Passeron, curé de Challuy, près de Nevers, arrivé (liez nous depuis quelques jours à peine, comme aumônier do bataillon. M. Passeron est gravement blessé. M. Hélary, numônier de bataillon au ...^, qui travaillait aux tombes des soldats, court plus fort que moi et lui donne l'absolution. On transporte le blessé à l'hôpital du Saint-Sacrement, où il meurt le lendemain ! J'ai pu lui serrer la main avant son flrpart.

21 mai. — Le sergent-major Péhu, séminariste, est promu soiis-lieulenant pour sa belle conduite au feu le g mai. Je suis heureux de cette belle marque d'estime que lui donnant ses chefs. Hélas ! Le sous-lieutenant Péhu a été tué à touchez et inhumé au cimetière.

18 juin. — Je suis à l'hôpital du Saint-Sacrement. Hier, au château de M^^ Gheerbrant, le plafond de ma chambre

3o2 LA GUERRE EN ARTOIS

a été troué par un obus. Un autre obus a démoli la véran dah ! M™® Gheerbrant et les officiers qui occupent la maison me disent que ma santé ne me permet pas de rester plus longtemps. Je connaissais l'expression : « Pleurer de rage », mais je ne savais pas ce que c'était. Je le sais maintenant. Quand la voiture du château arriva pour me conduire à Arras, j'étais tellement en colère que les larmes jaillirent de mes yeux. Au lieu de remercier M^^^ Gheerbrant de ses bons soins, j'ai dû lui dire quelque sottise dont je ne me souviens plus. Je suis certain qu'elle me pardonne cette boutade, et je veux dire ici que ma reconnaissance pour M"^® Gheerbrant durera autant que durera ma vie.

26 jaiîi. — Je suis à Boulogne. C'est l'antipode. Le 28 juin, les Boches ont bombardé l'hôpital du Saint-Sacreme,nt d 'Arras, avec de gros obus. Tous les blessés et malades ont été transportés dans la crypte de la chapelle. Il y a eu cinq morts. L'établissement est désormais inhabitable. Le lendemain matin, j'explique à M. le docteur Froment mon projet de retourner à Saint-Nicolas. Il me répond que je n'ai qu'à me soumettre.

Vers 2 heures de l'après-midi, un sous-officier m'apporte un pli de la place : M. le docteur Froment et M. l'abbé Maréchal, secrétaire de l'évêché, l'accompagnent. Je ne suis pas peu surpris en lisant une citation à l'ordre de l'armée! Donc, je n'ai pas été tout à fait inutile. C'est une consolation, et je n'aurai pas l'air de déserter mon poste (i).

(1) Monsieur l'abbé J. Vaillant à toujours mérité son nom. Son père avait généreusement servi la patrie, à l'armée et clans la gendarmerie. Lui-même, en 1887, curé de Sarton, avait sauvé dans son berceau un enfant qui allait périr dans les flammes. Curé d'Equilien, il coopéra héroïquement, — sortant de son lit où il était retenu par la maladie, — au sauvetage des naufragés du Jésiis-Flaoellé, entrant dans l'eau devant le rivage, et sauvant personnellement trois hommes, le 10 janvier 1900. Monseigneur Williez le nomma par dépêche bénéficier de première classe. Il reçut la médaille d'argent du ministère de la marine, la médaille d'or de la Société centrale des sauvetages, le Prix Loyer de la Société des Sauveteurs du Nord, et une médaille grand module des Invalides de la marine. Sa santé est restée altérée depuis lors, ce qui n'a pas, on le voit, diminué son courage.

La remise de la Croix de guerre a eu lieu, à la digue Sainte-

SUR LE FRONT d'aRTOIS 3o3

§ 3. — Héroïsme persévémnt,

A la paroisse Saint-Géry, et particulièrement dans la atastrophe de l'hospice des Vieillards (i), à Arras, M. l'abbé de l\ Forest Divonne avait donné la mesure de son courage et de son dévouement exceptionnels. Lorsque l'évacuation eut permis qu'il fût détaché de son ministère, il fut appelé temporairement à la paroisse d'Achicourt.

La lettre suivante, adressée à un vicaire général, montre avec quel esprit de foi il s'acquitta de ces fonctions dangereuses, aux portes d 'Arras :

A mon arrivée à Achicourt, il y avait 1.200 âmes; j'ai enseigné le catéchisme tous les jours, et fait faire la première communion, au plus grand nombre possible d'enfants. Hélas 1 le calme n'a duré que quelques semaines. Bientôt le bombardement incessant a justement effrayé les familles : les enfants n'osaient plus venir dans cette église dont les vitraux étaient brisés par des éclats d'obus; je fis le catéchisme au presbytère, au patronage, etc. J'ai dû tout cesser par prudence. Que de fois il a fallu mettre les enfants dans la cave !

A la fin de septembre 191 5, on évacua l'église, et la cave bien nettoyée du presbytère en tint lieu. Un autel, dressé au fond d'un boyau, à 5 mètres sous terre, telle est l'église d'Achicourt depuis octobre. C'est là que j'ai repris le catéchisme et conservé le Saint-Sacrement. Je m'arrangeais

Beuve, à Boulogne, le 18 septembre 1915. devant une foule sympa- ' thlque où les représentants de Mgr l'évêque et les membres du

clergé ont été heureux de féliciter leur confrère, aui avait déjà

reçu les hommages les plus gracieux de M. le gouverneur de j Boulogne et de son état-major. Depuis lors, il a reçu une deuxième

citation, du mérite civil; voir p. 151. (1) Voir plus haut, pp. 23-24.

3o4 LA GUERRE EN ARTOIS

pour avoir trois messes le dimanche. Les paroissiens ve-' naient à la cave; on se serrait, on se pressait. Quelques soldats venaient aussi. Après la messe, on s'enfuyait bien vitechez soi. Ce régime était encore supportable. Le bon Dieu n'a pas voulu qu'il continuât. Je venais d'Arras à Achicourt tous les matins, vers 6 h. i/4. J'y passais la journée, donnant un salut à la tombée du jour; puis je retournais à Arras. Le samedi, je couchais à Achicourt, dans la cave, enveloppé dans une couverture, et près du boji Dieu. Oh ! ces nuits passées seul avec Notre-Seigneur, pendant que lescoups de fusil et les éclatements des bombes se faisaient entendre, dans la plaine de Beaurains !

Le 2 5 novembre, deux marmites ont fait tomber les cloches de l'église; toutes les vitres du presbytère furent brisées. Le 24 décembre fut un jour terrible : plus de cent obus tombèrent sur le village. Vingt maisons furent écrasées et il y eut quatre victimes. Un gros obus tomba dans la cour du presbytère, broyant le puits et rendant la maison inhabitable. Heureusement que la cave est résistante ! Le jour des Saints Innocents, nous fûmes bombardés de g heures à midi et demi. Ils se sont acharnés sur l'église; elle n'est plus qu'une ruine, un monceau de briques. Le cimetière est labouré; des cercueils sont éventrés..., d'autres matso-ns écroulées.

Il reste encore à Achicourt 5oo âmes. J'y serais resté bien volontiers; je m'étais attaché à ces braves gens, et surtout à un très petit groupe d'enfants qui m'aimaient. Je n'ai rencontré partout que sympathie et bienveillance, de la part de tous. Je prenais mes repas de midi chez les Santerne,. dont le fils Gaston est au Séminaire de Boulogne. Ces braves gens n'ont jamais rien voulu recevoir pour ma pension. Ils ont évacué Achicourt, il y a quatre mois, pour aller à Saint-Pol. Alors les gendarmes ont voulu m 'accueillir chez eux; depuis ce temps, je pre,nais mes repas avec ces braves soldats.

Le jour de Noël, j'ai reçu un ordre d'appel, comme auxiliaire, à la première section des infirmiers militaires. Ma pauvre mère se console, à la pensée que là je n'aurai pas à craindre les bombes. Cependant, je ferai tout mon possible pour obtenir un poste dans une ambulance d'Arras ou

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•des environs, afin d'être près d'elle. On m'a dit que cela était possible, d'autant plus que ma mère vient d'être récompensée de son dêvoûment jDar la Croix de guerre avec palme.

J'ai mis en sûreté et en ordre tout ce qui appartient à l'cglise, et vais expédier à Avcsnes, chez M. le Doyen, les ornements et tout ce qui craint l'humidité des caves. Une personne sûre aura la clef de la cave, pour les prêtres-soldats qui voudraient dire la Messe. J'ai sauvé les pierres consacrées (i).

C'est le cœur navré et en pleurant que j'écris ces mots. Le bon Dieu me donnera la force de supporter cette épreuve. Bientôt je me présenterai devant Monseigneur, pour lui redire toute ma gratitude et lui demander de me bénir.

Comment pourrait-on assez louer, en s'en édifiant, cet héroïsme surnaturel, touchant et simple.^ Quels admirables exemples donne cette famille oij tout le monde ^est décoré de la croix de guerre ou mis à l'ordre du jour : la mère, comme infirmière; deux fils, comme officiers, morts ensuite au champ d'honneur; et l'autre fils, comme ministre de l'Eglise, ayant d'ailleurs, diton, (( préparé Saint-Cyr »! — Ceci explique cela!

(1) M. le doyen Milléquant a bien voulu, depuis lors, ajouter au soin de la paroisse Saint-Nicolas celui d'AcMcourt; il écrit que son ministère y est consolant près des soldats et près des civils, parmi lesquels il loue, pour leur courageux dévouement, M. et 31""= M...

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