CHAPITRE II Au sud d'Arras. — En Artois envahi
La belle route, bien connue à Arras, qui conduit clc- , cette ville à Bucquoy, est à peu près la limite qui se- < pare, à l'ouest, dans la direction de Doullens, le front français du pays envahi — et encore occupé — par les Allemands, vers l'Est, du côté de Bapaume et do Cambrai.
Les opérations militaires ont été actives, à l'Est, dans toute la région de Bapaume, au début de la guerre; nos troupes ont courageusement défendu, en septembre i9i4, un vaste secteur triangulaire qui s'étendait dans le département, de Saint-Léger à Mory, Vaux Vraucourt, Beugny et Hermies, d'une part, et qui, d'dutre part, descendait d 'Hermies jusqu'au Transloy et au delà. j
§ i^''. — Le curé fossoyeur.
Puisque nous n'avons pas à détailler ici les opérations, signalons seulement, comme suite de la bataille^
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un épisode qui s'est passé au Transloy, et qui est tout à l'honneur de M. l'abbé Blasart, curé de cette paroisse.
Sous le litre : Les curés fossoyeurs, cet épisode est ainsi raconté par Mgr Lacroix (i) :
Entre tous les évoques de la frontière, Mgr Lobbedey mérite de particulières actions de grâces, pour l'heureuse initiative qu'il a prise de recueillir lui-même, en deux brochures (2), les documents où se révèle l'action du clergé d'Arras, pendant la présente guerre. De ces vingt-cinq ou trente pièces, toutes d'une authenticité absolue, il n'est pas une seule qui ne soit extrêmement intéressante et qui ne fasse honneur à ce clergé particulièrement éprouvé...
Ce qui, dans ces recueils, me semble surtout digne de retenir l'attention, c'est l'hommage ému que le vénérable auteur a voulu rendre à une forme de dévouement sacerdotal, que les feuilles publiques n'ont pas suffisamment mise en lumière, et qui pourtant est infiniment méritoire : je veux dire la sépulture chrétienne des morts.
Nous autres, gens de l'arrière, nous ne savons pas, ou nous savons mal, les horribles spectacles que présente la ligne de feu, le lendemain de quelque vigoureuse offensive.
En hâte, pendant la nuit, les brancardiers ont enlevé tous les blessés qu'ils ont trouvés et les ont transportés aux ambulances les plus proches du front. Mais le terrain demeure encombré d'innombrables cadavres. Que faire de tous ces morts ? Il y aurait péril pour la santé publique à les abandonner sur place. Et puis, les convenances chrétiennes et même simplement humaines exigent que les honneurs funèbres soient rendus indistinctement à tous ces hommes qui ont péri en remplissant leur devoir de soldats.
Or, qui leur rendra ces honneurs ? Qui sera qualifié pour suppléer les familles absentes et assurer à ces victimes de la
(1) Mgr L. LACROIX, le Clergé et la guerre de i9f4, xv fascicule (le clergé des diocèses envahis), pp. 17-19.
(2) L'Eglise d'Arras et la guerre, par Mgr l'évêque d'Arras, deux 'fascicules de 32 et 54 pages; les documents principaux sent fondus "dans le corps de ce livre.
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guerre le tribut de respect qu'en tout pays civilisé on accorde à ceux qui tombent face à l 'ennemi ?
Ne cherchez pas : c'est au clergé surtout qu'incombe ce soin (i) !...
Une bataille a eu lieu sur la commune du Transloy. Le , sol est jonche de cadavres, pour la plupart allemands. Déjà, plusieurs sont en voie de putréfaction. ,
Le curé de la paroisse n'hésite pas une minute. Bien secondé par quelques paroissiens de bonne volonté, il se met à l'œuvre, creuse de vastes fosses hors du village, et y ensevelit plus de 700 morts, français ou ennemis. — N'est-il pas' vrai qiu'en s "imposant une tâche aussi répugnante que lugubre, cet humble prêtre a fait acte de bon citoyen, puisqafil a protégé la santé de ses compatriotes contre le dan'-j ger d'une redoutable épidémie.^ N'est-il pas vrai, surtout,; que, par son généreux dévouement, il a mérité les chaleu-l reusGS félicitations de son évêque ?
Ces félicitatiions lui avaient été adressées, en ces termes, par Mgr l 'évêque d'Arras :
Arras. le 29 septembre I9l!4, en la fête de saint Michel, patron de la France..
A M. l'abhé Blasait, curé du Transloy,
Monsieur le Curé,
J"ai appris sans étonnement, mais non sans fierté, le courageux dévouement avec lequel vous avez rendu les derniers devoirs aux soldats tombés sur le champ de bataille du Transloy. Ayant pris les mesures exigées en pareil cas, et ne craignant pas d'aller jusqu'au bout de vos forces,
(1) L'auteur cite ici, outre M. l'abbé Blasart, M. l'abbé Talllère et M. l'abbé de La Forest; que M. l'abbé Vallière soit moct, non a l'hôpital (comme il le dit), mais chez lui, — en rentrant de porier .secours à un incendie, — peu importe, puisqu'il a cent fois risqué la mort, soit en ville, soit en conduisant les morts au cimetière. On aurait pu ajouter M. le curé de Lestrem (v. plus loin) et M. l'abbé Vaillant qui, dans son cimetière, dut creuser ou recouvrir, sous les obus, la fosse de son président du conseil paroissial et celles de nombreux soldats.
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VOUS avez procédé à rinliumation de plus de sept cents cadavres.
Je sais que vous avez trouvé autour de vous de précieuses coilaboralions; aussi est-ce de tout cœur que j'adresse mes vives félicitations aux hommes vaillants qui se sont emjyloyés à une œuvre d'une aussi haute charité.
Si je salue avec respect, si j'accompagne de mes vœux les trois cents prêtres qui sont dans les rangs de notre armée et y font noblement leur devoir; si j'ai honoré du canonicat ce cher abbé Vilel, dont tous admirent l'apostolat militaire, je ne puis oublier ceux qui, restant à leur poste au milieu des âmes qui leur sont confiées, s'y distinguent par leur dévouement patriotique et leur zèle sacerdotal.
Aussitôt que la chose sera possible, j'irai prier sur les tombes de ceux qui sont morts pour nous, en mourant pour la patrie.
§ 2. — Au pouvoir de l'ennemi.
Sur la région de Bapaume, il nous paraît prudent de ne pas découvrir à nos ennemis si nous sommes informés ou non. Envoyons seulement un salut très cordial à tous ceux, prêtres et laïques, qui souffrent encore de la présence de l'armée allemande.
Mais le rapatriement de M. l'abbé Richard, doyen d'Havrincourt, évacué par les Allemands (i), nous permet de publier sans inconvénient ses notes très intéressantes- sur la région d'Havrincourt et Bertincourt :
(1) M. le chanoine Lefranc, directeur au Grand Séminaire, en vacances chez lui, fut laissé à la tête de la paroisse, comme étant plus jeune! M. le doyen dut abandonner sa mère, gravement malade.
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I, — L'Invasion
L'invasion, dans ce coin de l'Artois, fut pour tous les haiDitants une surprise douloureuse.
Le mercredi, 26 août 1914, vers le soir, arrivèrent du Nord de vraies caravanes de fugitifs; vaille que vaille, on hébergea ces malheureux : le seul bourg d'Havrincourt en accueillit plus de quinze cents. Là, du reste, s'arrêta la fuite lamentable, car le 27 août, de bon matin, quelques lanciers français signalaient la présence des Allemands à 3 kilomètres.
Six heures ! Les uhlans arrivent au pas de course et, durant dix-huit heures, les troupes du général von Kluck ne cesseront pas de défiler !
Quelques-unes pourtant font une halte. On peut admirer la délicatesse et l'appétit des Gernnains. Les premiers arrivants veulent se faire passer pour des Anglais; mais bientôt la ruse est éventée et alors, c'est le revolver au poing que t les soldats exigent des victuailles. Ils traitent la région en 1 pays conquis.
Certains journaux ont relaté, vers cette époque, la bataille d'Havrincourt. A la vérité, il n'y eut pas de collision en ce bourg; mais la colonne von Kluck se heurta à la résistance des nôtres non loin d'Hermics, puis à Velu, Morchies, Beugny. Le Transloy, enfin à Moislains, dans la Somme.
Durant environ quinze jours, le pays fut délivré de ces hôtes indésirés, qui laissèrent toutefois, dans chaque localité, un poste d'observation et de liaison. C'était plus qu'il ' n'en fallait pour réquisitionner, ou mieux pour dévaliser.
Après la victoire de la Marne, les Allemands traversèrent à nouveau le pays. C'étaient des Bavarois, pressés de nous . quitter. Leur mouvement sur Paris nous parut singulière- *! ment compromis. En passant au mois d'août, ils s'étaient | emparés du bureau de poste et du télégraphe. Mais, en ce temps-là, l'Echo de Paris nous libérant de la plus douloureuse claustration, — l'absence de nouvelles, — et nous parvenant en fraude, on apprenait avec bonheur que Dieu n'abandonnait pas la patrie bien-aimée.
De nouvelles troupes allemandes envahirent la région et
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commencèrent des tranchées non loin de Cambrai, d'une part, et vers Martinpuich, d'autre part. C'était l'occupation^ dans toute sa rigueur (i).