‹ La guerre en ArtoisChapitre 62 sur 121 · II. — L'Occupation · texte numérisé non relu

II. — L'Occupation

1. La Komandantur. — Un colonel s'installa au château d'Havrincourt, pour rayonner de là sur le pays. Son nom? difficile à retenir. Ce Komandant passa le temps à se promener, à chasser, à manger et à boire,... à boire surtout. Le matin, de sang-froid, il était abordable : c'est avec un sourire qu'il menaçait tous les habitants de la fusillade! N'est-il pas superflu d'ajouter qu'il était monocle.»^ En somme, on en eut de plus mauvais !

Le deuxième, par exemple. C'était un médecin. Il voulut passer en revue tous les hommes; on n'était pas très rassuré. Dans les villages voisins, l'enlèvement des prisonniers civils avait été précédé de semblable revue.

Ce deuxième Komandant fit l'appel de tous les hommes, de i8 ans à 90 ans. Seuls se présentèrent les éclopés. Il menaça d'envoyer en Allemagne les personnages principaux du pays. On eut toutes les peines du monde à le calmer; finalement, son zèle ralentit un peu. Il quitta la région pour se rendre à Péronne et fut remplacé par un autre major, excellent catholique, disait-on, qui ne parut pas à l'église, même le jour de Pâques ! C'est à ce dernier que le doyen d'Havrincourt dut son expulsion.

2. Leur religion. — Nous venons de faire allusion aux convictions chrétiennes du Komandant. C'est peut-être le moment de dire un mot de la piété allemande. Que n'a-t-on pas écrit sur les manifestations de ce peuple essentiellement religieux.!^ Quand on a vu à l'œuvre les disciples de Luther et du Kaiser, on déchante. Ils vont au prêche sans doute; ils se servent même pour cela de nos églises catholiques; mais, au sortir de leurs cérémonies, ce sont de vérita-

(1) Nous avons reconnu, parmi les officiers, des marchandt de parapluies, de bric-à-brac, des ouvriers du canal du Nord, qui se retrouvaient comme chez eux!

bles orgies. Il suffit, pour être édifié, d'avoir été témoin de leur Noël ou de leur Vendredi Saint, le jour de leur grand pardon.

Chez eux, les catholiques mêmes, à part quelques exceptions, ont une religiosité spéciale : on y sent le voisinage et l'influence du protestantisme sectaire. Rome semble pour eux ne point exister, et leur manière de recevoir les sacrements est, au moins, peu édifiante. L'aumônier s'installe à la sacristie et, auprès d'une boîte où se trouve le Saint-Sacrement, il allume un cierge. Puis il va chercher à l'estaminet du coin les soldats catholiques, les confesse et leur présente, sans plus de cérémonie ou de préparation, la sainte îïostie; la mentalité du clergé français n'est point faite à ces mœurs.

3. Rapports avec les curés. — Les rapports de l'envahisseur avec MM. les curés ne furent jamais empreints de cordialité. Pour s'attirer la sympathie ecclésiastique, un colonel avait bien déclaré à M. le doyen d'Havrincourt que a en <( France, depuis quarante ans. on faisait la guerre au <( cierge, aux religieux et aux religieuses, tandis qu'en Alle- (( magne, on faisait la guerre aux Français. » Il avait même ajouté : a Nous respectons les presbytères et les curés ! » Mais, dans la seule région de Bertincourt, M. le curé de Doignies (Nord enclavé) fut enlevé brutalement de sa paroisse, sans pouvoir dire adieu à sa vénérable mère; M. le curé d'Hermies fut condamné à une forte amende (5oo fr.), pour avoir dit en chaire que a la guerre est une épreuve pour le vainqueur et pour le vaincu. » M. le curé de Bourlon, le distingué et sympathique M. Corbier, souffrant d'une maladie de cœur, mourut des émotions causées par les violences teutonnes. Presque tous les curés furent soupçonnés d'espionnage et reçurent des visites nocturnes fort désagréables. Ce n'étaient pas toujours des sévices corporels: c'était, en tout cas, une torture morale permanente, que rien absolument ne justifiait. Mais la dernière consigne des Allemands était de déclarer aux curés : a Vous êtes nos « pires ennemis; car vous empêchez les gens de venir à nous <( et vous entretenez le patriotisme. »

SUR LE FRONT D ARTOIS v5l.)

4. Rapports ai c la population. — Installés au pays, ils déclarèrent aux propriétaires impuissants : « Vous êtes chez « nous; et tout nous appartient. »

Perquisitions, vols, pillages, tout leur fut permis. Leur mot : (( C'est la guerre ! » semblait légitimer leurs exactions, et malheur à qui s'avisait de réclamer! Ils en vinrent au point d'enlever, en échange d'un chiffon de papier, tout le lioment du pays et d'imposer, contre argent comptant, le pain IvK, sorte de mastic immangeable. Le vin fut gaspille dans de larges proportions.

Malgré toutes les tracasseries, en dépit d'une législation draconienne qui menaçait de prison ou de mort les moindres délits, le moral des habitants restait excellent. Nos vaillantes populations se Tendaient compte de l'épuisement progressif de l'ennemi, et les pays envahis tenaient: ils tiennent encore (i).

5. Leurs mœurs. — A vrai dire, s'il y eut de coupables hrutalités, il n'y eut pas à déplorer, dans la région, les atrocités commises en Belgique. Mais les Prussiens étalaient partout une grossièreté et un laisser aller révoltants. Toujours ou presque toujours sous l'action de la boisson, ils nous ont donné quelques échantillons de la « Kultur germanique )>. Par exemple, on vit un capitaine tomber ivre-mort parmi ses soldats, des officiers prendre un salon pour théâtre de leurs ébats, de leurs beuveries, puis pour leur vomitariurm.

6. Chefs et soldats. — Dans ces conditions, le respect du soldat pour l'officier est vraiment nul, et tandis qu'en Trance, un affectueux respect unit en général le militaire à ses chefs, on remarque chez les Germains une sorte de mépris des uns pour les autres. Les Qffi.ciers n'ont, de leur côté, aucune considération pour leurs troupes, et nous avons vu de pauvres malheureux, exténués par les marches forcées

(1) On en cite ces deux traits, qui se complètent, et qui sont postérieurs au départ de M. le doyen. Un aviateur anglais périt malheureusement, et s'abattit à Havrincourt. Ses funérailles furent rendues très solennelles par la présence de toute la population, avec cocardes tricolores, couronnes, gerbes de fleurs; peu après, un colonel allemand mourut. On aurait voulu avoir une manifestation analogue; on n'3' parvint nullement '{N. D. L. R.)

3l4 L^- GUERRE EN ARTOIS

des premiers temps, tombant de fatigue, relevés à coups de cravache.

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