III. — Evacués
Les Allemands avaient tout pris, et se trouvaient réduits à la portion congrue. C'est du moins, disent-ils, la pénurie de ressources alimentaires qui les contraignit à évacuer bon nombre d'habitants des pays envahis. Bon gré mal gré, il fallut partir, abandonner son clocher et laisser au pouvoir de l'ennemi sa famille et son avoir.
Voici comment les choses se passèrent au premier convoi, parti de Bapaume le 7 avril igiô.
Les Allemands avaient dressé des listes d'émigrants plus ou moins volontaires. La veille ou le jour même du 7 avril, des gendarmes se présentèrent, baïonnette au canon, pour forcer les évacués à gagner Bapaume. Nous y arrivâmes par une pluie cinglante, dans la matinée du mercredi de Pâques. Bientôt nous fûmes cent quatre-vingt-dix, à monter en chemin de fer. On nous avait annoncé des trains commodes : on nous installa dans des wagons de 4° classe. On nous avait promis des vivres pour la route, et on ne nous offrit que le soir une maigre pitance.
Le convoi se mit en marche vers 10 heures, et le soir nous débarquions au Quesnoy (arrondissement de Valenciennes). Là, on nous parqua dans une caserne abandonnée (Lowendaël) et on nous dit que nous gagnerions la France non envahie, dans deux ou trois jours : exactement nous fûmes trois semaines au Quesnoy. Quelle vie ! nous avions pour reposer une botte de paille, jetée sur une litière où pullulait la vermine, et pour nous alimenter une nourriture absolument insuffisante : le matin, un peu de café, à midi, quelques haricots où s'égarait parfois un soupçon de viande, le soir, du riz. Nous n'étions pas des prisonniers; mais nul ne pouvait sortir de la caserne.
A ce régime, la plupart des évacués tombèrent malades : il y avait là un bon nombre de vieillards, et plus de cinquante enfants, âgés de moins de cinq ans. Heureusement, la Providence nous envoya im ange protecteur, dans la personne d'une infirmière de la Croix-Rouge, M"® du Sar-
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tel, qui pénétra jusqu'à nous et se dévoua jour et nuit, près des enfants et des malades; les Allemands que nous avions vus jusque-là munis du brassard traditionnel n'étaient que de vulgaires pillards.
L'infirmicr-chef n'était pas méchant; et il était aidé dans ses fonctions par un charmant interprète, prisonnier civil, M. Maurice Dutrieux, élève de Notre-Dame de Valenciennes, habitant du Quesnoy. Les religieuses de l'Hospice furent aussi d'un dévouement inlassable pour les malades. Enfin la municipalité voulait également se montrer généreuse; mais elle était entravée dans son action par le Komandant de place, Saxon mal dégrossi, dans la vie civile pourvoyeur du jardin d'acclimatation de Hambourg, pour les bêtes féroces. H avait gardé de ses fonctions une mentalité spéciale : il arrivait toujours comme un dompteur, armé de sa cravache et d'un vocabulaire choisi.
Enfin, le 29 avril, départ! On avait complété le convoi en réquisitionnant, par la violence, des émigrants de la région; au nombre de cinq cents, tous étiquetés comme des colis, nous partîmes, vers 3 heures, dans un trairj^ confortable, pour Aulnoye, Hirson et l'Allemagne.
Plusieurs fois, nous subîmes des arrêts de deux ou de trois heures; à Metz, on nous offrit un Ihé bienfaisant. A Schaffhouse, la liberté! L'escorte prussienne nous quitte sans nous saluer ! Nous sommes en Suisse, pays neutre, mais combien accueillant !
Les braves gens de Zurich, de Berne, de Genève, voulaient, en quelques heures, nous faire oublier nos souffrances. Quelles acclamations ! surtout quels soins maternels ou fraternels ! Et comme nous sommes heureux de rencontrer enfin des regards amis !
Après une randonnée de cinquante-six heures en chemin de fer, nous arrivâmes, le soir du i^^" mai, à Thonon, où l'accueil fut encore très sympathique. Enfin le dimanche soir, 2 mai, on nous expédia sur Grenoble, puis en différentes directions.
Ah! de quel cœur nous avons chanté le cantique d'actions de grâces, en retrouvant la terre de France, en re-
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voyant l'uniforme français, en entendant les cloches de notre pays de France !
G. Richard.
Le clergé de la région envahie, pour la récitation de l'office divin, s'était d'abord servi, au début de i9i5, d'un Ordo rédigé par M. le chanoine Delbecq, doyen honoraire de Bapaume, et par M. l'abbé Ledoux, supérieur du collège Saint- Jean-Baptiste; un peu plus tard, la bienveillante intervention du Révérendissinje Abbé du monastère d'Einsiedeln permit de faire parvenir à plus d'une centaine de prêtres de l'Artois envahi l'Ordo diocésain; autant, dans notre isolement réciproque, il fut agréable, d'un côté, de transmettre ce moyen de Tester unis par la prière, autant, — nous en avons la preuve, — il a été doux de le recevoir à nos amis séparés; on a renouvelé l'envoi cette année.
Les fidèles ont été moins privilégiés; ils n'ont pu entendre ni les mandements, ni les conseils de leur propre évêque; au commencement du carême de i9i5, M. le doyen d'Havrincourt parvint à se procurer dix exemplaires du mandement de Mgr l'archevêque de Cambrai, sur les Devoirs de l'heure présente, qu'il fit lire en chaire dans la région. Nos compatriotes, grâce à la parole apostolique du vaillant Lorrain, Mgr Chollet, trouvèrent un réconfort et une direction. Les Allemands voulaient empêcher la lecture de ce mandement à Havrincourt : « On le lit bien à Cambrai », répondit M. le doyen; « procurez-nous celui de notre évêque et nous le lirons (i)! »
(1) Qu'il nous soit permis, dans l'isolement où nous sommes par rapport à Cambrai, de citer ici, — en signe d'affection et d'admi-
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§3. — Entre Arras et Doullens.
La lutte qui, surtout le 28 août et le 20 septembre i9iA, s'est déroulée au delà de Bapaume, a eu son pen-
ration, — quelques passages de ce Mandement, publié à la Croix de Limoges, par Mgr Quilliet; il enseigne, en face de l'ennemi, la doctrine catholique, avec une patriotique hardiesse, égale à celle du cardinal Mercier, dans son Mandement fameux :
D'abord, Mgr l'archevêque rappelle ncs devoirs envers Dieu. Puis 11 fait admirer le dévouement et le courage de tous ceux qui, en France, défendent la patrie à des titres divers : « Dites si la France n'est pas en train, à cette heure, d'écrire une des plus belles pages de son histoire. Nous n'en pouvons, dans la sorte de claustration qui nous est imposée, en lire les lignes, mais nous devinons les gestes que le sang de France a renouvelés, et nous savons que les Bayard et les Duguesclin, les d'Assas et les Drouot, les Sonis et les Charette, les Clotilde et les Jeanne d'Arc, ont des frères, des fils et des sœurs dans nos tranchées, dans nos forteresses et dans nos ambulances...
« Nos soldats nous donnent l'exemple d'un courage indomptable, et nous voulons les saluer, — et avec eux nos alliés, — de toute la force de notre reconnaissance envers eux, de notre orgueil et de notre loi en leur vaillance. Quelle gratitude ne leur devonsnous pas, pour les vertus qu'ils montrent, pour la gloire qu'ils acquièrent à la Patrie, pour le sang qu'ils répandent, pour leurs poitrines dont ils nous font des boucliers ? A eux notre merci. Que ce merci se traduise par d'ardentes prières pour que Dieu les protège, qu'il les garde ou que, s'il permet que beaucoup succombent, ils trouvent dans le sacrifice de leur vie la grandeur morale et les récompenses célestes...
« Ils savent qu'ils accomplissent le Devoir, cette noble et mystérieuse chose dont ils sentent que Dieu est la source et sera la récompense. Ils ont appris le vieux cri de nos ancêtres, qui témoigne de l'amour du Christ pour la France, Vivat qui Francos (lUigU Christus! ils n'ignorent pas que le royaume de France est le royaume de Marie, Befjnum Gallise, regniim Marias-, et que notre Patrie est la fille aînée de l'Eglise, dont elle a enseigné la foi à toute l'Europe, comme ses missionnaires la portent maintenant chez tous les peuples païens et sur toutes les plages; ils sentent ainsi plus ou moins distinctement, mais fortement, qu'ils sont les soldats du Christ et de Marie, les défenseurs de la foi et que mourir à la française, c'est mourir à la chrétienne; comment n'au-
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dant, un iieu plus tard, dans la direction d'Arras .^ Doullens.