‹ La guerre en ArtoisChapitre 64 sur 121 · I. A BlENVILLERS · texte numérisé non relu

I. A BlENVILLERS

En voici quelques épisodes, d'après une lettre écrite

raient-ils pas confiance et n'aurions-nous pas tous les espoirs dans les récompenses célestes pour ces héros?...

« De plus, la présence chez nous de l'armée d'occupation crée nécessairement entre elle et nous des rapports, des devoirs et des droits... Que des hommes, pour pouvoir se dispenser de toutes les lois divines et humaines, se permettre toutes les licences, attenter à la vie ou à la propriété d'autrui, disent à tout propos : « C'est la guerre », cela, nous ne pouvons, et personne d'honnête ne peut l'admettre. Non, l'on ne peut pas, parce que « c'est la guerre >', tout oser, autoriser toutes les passions ou toutes les violences. Il y a deux manières de faire la guerre : la civilisée et l'autre. C'est la première que la France entend faire et subir. Or, ce qui caractérise la guerre civilisée, c'est précisément qu'elle accepte ou s'impose des lois, et elle est d'autant plus civilisée qu'elle accorde aux non-combattants plus de justice, plus de respect de leurs personnes et de leurs droits. »

Mgr Chollet expose alors les droits et les devoirs des « non-combattants » :

« Nous sommes et nous devons nous tenir en dehors des opérations de guerre. Sans doute, il nous est permis de désirer vivement le succès de nos armées; nous devons, dans la mesure de notre patriotisme et de notre religion, faire des vœux et des prières à cette intention; mais il nous est interdit, — n'étant pas enrôlés dans l'armée, — de faire aucune tentative de guerre ni aucun acte d'hostilité guerrière. C'est loyauté et prudence, vous l'avez compris du reste, et on peut vous rendre le témoignage que vous avez, sur ce point, sans cesser d'être Français, rempli tout votre devoir. Cette attitude droite et loyale vous donne le droit d'en réclamer le bénéfice et d'attendre, en retour, d'être traités en non-combattants, de n'être l'objet d'aucune mesure d'hostilité, ni les victimes d'aucun acte de guerre. »

Monseigneur précise ensuite ce qu'est au juste l'occupation :

« 'L'occupation est essentiellement un état provisoire. Elle n'est pas l'annexion, elle n'arrache pas le pays occupé à sa patrie; eJje no brise pas les liens nationaux. Elle ne supprime aucune des obligations de fidélité et d'attachement à la Patrie. A la France donc notre amour, notre dévouement, notre loyalisme; à elle notre cœur, comme nos vies! »

Mgr Chollet rappelle alors les Conventions internationales qui régissent la question, surtout les récentes Conventions de La Haye, dont il passe en revue certains articles :

SUR LE FRONT D 'aRTOIS 3i9

à Mgr l'archevêque de Besançon par M. l'abbé Lagardère, aumônier divisionnaire (i) :

Berles-au-Bois (P.-de-C), 25 oct. 1914."

Le 10 octobre, deux de nos officiers sont morts à Bienvillers; on m'invita à les enterrer. Quand j'entre à Bienvillers, je constate qu'on le bombarde. Arrivé à l'éf^lise, je me trouve en présence d'un spectacle navrant : vingt blessés ont été apportés à l'instant des tranchées; cinq morts sont couchés dans l'allée de la nef du milieu, et les soldats qui les ont apportés sont affolés, car les bombes tombent, toutes les trois minutes, sur l'église. Je panse de mon mieux chacun de ces pauvres blessés; je les couche sous le clocher, en les consolant.

« C'est le sentiment d'humanité qui a dicté l'article suivant :

« L'honneur et les droits de la famille, la vie des individus et la propriété privée, ainsi que les convictions religieuses et l'exercice des cultes doivent être respectés. » (Art. 46.) Le même sentiment d'humanité et de justice veut que nous soyons à l'abri de toute mesure qui attenterait à la santé publique (art. 46), ou qui ferait retomber sur les innocents le châtiment de fautes auxquelles ils sont étrangers (art 50).

« C'est enfin le sentiment du patriotisme et de l'honneur qui ont inspiré les rédacteurs des actes internationaux et qui apportent à nos obligations les limites qu'exige la conscience. Ces hommes de haute sagesse ont compris que la fidélité nationale et l'honneur ne devaient jamais être violés et ils l'ont déterminé, soit lorsqu'ils ont interdit de forcer la population du territoire occupé à donner des renseignements sur l'armée de l'autre belligérant et sur ses moyens de défense (art. 44), ou à prêter serment à la puissance ennemie (art. 45), ou, par des réquisitions ou des sévices, à prendre part aux opérations de la guerre contre leur patrie (art. 23 et 52), soit lorsqu'ils ont soumis explicitement les capitulations, et implicitement toutes les tractations, aux règles de l'honneur militaire qui est une des plus nobles formes de l'honneur humain (art. 35). — A Dieu ne plaise que jamais pareille atteinte soit portée aux fibres les plus délicates de nos âmes. Si cependant elle se produisait, nous trouverions en nous le courage de tout supporter plutôt que de manquer à notre conscience et à notre Patrie. » — Depuis lors, Mgr Chollet a dû s'adresser au Saint- Père, pour obtenir du vin de messe et la matière des Saintes Huiles!

(1) Cinq jours plus tard, le courageux aumônier envoyait à la Semaine de Besançon une carte postale en ces termes: « Je suis blessé, mais en voie de guérison. — Lagardère. »

Cette besogne achevée, comme les vitraux volent ei éclats, comme la croix du clocher tombe sur la nef de droite^ comme la toiture est enlevée, je propose à tous ces enfanta de faire un acte de contrition et de se préparer à la mort] Tous se découvrent avec respect, s'agenouillent. Les blesséj pleurent, les autres prient; je leur donne l'absolution, ej tous nous récitons le chapelet devant la statue de Notrej Dame de Lourdes, intacte au milieu même du sanctuaire.' Tout à coup la nef de gauche s'effondre et nous sommes couverts de plâtras et de poussière, mais sans autre incident. Puis c'est le milieu de la grande nef et enfin le mur auquel est adossé l'autel de la sainte Vierge.

A 5 heures, les obus se font plus rares. J'en profite pour évacuer quatre blessés dans mon automobile. A 7 heures, je revenais avec le médecin-chef pour évacuer les autres. A 9 heures, nous apprenons que M. le colonel d'E..., un vaillant parmi les vaillants, est blessé ou mort. Nous essayons d'aller à sa recherche; les soldats refusent de nous laisser passer : l'ennemi est là. J'ai appris que le brave colonel, tombé dès le matin, avait dit à son brigadier : «. Je suis blessé à mort, mon ami, disons une prière ensemble. Voici mon revolver pour toi; prends mon casque et rapporte-le à ma famille, en lui disant que je meurs pour Dieu et pour la France. »

Je suis heureux de vous dire que pas un blessé ne nous repousse: tous acceptent l'aide du prêtre et de Dieu. Aujourd'hui, dimanclie, j'ai parlé à Berles-au-Bois et à BailleulvaL Beaucoup se mettent à la communion fréquente, dès qu'ils ont quelques jours de loisir. Hier, j'allais dire ma messe à Bienvillers; tout à coup, les obus pleuvent dans la rue et autour de l'église. Un petit drag-on, simple cavalier, m'arrête : « Mon capitaine, donnez-moi l'absolution; je suis agent de liaison, je n'ai pas le temps de m 'arrêter. » Devant ses camarades, je l'absous et vais dire ma messe. Je faisais mon action de grâces, quand le même cher enfant m'aborde: «Je viens d'Hannescamps, j'ai deux minutes cette fois, confessez-moi. »

L'autre jour, à Bienvillers, j'aperçois, sous le plâtre tombé >et les poutres, une vierge en bois qui émerge et semble dire

(lu'elle ne peut porter une telle charge. « Voyons, qui sauvera cette Vierge sans le moindre accident ? » dis-je aux mitrailleurs qui étaient sous le porche. Vingt se mettent à l'œuvre, un d'eux la porte en triomphe sur le grand autel...

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