Une visite ù Neuville-Saint-Vaast (i
l. — « Vous revenez de Neuville.!* Qu'en reste-t-il ? — Rien! » — Après quinze mois d'exil, j'ai voulu revoir Neuville-Saint-Vaast ou, pour parler exactement, ce qui jadis était Neuville.
« Votre village, disait lui capitaine, est un modèle de dévastation, un vrai type de destruction; Ablain et Carency ont un aspect présentable, si on les compare à Neuville. »
(1) D'après les notes prises, en décembre 1915, par M. l'abbé Raymond, Plouviez, enfant du pays.
II. — A Maïa'iiii, le voisinage de la ligne de feu se fait de plus en plus sentir. Nous visitons Téglise. Trouée (i), salie, balafrée d'une façon désolante, elle est encore debout. Un 2IO, après avoir éventré le chœur, a pulvérisé le maîtieautel. Des nuées d'oiseaux bruyants s'abritent sous ses voûtes. Le cimetière déborde des deux côtés. Les petites croix s'alignent en grand nombre, portant chacune un nom et, en dessous, la glorieuse mention : a Mort pour la Patrie! » Des noms connus attirent le regard : les deux fils du général de P..., tués en mai à trois jours d'intervalle; le colonel de S...; des prêtres-soldats, infirmiers ou combattants; le sous-lieutenant de L..., dernier descendant du héros vendéen, mort à dix-neuf ans, et ces deux croix jumelles, penchées l'une sur l'autre, qui rappellent, d'une façon touchante, la mort de deux jumeaux, dont l'un lui tué sur le corps de son frère mourant, à qui il adressait un dernier adieu ! Des bouteilles, contenant de courtes notices, sont plantées sur les tombes; de loin en loin un casque, surmontant une croix, laisse apercevoir la trouée béante par où apassé la mort.
Une dame en grand deuil descend d'une auto militaire, guidée par un aumônier, sur la houppelande duquel se détachent un crucifix, un ruban rouge et la croix de guerre avec deux palmes. Un instant d'hésitation, puis il indique une petite croix noire; la mère s'agenouille sur la tombe de son fils, et dépose une gerbe de fleurs : ses sanglots ajoutent encore à la tristesse du lieu.
III. — La nuit est venue, nuit de décembre, froide et pluvieuse. Dans une heure, le brouillard s 'étant dissipé, la lune nous éclairera; en attendant, les fusées allemandes et françaises, qui jalonnent la ligne de feu, suffisent à illuminer la route boueuse. Un boyau côtoie cette route. Des deux côtés, les champs, cultivés autrefois avec tant de soin, sont aujourd'hui troués par les obus, sillonnés de tranchées stériles ! Voici la tranchée d'où s'élancèrent, irrésistibles, les vagues d'assaut du 9 mai, puis le chemin creux qui constitua longtemps la première ligne allemande. Le terrain, ef-
(1) V. Illustration, n" 3774.
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froyablement remué, laisse deviner la hilte sauvage qui se déroula en cet endroit.
Par moments, le canon cesse de tonner et, si l'on faisait abstraction des rails du Decauville, et du boyau qui longe la route, on pourrait s'illusionner un instant : la route n'a pas changé; voici la borne kilométrique; au loin se dessinent les pignons blancs de La Targette.
Mais l'illusion dure peu : un rayon de lumière, qui s'échappe des planches d'un gourbi, un cliquetis d'armes qui annonce la relève, le petit train qui glisse silencieusement sur les rails, des équipages, des cris étouffés; puis de nouveaux coups de canon, des fusées plus nombreuses, tout cela vous rappelle brusquement à la réalité.
IV. — Le brouillard s'est dissipé, la nuit devient claire et l'on distingue les Rietz, le Pont de Marœuil et La Targette, à cheval sur la route d'Arras à Béthune. Tout n'est pas détruit : il reste des maisons éventrées, des pans de murs crénelés, des toits suspendus, on ne sait comment, puis de loin en loin, un arbre qui projette sur les ruines des ombres fantastiques. Voici les premières maisons, ce qui reste des premières maisons! Délaissant le boyau qui s'enfonce danî» ce qui fut des granges ou des maisons, nous montons la rue du Carlin, dévastée. Que doivent être les autres rues, s'il est vrai que celle-ci est « la mieux conservée » ? Neuville est un vaste cimetière; pas une rue, pas un champ, pas une cave, pas un jardin qui n'ait ses cadavres. Des croix émergent de loin en loin, mais combien de tombes ignorées !
Presque tous les jours, on découvre de nouveaux cadavres; le matin même, les corps de cinq Bavarois ont été retrouvés dans une grange. Détail macabre; conmie un soldat essayait de retirer leurs bottes, les jambes se détachèrent du corps! La veille, des habitants revenus n'ont pas été heureux dans les fouilles qu'ils ont tentées; l'un d'eux, brisé par l'émotion, est tombé sur les ruines de sa maison, sans connaissance !
A travers un fouillis de décombres, on nous fait descendre au (( bureau de la Place ». C'est une cave consolidée par les Allemands; il paraît que les souris font partie de la
maison : on les voit trottiner, nullement effarouchées, jamais inquiétées; l'une d'elles pousse trop loin la familiarité et se laisse choir d'un rayon, sur mes épaules; ce qui me fait brusquement bondir, à la stupéfaction des officiers.
V. — Les formalités remplies, je parviens à gagner, par un boyau gluant, la rue récemment déblayée. Une seule maison, paraît-il, reste debout. Dieu soit loué! Elle dresse sa façade encore toute blanche, mais découronnée de son toit d'ardoises. Les ruines se sont accumulées autour d'elle. Revoir la maison familiale ainsi mutilée ! Quelle émotion ! Jamais elle n'a paru plus vivante et ses blessures béantes font mal.
Les souvenirs reviennent en foule; au moment d'en franchir le seuil, instinctivement on se découvre, comme on fait devant un cadavre. Dépouillée des souvenirs de famille et du mobilier qui faisait corps avec elle, la maison paraît plus grande et aussi plus triste. Les Allemands en ont fait une forteresse en miniature. De nouvelles caves ont été creusées, protégées par une voûte, en béton armé, de l'épaisseur d'un mètre, le tout recouvert d'énormes tas de démolitions. Toutes les caves du village, fortifiées de la même manière (i) et reliées entre elles, offraient à nos ennemis un abri indestructible, d'où ils remontaient au moment de l'assaut. Aujourd'hui, nos soldats occupent ce souterrain. La cave sert encore de salle de visite.
VL — Il s'agit maintenant de pénétrer jusqu'au cœur du village, par des sentiers sinueux, pratiqués à travers les dé combres. Tout à coup, une masse noire, grouillante, inond l'étroit passage et nous barre la route. Ce sont des rat énormes, répugnants, qui voyagent en bande ! Plusieurs at-T teignent la corpulence d'un petit lièvre. Combien sont-ils.^ Cinquante, soixante, cent peut-être ! Et cela crie, grince, siffle, au point de vous donner le frisson ! On en voit qui se mordillent rageusement; des petits yeux clignotent dans la pénombre. Les queues, longues et sales, balaient le pavé de la rue. Les immondes animaux passent lentement,
(1) Sur l'organisation des tranchées, v. Illustration, n" 3781.
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comme il convient en pays conquis. Quelques-uns s 'arrêtent un instant et allongent le cou, pour contempler les intrus qui envahissent leur domaine. Ils disparaissent, et je me garde bien de les inquiéter; le dernier me passe dans les jambes !
Plus on avance dans l'intérieur, plus le désastre apparaît complet. Je songe aux paroles du capitaine, à la polsie crayonnée par un sous-officier allemand, sur le mur de nos caves :
Neuville! O effroyable amas de décombres!
Plût au ciel que tant de guerriers allemands
N'eussent jamais appris à te connaître!
A travers les brasiers fumants des ruines amoncelées,
Jour et nuit nous courons, dans nos uniformes gris.
On emporte là plus d'un brave camarade,
Que les bombes et les grenades ont tué.
Quel destin astucieux avait décidé que sa vie palpiterait là
Pour la dernière fois!
C'est dans les caves que beaucoup sont enterrés.
Ils ne voient plus la lumière du jour.
Pas une croix, pas un monument ne marque leur tombe,
Car le combat ne nous a laissé aucun répit!
Pour comprendre ces ravages, il faut penser aux liiillions d'obus jetés, depuis quinze mois, sur le territoire bombardé tour à tour par les Français et par les Allemands. Nos batteries n'ont-elles pas lancé, rien que sur ce point, près de Soo.ooo obus en une journée, « autant que toute l'artillerie allemande pendant toute la guerre de 1870-71, en rase campagne (i) .^ » Une telle profusion de mitraille explique l'émieltement des maisons et le bouleversement des terres.
Nous arrivons au centre du village; malgré ma connaissance des lieux depuis l'enfance, je si is désorienté. A cet endroit s'élevait la belle église ogivale, dont le clocher de pierres blanches, haut de /|5 mètres, reposait sur une assise de grès, qui semblait défier les siècles. A côté se trouvaient la mairie, la nouvelle école, le château, des maisons; tout cela a disparu totalement. Un mois de recherches fut nécessaire pour retrouver l'emplacement exact de l'église! Les
(1) Almanach Hachette 1916, p. 127.
morceaux de la cloche brisée, seuls, constituèrent un point de repère indiscutable.
VIL — Ici s'arrête le théâtre de l'offensive du 9 mai 1910. Parties de Berthonval à 10 heures, nos troupes, emportées par un élan magnifique, culbutaient les Allemands des premières lignes, traversaient La Targette, débouchaient à Neuville, et à 3 heures attaquaient l'église. La gauche et le centre débordèrent le village; des spahis occupèrent la Folie; mais la droite, arrêtée par la gigantesque redoute du Labyrinthe, ne put poursuivre son avance, ce qui amena une rectification de la ligne du front. Pendant un mois, ce fut une lutte acharnée, pour prendre les deux tiers du village, maison par maison. Enfin des troupes d'élite eurent raison de la résistance désespérée des Allemands, et le 9 juin dernier, le dernier îlot, enfumé et incendié, tombait entre nos mains. La vigoureuse offensive de septembre les chassa de la lisière du village.
VIII. — En parcourant ces quartiers pulvérisés, nous ne nous étonnons plus que des habitants n'aient pas retrouvé l'emplacement de leur maison. Sans doute, ils avaient des points de repère : une rue, des arbres, des bâtiments, un abreuvoir, une crête! Il n'y a plus de rue, plus d'arbres, plus de bâtiments, plus rien !
Le spectacle effrayant qui s'étale devant nos yeux éveille des souvenirs et invite à la méditation. On songe avec angoisse aux jours terribles que durent vivre, en octobre 191^, les habitants restés malgré tout. Au lendemain du lamentable exode où la presque totalité du village s'enfuit la nuit, les Allemands envahirent le pays. Pour fêter leur succès, ils imaginèrent de s'affubler de robes de femmes et d'organiser une mascarade. Un habitant, voulant s'opposer au sac de sa propTjété, fut tué sur v-iace. Plusieurs moururent d'émotion ou de jnauvais traitements; la barbarie des soldats s'exerça notamment sur un malheureux vieillard, atteint d'une maladie nerveuse qui se traduisait par des gestes saccadés. Il devint leur souffre-douleur. Après l'avoir enfermé pendant plusieurs semaines dans un réduit infect, les barbares le firent mourir à coups de talon et le précipitèrent
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au fond d'un puits. Au mois de décembre, eut lieu l'évacuation complète des derniers habitants, environ quatrevingts, sur Douai et les régions avoisinantes.
IX. — Il est temps de songer au retour. Le calme relatif qui régnait jusqu'alors est maintenant troublé par un bourdonnement incessant. Les premières lignes ne sont pas loin. En face de nous, se dresse le fameux Labyrinthe, que les Allemands surent transformer en un véritable ouvrage défensif.
Plus près, c'est le cimetière, bastion avancé du Labyrinthe; pris et repris plusieurs fois, il présente actuellement un tableau lamentable. Disposé en triangle, entouré de murs et bordé de chemins encaissés, il parut admirablement placé pour protéger le flanc nord du Labyrinthe : les pierres toinbales et les monuments funéraires serviraient de remparts; les caveaux, préalablement dépouillés des ossements des morts, puis bétonnés à l'allemande, offriraient un gîte pour la nuit et un abri aux heures de bomJDardement. Inlassablement poursuivie pendant des semaines, la conquête de la redoutable position ne devint définitive que plus tard.
Après avoir jeté un regard sur le « magasm » où les Allemands abandonnèrent 800.000 cartouches et nombre d'engins, nous reprenons le « chemin » du bureau de la Place. Nos compagnons nous y rejoignent : l'un d'eux n'a pu découvrir, dans la cave de sa maison, que les débris du coffret qui renfermait son or. Un autre a trouvé, aux lieu et place de son habitation, une tranchée.
Hanté par la vision des ruines et la tristesse des illusions évanouies, le retour fut silencieux.
le-,
§ 3. — Souvenirs de Notre-Dame de Lorette. et de la région.
I. — Prise du fortin de la Chapelle (12 mai 191 5), (Récit officiel)
Cette attaque décisive se déclanche à la nuit. Les Alleniands résistent obstinément, derrière leurs sacs à terre leurs sacs de ciment, et tournent sans arrêt la roue de leurs mitrailleuses.
Nos chasseurs, exaspérés, veulent en finir. Ils bondissent en se courbant; puis se jetant à plat ventre, ils rampent jusqu'au rempart ennemi.
Là, sous les mitrailleuses qui tirent à 78 centimètres audessus d'eux, ils arrachent les sacs à terre et, les appliquant sur les créneaux, ils ralentissent le tir ennemi par un prodige d'ingéniosité héroïque. Les autres arrivent derrière, grâce à cette accalmie de quelques minutes, et le flot passe par dessus le parapet. Nous y sommes.
A l'intérieur du fortin, dans la nuit épaisse, un corps-àcorps forcené s'engage. Les Allemands n'en peuvent plus Leur moral fléchit. Un adjudant d'infanterie se porte seu en avant. Un Allemand le met en joue et le manque. L'ad judant le vise avec son revolver. Le coup ne part pas. L'M lemand se rend tout de même. 1
Voici la Chapelle effondrée. Qu'y avait-il là-dedans.^ Non! ne le saurons que plus tard. Les murs sont à terre. Autour, c'est un inextricable enchevêtrement de caves, d'entonnoirs, de trous d'obus, bourrés de cadavres et de matériel.
Nous marchons toujours et, au petit jour, nous dépassons la Chapelle de plusieurs centaines de mètres, progressant, vers le dernier éperon, sur le plateau de toutes parts soumis au feu de l'ennemi.
Notre position s'améliore d'ailleurs du fait de la prise par la division voisine de Carency et d'Ablain. C'est autant
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de moins pour notre liane droit. Officiers et soldats sont harassés, brisés. Mais los plus belles espérances auréolent le jour qui se lève.
Une foule de récits dramatiques ont été publiés, depuis la prise de la colline qui domine Ablain. Aucun n'est plus vivant que celui de Maurice Barres, dans l'Echo de Paris :