‹ La guerre en ArtoisChapitre 70 sur 121 · II. — Une matinée sur la colline · texte numérisé non relu

II. — Une matinée sur la colline

Un peu après avoir salué et dépassé le cimetière de nos soldats, en m 'approchant du bord de la falaise, à la corne du bois de Bouvigny, je vois à perte de vue la plaine d'Artois, le pays des corons, Liévin, Lens, les usines qui fument au bénéfice des Allemands et qu'il faudra délivrer. Et sur nos têtes, dans le ciel, voilà les ballons captifs français et allemands, nos « saucisses » vigilantes et leurs «Dracken» qui surveillent chacun leur horizon. Que l'Allemand voie notre petit rassemblement ou quelque mouvement insolite, aussitôt il préviendra ses batteries. Sans doute, 11 est peu probable que la « marmite » qu'elles enverront tombe sur le négligent qui s'est laissé voir; mais, à cent mètres près, elle ira frapper des camarades. Longeons donc les buissons pour nous y confondre, comme le veut notre guide. Et surtout, que j'aie grand soin de ne prendre aucune note qui, publiée dans ce journal, puisse compléter celles que, du matin au soir, le « Dracken » s'efforce de recueillir.

Ah ! ce n'est pas aisé de faire un compte rendu tout inoffensif d'une visite sur nos positions!...

Entrons dans le bois, glissons-nous dans le « boyau » qui nous mènera aux premières tranchées. Autour de nous, estce le désert ou l'animation guerrière, voilà ce que je ne puis vous dire. Autour de nous, c'est le printemps forestier, mais bombarde, mutilé, rempli du tapage assourdissant des deux

artilleries française, allemande, et sous les arbres flotte une terrible odeur de cadavre.

Ah ! cette odeur ! Ah ! cette boue ! Pauvres soldats ! Il y a bien des planches dans le fond de la tranchée, mais sur ces planches mêmes le limon forme des épaisseurs d'où l'on retire difficilement à chaque pas sa chaussure, et parfois ce sont de profonds étangs. Qu'était-ce donc en hiver!

— Mes hommes, nous dit le général qui nous accompagne, je m'agenouille devant eux. Ils sont sublimes. C'est à pleurer d'admiration. Il faut les retenir, tant ils prennent peu de précaution. A chaque instant, je leur ordonne de se mc^'nager, de s'effacer, et par exemple c'est le diable d'obtenir qu'ils suivent les boyaux de communication. « Bah! mon général, me disent-ils, nous sommes faits pour nous faire tuer. » Et je leur réponds : « Oui, c'est vrai, vous et moi nous sommes faits pour nous faire tuer, mais à condition que ça serve à la France. » J'ai des territoriaux et des enfants de la classe i5. Chacun à sa manière est parfait. L'autre jour, dans l'attaque, tous les gradés étaient tombés. Un gosse de la classe i5 s'est élancé devant la compagnie en criant aux territoriaux : (( En avant, les petits papas ! )> Heureusement il n'a été que blessé. Il va être porté à l'ordre de l'armée...

Maintenant, après une heure de marche, à mesure que nous approchons du point où fut la chapelle de Lorette, toute végétation a disparu. Le sol est un chaos d'entonnoirs et de terres bouleversées par les projectiles. Nous avons quitté le sommet de la colline pour la suivre à mi-pente, audessus d'Ablain-Saint-Nazaire, dont nous dominons la vallée et les ruines...

Impossible d'imaginer rien de plus enivrant pour l'esprit que cette longue promenade parmi ces terrains accidentés, à travers ces bouleversements et ces plis que le communiqué appelle « les côtes de melon » et qui sont formés par les sillons de l'eau s 'écoulant du sommet. A chaque pas, le pied heurte des armes broyées, des projectiles parfois non éclatés; on s'arrête devant les plus curieux abris aménagés avec des sacs de terre par les Prussiens; et puis il y a l'attrait de cette canonnade, le jeu de ces détours que nous faisons pour nous dérober à j^eu près à la surveillance du

SUR LE FRONT d'aRTOIS 3/jI

(( Drackcn ». Hélas ! on ne peiit écarter l'image des braves gens qui versèrent leur sang sin- ces pentes et qui vont encore tomber tout auprès.

Voilà Souchez sous les fumées blanches de nos projectiles. Nous regardons quelques instants comme ils arrivent à brefs intervalles et éclatent bien régulièrement. Mais nous ne poussons pas plus loin. Nous revenons un peu en arrière et, franchissant la rivière, nous entrons dans ce qui fut Ablain-Saint-Nazaire.

L'orage du combat y est partout visible. Sa longue rue bordée de murailles sans toit et demi-écroulées, ses fenêtres, ses portes bouchées par des sacs de terre, racontent l'atroce lutte où, jardin par jardin, maison par maison, cave par cave, sous un enfer de mitraille, puis à coups de grenades, nous prîmes le village.

On s'est exterminé dans tous ces clos paisibles d'où les populations ont entièrement disparu.

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