III. — Le champ de bataille, vu par un aumônier (i
Voilà donc ce terrible plateau, un des coins du monde les plus détrempés de sang humain. Quel serrement de cœur! On se sent, en effet, dans un ossuaire : une odeur fétide vous poursuit; sous vos pieds, à droite, à gauche, devant, derrière, on voit, ou du moins, on devine des cadavres. Sans doute, la plupart sont enterrés, je veux dire recouverts d'un peu de terre; mais, malgré tout, surgissent membres épars, extrémités qui dépassent, formes humaines mal dissimulées... Partout cependant le travail d'inhumation est poussé aussi loin que possible. Les obus en ont fait une bonne partie; il est \Tai que, fossoyeurs inintelligents, ils le détruisent la minute d'après...
Autre genre de dévastation, à Ablain-Saint-Nazaire. Dans le village de i.ioo âmes, pas une maison debout. Les unes sont effondrées en tas de décombres, d'autres sont éven-
(l) Trois semaines en Artois avec les « diables Meus », par P. C, aumônier au ...' bat. de chasseurs à pied, pp. 32-33, 35-38. — Cf. l'Illustration, n' 3774, Souvenirs de ma tranchée, par G. Michel.
trées : murs, charpentes, meubles, linges, pendent lamentables; dans quelques-unes la mclinite a pratiqué comme « une coupe » : la façade est enlevée proprement, si on peut dire, et l'intérieur apparaît plus ou moins dévasté...
La carcasse de l'église se dresse particulièrement impressionnante (i). Haut et massif monument gothique, bâti en grosses pierres de craie. De sa robuste tour carrée ne subsistent que deux pans ruineux; quelques ogives croulantes aident, seules, à reconstituer la grande nef. Au pied du clocher, amas de décombres formidable, quatre fois peut-être celui du grand beffroi d'Arras..
Nous remontons la colline de la Vierge pour terminer en bons chrétiens notre pèlerinage. A peine en haut, voilà les marmites qui arrivent sur nos traces.
Maintenant, à la recherche de l'emplacement de la chapelle ! Nous tenons à voir cela de près. Il fait bien clair. Tant pis, ou plutôt tant mieux, la photo n'en sera que meil'cMre et il nous faut la photo ! Nous voilà donc partis, monluit, descendant dans ce chaos, évitant les trop gros trous, l^'s fils de fer, les barrages... Non sans peine, nous finissons par trouver. C'est que, du bâtiment rectangulaire d'environ vingt-cinq mètres de long sur une dizaine de large, et du gros tilleul qui prospérait à son chevet et que l'on pouvait encore contempler en partie il y a six semaines, plus rien ne subsiste. Malgré nos précautions, nous sommes encore aperçus. Cette fois, ce sont les 77 qui arrivent en nombre et bien pointés \Taiment !
Enfin, nous tenons notre photo (2). Simple d'ailleurs,
(1) L'église d'Ablain-Saint-Nazaire, érigée comme lieu de pèlerinage à son saint patron, monument classé, était l'une des plus belles du diocèse; on en admirait surtout le portail flamboyant et la galerie ajourée qui encadrait la nef, à l'extérieur. Dans une de ses récentes tournées de Confirmation, Monseigneur avait, quelques mois avant la guerre, fait un détour pour la visiter, et M. l'abbé Warendeuf, aujourd'hui prisonnier à Douai, lui avait fait avec joie les honneurs de ses belles et hautes nefs, récemment restaurées aux frais de la Comm. des mon. hist., qui y avait dépensé 20.000 francs. — Voir la vue des ruines, dans ce volume.
(2) Cette photographie est sans doute celle qui a paru dans l'Illustration, 16 octobre 1915, p. 417; cf. Illustration du 19 juin 1915, p. 627, une autre vue. — Nous publions ici une vue différente.
SUR LE FRONT d'aRTOIS SZjS
mais bien émouvante pour qui connaît les lieux, a lutté, a souffert sur ce plateau : «u premier plan, un rebord d'entonnoir, par derrière, un morceau de grille effroyablement tordu, quelques briques et des débris de pierres de taille, le tout n'excédant pas 5o centimètres de hauteur. C'est le point culminant de la chapelle. A droite, à gauche, un peu partout, entonnoirs et entonnoirs... Et nous repartons un à un, <( en vitesse », bondissant, nous aussi, d'entonnoirs en entonnoirs : « Quel pèlerinage, me dit mon guide, quand nous sommes à peu près en sûreté. Ce n'est pas encore le moment d'y mener les foules. Vous devez être le premier prêtre à reconnaître ces lieux bénis, plus sacrés encore maintenant. » Peut-être, et j'en suis fier. J'en profite pour recomm^ander à Notre-Dame ses enfants tombés par milliers autour de sa statue en miettes.