‹ La guerre en ArtoisChapitre 72 sur 121 · IV. — Le culte de la Vierge a Lorette · texte numérisé non relu

IV. — Le culte de la Vierge a Lorette

Au milieu de l'horrible bataille qui a ensanglanté la colline dominant Ablain, Aix-Noulette €t Souchez, nos soldats n'ont pas failli au devoir de se mettre sous la protection de la sainte Vierge et de la remercier.

Un aumônier militaire, le P. Guitton, en a publié dans les Etudes, sous le titre : Letti-es à Notre-Dame, la preuve la plus touchante. Dans une petite chapelle de Noulette, voisine de la colline dont l'accès ne fut possible qu'après le grand assaut, les indications du commandant de F... lui firent trouver, derrière une statue, la a boîte aux lettres de la Madone ».

{( C'était la plus étrange liasse de bouts de papier qui se puisse voir, de tout format et de toute couleur. Avant de servir de messagers célestes, ils avaient traîné dans les poches ou les sacs, tachés de graisse, de sueur et de boue... Et, sur ces lambeaux, toutes les orthogra-

phes, tous les genres de crayon et toutes les supplications. Il y en avait près d'une centaine.

Je les parcourus avec avidité, muet de sui-prise, debout devant la Vierge, à qui je répétais les messages. Après seulement, je m'aperçus que j'aurais dû les lire à genoux.

Un des suppliants, C. W..., implorait simultanément i « Notre-Dame de Lourdes, de la Délivrande et de Lo- \ rette )). (i"' juin i.9i5.) Les autres se contentaient, ! d'ordinaire, d'une seule adresse; et, pour la plupart, c'est vers la Vierge de Massabielle qu'ils se tournaient : soit qu'il eût passé dans ce bois plusieurs régiments des Basses-Pyrénées, soit tout simplement parce que le sanctuaire de Lourdes est pour toute âme française — • peut-être même pour toute âme catholique — le plus populaire du monde entier.

Quelques-uns se contentaient d'un mot très bref :

« Merci à Notre-Dame de Lourdes, M. V..., ingénieur A. M. W d'infanterie. L'a échappé belle le 12 octobre 1914. »

Un bon nombre, d'un libellé uniforme, ne différaient entre eux que par le plus ou moins d'application dans les jambages. Ainsi, ce texte, répété cinq ou six fois :

(c Remerciements jusqu'à ce jour. Donnez-moi santé et courage ainsi qu'à ma chère famille. Protégez-moi jusqu'à la fin de cette guerre. — N., le 28 avril igiô, B..., adjudant au ...®, i^"® compagnie. »

Ailleurs, une clausule discrète rappelait à la destinataire un contrat intime passé jadis au fond de l'âme :

« Remerciement à Notre-Dame de Lourdes, priez pour moi et pour tous mes parents qui sont à la guerre et faites que nous puissions rentrer dans notre famille. Je suis toujours fidèle. — G..., du ...« »

SUR LE FHONT D 'arTOIS 345

« 0 Notre-Dame, protégez-moi jusqu'à la fin de la guerre, et que j'aie le bonheur de revoir bientôt mes chers parents. Vierge de Lorette, protégez-moi, mais que la volonté de Dieu soit faite. — P... »

On croirait celle-ci tombée du psautier jauni d'un ménestrel :

« Notre-Dame de Lorette, madame la Vierge,

« Je viens à vous pour vous demander la grâce d'avoir pitié de moi, de me protéger de tout danger et d'assurer mon retour auprès de mes bons parents et de celle à qui je pense.

a Que votre volonté soit faite sur la terre comme au «cieL — L... ))

Et dans le même genre, pour lui faire pendant :

« Monseigneur Jésus-Christ,

(( Tenez compte de mes prières, pardonnez-moi bien vite mes offenses, ayez pitié de moi et protégez-moi beaucoup de tout danger en m 'accordant un prochain retour auprès de mes bons parents et de celle à qui je pense. « Veni Creator », il n'y a que vous pour me sauver et m 'accorder une vie heureuse. Protégez-moi, ainsi que mes chers frères qui sont si loin de moi. Que votre volonté soit faite. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »

Deux autres encore plus simples, dont l'écriture très îrrégulière, mais très appliquée, dénotait de grands efforts :

« Remerciements à Notre-Dame de Lourdes de me protéger, et de me donner du courage, comme vous avez donné jusqu'à ce jour, et de la santé. — M..., au ...® territorial, le 20 mai 1915. »

« Notre-Dame de Lourdes, je m'adresse à vous pour que vous me donniez la grâce de revenir im jour voir mon pe-

lit foyer avec toute ma petite famille que je suis si éloignée (sic).

« Je vous serai reconnaissant toute ma vie. — L..., Basses-Pyrénées. »

Tout naturellement, nos hommes n'oubliaient pas de < prier pour la victoire. Et les supplications de ce genre — supplications nationales — se faisaient volontiers collectives. i

« A IVotre-Dame de Lorette,

(( Humblement prosterné devant vous, je vous supplie de bénir la France et ses armées : faites que la victoire vienne récompenser les efforts de ses enfants, en flottant dans les plis de son drapeau, et que je revienne auprès de ceux qui espèrent en mon retour. — G... »

<( O Marie, Vierge très pure et Mère de Dieu, nous voici prosternés à vos pieds pour vous offrir nos prières filiales et donner à votre cœur notre chère patrie. — Sergent L..., II® compagnie; L. J..., ...®, n^ compagnie; D..., ii® compagnie; P. R..., ...^ iiS B. G..., ...^ 11^

(( Souvenir de notre passage à N.-D. de Lorette, le 17 juin 1915. »

Des cavaliers aussi sont venus à l'oratoire, mais à pied sans aucun doute, en attendant qu'ils y reviennent et le dépassent bientôt au galop de leurs montures.

a Remerciements à Notre-Dame de Lourdes. Qu'elle nous préserve jusqu'à la fin de cette guerre, comme elle nous a préservés jusqu'à ce jour.

« Veillez sur nous. — T... Julien, cavalier, T... Emile, sous-officier, natifs des Vosges.

« ...^ régiment de chasseurs à cheval, le 3o décembre 191^. »

.Voici enfin une prière pascale dont le ton plus élevé-

montre que toutes les classes sont représentées dans cet hommage votif :

O Sainte Mère, en ce jour anniversaire de la Résurrection de votre divin Fils, daignez ôlrc mon interprète près de lui, pour que la raison, l'humanité, la civilisation, sentiments étouffés en Europe depuis de longs mois, soient enfin ressuscites. Qu'il cède aux supplicalions de tant de mères, épouses, et enfants qui ne cessent de prier pour l'être cher qui lutte courageusement dans l'affreuse tourmente. Consolez, chère Mère, ceux qui sont déjà éprouvés par le malheur. Protégez, comme vous l'avez fait jusqu'à présent, ceux qui ont, comme moi, le bonheur de pouvoir vous implorer encore, et faites que la liste des orphelins, des veuves, et des mères sans enfants soit close à partir d'aujourd'hui.

Je vous demande pardon des terribles bourreaux qui, aveuglés par leurs passions, sont la cause de tant de maux. Faites qu'avant de mourir, ils puissent faire assez de pénitence pour laver leurs fautes insensées !

Protégez toujours notre chère France, qui ne vous oublie pas. Voilà les vœux les plus chers de votre humble fils.

J. M. L..., sergent.

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