V. — Passé et avenir de Lorette
La guerre a donné à la chapelle de Notre-Dame de Lorette une célébrité si universelle que nous devons fournir quelques détails sur son origine et sur son histoire.
Florent Guilbert, d'Ablain-Saint-Nazaire, se rendit à Rome en 1700, pour se perfectionner dans l'art de la peinture. Dans un pèlerinage à Lorette, il fut atteint d'un mal à la jambe qui fit juger une amputation nécessaire. Il fît vœu d'ériger une chapelle à Notre-Dame dans son pays d'origine, s'il guérissait naturellement, ce qui se produisit.
Dès son heureux retour, il fit ériger un oratoire, de
4 mètres sur 4 mètres, ne pouvant contenir qu'une dizaine de personnes. A la Révolution, cette chapelle fut détruite; quand les pèlerinages furent repris, on se contenta d'abord d'une simple statue fixée à un vieux tilleul. François Le bas fît réédifîer, sur un terrain qui lui appartenait, une chapelle modeste; cette chapelle, dont l'érection fut autorisée par Mgr de la Tour d'Auvergne, le ii août i8i5, coûta quatre cents francs.
Les curés qui se sont succédé à Ablain ont mis tout leur zèle à favoriser le culte de Notre-Dame sur la colline; depuis vingt-cinq ans, ce sanctuaire était le plus fréquenté de la contrée; au mois de septembre principalement, toute la région des mines s'y réunissait pour une neu vaine célèbre; M. l'abbé Pingrenon, en 1878-1879, fît ériger la chapelle qui exista jusqu'à ces derniers temps.
De la chapelle, il ne reste que le crucifix de l'autel, pieusement conservé à Bouvigny; mais, par le dévouement de M. le curé de Sains-les-Mines, en l'absence de M. Warendeuf, la neuvaine a été provisoirement continuée, cette année, dans cette paroisse, avec un grand concours de peuple. La statue a été probablement détruite; mais un amateur d'art de la contrée, qui possède une belle statue en chêne, du xvn^ siècle, de Notre- Dame de Lorette, l'a pieusement et généreusement offerte à Mgr l'évêque, pour favoriser la reprise du culte.
Lorette a acquis, à travers le monde entier, une renommée tragique. Que de vies noblement sacrifiées se sont achevées sur cette colline sanglante! Que de combattants, épargnés dans la bataille, garderont à Dieu et à Notre-Dame une profonde reconnaissance de la protection dont ils ont été l'objet!
EGLISE D ABLAIN SALNT-XAZAIRE
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Pour répondre à l'expression, déjà très vive et très fréquente, de ces sentiments surnaturels, Mgr l'évêque d'Arras a l'intention de faire appel, en temps opportun, à tous ceux qui, dans la région et ailleurs,, se proposent de coopérer à l'érection d'une nouvelle chapelle.
Sa Grandeur fera élever sur un terrain privé, avec les concours qui déjà s'annoncent, un monument qui sera, — • nouveau Bazeilles, — un sanctuaire et une nécropole, pour le culte de Notre-Dame et le pieux souvenir des morts qui reposent sur la colline et autour d'elle.
4. — L'année tragique de Loos-en-Gohelle. (Récit de M. l'abbé Ph. Campagne, curé de Loos)
Le 9 octobre, Toccupation allemande commença : la première mesure qui la marqua fut l'assassinat de six personnes, dont trois vieillards de 80, 72 et 69 ans : M. Meurdesoîi', père de M. le vicaire de Montreuil, M. Doby, ancien maire d'Haisnes, et M. Petit, président de la caisse rurale du village. Les trois autres étaient des ouvriers de 3o à 4o ans. Ces hommes, étant sortis de chez eux, furent considérés comme espions et fusillés, sans aucune forme de procès. Les Allemands lièrent un de nos mineurs à un arbre et lui firent creuser, le lendemain matin, la tombe des fusillés.
Dès leur arrivée, les Allemands s'adressèrent à moi, le revolver au poing, me demandant où étaient le maire, les adjoints, les conseillers municipaux, tempêtant, me menaçant. Quand ils eurent fouillé ma maison pour s'assurer qu'il n'y avait pas de Français, ni d'armes cachées, ils m« déclarèrent qu'en l'absence de toute autorité municipale, je serais l'unique autorité et l'otage responsable; malgré mes objections et ma déclaration qu'aux yeux de la législation française, mes fonctions de curé de la paroisse étaient
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incompatibles avec les fonctions municipales, ils passèrent outre.
Les officiers étaient à peine partis qu'un pauvre vieillard, mourant de peur et de faim, vint sonner à ma porte, me demandant de lui ouvrir; malgré la défense, je me crus obligé par la charité de le faire entrer. La porte était à peine ouverte qu'une bande de forcenés m'empoigne et me force à la suivre; on va me coller à la muraille et me fusiller comme les autres, je le comprends à leur jargon. Heureusement, un officier me croise avec un peloton, j'écarte vivement mes gardiens et lui demande de m 'entendre. Je lui explique l'affaire, il fait retirer l'escorte, me fait rentrer chez moi; puis, plaçant deux sentinelles à ma porte, il s'en va en disant que je dois rendre grâces à Dieu, parce que si je ne l'avais pas rencontré, j'allais être fusillé à mon tour, telle est la loi allemande !
Notre population comptait, au moment de l'invasion, parmi les 820 personnes, beaucoup de femmes ei d'enfants et environ 5o hommes, dont une vingtaine à peine étaient valides. Les Allemands employèrent ceux-ci à démonter tous les appareils de cuivre de la mine et des brasseries, pour les charger sur des voitures à destination de l'Allemagne; ils firent de même pour toutes les machines agricoles, et enlevèrent toutes les chaudières de cuivre des cuisines.
Après ce terrible pillage, il en vint un autre plus terrible (i); sans parler du vin qui fut gaspillé en quelques jours, les meubles furent brisés et brûlés, les literies jetées à la rue, le linge et les vêtements déchirés, piétines avec rage. Le blé et tout le grain que notre population avait eu tant de peine à récolter, fut battu devant nous, pour être expédié au quartier général; ce fut bientôt pour nous la famine.
La famine. — Notre vie fut triste pendant les mois d'hiver. En janvier, les vivres se firent de plus en plus rares. Nous ayant enlevé le blé, les Allemands nous délivrèrent, par tête et par jour, iio grammes de farine de seîgje, avec laquelle il fallait faire confectionner du pain qui souvent
(1) Rapprocher cette méthode de celle d'Havrincourt et du pays de l'Alleu.
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était immangeable. Je fis alors ramasser en cachette tout le blé qui traînait dans les greniers, et j'en obtins quelques hectolitres que je fis concasser et moudre ensuite dans des moulins à café.
Nous arrivâmes au mois d'avril, époque où la commission américaine de ravitaillement vint à notre secours. Le i5 avril, par un brouillard intense, je me rendis à Lens. C'était la première fois qu'il m'était permis de sortir de mon presbytère sans être accompagné d'une garde, car depuis octobre jusqu'en avril, j'étais prisonnier : les Allemands avaient placé deux factionnaires à ma porte, et je ne pouvais voir les habitants que trois fois par semaine : le dimanche pour la messe, les mardis et jeudis, de 9 h. à midi, devant un soldat comprenant le français. En dehors de ces jours, si l'on avait besoin de mon ministère, il fallait en référer à la Kommandantur : un soldat armé venait alors me chercher, et m'accompagnait chez les habitants que je devais visiter !
Donc, le i5 avril, de bon matin, je me rendis à Lens, convoqué par dépêche comme tous les maires de la région. Je vis là M. Basly, député, et M. Reumaux, directeur des mines, qui avaient pris en mains la question du ravitaillement. Nous pûmes obtenir 190 grammes de bonne farine, de quoi faire un pain de 25o grammes, par jour et par tête. La ferme de M. Petit, en face du presbytère, fut aménagée comme dépôt, et comme boulangerie municipale. Je dus la défendre bien souvent contre les soldats allemands qui voulaient la piller, et à force de protestations, j'obtins qu'on plaçât une pancarte : « Givilbackerei. Verbotener Eingang », Boulangerie civile, entrée interdite. Depuis ce moment jusqu'au jour de la délivrance, je fis faire le pain nécessaire à la population et distribuer trois fois par semaine les différentes denrées. Je fis ouvrir aussi à cette époque trois magasins qui vendirent tout ce qui était nécessaire à la vie. Pour se ravitailler, il fallait de l'argent. D'accord avec M. le directeur Reumaux, qui voulut bien m'en avancer, je distribuai aux familles nécessiteuses, selon le nombre d'enfants, la somme de 3o à l\o francs par mois.
Le h ombar dément. — En temps ordinaire, depuis décem-
bre, Loos recevait qiioiicliennement une centaine d'obus. Les mauvaises heures étaient de lo heures à midi et à partir de 4 heures après-midi. Aussi, au point du jour, vaquionsnous à nos affaires. Mais le dimanche 8 mai, commença un bombardement intense, sans précédent. Une cinquantaine de paroissiens vinrent quand mêm.e à la messe dans le presbytère; depuis longtemps, en effet, l'église était inhabitable. Après la messe, tout le monde repartit en hâte : on gagna sa cave. La journée parut interminable, il y eut des incendies dans beaucoup de maisons. Le bombardement contin^iant sans interruption, nous eûmes ce jour-là deux victimes : Grégoire Caron et J.-B. Bailliet; celui-ci était venu me chercher, au péril de sa vie, pour absoudre le premier et lui donner les derniers sacrements. Caron reçut un second obus dans son lit et fut réduit en miettes. Bailliet fut tué en rentrant dans sa cave. Pour moi, j'eus grand 'peine à regagner mon logis sous une grêle de mitraille.
Le mardi ii mai, ce fut le tour de mon presbytère et des environs. Je crus que tout allait être emporté. J'avais fait pratiquer dans le fond de ma cave un caveau de trois m^ètres carrés, où l'on pouvait tenir à trois ou quatre personnes. Nous nous y réfugiâmes pour attendre, en priant, notre dernière heure. Le 12, au matin, il y eut une accalmie. Vers 9 heures, nous voulûmes sortir pour aller à la boulangerie qui était en face; une pénible surprise nous attendait : la maison de M. Petit n'existait plus.
Comme il fallait nourrir la population, nous fîmes installer la boulangerie dans les caves de la ferme. Le four était intact; on fît donc, à partir de ce moment, le pain pendant la nuit. J'eus pour cela des personnes bien dévouées, notamment M. Deruel et Romain Alfred pour faire le pain, M"® Petit pour le distribuer et tenir la comptabilité; et Ruckebuche qui, malgré les obus, chauffait le four.
Bientôt, nous eûmes la grande douleur d'apprendre que les soldats français étaient venus tout près de nous, et qu'ils n'avaient pu tenir dans le village. Quelques jours après, nous eûmes à procéder à la sépulture d'un grand nombre des nôtres; par les lettres trouvées sur les cadavres de ces braves, nous eûmes les prem.ières nouvelles vraies de ce qui se passait dans le monde. Des parents y racontaient à leur
fils les événements importants, et cela m'a permis de tenir mes paroissiens au courant, et surtout de les mettre en garde contre les nouvelles tendancieuses que répandait dans la population la Gazette des Ardennes. Etrange destinée que celle de ces pauvres lettres qui, au delà de la mort, ont lK>ursuivi leur œuvre bienfaisante î
Le» Allemands ont eu, ce jour-15, dans le village, des pertes considérables : environ 1.200 tués et blessés. Le commandant de place fut tué.
Représailles. — A partir du 9 mai, les Allemands changèrent d'attitude à notre égard. Jusque-là, j'arrivais à obtenir de la Kommandantur un traitement équitable. L'attaque française les rendit enragés. Le nouveau major, le capitaine d'artillerie Backraus, un Prussien, fut odieux. Ce furent des recensements toutes les semaines, des visites domiciliaires, des évacuations forcées. Il me menaça plusieurs fois d'exil et de mort, parce que je lui résistais, en défendant mes droits et ceux cle mes paroissiens.
Un jour, après une perquisition, il fît arrêter les trois frères Théry et les envoya je ne sais où, pour avoir cacîic un fusil. Un autre, pour a:Voir jeté un coup d'œil sur une pièce de canon mise en batterie, fut aussi expédié.
En juillet, ce fut bien pis : il prit douze hommes, et, parmi eux, de pauvres malades; sans leur laisser le temps de se préparer, et d'embrasser leurs enfants, il les expédia en arrière; jamais nous n'avons pu avoir de leurs nouvelles.
Dévastation sacrilège. — Notre tyran méditait un coup plus cruel que tous les autres, il avait résolu de ruiner notre église, de faire sauter la tour, témoin de la victoire du grand Condé dans la plaine de Lens. Condamnée à disparaître, criblée d'obus et de boulets, notre vieille tour était en ruines; mais, malgré ses blessures, elle était restée debout.
Le 17 septembre, un ordre arrive de la Kommandantur. Il faut avertir tous les habitants de se renfermer dans les caves, à partir de 6 heures du soir; on devait faire sauter la tour. A 6 heures, on voit les soldats en armes parcourir les rues et faire rentrer tout le monde. Sept heures, huit heures
passent et l'on n'entend rien. La nuit, plusieurs détonations retentissent à intervalles irréguliers. Le lendemain, de bon matin, chacun s'empresse de sortir pour courir jusqu'à la place; l'église est encore debout! la tour a défié les coups de l'ennemi. Seule, une partie du momument a cédé; les pilliers faisant encoignure, ainsi qu'une bonne partie des murailles, sont restés; la cloche, sur son chevalet, semble narguer nos ennemis. C'est un soulagement pour mon cœur de la voir, instrument et voix de Dieu, rester en place au sommet des ruines. Nos ennemis ne veulent pas pardonner. Les i8, 19, 20, ils reviennent à la charge. Notre tour tombera-t-elle enfin .!^ Nous n'avons pu le constater.
La délivrance. — Du 20 au 2/j, les obus tombent drus comme grêle. La nuit du 25, tout tremble autour de nous; obus, mitrailleuses, grenades, feux de salve! Et avec cela une odeur ! Nous allions mourir asphyxiés ! Après avoir tout calfeutré à la hâte, nous nous réfugions dans la niche percée au fond de la cave, et là nous nous préparons à mourir.
Cependant, vers 8 heures du matin, il semble qu'il y a une accalmie. A 9 heures, j'ouvre la trappe pratiquée dans la porte extérieure; je risque un œil; jamais je n'oublierai ce que je vis ! Dans le boyau, qui longe ma grille, le long de la rue, des Allemands, sans sac, sans équipement, sans armes, se bousculent pnDur aller plus vite vers le centre du village. Je dis à M^^® Petit : a Ce n'est pourtant pas l'heure de la soupe; qu'y a-t-il donc .^ » Trois minutes après, sur les talons des ennemis, apparaissent les Anglais.
Les Ecossais, après trois jours de bombardement , avaient mis les Boches en déroute, puis, par un mouvement tournant vers le nord, ils coupèrent la retraite aux fuyards; nous eûmes la satisfaction d'apprendre que le major Backraus, ses lieutenants, et bon no:mbre de soldats avaient été faits prisonniers.
Evacuation. — Du 26 septembre au 3o, nous essuyâmes un nouveau bombardement, mais cette fois de la part des ennemis. Il fallut, la mort dans l'âme, se résigner à abandonner notre village.
Apres des pourparlers avec l'état-major anglais, il fut ré-
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soin que le 3o, dans la nuit, la population évacuerait Loos pour se rendre à Béthune. Des autos-camions viendraient la prendre à la grand 'route, éloignée d'environ 5oo mètres du village. Jusque-là, il fallait transporter sur des brancards les infirmes et les enfants. On aurait pu croire que les Allemands étaient avertis, car ce fut encore sous une grêle de projectiles que, vers 8 heures du soir, s'effectua ce transport. Moi-même, quittant le dernier ma malheureuse paroisse, je dus, avec deux femmes qui me suivaient, m 'abriter pendant plus de deux heures dans la cave d'un cabaret démoli, pour éviter les obus. Enfin, vers ii heures du soir, sous une pluie torrentielle, dans la boue jusqu'à mi-jambes, par les tranchf'os, je rejoignis le convoi à la cité n° 5, et nous arrivâmes au nombre de 200, vers i heure du matin, à la gare de Béthune. Inutile de dire ce que fut pour nous cette nuit du 3o septembre !
Nous ne saurions trop rem^c ( ier M. le sous-préfet et M. le maire de Béthune de l'accueil bienveillant qu'ils firent à notre chère population si éprouvée! Jamais elle n'oubliera les soins et les secours qu'elle en a reçus (i).
(1) M. le maire de Béthune a adressé de suite à Mgr l'évêque <i'Arras une lettre qui fait honneur tout ensemble à son auteur et au vaillant curé qui en est l'objet : il signale le dévoûment et le courage de M. l'abbé Campagne à Sa Grandeur. Le matin du 1" octobre, M. le sous-préfet vint visiter et encourager les habitants échappés au danger, remercia M. le curé et lui donna l'accolade. M. le maire distribua ensuite des secours à ces braves gens, qui ont montré tant de constance. — Depuis lors, M. le curé a été cité à l'ordre du pays. Voir plus haut, p. 153.