‹ La guerre en ArtoisChapitre 75 sur 121 · I. — A Laventie (i · texte numérisé non relu

I. — A Laventie (i

Les Allemands arrivèrent à Laventie le samedi lo octobre, vers 4 heures de Taprès-midi, peu après la retraite de la cavalerie française.

Vers 5 h. 1/2, M. Dumont, maire, M. le Doyen, M. Edmond Bccquart, M. Duquesne, M. Villebois, greffier de mairie, M. l'abbé Allard, curé de Sailly qui se troiivalt ce jourlà au presbytère de Laventie, étaient pris comme otages. Ils durent, gardés à vue, passer la nuit, du reste sans aucun incident notable, à la disposition de l'autorité militaire, dans la maison de M. Dumont. La liberté leur fut rendue le lendemain, vers 10 heures du matin. M. le Doyen se rendit immédiatement à l'église, pour la messe; il la trouva dans un désordre complet. Elle avait servi d'abri pendant la nuit à 3oo mobilisables environ, qui n'ayant pas fui assez vite devant l'invasion, avaient été faits prisonniers par l'avantgarde ennemie.

Les Allemands séjournèrent à Laventie jusqu'au jeudi i5 octobre inclusivement. i\L Dumont, maire, sut faire face avec calme aux nécessités parfois angoissantes du moment. Avec le concours de M. Duquesne, il obtint que l'indemnité à payer par la commune ne dépasserait pas 5. 000 francs. Les Allemands avaient d'abord demandé So.ooo francs!

(1) Nous devons à la grande obligeance de M. le doyen Déjardin les notes qui suivent, sur l'occupation de Laventie, et ceUes qui se rapportent à l'état des églises du doyenné.

M. Duqiiesne eut à loger l 'état-major; avec beaucoup de dignité et de calme, il put faire renoncer les Allemands à différentes mesures vexatoires (i).

M. le doyen dut, à deux reprises différentes, livrer la clef du clocher aux officiers, leur en ouvrir lui-même la porte, et les précéder jusqu'au balcon de la tour. Là, le mardi i3 octobre, il fut le spectateur des combats qui se livraient aux environs. Les balles sifflaient; les officiers se tenaient baissés, pour éviter d'être atteints. L'un d'eux eut l'attention d'avertir M. le Doyen d'en faire autant.

Forcés de reculer sous la pression de l'armée française, renforcée par les alliés, les Allemands se prétendaient trahis. Un officier vint visiter le presbytère de fond en comble, ainsi que la sacristie, pour s'assurer qu'il n'y avait pas de téléphone secret (2). Un aéroplane français survolant Laventie, laissa tomber une bombe au-dessus des troupes cantonnées sur la place. Par « représailles », des soldats déchargèrent leur fusil dans les vitraux de l'église !

Le mercredi i4, au soir, quatre cyclistes bavarois soupaient au presbytère, pendant que M. le Doyen disait son bréviaire dans son bureau. Tout à coup, une balle, venue on ne sait d'où, vint frôler la fenêtre de l'appartement où se tenaient les cyclistes. L'un d'eux, au reg:ard féroce, prétendit que M. le doyen était l'auteur du coup de feu (3). Il lui ix)sa le canon de son fusil sur la poitrine et le mit en joue; puis, prenant le couteau que les soldats allemands portent dans leur botte; il dessina le geste du spadassin qui tranche le cou de sa victime. M. le Doyen fut fouillé des pieds à la tête, et les soldats recommencèrent la visite du presbytère de la cave au grenier, ouvrant tous les meubles,

(1) C'est aussi à son émouvante intervention près d'un aumônier catholique que deux ecclésiastiques de Tourcoing, les frères B..., saisis au milieu des mobilisés, arrêiés par les troupes allemandes et grossièrement brutalisés, durent de voir lever les injustes et périlleux soupçons élevés contre eux : le digne père se fit leur garant, en rappelant le souvenir de leur condisciple à l'Université catholique de Lille, M. l'abbé Jean Duquesne, récemment enlevé à son affection.

(2) Téléphone, revolver, le tout imaginaire, cet incident se reproduit sans cesse.

(3) Toujours et partout les mêmes soupçons! Voir plus loin le récit de M. Charles p. 361-363.

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même le coffre-fort. Les cyclistes qiiillèrcnt le presbytère, pour aller dormir ailleurs.

Les soldats allemands, blessés dans la région, furent soignés à l'hospice Saint-Jean, tenu par les religieuses Augustines d'Arras. La Supérieure, Mère Aldegonde, ne craignit pas de cacher dans son hospice, pendant la présence des Allemands, deux soldats français, Maurice R..., père de famille, de M... (Yonne) et Fernand S..., trop grièvement blessés pour être emmenés par nos ambulances, avant l'occupation.

Mère Aldegonde a été citée à l'ordre du jour, pour son dévouement à soigner nos blessés sans aucun repos, pendant trois jours et plusieurs nuits; ses consœurs, restées avec elle à Laventie, méritent les mêmes éloges.

Le bombardement de Laventie par les troupes alliées commença le jeudi i5 octobre, vers ii heures du matin, les Allemands le quittèrent définitivement le soir même. Hélas ! Ils devaient revenir, non plus en personne, mais par leurs obus (i).

(1) L'esprit soupçonneux des Allemands s'est manifesté à Laventie, non seulement dans l'incident des abbés B., qui faillit devenir tragique, mais dans une curieuse aventure qui arriva à M. l'abbé Charles, jeune prêtre, alité à la suite d'une opération récente. Il fut considéré successivement, par les Allemands, comme un blessé français, puis, par les Anglais, comme un blessé allemand, qu'on voulait dissimuler. Laissons-le raconter lui-même ses deux examens :

« Devant le spectacle de l'émigration tumultueuse du Nord, puis du pays, je ne consentis plus à rester seul avec mon pauvre père, et je demandai l'hospitalité à une maison voisine. L'ennemi ne tarda pas à faire son apparition. Le lendemain est un dimanche; dans une petite chambre retirée, un prêtre malade célèbre la sainte messe, devant une vingtaine de personnes : comme la prière monte fervente vers le ciel! Soudain, un corps de cavalerie arrive; un jeune officier s'en détache et entre. 11 voit un képi de soldat français, le prend et l'ajuste sur son crâne; il se regarde dans la glace et se met à rire. Puis ,deux heures durant, il se laisse absorber par les livres, s'intéresse à mon cas : « M. votre fils me permettrait-il d'enlever quelques livres ? — Certainement; volontiers! — Peut-on se permettre de lui écrire un mot ? — Mais oui! » Et le soir, on me remit une lettre, où il était dit en substance : « Très honoré monsieur le prêtre, par hasard, je vins dans la maison de votre père, et je me réjouis beaucoup d'y trouver une bibliothèque. Ne m'en voulez pas à mal, si j'enlève le dictionnaire et la cosmogra-

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IL — A Fleurbatx

(( Toute champêtre, sans forteresses, coupée d'une infinité de fossés, la plupart remplis d'eau et bordés de luues épaisses, la région de l'Alleu est, dit un vieil liistorien, considérée conmre le canton le plus fertile de la province d'Artois. »

Cette contrée paisible, où s'élèvent de gros bourgs (Fleurbaix, la fleur, Yentie, l'honneur, Gorgue, jolie, Sailly, chérie) ne s'attendait guère à subir les atteintes^ de l'envahisseur. Les Boches y firent pourtant une visite, rapide à vrai dire, mais qu'on n'oubliera pas de sitôt.

phie; je prends votre adresse, je paierai cela après la guerre. — Signé : Un ami des livres. »

Le 13, peut-être sur les indications du bibliophile, arrive tout un état-major. Un grand colonel, qui trouve partout les portes trop petites, se détache, se penche sur mon lit et me baragouine, en je ne sais quel français, arrosé de je ne sais quelle sauce teutonne. Je ne comprends pas. Mon père veut expliquer mon cas; on le met à la porte, et tous les habitants de la maison sont gardés à vue.

TJn jeune interprète de dix-huit ans s'approche, et pendant six longues minutes, — tandis que tous les yeux sont braqués sur le patient, — me demande sur tous les tons et avec toutes les intonations désirables, si je suis soldat, ce que je fais là : « Malade! opéré, monsieur! » et je m'offre à faire visiter ma jambe : « Non, non! restez tranquille, nous ferons venir le major. » Alors, c'est la menace cinq fois répétée : « Si vous dites le mensonge, c'est la mort! Nous saurons bien qui vous êtes. » Finalement, à bout d'arguments, ils restent deux. L'un, à l'épaisse barbe noire, me donne peu de confiance, l'autre porte le brassard de la Croix- Rouge. Le premier m'interroge à brùle-pourpoint : « Comment commence le dernier Evangile? » Après m'être ressaisi : « In principio. » — Le second : « Continuez. » — « Erat Verhum, et Verbiim crat... etc. » Quand j'hésite, il m'encourage d'un signe de tête : « Voulez-vous dire le Gloria in excelsis ? » Je m'exécute de bonne grâce. Le premier officier se retire, je reste seul avec le second : « Avez-vous un bréviaire? » Je le cherche dans mon lit : par exception, j'avais pu réciter mes petites heures, ce jour-là. Alors, tout en feuilletant le livre de prières, les questions se précipitent : « Votre nom? — Sous-diacre. Quelle année? Quel jour? Quel jour prêtre?

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Le samedi, lo octobre i9i4, de bon matin, on vit passer des troupes françaises menant de Lille. Cela jeta un froid. Puis le calme se fit.

Vers midi, des coups de feu retentirent. Six cavaliers allemands venaient de tuer un civil qui, les voyant arriver, au hameau de La Malassise, s'était enfui à leur approche.

Ces uhlans traversèrent le bourg au petit trot, le cigare aux lèvres et l'air arrogant. Ils prirent la direction de Fauquissart et de Neuve-Chapelle.

Deux heures après, le grand défilé des Boches commençait par les rues de Fleurbaix. Infanterie, artillerie, cavaliers se succédèrent sans interruption. Les mai-

Par qui avez-vous été opéré? Où demeure-t-il ? Où est-ce, Richebourg-? Quel jour avez-vous été opéré? Quel jour avez-vous dit votre dernière messe? Où êtes-vous arrivé à prier aujourd'hui? (Une image était placée aux vêpres). A vêpres! Quelle fête aujourd'hui?» Je réponds : Saint Edouard », avec envie d'ajouter : « Rex Anglix! •>^ L'officier me rend mon livre d'heures, salue froidement et se retire. J'ai su plus tard que j'avais eu affaire à l'aumônier catholique.

Jusqu'au vendredi, nous attendons en vain le major, dont le contrôle m'a été annoncé. Le jeudi, la bataille s'engage tout autour de la ferme. Vendredi, calme absolu. Les Allemands se sont retirés la nuit!

Le matin, entre brusquement un tommy, une bougie à la main, baïonnette de l'autre! M'apercevant devant lui, il s'arrête méfiant! Il me répète dix fois un mot que je ne comprends pas, puis ajoute : « French!... Ah! yes! yes...! French! » Pourtant, il n'est pas encore rassuré, car je vois apparaître, un instant après, un officier de la Croix-Rouge, impassible, la mine plutôt menaçante. Et je riais de bon cœur, malgré tout, car je me sentais sauvé! Il tire un petit carnet et m'écrit ces mots : « Arma virumque cano... » « Voulez-vous dire en frenn'ché? » Et je traduis : « Je chante les exploits et le guerrier fameux... Je chante les exploits des guerriers, des Anglais, quoi!... » Cette fois, nous y sommes! Je suis un Français, ami de l'Angleterre! Une poignée de mains ! Je suis sorti à mon avantage de mon double examen, de liturgie et de langue latine. Deo grattas! »

sons étaient hermétiquement closes, mais à travers les fentes de leurs persiennes, les habitants regardaient l'envahisseur. Ils écoutaient aussi, et les témoins n'oublieront jamais l'assourdissant bruit de ferraille qui s'élevait des convois en marche. C'était à la fois bizarre et lugubre.

Ce flot humain déferla vers Sailly et Estaires, pendant plusieurs heures. Puis la colonne fit halte, et l'installation commença.

En peu d'instants, Fleurbaix, la cité si proprette, fut convertie en une vaste et peu odorante cour de ferme mal tenue. Les greniers à fourrage furent vidés, leur contenu fut éparpillé par les rues et répandu finalement dans les maisons abandonnées. Les chevaux prirent la place des habitants. Qu'il s'agît d'un estaminet, d'une boutique, ou de la coquette habitation d'un rentier, les meubles furent jetés à la rue, le linge dispersé et souillé, les bibelots brisés. Exception faite seulement pour une quantité d'objets hétéroclites qui, soigneusement empilés dans des camions, prirent la route de l'Allemagne. Ce (c nettoyage par le vide » fut le seul auquel se livrèrent, pendant leur séjour, les professeurs de « kultur » germanique.

Au témoignage d'un de nos amis, jeune homme d'une vingtaine d'années, qui n'avait pas voulu partir, réfugié dans un grenier, en face, de l'autre côté de la rue était logé l 'état-major. Il prenait ses repas sur une vaste cuve renversée, qui faisait une table assez confortable. Sur cette table apparurent toutes les victuailles qui avaient échappé au malheur des temps. Les bouteilles étaient

très nombreuses. Messieurs les Boches les débouchaient, buvaient une lampée au goulot, puis lançaient dédaigneusement le récipient aux trois quarts plein qui allait rejoindre sur la chaussée le foin et les trognons de choux.

D'autres avaient réussi à trouver de la bière. Ils la tiraient dans des seaux, les déposaient sur le trottoir et chacun s'abreuvait en passant. C'était idyllique et charmant.

Ce n'étaient là, en somme, que menues beuveries. Le soir venu, l'orgie commençait et se prolongeait une partie de la nuit. Les Boches jouaient de la trompette, de l'accordéon et de la flûte en zinc, ils dansaient, chantaient et faisaient un vacarme dont la paisible bourgade ne connaissait pas d'exemple. Leurs cris rauques retentissaient à travers tout le village. Les habitants, pris de peur, devant ces brutes, se terraient dans les coins.

Des atrocités furent commises dans des fermes isolées. Nous ne pouvons, on le comprend, donner des détails sur ces horreurs.

Cela dura trois jours, puis soudain, le mardi i3 octobre, le bourg se vida. Les Allemands s'étaient portés en avant.

Du coup, les habitants respirèrent. Somme toute, le pillage s'était borné aux maisons abandonnées. Mais là, il avait été conduit d'une façon méthodique et savante. Chez M. R..., marchand de liqueurs, il ne restait plus un flacon. Le bureau de poste avait été

saccagé, les appareils télégraphiques brisés à coups de marteau.

A la Boutillerie, les fermes Brasme-Lys et Cuvelier avai-ent été incendiées, sous le prétexte qu'elles recelaient des civils cachés. A Fauquissart, une fusillade avait fauché des fuyards. Deux enfants, qui s'enfuyaient à bicyclette, avaient été serrés de près par les Boches, mais étaient parvenus à s'échapper.

Tout le monde n'eut pas le même bonheur. Deux jeunes gens, originaires, l'un de Lille, l'autre d'Ascq, furent tués dans le jardin de la maison Feutrie, rue du Bois. M. l'abbé Dewitte, curé de Fleurbaix, qui comme son vicaire, était resté dans sa paroisse, identifia les corps au moyen des papiers qu'il retixîuva et leur assura une sépulture au cimetière de Fleurbaix.

A la Croix-Blanche, on découvrit, dans sa cave, le corps de M. Delcroix, un homme d'environ quarante ans.

Deux autres victimes furent trouvées de même à la Croix-de-Rome, derrière l'estaminet Gambrinus. Ces malheureux, de tout jeunes gens, avaient été forcés par leurs bourreaux, de creuser leur propre fosse, une excavation qui contenait à peine les corps. Agenouillés, ils avaient été fusillés contre un mur où la trace des balles est encore apparente, à moins d'un mètre de hauteur. Ils étaient horriblenaent mutilés, la face tailladée et méconnaissable, les mains abîmées.

Ce double meurtre a été accompli avec des raffinements de cruauté qu'ont pu constater de nombreux témoins.

Dès le lendemain de leur départ, les Boches rêve-

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nai-ent. En réalité, ils battaient en retraite, mais se gardaient de le dire. Et l'orgie recommença sur le fumier amoncelé.

Un aéroplane anglais troubla la iete. Il vit un parc de ravitaillement et laissa choir une bombe qui tua neuf chevaux. Les Boches laissèrent les cadavres sur place ^t s'occupèrent de réquisitionner dans les fermes d'autres chevaux pour remplacer ceux-là. Ils ne trouvèrent pas grand 'chose.

Enfin, le sam-edi 17, ils décampèrent dès l'aube. Les habitants en furent d'autant plus heureux qu'ils n'avaient plus rien à se mettre sous la dent. Les barbares n'eurent pas le temps de se livrer en partant aux atrocités coutumières. En grande hâte ils entassèrent leur matéiiel sur les voitures. Ils abandonnèrent même, en plein Fleurbaix, un camion automobile qui refusait obstinément de démarrer, se bornant à taillader les bandages des roues.

Bien leur en prit de se presser, car les troupes françaises et anglaises arrivaient. On les accueillit avec enthousiasme. Un brave homme agita un drapeau tricolore, au coin de la Belle-Vue, pendant deux heures de long. D'autres se désolaient de ne pouvoir rien offrir à nos soldats, mais à vrai dire, les Boches avaient presque tout mangé et bu.

Certains Allemands s'étaient mis en retard. Ils furent faits prisonniers. L'un d'eux se cacha dans un grenier et voulut résister les armes à la main. Il fut tué sur place.

A la Boutilleri© se livra un combat à la baïonnette, qui n'arrêta pas l'élan de nos troupes.

Les Boches furent ainsi pourchassés jusqu'aux trous qu'ils s'étaient creusés durant ces huit jours. Et Fleur-

baix fut désormais tranquille, d'une tranquillité relative (i).

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