III. — Lestrem
Près des rives de la Lawe, le coquet bourg de Lestrem aligne les façades proprettes de ses maisons. Il a des allures de petite ville provinciale, avec son château, son église gothique, son u rietz » verdoyant et s'éveille au passage bruyant et trépidant du tramway qui, plusieurs fois le jour, encombre l'étroite chaussée aux pavés pointus.
En octobre, survint une animation qu'on eût préféré ne pas connaître. Le samedi lo octobre, il y eut grande panique dans Lestrem. On savait que l'ennemi était proche. On ne voulait pas l'attendre. Les maisons se vidèrent en quelques heures.
Pourtant Lestrem avait des défenseurs. Ils n'étaient certes pas nombreux, deux cents environ, mais fermes au poste et résolus. C'étaient des dragons, des chasseurs à cheval et un peloton de cyclistes, chasseurs à pied, qui venaient de La Gorgue. Ces braves gens rassuraient de leur mieux les habitants, se m.ultipliaient pour organiser la défense du petit coin de France confié à leurs armes. t
Pour entraver la marche des Allemands, les dragons levèrent le pont de la Lawe, dit pont de Lestrem, en aval
(1) Extrait du Patriote du Pas-de-Calais, sous la signature de
M. H. David; qu'il veuille bien trouver ici, avec nos félicitations
pour l'allure vivante de ses « notes de guerre », tous nos remerciements pour son obligeant concours. »
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(lu bourg et en l'ortifièrent les abords par une barricade.
Bien leur en prit, car le dimanche matin, deux uhlans se présentèrent devant le pont. Accueillis à coups de fusil, ils firent cabrer leurs montures, rebroussèrent chemin et s'enfuirent au triple galop. Jamais les gens du pays n'avaient vu, paraît-il, des chevaux courir si vite I
Cette réception impressionna tellement les Boches qu'ils n'osèrent plus aborder le bourg. Us se contentèrent de rayonner sur tout le territoire (très étendu d'ailleurs) de la commune et s'avancèrent jusqu'au hameau de La Fosse, où ils occupèrent la distillerie.
Leur grande préoccupation était de ramasser les civils pour les faire prisonniers. Aussi était-ce dans toute cette campagne, parsemée de fermes, et de bouquets d'arbres, coupée de haies touffues et de fossés profonds,, une chasse à l'homme éperdue, qui tourna parfois au tragique.
Deux jeunes gens, deux enfants plutôt, Jules et Joseph Hayart, dix-huit et quatorze ans, se rendaient le dimanche matin à la grand 'messe de Lestrem. Ils furent aperçus par des Allemands et prirent la fuite au hasard. S'ils s'étaient dirigés sur Lestrem, leur salut était assuré. Ils prirent malheureusement la direction de La G orgue, essuyant de nombreux coups de feu qui ne les atteignirent pas. A bout de souffle, ils se réfugièrent dans un séchoir à tabac. Les Boches les rejoignirent et les tuèrent à coups de baïonnette. L'un des barbares, au dire d'un témoin..
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eut honte de son crime et partit en répétant : « Trop jeunes, trop jeunes! »
Un autre habitant de Lestrem, Louis Brevière, blessé par les balles prussiennes, alla mourir à Croix-Marmuse.
Un autre encore, Jules Lemaître, n'échappa aux Allemands qu'en se jetant dans la rivière. Il y resta blotti toute la journée, avec de l'eau jusqu'aux épauks, et put se retirer sain et sauf, après un bain interminable, mais moins pénible encore que la captivité.
A La Fosse, des fugitifs s'étaient cachés à la ferme du Grand-Marais, appartenant à M. Caron. Les Allemands, soupçonnant la chose, prévinrent M°^® Caron qu'ils bjûleraient la ferme s'ils y tro'uvaient des hommes. La fermière parvint à avertir en cachette les réfugiés et les supplia de s'éloigner. Ceux-ci s'y refusèrent. ^me c^ron ne voulut pas les dénoncer, elle se tut, mais les Boches, à la suite d'une perquisition minutieuse, découvrirent ceux qu'ils cherchaient. Ils mirent aussitôt leur menace à exécution et cette magnifique ferme devint la proie des flamm-es (i).
Le bruit de ces excès acheva de jeter la terreur dans Lestrem. Les rares personnes qui avaient tenu bon s'éloignèrent et, le dimanche soir, il ne restait dans le bourg que quatre hommes, quatre vieillards : M. l'abbé Martin, le vénérable curé de la paroisse, MM. de Varennas, Albert Lefranc et Toulotte. Les sol-
(1) Cette personne vaillante n'a pas survécu longtemps à C€s catastrophes; elle était la mère de M. l'abbé F. Caron, directeur au grand séminaire d'Arras.
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dats français continuaient d'occuper solidement les défenses qu'ils avaient établies.
Un dragon fut tué. Ses camarades déposèrent le corps dans l'église, et prièrent M. le curé de procéder, le lundi matin, aux funérailles. Or, le cimetière était de l'auire côté du pont, au delà de la barricade. M. le curé, aidé du vieux Toulotte, creusa pendant la nuit une fosse dans son jardin. Il aurait voulu fabriquer un cercueil, mais le bois manquait. Le jour venu, pendant que les soldats étaient à leur poste de combat, que les balles sifflaient et que les premiers obus allemands arrosaient le village, M. le curé célébra le service funèbre. Un autre cadavre avait rejoint le premier, sur les dalles du sanctuaire, celui d'un chasseur. Les quatre vieillards, dans ce désert, unirent ensuite leurs efforts pour porter les corps au fond du jardin, dans la même fosse, et leur donner une sépulture décente.
Un autre enterrement de soldats français, non moins émouvant (i), eut lieu le surlendemain matin, au cimetière, dont l'accès était redevenu libre.
Il y avait là les restes de plusieurs chasseurs et dragons. La cérémonie se prolongea, car il manquait des corps, qu'on n'avait pu ramener à l'heure dite. Et l'arrivée d'un officier la précipita soudain. La position était dangereuse, les balles sifflaient de plus en plus, il fallait partir. On termina en hâte l'inhumation, en c'est en courant que les assistants allèrent se mettre à l'abri, dans les rues étroites du village.
(1) Le récit dramatique de l'Echo de Paris doit être ramené à ces proportions, d'ailleurs fort honorables pour les courageuses personnes qui ont été acteurs et témoins des funérailles.
Durant quatre jours, du dimanche 11 au mercredi i4 octobre, l'ennemi fut tenu en respect par la troupe résolue qui défendait Lestrem. Il se contenta de bombarder copieusement le bourg.
Dans la rue Jeanne-d'Arc, quatre maisons furent détruites par les obus prussiens, d'autres le furent également au pont Riqueul. L'église fut atteinte; un des clochetons qui flanquent le clocher principal fut endommagé. Sur tout un côté, les vitraux- furent réduits en miettes.
Mais ces dégâts sont hors de proportion avec la quantité de projectiles qu'envoyèrent les canons allemands.
Le mercredi, les troupes françaises, qui se battaient sans aucun repos depuis huit jours, furent relevées par d'importants contingents anglais. Ceux-ci se lancèrent à la poursuite des Boches. Et les obus cessèrent de pleuvoir.
Aussitôt Lestrem se repeupla. Les maisons s'ouvrirent et le bourg reprit sa physionomie d'antan. Lestrem, cité anglo-française, accueille cordialement ses défenseurs et se comporte aujourd'hui comme une brave petite ville du front.
H. David.
§2. — Retraite barbare.
Grâce à leur piété et à leur générosité, les excellents chrétiens du pays de l'Alleu étaient justement fiers de leurs églises; le simple aperçu qui suit, dû à M. le doyen
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de Laventie, montrera quelles ruines les Allemands ont accumulées partout, en se vengeant de loin, par le bombardement et l'incendie, de leur retraite forcée vers La Bassée.
1° L'église de Laventie n'est plus qu'un cadavre d'église. Elle a été incendiée avec la sacristie, le 2 novembre i9i4, et depuis fréquemment bombardée. A l'heure actuelle, la tour n'est plus qu'une masse informe; les voûtes sont tombées; les murs, sauf le mur sud, sont encore à hauteur de toit. Tous les vitraux de l'église, y compris ceux du chœur, signés de Claudius Lavergne, sont en miettes. A l'intérieur, on a pu conserver les fonts baptismaux et deux autels latéraux. Du majestueux maître-autel, il ne reste plus que l'imposante statue du Sacré-Cœur. Au cours de la tempête du 6 décembre i9i5, un mur, dans sa chute, a anéanti les travaux exécutés pour préserver la chaire, d'une réelle valeur artistique. Du fait de cet accident, celle-ci a subi des dégâts irréparables.
La chapelle de l'Hospice Saint-Jean a été aussi la proie des flammes, le 3 novembre i9i4; les murs sont encore debout.
De la chapelle de secours de Fauquissart, où il est impossible de se rendre depuis plus d'un an, on ne voit plus que quelques pans de murs et quelques lambeaux de toits.
2° A Neuve-Chapelle, l'église est complètement rasée (i),
3° A Richebourg, de la belle église de i5io, il ne reste plus que des murs, à un mètre de hauteur au-
(1) 11 en est de même de l'église de Vieille-Chapelle.
dessus du sol; la curieuse i:ns6 extérieure de la Passion, les vitraux ont donc disparu.
4° De l'église de Sailly-sur-la-Lys, incendiée en octobre i9i4, les murs extérieurs seuls sont encore debout. A l'intérieur, c'est le vide complet; l'énorme tour est un peu détériorée au balcon.
5*^ A Fleurbaix, l'église a reçu un certain nombre d'obus, qui ont fort endommagé le toit et les vitraux.
6"" L'église de Lafosse a été fortement ébranlée par le bombardement d'octobre i9i4. Elle menace ruine; il est impossible d'y célébrer les offices.
7° L'église de Lestrem n'a reçu que quelques obus, dont les dégâts ont été réparés immédiatement.
8° Lorgies est en pays envahi; si l'on en croit la rumeur publique, l'église serait complètement détruite.
9° Des belles et riches églises du doyenné de Laventie, deux seulement n'ont pas été touchées : les églises de Paradis et de Bac-Saint-Maur.