LE BOMBARDEMENT DE ROSIERES
Rosiéres-en-Santerre était, avant la guerre, une de ces petites villes picardes actives et accueillantes, ot vivait une population laborieuse, qui tirait ses ressources du commerce de la rouennerie et de nombreuses sucreries et briqueteries.
C’était le fief d’un de nos hommes politiques les plus connus pour ses attaches avec la presse et la finance... Et la politique allait son train a Rosiéres comme dans toute la Picardie ou, le dimanche, dans les « estaminets » enfumés les gens de l’endroit discutaient avec ardeur entre
deux « bistouilles », et venaient volontiers entendre les orateurs parisiens qui battaient le pays. Mais ou sont les bistouilles d’antan?
Rosiéres, chef-lieu de canton situé dans le Santerre, a certes souffert de l’invasion allemande, mais ce bourg de 2.600 habitants, n’a pas 6té détruit comme Albert, Roye ou Lihons. Des six cents maisons quile composent, une quarantaine a peine, ont été atteintes par les obus.
Liéglise surtout, un grand sanctuaire tout neuf, construit il y a une dizaine d’années par le doyen actuel, M. le chanoine Dourlent, a eu a souffrir du bombardement. Sa toiture est percée de trous, ses larges baies n’ont plus un seul vitrail, un projectile a traversé la votte principale, un autre un mur du transept. Mais le monument religieux reste debout. Et puis, il y a dans le Santerre et ailleurs tant d’églises détruites que le spectacle est devenu presque banal. Les Allemands, qui invoquent sans cesse leur vieux Dieu,
lequel doit étre quelque dieu barhare, ont en haine les églises de France et ne manquent jamais l’occasion de les bombarder.
La mairie est presque indemne. C’est a peine si quelques éclats d’obus y ont endommagé un mur de la cour. Toujours sur la place, le café Lefevre a été en partie démoli par un obus qui éclata dans l’intérieur de l’établissement, aprés avoir traversé la maison voisine, tuant un chasseur & cheval en train de diner et culbutant un piano automatique.
Rue de la Gare, sur l’emplacement qu’occupait un immeuble habité par des ménages ouvriers, on ne voit plus qu’un amas de décombres et de meubles incendiés. En face, se trouve la ferme Leroy ot six chevaux furent tués par le méme projectile. D’autres maisons ont été plus ou moins endommagées rue de Vrély et rue de Caix. Grande-Rue, dans la fagade de Y'immeuble occupé par M. Galland industriel, un obus a pratiqué une ouverture de la dimension d’une porte cochére.
Le doyen menacé de mort.
Comme un peu partout dans la région, c'est le 29 aotit que les Allemands arrivérent. Vingt mille hommes traversérent la ville. La comme ailleurs ils se livrérent é un pillage en régle. Mais a Rosiéres l'armée des pillards passa aprés l’autre.
Les soldats chargés de cette besogne portaient tous le brassard de la Croix- Rouge et ils pillaient au commandement.
Un coup de sifflet les faisait courir aux magasins et aux demeures abandonnées.
Un autre les rappelait auprés de grandes voitures amenées tout exprés pour contenir le butin. Ce travail terminé, ils partirent et on ne les revit plus avant le 10 septembre.
Mais avant de quitter Rosiéres, ils faillirent fusiller le curé-doyen.
Le chanoine Dourlent était resté a son poste, s’occupant de son mieux des trois cents paroissiens demeurés & Rosiéres.
La présence redoutée des Allemands
avait eu pour effet d’arréter la vie locale et jusqu’a lVhorloge de l’église, qui joue un grand réle dans ces pays du Nord ou les carillons sont si populaires et si nombreux.
Les habitants demandérent a M. Dourlent de remettre l’horloge a l'heure. Accédant 4 leur désir, le dévoué doyen monta dans le clocher et, avec l'aide de deux jeunes ouvriers boulangers du voisinage, remit en mouvement la sonnerie. Les heures tinterent joyeusement a nouveau.
Mais c’en était trop pour les Boches dont les arriéreegardes n’avaient pas encore quitté Rosiéres.
M. Dourlent n’avait pas terminé son opération qu’il était rejoint dans le clocher par un sous-officier et quatre soldats. Kn un mauvais francais, le chef apostropha le prétre et ses deux compagnons:
— Vous, faites signaux; vous serez fusillés, descendez.
Le doyen, les deux mitrons étaient ahuris, la population stupéfaite et anxieuse
de les voir ainsi brutalement entrainés par des soldats en armes. :
Et tandis gu’on les interrogeait, ou plutot qu’on les accusait, sans souffrir de réplique, d’avoir fait des signaux a l’armée francaise par le moyen de l’horiloge, des soldats grimpaient dans le clocher et, a coups de crosse, démolissaient stupidement la cage de verre, la sonnerie et le cadran tout neufs.
Les captifs, malmenés, rudoyés par leurs gardiens furent emmenés jusqu’au village de Caix, ot on leur fit passer la nuit sur une caisse en guise de lit, dans la cour d'une épicerie transformée en corps de garde, sans les nourrir et tout en les menacant de mort & chaque instant.
Le lendemain, aux premieres lueurs de l’aube — on n’eut pas la peine de les réveiller — on les attacha ensemble par les poignets avec une longe de cheval, on leur fit faire une vingtaine de kilométres a pied pour les amener, a coups de crosse, jusqu’a un champ, sous un arbre, ou se
réunit un conseil de guerre présidé par un colonel, qui les condamna, le prétre a étre fusillé et les deux jeunes gens a un an de détention dans une forteresse. On les délia.
Un soldat planta un fusil en terre en guise de poteau et y adossa le doyen. Les compagnons de ce dernier en voyant qu’on se disposait 4 exécuter leur ami fondirent en larmes. Le chanoine Dourlent fit alors entendre une protestation qu’il termina figrement par le cri de: « Vive la Francel... »
Déja l’exécution s’apprétait. Debout au milieu du champ, le curé de Rosiéres n’attendait plus que le peloton qui allait le fusiller, quand un général arriva qui reprit l’instruction par trop sommaire de ce proces. Il était temps...
Un remords s’empara-t-il des officiers allemands? Toujours est-il qu’ils se concertérent et aussitét aprés l’un d’eux venait enjoindre a M. Dourlent et aux jeunes gens de partir immédiatement. Ils étaient sauvés
et libres... Ils ne se le firent pas dire deux fois pour reprendre le chemin de Rosiéres.
Ces ménaces et ce semblant d’exécution sont une grossiére parodie de la mort, une plaisanterie macabre qui dénote bien la goujaterie allemande. Cette race n’a le respect de rien, de la mort moins que de toute autre chose.
Le bombardement continue.
Le 24 septembre, une bataille s’était engagée sur le front de Roye 4 Vermandovillers, & quatre ou cing kilométres de Rosiéres. Elle dura trois jours entiers.
Nous étions sur la ligne de feu, raconte M. Albert Fixois, dont lusine a été particuliérement endommagée. Les obus se croisaient en sifflant au-dessus de Rosiéres. Les localités environnantes. Lihons, Maucourt. Parvillers, Fouquescourt, brilaient.
C’était horrible.
Puis la bataille se calma. Des quantités
de blessés passérent, qu’on transportait plus loin. Mais Vartillerie allemande ne cessait pas de cracher.
Le 44 octobre, une batterie frangaise traversa Rosiéres au grand galop, bombardée par les piéces ennemies qui lancérent ainsi une quinzaine de shrapnells sur la ville.
L’un d’eux tomba sur la maison de M. Garella, dont la domestique fut tuée.
Le lendemain, les Allemands envoyérent encore quelques projectiles, principalement sur la sucrerie située a l’extrémilé du bourg, vers Vrély, et ou fut tué un marchand de bestiaux qui s’y était réfugié, M. Soyer.
Mais c’est & peine si l’on y prétait attention. Certains habitants, trés peu d’ailleurs, descendaient dans les caves. Dés que la canonnade cegsait, les enfants remontaient jouer dans les rues.
Chacun s’était fait & cette existence mouvementée, en somme peu perilleuse, lorsque, le 31 octobre, commenga le véritable bombardement de Rosieéres.
Ce jour-la, vers neuf heures du matin, Vusine Fixois était en pleine activité. Au loin, le canon tonnait dans la direction de Lihons.
— Du fond du jardin, dit M. Fixois fils, je constatai que ce village était criblé de projectiles. Les marmites y éclataient sans répit, et l’épaisse fumée noire qu’elles dégageaient formait au-dessus comme un nuage couleur d’encre.
Au bout d’un instant, les shrapnells se mirent a siffler au-dessus de Rosiéres.
Confiant dans la solidité de construction qu’offrait mon séchoir, je m’y enfermai avec mes ouvriers. Nous étions la une quinzaine, cherchant a voir éclater les projectiles.
Les effets d’une « marmite ».
Soudain, une détonation épouvantable, un fracas terrible retentit. En méme temps, je regois un choc & la téte ; je suis projeté 4 terre et enseveli sous un amas de maté-
riaux ; mon bras gauche seul émerge. Un de mes ouvriers, qui n’avait pas une égratignure, me dégage, et j’apercois, étendus au milieu des décombres, parmi les briques, les platras, les barres de fer tordues, les mille éclats d’obus, huit de mes compagnons. La votte si solide du séchoir s’est effondrée sur une longueur de vingt metres au moins. Kn méme temps, des cris, des plaintes, des appels désespérés retentissent.
Auprés de moi, sous un amas de briques, une ouvriére de quatorze ans ne bouge plus. C’est Fernande Mongrenier. La pauvre petite est bien vite dégagée ; elle a cessé de vivre. Sans mot dire, je passe son cadavre a des hussards qui viennent d’accourir et qui l’emportent.
J’essaie de tirer 8 moi Hugénie Poussin, fillette de quinze ans, qui, prise sous les décombres, gémit lamentablement et a laquelle un éclat d’obus a fait une plaie épouvantable. Les hussards l’emportent a son tour, ainsi qu’Héléne Frainier, horri-
blement blessée au cou ; Elise Boileau, qui, soutenant son bras droit mutilé, coupé, crie: « Regarde, je n’ai plus de bras ! » et Georgette Boulnois, dont la jambe est fracassée. C’est enfin le tour des époux Henri Laloux moins grievement atteints. Le mari est pourtant en partie scalpé. Quant 4 moi, j'ai procédé a ce sauvetage, secondé par mes autres ouvriers et par les hussards, sans trop savoir ce que je faisais.
Je suis comme ahuri. Le sang coule de mon crane ; mon visage, mes mains sont noirs de fumée, mes vétements couverts de poussiére. Quand tout est fini, je pars, droit devant moi, sous les obus qui pleuvent, marchant comme un automate, pour ne m’arréter qu’a trois kilométres plus loin, 4 Caix, et m’y faire panser par un médecin-major.
La vie a Rosiéres.
Depuis cette époque, le bombardement
de Rosiéres continua de temps en temps.
Au fur et & mesure qu’il se prolongeait, la situation devenait des plus critiques, car le ravitaillement était fort difficile, malgré le dévouement d’un adjoint, M. Alphonse Douvry, qui, en dépit de ses soixante-quatorze ans, ne cessa pas un instant d’étre sur la bréche, évitant a ses concitoyens les rigueurs de l’occupation, en facilitant les réquisitions de l’autorité allemande, contribuant par ses sages mesures a sauver le bourg de l’incendie.
Mais un moment vint ot l’activité de M. Douvry se trouva impuissante, et, ce jour-la, les habitants qui manquaient de tout ne durent de pouvoir subsister qu’a la généreuse intervention des soldats francais.
Ceux-ci se montrérent aussi charitables qu’endurants a supporter gaiement les fatigues et les rigueurs de la guerre; ils firent méme preuve parfois d’une insouciance etd’un mépris de la mort qui stupéfient.
En quittant Rosieres, si l'on remonte
vers le Nord, dans la direction de Bray, on laisse & droite Méharicourt et Lihons, aujourd’hui détruits. A Chaulnes, la conduite des Allemands peint leur goujaterie et leur irrespect pour les choses les plus sacrées. Retranchés dans le cimetiére, ils ont ouvert les tombes et les caveaux, les ont reliés par de nouvelles tranchées, puis sortant les cercueils des fosses, ils les ont entassés devant leurs trous pour se faire des barricades... Seulement, ce sont leurs cadavres, fauchés par nos 75 et par nos
lebels, qui ont rempli les tombes qu’ils ont profanées !