UN VILLAGE ANEANTI
Le Santerre a beaucoup plus souffert de Yinvasion allemande que le Vermandois, c’est-a-dire les localités situées entre Montdidier et Roye, que celles entre Péronne et Saint-Quentin.
Entre les bourgadesdu Santerre, Lihons, qui comptait avant la guerre une pupulation d’environ huit cents 4mes, fut une de celles sur lesquelles s’acharna la barbarie teutonne.
Comme la plupart des communes de ces cantons agricoles du Santerre, |’un des
pays les plus féconds de la France, Lihons était une coquette localité aux maisons agrestes, construites en briques, aux toitures d’ardoises ou de pannes, s’étageant sur un plateau d’ou la vue s’étend jusqu’a Rosieres.
Les habitants, adonnés ala culture du blé et des betteraves, y vivaient de cette vie paisible des champs, contents de leur sort, loin de lagitation fiévreuse des grandes villes.
Mais la guerre est venue, les lourds soldats germains ont foulé ce sol et plongé cette région prospére, en la dévastant, dans l’angoisse et la misére, puisqu’ils n’y ont laissé que des ruines.
Aujourd’hui Lihons, commetantd’autres localités picardes, aura sa page dans |’histoire de cette guerre effroyable, carellea vécu des jours tragiques.
Lihons se trouve au point culminant de toute Ja région plate qui l’avoisine. C’est pourquoi les Allemands attachaient tant d’importance & sa possession, et ce qui
explique leur acharnement a détruire cetto position avantageuse.
On accéde au village en venant d’Harbonnieéres par une route longue de sept kilométres, bordée d’arbres aujourd’hui pour la plupart détruits, de méme que toutes les maisons de Lihons dont une dizaine 4 peine subsiste mais sont inhabitables.
Cette agglomération picarde, importante avant la guerre, ne forme plus a présent qu’une sorte de plaine désolée, ot se voient des pans de murs écroulés, des décombres amoncelés, noircis ou calcinés par l’incendie. « Un vraichamp de ruines! selon la pittoresque expression d’un soldat, car c’est & peine si l’on retrouve le tracé des rues. La place elle-méme, dont les habitants étaient fiers, n’existe plus. Seule, la mairie, quoique endommagée, semble avoirdéfié la rafale de fer. Pourtant sa toiture a disparu et la facade est trouée de plusieurs larges plaies béantes.
L’église elle-méme, fort ancienne et de
style assez curieux, n’a pas été plus éparenée que le reste du village. C’est sur elle que les Allemands commencérent a tirer et ils se sont acharnésa sa destruction. Le nombre d’obus qu’a recus Véglise est incalculable. Marmites et bombes incendiaires s’abattirent sur elle comme une gréle. I] n’en demeure debout qu'une partie des murs aux facades sud et ouest.
Tout le reste n’est que décombres informes et débris de boiseries brilées.
Avant le bombardement, Lihons avait connu les rigueurs de l’occupation, malgré énergie du maire, M. Beaufils, qui avait su résister aux sommations de l’envahisseur et dont la vie avait été plusieurs fois en péril.
Les Allemands étaient arrivés 4 Lihons le 29 aout ; leur séjour avait été de courte durée puisqu’ils l’avaient quitté le 1° septembre. Seules, despatrouilles circulaient de temps a autre. Rassurée, une partie de la population, qui s’était éloignée a l’approche de l’ennemi, y revint.
LA GUERRE EN PICARDIE oo
Mais bientét des bruits alarmants se propagent. On a vu des régiments et des escadrons allemands parcourir la région :
ce sont les troupes chassées par les nétres des bois de Verberie, aprésla bataille de la Marne.
Comme de forts contingents frangais approchent, dans la nuit du 27 au 28, on entend crépiter la fusillade, les armées ennemies sont de nouveau aux prises.
Et la nuit suivante, le bombardement, terrible, destructeur, recommence. Installées entre Chaulnes et Ablaincourt, masquées par les bois de Pressoir, les batteries allemandes tirent sur Lihons, supposant que nos soldats y sont cachés.
Pendant trente-six heures, c’est un feu infernal qui arrose méthodiquement tout le village. Dés le premier obus, la population descend dans les caves, sans se douter qu'elle y va séjourner cing jours entiers, car au bout des trente-six heures le bombardement continue par intermit-
tences.
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Quelques habitants mettent a profit les accalmies pour combattré les incendies allumés par les marmites. Désla premiore nuit, trente maisons sont dévastées par le feu, un grand nombre d’autres détruites.
Cependant, au bout de quelques jours, l’ennemi, quoique bombardant toujours Lihons de temps 4 autre, envoie de préfeérence ses projectiles sur la région environnante, mais le 1° novembre la canonnade reprend avec la méme intensité que le premier jour ; cette fois ce fut la fin de Lihons.
Durant cette tragique période, ce qui restait de la population, réfugiée dans les caves, y vivait misérablement, car il était difficile de la ravitailler. Il fallait soigner les malades et secourir les blessés. Sortir, e’était s’exposer & faire une victime de plus.
Rue de Chaulnes, la premiére nuit, une marmite tomba sur le toit du café-restaurant tenu par M™° Lefevre. Une quinzaine de personnes, réunies dans la cave, s’y
croyaient en sécurité. Mais l’engin, traversant tout l’immeuble, alla éclater au milieu du groupe. Quand on se compta, une rentiere, Me Pauline Villain, gisait, tuée sur le coup, les membres arrachés.
Une jeune fille de vingt-huit ans, M"* Louise Léguillier avait les bras coupés et devait succomber trois heures plus tard. Une troisieme, M'* Laure Lefévre, se roulait sur le sol, lépaule fracassée.
Détail navrant, M. Léguillier dut inhumer lui-méme et sanscercueil, dans son propre jardin, sa malheureuse fille.
Rue de l’Eglise, un obus mit le feu a la maison d’un octogénaire, M™? Herminie Lécuyer, qui mourut brilée vive et demeura prise sous les décombres de sa demeure écroulée. On n’a pu ladégager. Une autre octogénaire, M™° Catherine Parau, trouva une fin identique dans sa maison de la rue Nagot.
Cette existence pleine de dangers se poursuivit de la sorte jusqu’aux premiers jours de novembre. La population, met-
tant a profit les accalmies qui se produisaient, avait peu a peu fui ces lieux de désolation et de mort. Une vingtaine de personnes, que rien n’effrayait plus, étaient seules demeurées dans Lihons rasé, ow il n’y avait ni ressources ni abri. L’autorité militaire fit comprendre a ces entétés qu’il leur fallait chercher ailleurs un gite moins exposé. Et tous, quoique a regret, s‘éloignérent. Il était temps...
Lrennemi, qui avait & coeur d’occuper Lihons, allait, pour le conquérir, se livrer a des tentatives désespérées.
Le 8 novembre, |’état-major ennemi prescrivit uneattaque décisive. Cotte que cotte il fallait prendre Lihons pour venger la défaite du Quesnoy.
De Chaulnes, d’Ablaincourt, d’Hallu, ses batteries reprirent le bombardement intensif de Lihons et de ses environs. C’est apeine si les notres répliquerent. Alors, débouchant de Chaulnes, leurs colonnes s’avancerent.
Dissimulés dans leurs tranchées, tapis
derriére les ruines du bourg, cachés dans les pépiniéres, les troupes frangaises, chasseurs et fantassins, les attendaient. Le premier engagement eut lieu dans les pépinieres et dans le cimetiére depuis longtemps bouleversé.
Bien abrités, les chasseurs décimeérent les Allemands, surpris par cette fusillade aussi précise que nourrie. Puis, tandis que d’autres pénétraient dans Lihons, nos soldats s’élancaient sur les ennemis 4 la baionnette. Ce fut un combat acharné, effroyable, dansce décor de ruines.
Les Allemands, devant leur infériorité, battirent précipitamment en retraite. Mais alors des mitrailleuses, habilement dissimulées jusque-la, entrerent en action et, les poursuivant de leurs projectiles, firent une véritable boucherie des fuyards qui s’efforcaient de regagner la route de Chaulnes.
Quand le fracas de la bataille fut apaisé, d’innombrables cadavres allemands jonchaientles pépiniéres, Lihons etses abords,
Cette lecon ne leur parnt point suffisante. Quelques jours plus tard, l’ennemi reprenait l’attaque avec l’intention d’aller jusqu’a Rosiéres. Le combat peut étre plus acharné encore que le précédent fut pour les nétres un aussi brillant succés, caren se repliant, dans le plus complet désarroi, les Allemands laissérent sur le champ de batailla un nombre de morts plus considérable que la premiere fois.
L’ennemi a pu détruire Lihons, il nel’a point pris. Plus tard, ce village, comme tous ceux du Santerre qui ont subi le méme sort, renaitra de ses ruines.